C'était demain

Karl Alexander · Chapitre 3 sur 15

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C'était demain

Chapitre 2

 

L es éclats de voix qui montaient de l’étage inférieur éveillèrent

Mme Nelson. Tendant l’oreille quelques instants, elle reconnut la voix

étouffée de Wells, suivie d’une nouvelle explosion. Elle consulta le réveil sur sa table de chevet : 5 h 15. Elle fronça les sourcils. Décidément, cet homme n’était pas sérieux, songea-t-elle. Pas sérieux et mal élevé, malgré ses manières cultivées. Lui et ses amis n’allaient pas tarder à réveiller la moitié du voisinage. Si M. Wells n’était pas capable de savoir quand ses invités devaient prendre congé, elle allait s’en charger. Elle se leva et enfila une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit bleue.

Elle se dirigea vers l’escalier en secouant la tête. Décidément, elle ne comprendrait jamais cet homme. Il pouvait se montrer si gentil et attentionné, si bon et généreux et, sans crier gare, se mettre à débiter ses idées radicales et blasphématoires jusqu’au petit matin. À n’en pas douter, il devait ses qualités à sa mère, qui avait su veiller sur la famille ; en revanche, il avait certainement hérité des défauts de son irresponsable de père, qui délaissait le domicile conjugal pour aller disputer des matches de cricket semi-professionnels. Sans parler de son cursus, qui avait semé dans la cervelle trop impressionnable du pauvre M. Wells les germes nocifs du darwinisme, du socialisme et d’autres concepts impies. Elle soupira. Un de ces jours, elle pourrait peut-être inciter le pasteur à venir prendre le thé ; avec un peu de chance, il parviendrait à mettre un peu de plomb dans la cervelle du jeune homme.

Elle arrivait au pied de l’escalier, lorsqu’on frappa vigoureusement à la porte. Qui cela pouvait-il être à une heure pareille ? S’il s’agissait encore d’amis peu recommandables de Wells, elle allait les envoyer vertement promener. Elle ouvrit sèchement la porte. Le brouillard s’était levé et elle dut se protéger les yeux du soleil qui montait à l’horizon.

« M. Wells ne reçoit plus personne ce soir, messieurs », lâcha-t-elle, hautaine, à l’adresse des deux gaillards qui se tenaient sur le seuil, l’air penaud. Ils ôtèrent leur chapeau et rajustèrent leur costume mal coupés. Elle allait leur claquer la porte au nez quand l’un d’eux lui agita une plaque sous les nez.

« Bonjour m’dame. Inspecteur Adams, Scotland Yard. Désolé pour le dérangement, mais on aimerait causer à l’homme de la maison. »

 

Après la déclaration de Wells, ses hôtes avaient bondi de leur siège et commencé à le bombarder de questions, Stephenson étant le plus véhément d’entre eux. H. G. ne l’avait jamais vu aussi surexcité. Ses vociférations dépassaient largement les bornes de la bienséance. Wells pensa que l’attitude du chirurgien était assez semblable à celle d’un converti de fraîche date au catholicisme. Et pourquoi pas ? La machine à explorer le temps abolirait la mort et également, du moins l’espérait-il, l’existence de Dieu.

Quand ses hôtes se furent calmés, H. G. se lança dans une tentative d’explication. Il s’efforça de rester aussi simple que possible, se rendant bien compte que, si lui-même étudiait le temps et la géométrie à quatre dimensions depuis des années, ce n’était pas le cas de ses amis. Or, il voulait les convaincre définitivement.

« Messieurs. Les atomes tournent à travers le système solaire tout comme le système solaire tourne à travers l’univers. Lequel tourne sur lui-même tout en voyageant à travers l’espace à la vitesse de la lumière.

« Ce que j’ai découvert, c’est que passé et avenir existent tous deux en permanence dans notre univers, mais que notre conscience ne perçoit que le “présent” – peut-être parce qu’elle est conditionnée par l’incontournable ordre naturel.

« Les sphères, ou plans temporels, sont adjacents à celui dans lequel nous nous trouvons et fonctionnent selon les lois de Gauss. Autrement dit, notre dimension temporelle est tout simplement un champ magnétique. Un tourbillon, si vous préférez.

« Mon idée a été de construire une machine capable de juxtaposer les champs d’énergie et de créer une friction. Il en résulte un crescendo de réactions en chaîne qui hissent la machine, ou, littéralement, la font tourner sur elle-même de plus en plus vite, l’arrachant à une sphère temporelle pour la faire passer dans une autre. L’accélération maintient la machine et son occupant au-dessus de toutes les sphères temporelles, conscient mais à l’état de vapeur. On peut ainsi se rendre à volonté dans le passé ou dans le futur.

— Et comment les reconnaît-on l’un de l’autre ? demanda Grinnell.

— Quand la rotation se fait vers l’ouest, on accumule les jours passés ; quand elle se fait vers l’est, les lendemains. » H. G. vida son verre de vin et s’en servit aussitôt un autre.

« C’est ça, et en allant au nord on tombe sur l’Ecosse et, au sud, dans la Tamise, ironisa Smythe. Balivernes que tout cela !

— Assez ! » coupa Stephenson qui, se tournant vers H. G., les yeux brillants, demanda : « L’appareil fonctionne-t-il réellement, Wells ?

— En théorie. Je n’ai encore procédé à aucun test car la question du retour me tracassait. Mais, ce matin, j’ai mis en place ce que j’appelle le Régulateur de Vaporisation Interstitiel. J’espère qu’en cas de danger, il maintiendra automatiquement le voyageur en suspension au-dessus des sphères temporelles.

— Quel danger ?

— Eh bien, vous ne voudriez pas débarquer au beau milieu d’une épidémie ou d’une guerre !

— Mais la machine à explorer le temps ne demeure-t-elle pas sur place ? demanda Grinnell avec perspicacité.

— Bien sûr. Mais d’ici mille ans l’Angleterre aura peut-être été engloutie dans les eaux de l’Atlantique. Si tel était le cas, mon R.V.I., après avoir averti le voyageur par un signal sonore, prendrait le contrôle de la machine et le guiderait, sain et sauf, jusqu’à l’insertion temporelle la plus proche. » Il marqua une pause. « Outre le R.V.I., la machine est équipée d’un autre mécanisme de sécurité, l’Inverseur Automatique de Rotation. Il a pour fonction de faire automatiquement revenir la machine à sa date de départ, à moins d’être mis hors circuit. » Il ne montra pas à ses hôtes la clef spéciale qui permettait cette mise hors circuit de l’I.A.R.

« Mais pourquoi diable voudriez-vous que votre fichue machine revienne ? demanda Stephenson.

— Supposons que vous soyez blessé pendant le voyage et incapable de vous débrouiller seul. Ne désireriez-vous pas que la machine vous ramène à la maison ?

— Vous avez dit que la machine ne changeait pas de lieu pendant le voyage, intervint Grinnell. Je ne suis pas sûr de comprendre. Pourriez-vous m’expliquer comment cela est possible ? »

H. G. sourit. « La machine ne se déplace que dans la quatrième dimension. Elle occupe toujours le même espace. Si elle n’est pas dans l’espace d’aujourd’hui, elle sera dans l’espace d’hier ou de demain, voilà tout.

— Donc, elle disparaît bel et bien.

— Évidemment. Pendant toute la durée de son saut à travers le temps. »

Les invités échangèrent des murmures.

« D’ici une quinzaine de jours, je vous demanderai à tous de bien vouloir revenir ici pour assister au voyage inaugural. »

Smythe se leva brusquement. « Le voyage inaugural ? Arrêtez, Wells ! » lança-t-il avec un rire moqueur. Si vous continuez à tenir de tels discours, le seul voyage que vous effectuerez vous mènera tout droit à Bedlam !

— Bien dit ! » approuva Preston, qui hocha la tête et applaudit.

Mais avant que H. G. n’ait le temps de répondre, la porte s’ouvrit et Mme Nelson glissa la tête par l’entrebâillement.

« Oui, que se passe-t-il, Mme Nelson ?

— Scotland Yard est à la porte, monsieur.

— Que diable ? s’exclama Wells, surpris, avant de se tourner vers ses hôtes. Messieurs, si vous voulez bien m’excuser. »

Dès qu’il fut sorti, tous se levèrent et se lancèrent dans une discussion animée en arpentant frénétiquement la pièce.

Stephenson se dirigea rapidement vers la porte de la cuisine, mais Smythe l’intercepta avec la mine d’un ministre des affaires étrangères stupéfait par la défection soudaine d’un allié de toujours.

« John ! »

Stephenson se retourna.

« Vous n’allez pas me dire que vous, vous avez pris Wells au sérieux ! »

Le chirurgien fit face à l’économiste affolé en fronçant impatiemment les sourcils.

« Et si c’était le cas ?

— Eh bien, pour ma part, je commence à penser qu’il est devenu fou, fou à lier.

— Wells n’est pas plus fou que vous et moi.

— Mais ne me dites pas que vous croyez à la possibilité d’une machine à explorer le temps !

— Bien sûr que si, j’y crois, répliqua Stephenson avec un mince sourire. Ne dit-on pas que nécessité fait loi ? »

Smythe retira ses lunettes pour frotter ses yeux fatigués. Puis, les ayant de nouveau chaussées, il leva un doigt doctoral, s’apprêtant à poser une question. Qu’il ne put articuler.

Stephenson avait disparu.

 

A la porte d’entrée, à côté de Mme Nelson, H. G. prêta une oreille impatiente aux inspecteurs qui lui exposaient avec méthode l’objet de leur visite. Cela lui rappelait son bref calvaire d’apprenti drapier, quand le contremaître lui expliquait doctement pourquoi il devait rendre compte de chaque minute de son emploi du temps.

Quand Adams eut terminé, H. G. répliqua d’un ton venimeux dont il n’était pas coutumier : il détestait se trouver en présence d’une autorité arbitraire. « Tout cela est parfaitement ridicule, inspecteur ! Mes activités n’ont rien de criminel et les gens que je reçois ne sont pas des meurtriers !

— Un suspect a été aperçu dans le voisinage, monsieur.

— Eh bien, allez donc le chercher dans le voisinage !

— Nous avons ordre de visiter toutes les maisons de Mornington Crescent, y compris la vôtre, M. Wells.

— Mon brave, j’ai des invités !

— Et moi j’ai un mandat », répliqua sévèrement Adams, brandissant un ordre de justice, signé à peine quelques heures auparavant par le greffier ensommeillé de Regent’s Court. Il adressa un signe à son compagnon accompagné d’un : « Allez, Duggan, au boulot ! », entra dans la maison et monta à l’étage, prêt à toute éventualité.

Duggan était si grand qu’il dut courber la tête pour entrer. Et quand Wells voulut reprendre le chemin de la bibliothèque, il s’en trouva empêché par sa gigantesque main. Puis le policier le fit doucement pivoter sur lui-même, le fouilla d’une main experte, se redressa et sourit.

« Voulez-vous que je m’occupe des autres ici, monsieur ? »

H. G. tourna les talons et alla rejoindre ses amis qui l’attendaient dans la bibliothèque. Ils s’étaient tus en entendant les policiers, et tous le regardaient fixement. Wells cherchait les mots qui lui permettraient de paraître offensé, plutôt qu’humilié. Il ne trouva qu’une chose à faire : rester calme.

Répétant ce que l’inspecteur Adams lui avait dit, il pria poliment ses amis de prendre congé.

« Je pense que vous comprenez tous l’extrême embarras dans lequel cette situation me plonge personnellement, dit-il, les mains bizarrement crispées derrière le dos. En outre, murmura-t-il, je vous implore de garder pour vous les révélations sensationnelles que j’ai été amené à vous faire ce soir. Je dois tester mon appareil avant d’en révéler l’existence au reste du monde. »

Les invités échangèrent quelques murmures, dubitatifs ou solennels. Mais ils quittèrent la bibliothèque en acceptant de garder le secret d’une prétendue machine à explorer le temps.

Ils firent alors la queue dans le vestibule, où Mme Nelson – que l’arrivée de la police avait considérablement adoucie – leur tendit courtoisement leur chapeau et leur manteau. Puis Duggan les pria d’écarter les jambes et les fouilla un par un. Comme seuls de vrais gentlemen britanniques pouvaient le faire, ils ignorèrent totalement le policier et se prêtèrent à la fouille comme s’il s’agissait d’un moment tout à fait ordinaire de la soirée. Après tout, que représentaient un simple meurtre et une infime vexation personnelle, comparés à une machine à explorer le temps ?

Quand tous furent partis, Wells se sentit plus triste qu’irrité. Depuis des mois, il avait rêvé d’annoncer son invention à un petit cercle d’amis choisis, sinon critiques et influents. Qui aurait cru que la police viendrait interrompre cette réunion ? Il haussa les épaules avec une résignation qui ne lui ressemblait guère. Dieu merci, ils n’avaient pas fait intrusion au début ou au milieu de la soirée.

Dans la bibliothèque, il versa dans son verre les dernières gouttes de bordeaux et s’assit dans son fauteuil favori, près de l’âtre. Il étira les jambes et réprima un bâillement, appréciant de se détendre après une nuit entière passée à faire les cent pas et à parler. Il laissa ses pensées vagabonder mais n’avait pas encore réussi à les fixer sur un sujet plaisant quand Mme Nelson entra dans la pièce. Elle portait un plateau sur lequel étaient disposés une théière, du lait, du sucre et une tasse. En voyant qu’il était encore en train de boire du vin, elle fronça les sourcils.

« J’ai pensé qu’un peu de thé vous ferait du bien, en attendant que la police ait fini son travail. »

Il allait répondre quand il entendit des bruits à l’étage supérieur. Adams et Duggan étaient en train de fouiller sa chambre. Il grimaça.

« Qu’ils aillent au diable ! Vous croyez qu’ils seraient là si je n’avais pas signé ces articles sur l’amour libre ?

— Notre maison n’est pas la seule à être perquisitionnée, monsieur. » Elle fit claquer le plateau sur la table. L’amour libre, voyez-vous ça !

« Je me pose la question. » Il but une gorgée de vin, puis sourit à sa gouvernante. Il jouait avec l’extrémité de ses moustaches – signe qu’il s’apprêtait à dire quelque chose qui choquerait Mme Nelson. « La prochaine fois que vous irez à l’église, priez donc pour l’instauration d’un régime socialiste, voulez-vous ? »

Avant que ladite Mme Nelson ne puisse dire à Wells en des termes sans équivoque que son salut était sérieusement compromis, l’inspecteur Adams apparut sur le seuil, tenant ironiquement son chapeau à la main. Wells leva un sourcil interrogateur.

« Nous sommes désolés de vous avoir dérangé, monsieur. »

H. G. se leva lentement, inspira profondément et se redressa de toute la hauteur de son mètre soixante-cinq. « Vous avez fait bien plus que me déranger, inspecteur, vous avez foulé au pied mes droits les plus élémentaires !

— On va vous laisser alors. » Adams s’inclina légèrement et tourna les talons.

« Que diable espériez-vous donc trouver chez moi, inspecteur ? »

Adams fit volte-face et répondit : « Jack l’Éventreur. »

 

Ébahi, Wells se laissa retomber dans son fauteuil. Jack l’Éventreur ? Ce maniaque n’avait plus fait parler de lui depuis plusieurs années, et nombre d’experts en avaient conclu qu’il avait quitté le pays ou s’était suicidé. Quelle idée avait donc Scotland Yard de venir subitement le chercher à Mornington Crescent ? C’était les rues déshéritées de Whitechapel qui constituaient son terrain de chasse.

A n’en point douter, un meurtre avait été commis, mais pourquoi soupçonner Jack l’Éventreur ? Seigneur, si l’on en croyait le Times, il y avait eu plusieurs centaines d’imitations minables de ses méthodes rien que durant les deux dernières années. Mais comment la police pouvait-elle être certaine que le plus épouvantable des assassins sévissait à nouveau ? Wells frissonna. Il savait que la police savait. Il ne connaissait absolument rien à la criminologie, mais respectait la compétence de Scotland Yard. Si les inspecteurs affirmaient que Jack l’Éventreur était dans les parages, il y avait des chances que ce soit le cas. Wells le comprenait et regrettait la manière dont il avait traité Adams et Duggan. Il soupira à nouveau, songeant que la visite des policiers était en fait une bonne chose : il avait maintenant l’assurance d’être en sécurité chez lui. Il se tourna pour consulter la pendule sur son bureau. Sept heures moins dix. Le feu s’était éteint et il ne restait plus de vin. Il était temps d’aller se coucher.

Ce fut à ce moment précis que Mme Nelson l’appela depuis le vestibule. « M. Wells ? Le docteur Stephenson a-t-il quitté la maison en même temps que les autres ?

— Bien sûr.

— Vous l’avez vu partir ?

— Mme Nelson...

— Pourquoi aurait-il laissé sa cape et sa sacoche ? Il n’a pas pu partir.

— La police vient de fouiller la maison, Mme Nelson ! Il n’y a personne d’autre que vous et moi. » A ces mots, il comprit qu’il se trompait certainement. Il bondit de son fauteuil et se précipita dans le vestibule.

Mme Nelson était blanche de peur. Elle brandissait la cape de Stephenson et la regardait, les yeux hagards. Elle jeta un œil en direction de Wells et lui indiqua l’ourlet du vêtement. Il fronça les sourcils, ne distinguant pas d’emblée la raison de son trouble.

« Quoi donc, Mme Nelson ?

— Des taches de sang, M. Wells. »

Il se saisit de la cape, l’examina de plus près et aperçut effectivement plusieurs petites taches brunes sur la laine. Seule une personne aussi méticuleuse que Mme Nelson aurait pu les remarquer.

Il raccrocha le vêtement dans le placard, prit la sacoche de médecin en cuir sur l’étagère, la posa par terre et l’observa longuement. Quand il se pencha finalement pour l’ouvrir, la gouvernante recula contre le mur. Il leva les yeux vers elle. « Ne devriez-vous pas être en train de préparer le petit déjeuner, Mme Nelson ? »

Elle acquiesça, puis quitta le vestibule à la hâte. Wells la regarda partir. Quand il entendit la porte de la cuisine se refermer, il reporta son attention sur la sacoche dont il fit jouer le fermoir, avant de l’ouvrir lentement. Son cœur s’emballa. Il poussa un long soupir en tirant du sac des chiffons sanglants, qu’il laissa tomber sur le sol avant de reprendre son inspection. Sous les chiffons, se trouvait toute une série d’instruments chirurgicaux en acier inoxydable qui luisaient avec éclat, même dans la pénombre. Une odeur envahit ses narines, lui rappelant un dimanche matin de son enfance où il avait vu son père dépecer des poulets derrière le magasin, pour le repas du soir. Il se pinça le nez et respira par la bouche pour lutter contre les haut-le-cœur.

Il y avait une boîte de fer-blanc dans un coin de la sacoche. Wells tendit l’autre main pour en soulever le couvercle. Dans un hoquet, il recula en vacillant.

La police avait raison au sujet de Jack l’Éventreur : la boîte contenait un index, un rein et deux yeux.

Wells remit rapidement les chiffons dans la sacoche, la referma avec un claquement sec, puis se releva et la poussa du pied dans le placard. Il referma la porte et s’y adossa. Les muscles de sa mâchoire se serraient spasmodiquement. Ainsi, depuis tout ce temps, le docteur John Leslie Stephenson, ancien condisciple devenu chirurgien, était aussi Jack l’Éventreur. H. G. fut parcouru d’un frisson glacé. Qui s’en serait douté ? L’homme lui avait toujours semblé brillant, équilibré et de bonne compagnie. Cependant, Wells avait effectivement remarqué quelque chose de sombre, d’inquiétant, voire de sinistre chez Stephenson, quelque chose qui se manifestait sous la forme d’accès de violence, aussi brefs que soudains. Il se souvint d’avoir assisté à un match de jeu de paume pour le titre de champion universitaire, que Stephenson avait déjà remporté deux fois, un fait sans précédent. Décidé à gagner à tout prix, Stephenson avait manœuvré pour amener son adversaire dans un coin du terrain, avant de frapper la balle de telle manière et avec une telle force qu’elle avait ricoché sur le mur et atteint le jeune homme en plein visage. Vainqueur, Stephenson avait quitté le terrain en trombe, sans un mot d’excuse, sans même échanger la traditionnelle poignée de mains. A l’époque, H. G. avait attribué cette attitude aux pressions et frustrations subies par un étudiant qui se préparait à une carrière de chirurgien. Il comprenait enfin aujourd’hui le sens réel de tout cela.

Brusquement, Wells se rendit compte que cet incident s’était produit au printemps 1884, alors qu’il était en première année et que Stephenson terminait son cursus. Les premiers meurtres, ceux de 1888, avaient donc eu lieu au moment où Stephenson étudiait à la faculté de médecine de Cambridge. Si seulement H. G. avait pu savoir alors ce qu’il savait à présent ! Mais pourquoi ? Quel démon possédait Stephenson ? Quelle horreur habitait les replis les plus secrets de son être ? H. G. n’en avait pas la moindre idée.

Des pensées plus pressantes lui venaient à l’esprit. Stephenson se trouvait-il encore dans la maison ? Et si oui, où ? Comment avait-il pu échapper à la fouille des policiers ? Leur perquisition, ayant duré plus d’une heure, avait certainement été minutieuse. Certes, il avait pu partir avec les autres, mais n’aurait jamais dépassé Duggan sans sa cape et sa sacoche. A moins que... Peut-être les avait-il abandonnées justement parce qu’il ne désirait pas qu’on les fouille. Non, logiquement, c’était impossible. H. G. était resté tout le temps près de la porte, avec le policier. Il n’avait pas vu Stephenson, qui n’avait pas été fouillé et n’avait salué personne. Dans la confusion et l’excitation du moment, on ne s’était apparemment pas aperçu de son absence. S’il avait effectivement quitté la maison, c’était par un autre moyen.

H. G. se frappa le front. Grands dieux, comment n’avait-il pas compris plus tôt ?

Il traversa le vestibule en courant jusqu’à la petite porte qui menait à la cave. Il l’ouvrit et dévala aussitôt les marches. L’entrée de son laboratoire avait été forcée, elle était légèrement entrouverte. La lueur jaune d’une lampe à incandescence filtrait par l’entrebâillement. Avait-il laissé la lumière allumée ? Non. L’ampoule électrique était un objet trop nouveau et trop précieux pour qu’il puisse ainsi l’oublier.

Il avança lentement vers la porte et l’ouvrit complètement. Le laboratoire était désert. Il plissa les yeux. Stephenson était bel et bien parti, d’une manière fort peu conventionnelle.

La machine à explorer le temps était en train de transporter son premier passager.

 

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