C'était demain

Karl Alexander · Chapitre 13 sur 15

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C'était demain

Chapitre 12

 

 

L ESLIE JOHN STEPHENSON S’AGITA DANS LES DRAPS MARRON foncé de son lit extra large. Il s’étira, bâilla bruyamment et se détendit. Souriant, il leva la tête pour jeter un coup d’œil à la pendule sur la commode. Quinze heures cinq. Seigneur, quel fainéant, dormir jusqu’au milieu de l’après-midi ! Surtout qu’il devait régler définitivement la question H. G. Wells. Il gloussa. Jouir de deux femmes dans la même nuit pouvait mettre un homme à rude épreuve. Il n’avait plus vingt ans. Et la police était arrivée à McLaren Park beaucoup plus tôt qu’il ne s’y était attendu. Comme s’ils avaient été prévenus. Pris au dépourvu, il avait dû s’enfuir comme autrefois, à Whitechapel. Il n’était rentré chez lui qu’à sept heures du matin, complètement épuisé.

« Même les anges de Satan ont parfois besoin de dormir », se dit-il.

En sifflotant, il extirpa son corps nu du lit, se rendit dans la salle de bain et prit une douche brûlante.

Il avait de bonnes raisons d’être épuisé. La séduction et le meurtre de Dolores Clark constituaient l’expérience sexuelle la plus satisfaisante qu’il ait jamais connue. Complètement nue, elle l’avait chevauché en lui tournant le dos. Son corps noir et luisant s’était sauvagement démené, puis ses gémissements s’étaient peu à peu transformés en cris, en frénétiques supplications. Il avait tâtonné à la recherche de son couteau et l’ayant trouvé, avait atteint un orgasme furieux ponctué de coups de poignard. Si grande avait été sa passion, si complète sa satisfaction, qu’il ne se souvenait pas clairement de ce qu’il avait fait ensuite.

Il prit sa rituelle tasse de thé devant l’âtre danois, en contemplant la lumière hivernale qui se déversait à travers les vitraux du salon. Wells devait être complètement bouleversé par la lecture des articles rapportant ces meurtres, dont il saurait sa machine responsable.

Oui, Wells était certainement toujours en train de le chercher. Quelle délicieuse ironie ! Il n’allait pas tarder à le retrouver mais pas comme il s’y attendait.

Stephenson se resservit du thé, se délectant de son plan, classique mais avec une touche de baroque. Ses actions seraient libératrices, il pourrait agir sans entrave et sans crainte. Il aurait une machine à explorer le temps à sa disposition ; il serait invincible.

Inspiré, il s’approcha du secrétaire, s’assit et se mit à composer un poème.

Vois, dit le roi avec sagacité,

L’amour vrai appartient à la brutalité.

Viens, ma reine, viens ma colombe pour

qu’ensemble nous étanchions notre soif d’amour.

Je suis tienne à jamais, dit-elle, en acceptant

d’être répudiée, tuée, retournée comme un champ.

Car une femme doit comprendre la réalité :

L’amour vrai appartient à la brutalité.

 

Il pencha sa tête en arrière et explosa de rire, enchanté de sa création impromptue. Avec un frémissement d’orgueil, il la consigna pour l’éternité. Bien qu’il ait écrit ce poème dans une exaltation visionnaire, celui-ci n’en était pas moins léger, rythmé comme un fandango, et gardait un accent de dérision manifeste sans pour autant négliger ses thématiques récurrentes. Il méritait de passer à la postérité ; il faudrait qu’il le fasse publier. Il était persuadé qu’il valait bien n’importe quel extrait des Cenci de Shelley.

Stephenson s’habilla en hâte et quitta son appartement. Il voulait acheter un poignard exotique avant la tombée de la nuit. Peut-être, s’il en avait le temps, s’arrêterait-il pour prendre un léger souper avant de se mettre en route pour l’appartement d’Amy Robbins. Il sourit. Il était certainement béni par Satan.

Il se mit à observer la circulation ; comme aucun taxi n’apparaissait dans le flot de véhicules, il prit une pose qu’il avait plusieurs fois observée en 1979, le pouce levé en attendant que quelqu’un s’arrête.

Le plus petit des deux hommes conduisait lentement la berline sur Jones Street, comme s’il s’agissait de faire un petit tour en ville.

L’autre s’était tourné et regardait par-dessus le dossier de son siège, en soupesant le Smith & Wesson .38 Spécial d’un air perplexe.

« Vous commettez une erreur ! hurla Wells, une terrible, une horrible erreur ! » Les menottes lui mordaient cruellement les poignets. « Une femme va être assassinée là-bas ! Vous m’entendez ?

— Joli calibre. Où vous l’avez trouvé ?

— Tu ne lui récites pas ses droits ?

— Ouais.

— Voulez-vous m’écouter s’il vous plaît !

— Vous avez le droit de garder le silence...

— S’il vous plaît !

— Et vous avez le droit de consulter un avocat.

— Pour l’amour de Dieu, mon brave !

— Vous êtes prévenu qu’à partir de maintenant tout ce que vous pourrez dire pourra être retenu contre vous devant un tribunal.

— Mais vous ne comprenez donc pas ? hurla H. G.

— Écoute mon pote ! Si tu ne t’arrêtes pas de me crier dans les oreilles, tu ne seras bientôt plus capable de parler ! Compris ?

— Vous vous en fichez », ajouta Wells doucement. Il regarda par la fenêtre, la tête pleine de questions angoissantes, cosmiques. Il devait se contrôler : s’il craquait, tout serait perdu.

Une fois devant le quartier général de la police, ils s’arrêtèrent devant un quai de déchargement où des hommes en uniforme plaisantaient en fumant. Au-dessus de leurs têtes, une inscription annonçait : « PRISON ». Ils le tirèrent hors de la berline et l’entraînèrent dans le bâtiment. Personne n’eut l’air de les remarquer particulièrement. Le petit inventeur aurait pu tout aussi bien être n’importe qui : un riche, un pauvre, un clochard, un voleur... c’était la routine.

Alors qu’on lui faisait passer la porte d’une bourrade, H. G. eut le temps de se retourner une dernière fois. Les ombres s’allongeaient et il désespérait de pouvoir lire sa montre accrochée à son poignet, dans son dos.

Le temps, devenu son bien le plus précieux, lui avait été volé par la police.

« Je ne suis pas un criminel ! » s’écria-t-il, sans que personne n’y prête attention.

On lui fit suivre un couloir vert, puis entrer dans un ascenseur. La cabine descendit lentement. Désorienté, accablé, il comprit que s’il avait été totalement honnête avec Amy et lui avait fait part de ses intentions, il ne se serait pas retrouvé dans cette situation. Au bout du compte, elle aurait fini par l’accompagner. Au lieu de quoi Amy se retrouvait seule, à attendre son retour. Tout ce qu’il pouvait espérer, c’était que la jeune femme ait la bonne idée de quitter son appartement. Si elle s’attardait, c’est au docteur Leslie John Stephenson qu’elle ouvrirait la porte. À cette idée, Wells se redressa, hurlant de panique, et se jeta contre les portes de l’ascenseur. Le plus grand des détectives le projeta contre le fond de la cabine et la tête de Wells heurta violemment le revêtement métallique. Il glissa le long de la paroi, jusqu’au sol. Le policier, impassible, aida le petit homme à se relever et le soutint.

Puis l’ascenseur s’arrêta et les portes s’ouvrirent. H. G. fut conduit devant un guichet grillagé, derrière lequel se tenait un officier qu’il identifia comme était un sergent ; il devait de ce fait avoir quelque autorité.

« J’exige de voir le lieutenant Mitchell. »

Ils lui retirèrent ses menottes, tendirent au sergent le pistolet de Wells, ses journaux, ses chèques de voyage, sa précieuse montre à quartz et le contenu de ses poches. Ultime humiliation, on lui retira sa ceinture ; il se mit à rougir, pensant un instant que son pantalon allait tomber.

« Je vous en prie, mon brave !

— On ne voudrait pas que vous vous pendiez, comprenez ? »

On lui prit ses empreintes, on le photographia, et tout cela prit un temps atrocement long. Ils faisaient tous preuve d’une telle indifférence que H. G. se demanda si la seule occupation des policiers modernes était d’échanger des plaisanteries de mauvais goût, de fumer, de parler des femmes et de faire des commentaires au sujet des « Raiders ».

On le conduisit en cellule. Il comprit soudain, horrifié, qu’on n’allait pas lui donner immédiatement l’occasion de s’expliquer. « S’il vous plaît, le temps presse ! Je dois voir le lieutenant Mitchell !

— T’es pressé de te confesser ou quoi ? »

H. G. se dégagea et tenta désespérément d’atteindre la porte. Il fut rattrapé avant d’avoir franchi le seuil. Ils lui tordirent violemment les bras, le propulsèrent au fond du cachot et claquèrent la porte.

Il se releva et regarda autour de lui. Une vague odeur d’urine et de bile flottait dans la cellule. Désemparé, il plongea son visage entre ses mains.

Le lieutenant Mitchell faisait ce qu’il faisait toujours quand une enquête sur un meurtre le tracassait : il dînait chez Rocca. Pour une raison ou une autre, la nourriture avait un effet calmant sur lui et faisait disparaître les nausées provoquées par la fatigue. A condition qu’il mange lentement.

Il termina sa glace à la vanille, sirota sa troisième tasse de café, alluma une cigarette et réfléchit. Rien d’autre à faire qu’attendre. Bien sûr, la presse poussait de hauts cris, mais c’était son habitude. Le procureur et le chef de la police avaient le bon sens d’être injoignables ; ils lui laissaient, ainsi qu’à son supérieur, le soin de gérer l’affaire. C’était ce qui rendait le boulot de Mitchell supportable. Les politiciens respectaient ses états de service et le laissaient tranquille.

Il soupira. Le repas avait atténué sa nervosité. Après un coup d’œil à sa montre, il laissa un pourboire généreux et retourna au quartier général de la police.

En entrant dans son bureau, le voyant de son téléphone clignotait. « Mitchell à l’appareil !

— Où étiez-vous, lieutenant ? demanda le sergent Ray, j’essaie de vous joindre depuis deux heures !

— Qu’est-ce qui se passe ?

— On l’a eu ! Les inspecteurs Scheff et Spector ont appréhendé le suspect au moment où il allait entrer dans l’immeuble du 92½ Green Street ! »

Mitchell sourit et gloussa. « Vous pourrez dire à Spector et Scheff qu’ils ont gagné leurs galons de sergent.

— Et comment, monsieur.

— Vous pouvez aussi lever le dispositif autour de l’appartement de la fille.

— Oui monsieur.

— Alors, est-ce que je me trompais ?

— Oh, non, vous aviez raison. Il voulait être pris. Il était bien là où il nous l’avait dit.

— Il ne l’a pas blessée, j’espère ?

— Qui ça ?

— Amy Robbins.

— Elle n’était pas là. »

Mitchell soupira. « Pourvu qu’on ne la retrouve pas égorgée quelque part. » Il alluma une cigarette. « Où est-ce que vous avez mis Wells ?

— Il est au trou.

— Je veux lui parler.

— Je vous l’amène tout de suite, lieutenant. »

Mitchell grimaça un sourire. « Ah, une dernière chose, sergent.

— Quoi ?

— Vous le prenez toujours pour un médium ? »

Dans le salon d’Amy, le carillon de cuivre de l’horloge à balancier sonna six coups assourdis qui restèrent suspendus dans les airs pendant quelques secondes avant de se dissiper.

Elle se réveilla en sursaut et s’assit droite dans son lit, les yeux grands ouverts, le regard fixe. Pendant un instant elle ne sut plus où elle se trouvait, car la drogue avait engourdi ses sens. Elle sauta du lit et regarda par la fenêtre. Il faisait nuit ! Elle jeta un coup d’œil à la pendule au-dessus du lit. Six heures ? Il devait y avoir une erreur ! Qu’est-ce qu’elle faisait encore dans son appartement ?

Elle alluma la lumière.

« H. G., risqua-t-elle, tu ne crois pas qu’il serait temps qu’on s’en aille d’ici ? »

A pas légers, elle traversa le hall d’entrée et alla gratter à la porte de la salle de bain.

« H. G. ? Il est horriblement tard, souffla-t-elle, en s’efforçant de contenir l’anxiété de sa voix. H. G. ? »

Il n’était pas dans la salle de bain. Tournant son regard vers l’entrée, elle constata que le reste de l’appartement était plongé dans l’obscurité. Commençant à s’inquiéter, elle tendit l’oreille, dans l’attente d’un bruit – de quelque chose – qui l’avertirait d’un danger. Rien d’autre que le faible écho d’une chaîne stéréo de l’autre côté de la rue.

Wells s’était certainement endormi sur le canapé du salon pour ne pas la déranger. Elle se détendit quelque peu. Évidemment. C’était ça. Après tout, il était resté debout toute la nuit.

Elle retraversa l’entrée sur la pointe des pieds, s’arrêta sur le seuil du salon et scruta la pénombre, ne parvenant à distinguer que des formes vagues.

« H. G. ? murmura-t-elle d’une voix pressante. H. G. ? »

Elle attendit plusieurs minutes, effrayée à l’idée de traverser la pièce, puis se précipita vers le canapé.

« H. G. ! Réveille-toi ! H. G. ! » Penchée au-dessus du divan, elle le chercha à tâtons, mais ses mains ne trouvèrent que le froid tissu des coussins dans l’obscurité. Il n’était pas là ! Il était parti ! La jeune femme trébucha dans le vestibule, cherchant l’interrupteur à l’aveuglette. La jeune femme alluma et se retourna lentement pour examiner la pièce. Elle était sur le point de craquer. Elle inspira profondément pour se maîtriser.

Amy s’assura d’un coup d’œil que la porte d’entrée était bien fermée. Elle se précipita vers le canapé, trouva ses baskets et les enfila. Où était-il allé et pourquoi ? Quand était-il parti ? Qu’était-il arrivé pendant qu’elle dormait de ce sommeil bienheureux ? Si elle ne lui avait pas fait confiance, elle ne se serait jamais permis de prendre un valium ! Elle fronça les sourcils. C’était lui qui avait insisté pour qu’ils soient honnêtes l’un envers l’autre. Et pourtant il était parti sans la prévenir, mettant ainsi sa vie en danger.

Elle regagna sa chambre, mit son manteau et éteignit la lumière. Pourquoi ? Pourquoi était-il parti ? Elle secoua la tête. Elle n’arrivait pas à croire qu’il l’ait trahie.

Il n’y avait pas de raison de douter de lui maintenant. Il ne lui restait plus qu’à espérer – avec ferveur – qu’il ne lui soit rien arrivé. Elle essuya une larme, simple expression de son désir d’être auprès de lui. Et s’il lui était arrivé quelque chose ?

L’horloge sonna un coup. Six heures et quart. Le bruit résonna, lugubre, inéluctable. Son cœur bondit dans sa poitrine. Ses mains tremblaient.

Elle devait partir.

Amy ramassa son sac à main sur la table du salon et s’élança vers la porte. Elle s’arrêta dans le vestibule, pensant soudain à ses clefs de voiture. Elle fouilla ses poches, en vain. Elle fronça les sourcils et fit demi-tour. Les avait-elle laissées sur le canapé ? Ou posées sur le bureau ?

Dans la salle d’interrogatoire, H. G. était assis devant une table de faux bois, sur une chaise semblable à celles qu’il avait remarquées chez McDonald’s. Trois fois, il avait patiemment expliqué qui il était, d’où il venait, comment il était arrivé en 1979, ce qu’il faisait et le danger immédiat qui pesait sur la femme de sa vie, Amy Robbins. Trois fois, le lieutenant Mitchell, déconcerté par la sincérité et la rationalité de Wells, lui avait demandé de recommencer. A chaque fois, un policier assis à l’autre bout de la table s’était discrètement affairé sur un petit clavier pour consigner l’étrange récit.

Fumant cigarette sur cigarette, Mitchell marchait de long en large, mais restait calme et détaché. C’était un homme patient, minutieux.

« Voyons si j’ai bien compris, dit-il en pointant un doigt sur H. G., le regard vide. Vous vous appelez H. G. Wells et vous êtes arrivé ici dans une machine à explorer le temps baptisée L’Utopie. Vous pourchassez un certain docteur Leslie John Stephenson dont vous prétendez toujours qu’il est Jack l’Éventreur.

— Vous avez bien compris, lieutenant, dit Wells en hochant la tête avec insistance.

— Vous vous rendez compte à quel point ceci a l’air ridicule ? »

L’aiguille noire de la pendule murale avança. H. G. leva les yeux vers elle et essuya la sueur qui couvrait son visage livide.

Il était 18 h 17.

« Pour l’amour de Dieu, lieutenant ! Il ne reste plus beaucoup de temps ! Je vous en prie ! Sauvez-la !

— C’est déjà fait Wells, rétorqua froidement Mitchell, je l’ai sauvée, elle, et beaucoup d’autres femmes de cette ville.

— Dans quarante-trois minutes, Leslie John Stephenson va s’introduire dans son appartement pour l’assassiner.

— Leslie John Stephenson n’existe pas et n’a jamais existé.

— Que dites-vous ?

— Stephenson, c’est vous, et vous êtes lui. Une partie de vous-même désire tuer des femmes et les dépecer. L’autre partie trouve ce comportement abominable et désire être arrêtée. » Il grimaça un sourire. « Félicitations Wells, votre moitié a gagné.

— Non ! Vous vous trompez complètement ! Vous devez me croire ! Je vous en supplie ! Il ne reste plus beaucoup de temps ! »

Le lieutenant émit un petit rire sec. « Je ne sais pas pour vous Wells, mais moi, j’ai toute la nuit devant moi. Alors, si nous essayions encore une fois ? Depuis le début ? »

H. G. s’efforça de retrouver son calme pour pouvoir s’expliquer une quatrième fois, mais sans succès. Tout son corps tremblait terriblement. Lorsqu’il tenta de parler, sa gorge se noua et un haut-le-cœur le plia en deux.

Mitchell l’observa puis sortit sans un mot. Quelques instants plus tard, il revint avec une carafe d’eau glacée et un verre, qu’il remplit et tendit à Wells.

H. G. but avec reconnaissance. La sensation d’étouffement disparut. Il leva les yeux vers Mitchell et lui adressa un signe de remerciement.

« Bon, vous voulez une cigarette ? » Mitchell sortit un paquet de Camel. « Ça vous aiderait ?

— Non, fit H. G. d’une voix caverneuse. Je déteste ça. »

Mitchell s’alluma une cigarette, tira une chaise, s’assit près du greffier et posa son menton sur le dossier. Il scrutait pensivement le savant quand quelqu’un frappa à la porte. « C’est ouvert » annonça-t-il sans quitter Wells des yeux.

Le sergent Ray entra dans la pièce, tenant une immense enveloppe de papier kraft scellée qu’il posa sur la table devant Mitchell. « Ses effets personnels.

— Quelque chose d’intéressant ?

— Oui. Ça. »

De l’autre main, Ray tendit à Mitchell le Smith & Wesson .38 Spécial et la boîte de munitions.

Le lieutenant examina rapidement le pistolet puis, d’un geste désinvolte, le jeta sur la table où il résonna lourdement. Mitchell écrasa sa cigarette et frotta son visage buriné. L’air aigri, il fixa Wells avant de lui lancer un regard entendu. « On ne fabriquait pas ce modèle au XIXe siècle, Wells.

— Vous vous méprenez, lieutenant ! J’ai acheté cette arme cet après-midi même pour pouvoir défendre Mlle Robbins. Je m’apprêtais à arrêter ce misérable scélérat de Stephenson ! J’étais disposé à l’abattre si nécessaire ! »

Mitchell éclata de rire. « Vous allez devoir trouver mieux. Beaucoup mieux. »

H. G. ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Une sueur froide coulait sur sa poitrine. Il devait rester calme, il devait se contrôler. Il devait faire appel à sa logique pour trouver un moyen de s’en sortir. D’une manière ou d’une autre, il devait les convaincre. « S’il vous plaît, lieutenant, dit-il doucement, cette jeune femme, Mlle Robbins...

— J’ai une nouvelle théorie à vous soumettre, Wells. » Mitchell se leva de sa chaise et se remit à marcher de long en large. « Aucune des femmes que vous avez assassinées n’a résisté. En fait, elles ont toutes eu des relations sexuelles, juste avant de mourir. Pourquoi ? Comment ? Très simple. Elle avait un pistolet sur la tempe. Ce pistolet. »

H. G. écarquilla les yeux, incapable de répondre immédiatement. La terreur le submergeait, car il se rendait compte que ce policier intelligent et méthodique avait déjà assez de preuves pour l’envoyer en prison. Les théories de cet homme étaient solides et ses arguments parfaitement logiques, mais il n’y avait pas une once de vérité dans ce qu’il disait ! Il devait exister un autre moyen de le convaincre, de sauver la vie d’Amy malgré le peu de temps qui leur restait.

« Voyons ce que vous aviez d’autre », dit Mitchell. Il déchira l’enveloppe et la vida de son contenu.

H. G. se mit à hurler : « Je vous en prie, lieutenant ! Oubliez tout ce que je vous ai dit, d’accord ? Oubliez-le, tout simplement ! Vous devez sauver Amy Robbins ! Pourquoi est-ce que vous n’envoyez pas au moins un de vos hommes à son appartement pour la protéger ? Si vous ne le faites pas elle sera morte à dix-neuf heures ! »

Mais Mitchell ne l’écoutait pas.

Le lieutenant regardait l’exemplaire du Chronicle de San Francisco qu’il avait sortit de l’enveloppe kraft. Ses yeux détaillaient la photo d’une très jolie jeune femme nommée Amy Robbins. Il lut le titre qui parlait d’un nouveau meurtre.

« Nom de Dieu », siffla-t-il entre ses dents. Il n’en croyait pas ses yeux, ne savait pas comment réagir. Jamais en vingt-sept ans de carrière il n’avait eu affaire à quelque chose d’aussi étrange. Le journal était daté du 10 novembre 1979, l’édition du lendemain matin – qui ne serait imprimée que dans huit heures. Il se frotta vigoureusement le visage, puis tendit le journal au sergent Ray. « Qu’est-ce que vous dites de ça, sergent ?

— Oui, voilà, hurla le petit Anglais, regardez ça ! » Il se tourna vers Mitchell, une lueur d’espoir dans les yeux. « Voilà la preuve de mon innocence ! Voilà la preuve que je dis la vérité, bande d’idiots ! Maintenant vous comprenez ce que j’essaie de vous expliquer ? » Il regarda la pendule. « Il est sept heures moins vingt, lieutenant ! Vous avez exactement vingt minutes ! Maintenant, allez-vous vous décider à envoyer quelqu’un pour protéger Mlle Amy Robbins ? Pour qu’elle ne vienne pas s’ajouter à la liste des victimes, en première page de ce satané journal ? »

Mitchell ignorait Wells. « Qu’en pensez-vous, sergent ?

— Seigneur, je n’en sais rien. » Son visage noueux était livide. « On devrait peut-être envoyer quelqu’un chez elle. Vous avez vu l’encart ?

— Quel encart ?

— En haut de la page : « Gros rapport sur le 101 à Bay Meadows. " Et si c’était vrai ?

— Mais bien sûr que c’est vrai ! » s’écria H. G.

Mitchell pouvait voir que son coéquipier était ébranlé, car il regardait Wells comme si ce dernier avait vraiment été doté de pouvoirs surnaturels. Le lieutenant ricana. « Ce n’est pas un médium que vous avez devant vous, sergent Ray ! C’est l’un des tueurs les plus déments que vous ayez jamais vus !

— Oui, lieutenant. Mais la date. Qu’est-ce que vous dites de la date ?

— Bonté divine, sergent, faites un peu marcher vos méninges ! Vous n’avez jamais entendu parler de ces boutiques où on peut se faire imprimer de faux journaux ? » Il désigna Wells d’un geste. « Ce type est tellement tordu qu’il a fabriqué un article de journal sur sa prochaine victime !

— Ouais, fit Ray, tristement, comme à regret. Il n’y a jamais que les retraités ou les chômeurs pour se faire des rapports pareils, de toute façon. »

H. G. était stupéfait. « Vous voulez dire... vous voulez dire que même ça, vous ne voulez pas le croire ? Cette démonstration de futurologie ? » Il agitait le bras en montrant le journal. « Mon Dieu, mais alors, qu’est-ce que vous voulez de plus ?

— La vérité. »

Mitchell vit le prisonnier se redresser dans sa chaise, au bord de l’explosion. Le lieutenant se tint prêt à intervenir.

Et puis soudain, Wells s’affaissa. Ses lèvres se mirent à trembler, des larmes à couler sur ses joues. « Je vais faire un marché avec vous, lieutenant !

— Vous n’êtes pas en position de faire un marché avec qui que ce soit.

— Si vous envoyez quelqu’un à l’appartement de Mlle Robbins pour lui sauver la vie, j’avouerai tout ce que vous voudrez.

— Je ne cherche pas à vous extorquer des aveux, Wells. C’est la vérité que je veux.

— Mais bon Dieu, intervint le sergent Ray. Qu’est-ce qu’on risque ? Je veux dire, si c’est tout ce qu’il demande, pourquoi on n’enverrait pas une voiture là-bas ? »

Mitchell soupira. « Bon, vous avez raison. Il sera peut-être plus coopératif. N’est-ce pas Wells ? »

H. G. acquiesça. Mitchell se tourna vers le sergent. « Allez-y. » Ray sortit et Mitchell reporta son attention sur le savant, l’air impatient.

« Je vous écoute.

— Je les ai toutes tuées, croassa H. G. d’une voix étranglée de soulagement. Toutes, sans exception. »

Amy avait regardé dans son bureau, elle avait regardé dans la cuisine, dans la chambre, dans la salle de bain. Partout. Elle avait fouillé les poches de son manteau une dizaine de fois. Les clefs de la voiture demeuraient introuvables. Elle revint au bureau. Toujours pas de clefs. Désespérée, elle vida le contenu des tiroirs sur la table et le fouilla. Rien. Elle courut à sa chambre et fit de même avec ceux de sa commode. L’horloge à balancier sonna une fois de plus.

Sept heures moins le quart.

Il lui restait quinze minutes, en tout et pour tout. Ce n’était pas en voiture qu’elle allait partir mais en courant. Et tout de suite. Elle se dirigea en hâte vers la porte d’entrée mais se figea.

La poignée de la porte tournait, en même temps que le verrou.

Elle recula en titubant, les yeux écarquillés, faisant « non » de la tête, encore et encore. Le verrou coulissa ; elle eut à peine le temps de faire volte-face et d’entrer dans le placard de l’entrée.

Respirant tant bien que mal entre ses dents, elle s’agrippa à la barre de la penderie pour s’empêcher de défaillir. Lorsqu’un peu de sang lui fut revenu au visage, elle se fraya précautionneusement un chemin à travers les robes et les manteaux et s’accroupit sur le plancher. Sa respiration devint saccadée. Elle se mit à trembler, complètement frigorifiée. Son cœur battait si fort qu’elle était persuadée qu’on pouvait l’entendre du salon. Elle se mordit la lèvre inférieure pour essayer d’arrêter de frissonner.

Puis elle l’entendit... marchant lentement, sans bruit, à pas de loup, comme un professionnel. Il est en avance ! hurla-t-elle intérieurement. En avance ! Dans l’article du journal, le médecin légiste affirmait que le meurtre s’était produit entre sept heures et sept heures et demie. Eh bien, il s’était trompé !

Elle tordit la bouche pour ne pas pleurer.

La peur était épouvantable, pire certainement que l’événement lui-même. Sa peau se hérissait, anticipant un rire dément, une main puissante dans ses cheveux, une violente secousse qui l’arracherait au sol, puis la douleur fulgurante d’un couteau tranchant sa gorge et ouvrant son abdomen. Elle se contacta convulsivement, gémit doucement. Elle avait peur de perdre l’esprit, de bondir hors du placard pour aller se jeter à ses pieds et implorer la délivrance.

Elle trouva cependant le courage de fermer les yeux et de prier avec dignité un être suprême qu’elle n’envisageait jusqu’alors qu’avec indifférence.

Stephenson referma la porte de sa main gantée, puis glissa précautionneusement dans son fourreau le scalpel qu’il avait utilisé pour forcer la serrure, à l’intérieur de sa bottine vernie. Il traversa rapidement le vestibule en direction du salon, son corps souple et puissant courbé en deux, prêt à toute éventualité. Il s’arrêta pour fouiller l’appartement du regard. Ne voyant rien, il se redressa et se détendit un peu. Puis il inspecta la salle à manger, la cuisine et la salle de bain. Enfin, il se glissa dans la chambre à coucher, espérant surprendre Wells et la fille en pleine étreinte passionnée, incapables de s’arrêter alors même qu’ils reconnaîtraient la glaçante incarnation de la mort. Pas de chance. En revanche, la chambre lui donna l’impression qu’un voleur l’avait précédé. Il fronça les sourcils, étonné, puis sourit. Il appréciait le chaos qui régnait dans la pièce, ce sentiment de désordre et de confusion.

Stephenson fit demi-tour, parcourant de nouveau l’appartement jusqu’à la cuisine avec un petit sourire satisfait. Il était seul.

Cette fois, il attendrait. Il ne pensait pas que ce serait très long. Les lumières étaient restées allumées, ce qui signifiait que la fille avait l’intention de revenir rapidement. Peut-être étaient-ils sortis dîner, il n’y avait pas d’assiettes sales dans l’évier. Fouinant dans les placards, il trouva la bouteille de gin Bombay. Wells était bien passé par là, se dit-il avec un nouveau sourire de satisfaction. Il n’y aurait donc aucun problème. La fille savait certainement qui il était. Peut-être allaient-ils revenir ensemble. Ne serait-ce pas l’occasion rêvée ?

Il se servit un verre de gin avant de retourner s’installer au salon, dans le fauteuil capitonné. Il but une gorgée et poussa un soupir.

Il sortit l’exotique couteau espagnol qu’il venait d’acheter de son fourreau, attaché à sa jambe gauche, et admira l’étincelante lame courbe. Quarante centimètres de dur acier de Tolède. Certes, l’arme n’était pas plus efficace que ses bistouris, mais elle était plus impressionnante, ce qui avait son importance. Après tout, il n’avait pas affaire à un imbécile – sauf si Wells s’était vraiment attaché à la fille, auquel cas il risquait fort de se mettre en situation de se ridiculiser. Ce serait absolument merveilleux.

Peut-être que la question de sa liberté, son règne en tant que prince humain des ténèbres, ne serait pas si difficile à résoudre. S’il l’emportait cette nuit, il n’aurait plus à s’inquiéter de la chasse opiniâtre que lui donnait ce sale petit prophète du positivisme. Il pourrait commettre ses atrocités à volonté, et la machine de Wells finirait entre ses mains, comme le feu dans celles de l’antique Dieu de la guerre. Satan régnerait. Leslie John Stephenson deviendrait l’ange éternel de l’apocalypse, chevauchant la quatrième dimension, distribuant la mort et la souffrance sur un caprice, une lubie, une pulsion éphémère.

Il vida son verre et poussa un soupir de satisfaction. Il se leva de sa chaise, se dirigea en silence vers le vestibule et éteignit la lumière, laissant ses yeux s’habituer à l’obscurité. Peu à peu, les objets reprirent forme.

Un bruit lui parvint de la rue. Il sourit de toutes ses dents. Sans doute s’agissait-il d’Amy Robbins. Machinalement, il caressa la lame de son couteau ; sa respiration s’accélérait.

Un son léger, étouffé.

Il regarda autour de lui. Ce bruit venait-il de la porte d’entrée ou d’ailleurs ? Ses sens l’abusaient-ils ? Non ! Il y avait eu un autre bruit. Quelqu’un à l’intérieur de l’appartement ? Accroupi, couteau pointé, il fit un tour complet sur lui-même. Son corps était tendu, son cœur battait à tout rompre. Un frémissement de crainte le parcourut. Il se mit à transpirer. Ses yeux guettaient le plus léger mouvement, ses oreilles le moindre son. Lentement, très lentement, il continua à tourner.

Soudain, son regard se fixa sur le placard de l’entrée. Avait-il regardé dans ce réduit lorsqu’il était entré ?

Il prit une profonde inspiration et leva son couteau. Il s’approcha progressivement du placard ; sa respiration se transforma en un sourd sifflement. Il tendit la main vers la poignée.

« Je les ai toutes tuées ! »

Après cet aveu, H. G. s’était effondré sur la table en pleurant de soulagement. Si Amy se trouvait toujours dans son appartement, l’ordre que venait de donner le lieutenant Mitchell avait toutes les chances de lui sauver la vie. Et à ce moment précis, c’était bien la chose la plus importante au monde. Qu’était-il sans elle, sinon un tragédien hors du temps ?

Assez de pensées et de spéculations éthérées, se dit-il, la tournure qu’avaient pris les événements entraînait quelques conséquences. Il avait avoué. Très bientôt, il allait se retrouver en prison, séparé d’Amy. En outre, il ne pourrait plus utiliser L’Utopie pour s’évader de ce monde de contradictions et d’injustices. Il souriait pourtant avec optimisme. Ne venait-il pas remporter une victoire remarquable contre les forces du destin ?

Mitchell était sorti et n’était revenu qu’un long moment plus tard, une tasse de café fumant à la main. Il s’était rassis, avait allumé une cigarette et repris l’interrogatoire. « Vous les avez toutes tuées, hein ?

— Combien de fois faudra-t-il vous le dire ?

— Alors comment se fait-il que vous ne sachiez pas combien Jade Chang prenait pour ses services ?

— Mon brave, l’argent ne signifie pas grand-chose pour moi.

— Quelle sorte de voiture avait Dolores Clark ?

— Une... une voiture noire.

— Quel modèle ?

— Je ne m’intéresse pas beaucoup aux automobiles, non plus.

— De quelle couleur étaient les sièges ?

— Rouge, hasarda Wells puis, souriant finement : quand j’en ai eu terminé avec elle. »

Mitchell lui lança un regard noir. « Qu’est-ce que vous avez bu chez Marsha McGee ?

— Je ne m’en souviens pas. »

— Vous ne vous en souvenez pas.

Exaspéré, H. G. se dressa sur son siège. « J’ai déjà avoué, lieutenant. Que diable voulez-vous de plus ?

— La vérité. »

Avant qu’il ait pu reprendre ses questions, la porte s’ouvrit. L’inévitable sergent Ray entra vivement dans la pièce. Son large visage était d’une blancheur crayeuse, marqué par l’inquiétude et la crainte.

« Un appel téléphonique pour vous, monsieur, annonça-t-il d’une voix sombre.

— Prenez le message.

— Je pense que vous devriez répondre personnellement, monsieur. » Il chuchotait presque. Il jeta à la dérobée un regard penaud sur H. G., un regard où se mêlaient crainte et commisération.

Wells se leva. « Est-ce qu’elle va bien ? demanda-t-il en tremblant. Je vous en prie, dites le moi ! Est-ce qu’elle va bien ? »

Mitchell adressa un geste au greffier, qui quitta la pièce. Le lieutenant sortit et ferma la porte en silence, évitant le regard de Wells. Aucune réponse ne vint.

H. G. comprit qu’Amy, sa bien-aimée, était morte.

 

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