C'était demain
Chapitre 3
L a machine à explorer le temps se trouvait au centre du laboratoire. Il en émanait une vague lueur bleutée qui disparut rapidement. Pour un œil extérieur, elle paraissait probablement trapue, laide et bancale, mais, pour son créateur, elle était de toute beauté.
L’habitacle du passager, haut de près de deux mètres cinquante, formait un cube de lourdes plaques d’acier assemblées à l’aide de rivets et d’écrous. Les parois de la machine étaient fuselées afin de faciliter sa rotation à travers la quatrième dimension. De petits hublots encastrés tout autour de l’habitacle permettaient au voyageur qui la manœuvrait au ralenti de distinguer les événements historiques au beau milieu desquels il risquait d’atterrir. Mais, bien sûr, à la vitesse de croisière de deux années par minute, le monde extérieur se résumerait à un vague brouillard de particules colorées, tandis que l’appareil filerait à travers le temps, réduit à l’état de vapeur.
Sous la machine, le moteur s’enfonçait de près d’un mètre dans le sol. La plupart des pièces étaient en acier inoxydable usiné avec précision mais, çà et là, scintillaient du nickel ou de l’ivoire, au milieu des tampons de diamant synthétique.
Le cœur de l’engin était constitué de barres de cristal torsadées, conçues pour juxtaposer, concentrer et faire tournoyer les champs d’énergie électromagnétique permettant à la machine d’entrer et de sortir des sphères temporelles.
À l’intérieur de l’habitacle se trouvaient les commandes, aisément accessibles depuis un fauteuil à barreaux pivotant, qui évitait au passager de souffrir de la rotation extrêmement rapide de la machine : une telle force centrifuge aurait certainement tué un homme en quelques instants. Les cadrans indiquant les années et les dates tournaient avec l’engin, mais les commandes étaient elles aussi gyroscopiques, de manière à permettre le contrôle de l’entrée dans une sphère temporelle donnée. Derrière le siège était stockée en cas d’urgence une réserve contenant des vivres, de l’oxygène et des vêtements.
H. G., songeur, se dirigea vers la machine. Il regarda à l’intérieur par l’un des hublots. Le siège était vide. Stephenson avait vraisemblablement réussi à quitter le présent. Wells s’agenouilla, ouvrit le capot du moteur et inspecta l’intérieur. Il vérifia plusieurs connexions qui lui avaient fait passer des nuits blanches, comme les soudures des barres de cristal avec les engrenages métalliques. Elles étaient intactes. Il posa prudemment la main sur le Régulateur de Vaporisation Interstitiel. Encore tiède, celui-ci ne donnait cependant aucun signe de surchauffe, ce qui était une bonne nouvelle. Refermant le capot, H. G. se redressa et s’essuya les mains à l’aide d’un chiffon.
Il contourna la machine et tenta d’ouvrir la porte de l’habitacle. Elle était verrouillée. Voilà qui ne laissait subsister aucun doute puisqu’on ne pouvait la fermer que de l’intérieur. Stephenson s’était servi de son invention et l’avait abandonnée quelque part, dans une autre sphère temporelle. Comme il ne possédait pas la clef spéciale qui permettait de mettre hors circuit l’Inverseur Automatique de Rotation, la porte s’était verrouillée automatiquement, et, au bout des quatre-vingt-dix secondes prévues, la machine était revenue à son point de départ dans le temps.
« Mon Dieu, ça a marché », murmura Wells. Il sourit fièrement en contemplant la plaque de cuivre qu’il avait fini de riveter la veille au-dessus de la porte, et sur laquelle était gravé le nom qu’il avait donné à l’appareil : L’Utopie. Il avait prévu de baptiser la machine au Champagne avant son voyage inaugural.
Il fronça soudain les sourcils, indigné. « Il se présente sous mon toit en se faisant passer pour mon ami et pour un médecin digne de ce nom, il boit mon bordeaux, dévore les amuse-gueule, puis me vole mes idées et ma machine à explorer le temps ! Quel salaud ! De quel droit ? »
Mais comment Stephenson était-il parvenu à piloter la machine ? Était-elle si simple à manœuvrer ? Jetant un coup d’œil à son établi, H. G. découvrit que ses diagrammes avaient été déplacés et compulsés à la hâte. Ce qui expliquait tout.
Tirant son trousseau de sa poche, il ouvrit la porte de l’habitacle, s’installa sur le siège et examina le tableau de bord. La commande de rotation était poussée à fond vers l’est et les cadrans lui apprirent que Stephenson était parti pour 1979. Pourquoi cette date ? Wells plissa le front, soucieux. En début de soirée, il avait prédit que le monde deviendrait une utopie avant la fin du XXe siècle, mais n’avait pas donné de date précise. Avec un sourire amer, il constata que Stephenson s’en était passé.
Manifestement, le chirurgien s’était servi de la machine pour échapper à la police. Une fois installé aux commandes, il avait paniqué, comprenant qu’il ne pouvait se permettre de se montrer regardant alors que deux inspecteurs de Scotland Yard se trouvaient dans la maison. Il avait donc composé la date du jour et la première année qui lui était venue à l’esprit : 1979. Le front barré d’un pli soucieux, H. G. constata que la logique de Stephenson lui échappait. Une seule chose était claire : ce dernier n’avait pas osé se risquer trop loin dans l’avenir, de peur d’y rencontrer des modifications trop radicales de la langue, de l’habillement et des comportements humains.
« Pas si simple », grommela-t-il. S’il avait vu juste au sujet de la fin du XXe siècle, Stephenson serait complètement perdu et n’aurait pas sa place en 1979. Il allait rencontrer de sérieux problèmes pour s’adapter à une utopie où toute violence, tout comportement aberrant auraient été bannis. Brusquement, H. G. se redressa. Seigneur, ce n’était point de Stephenson qu’il fallait se soucier, mais bien des hommes, heureux et satisfaits, du XXe siècle ! Si la technologie les avait débarrassés des nécessités d’un labeur harassant, de l’oppression des régimes politiques conservateurs et des affres de la misère, ils étaient certainement devenus un peuple d’artistes décomplexés, passionnés de musique, de danse, de poésie et de peinture. Honnêtes, cultivés et ouverts, ils allaient accepter Stephenson comme l’un des leurs, l’accueillir naïvement à bras ouverts ! Que se passerait-il si ce monstre se déchaînait une nouvelle fois, comme il l’avait fait en 88 et en 92 ? S’ils ne connaissaient plus le crime, les gens de 1979 seraient impuissants face au plus tristement célèbre des assassins londoniens. Ce serait la panique. Une panique épouvantable.
H. G. contemplait le tableau de bord. Il lui fallait agir. Et vite.
La colère le reprit et il quitta l’habitacle en claquant violemment la lourde porte. Un maudit assassin s’est servi de mon invention sans précédent pour se soustraire à la justice, songea-t-il. Ma machine à explorer le temps, construite pour améliorer le sort de l’humanité et dont le nom même évoque la société idéale. Alors une pensée horrible traversa son esprit : avait-il créé un monstre technologique ? S’il n’avait pas fabriqué cet appareil, Stephenson n’aurait jamais pu voyager dans le futur, et il portait malgré lui la responsabilité des horreurs que ce maniaque risquait de commettre en 1979. Ce n’était pas seulement une question de principe, de morale ou de justice ; cela dépassait les inquiétudes ou les offense personnelles de H. G. : il avait l’impression d’être l’armateur du navire qui avait apporté la peste noire en Europe au Moyen Âge.
Il arpenta la pièce, furibond, et sa décision fut vite prise. Le docteur Leslie John Stephenson ne croyait peut-être pas au juste retour des choses, mais H. G. Wells ne partageait pas cette opinion. Il n’y avait qu’une seule chose à faire : aller chercher Jack l’Éventreur et le ramener en 1893.
D’un pas résolu, il se dirigea jusqu’au coffre-fort encastré dans un mur du laboratoire, en fit jouer la combinaison et l’ouvrit. Il en retira les cinquante livres qu’il y conservait en cas d’urgence, s’apprêta à mettre l’argent dans son portefeuille, mais hésita. Et Mme Nelson ? Ce n’était pas comme s’il partait en Afrique, d’où il pourrait lui envoyer quelques livres depuis Johannesburg si elle en avait besoin. Non, le mieux était de lui laisser l’argent. Cela lui permettrait de tenir au moins six mois et, s’il n’était pas encore revenu à ce moment là... il frissonna.
Il regagna son établi, mit l’argent dans une enveloppe et griffonna rapidement quelques mots.
Chère Mme Nelson,
Il me faut quitter Londres quelque temps. Si je ne suis
pas de retour d’ici un mois, veuillez je vous prie utiliser ce qui restera de la somme pour trouver un autre emploi.
Bien à vous,
H.G.W.
Il plia la lettre et la glissa dans l’enveloppe, espérant que ses implications n’étaient pas trop alarmantes. Puis il déposa le petit paquet devant le laboratoire et referma la porte à clef. Il retourna au coffre, plongea la main plus profond et en retira des bijoux que sa mère lui avait légués pour qu’il les offre à sa fille, le jour où il en aurait une. Il regarda les pierres précieuses en grimaçant. Des enfants ? Il y en avait déjà trop dans le monde.
Les joyaux en poche, il retourna à la machine à explorer le temps, prit une profonde inspiration – priant pour que ce ne soit pas la dernière –, et grimpa dans l’habitacle. Il verrouilla la porte et s’attacha sur le siège. Inutile de régler l’indicateur de sphère temporelle, puisque Stephenson s’en était chargé. Année : 1979 ; mois : novembre ; jour : le 5.
Il synchronisa sa montre à gousset avec la pendule du tableau de bord. Un rapide calcul mental lui apprit qu’il lui faudrait quarante-trois minutes pour atteindre 1979. Il était 7 h 14 du matin, Stephenson disposait d’au moins une heure et demie d’avance sur lui.
Wells actionna la série d’interrupteurs qui commandaient la mise en marche du moteur. Le faible bourdonnement en dessous lui apprit que les champs d’énergie entraient en action et montaient en puissance. Plus que quelques instants. Une petite lumière s’alluma sur le tableau de bord. La machine était prête.
Il hésita. Il était encore temps de changer d’avis. Stephenson n’avait guère eu le choix, sa situation était désespérée. Mais lui, H. G. Wells, n’était pas obligé de se jeter tête baissée à travers le temps. Il pouvait poursuivre son petit bonhomme de chemin dans le présent, continuer à écrire et à rêver. Il pouvait mener une vie correcte et productive sans avoir à sauter dans l’inconnu. Sa mère ne l’avait-elle pas mis en garde contre les dangers d’un comportement trop impulsif ? Il se souvint de l’un de ses derniers sermons. Il avait refusé de réviser pour ses examens de troisième année parce qu’il s’était embarqué dans la rédaction d’une nouvelle. Cette dernière avait été publiée dans le Journal, mais il avait perdu sa bourse et on l’avait renvoyé de l’école normale des sciences.
Wells décida d’arrêter le moteur. Il avait déjà coupé quelques circuits quand il s’interrompit brusquement. Où diable avait-il la tête ? Toutes ces années d’études et de recherches auraient donc été vaines ? La nouvelle en question était précisément « Les Argonautes du temps », et elle avait marqué le début de ses réflexions sur la géométrie de la quatrième dimension. Impulsif peut-être, mais imprudent, jamais ! Sans compter qu’il
avait pour raison d’être [1]d’aller à la découverte de l’inconnu. De tenter ce que nul avant lui n’avait osé.
Il remit le moteur en marche.
Quand la machine fut de nouveau prête, il déverrouilla d’une main tremblante le levier d’accélération et lui imprima une poussée timide.
Rien ne se produisit. Il grommela un juron. Son geste avait été si timoré que le levier n’avait pas bougé. Il serra les dents et le poussa à fond de course.
La réaction de L’Utopie le surprit. Elle prit presque instantanément de la vitesse et tourna bientôt si vite sur elle-même que les murs brouillés du laboratoire devinrent translucides. Il eut d’emblée le sentiment d’une vertigineuse chute puis, sans transition, ce fut comme si une force invisible le poussait vers le haut, dans l’œil d’un gigantesque cyclone. Le vertige le prit. Sa tête roula contre le dossier du siège, une crampe lui tordit l’estomac et il eut un haut-le-cœur. Avait-il commis une erreur ou oublié quelque chose ? Avait-il violé une loi universelle inconnue ?
La machine accélérait toujours et toute logique abandonna H. G. La sensation de mouvement ascensionnel fit place à celle d’une course effrénée qui le précipitait de l’avant avec une force formidable. Il se mit à hurler, convaincu qu’il allait s’écraser, exploser et mourir quelque part dans le brouillard extratemporel qui tourbillonnait autour de lui. Terrorisé, il se débattit pour s’arracher à son fauteuil, comme si cela avait pu le soulager. Mais il était déjà trop affaibli pour défaire son harnais ; heureusement pour lui, car s’il avait réussi à quitter son siège, il aurait été aspiré par le vortex et désintégré sur-le-champ.
Tremblant de tous ses membres, il geignait à chaque soubresaut de la machine lancée dans son odyssée temporelle. Il se sentait perdu, condamné. Brusquement, il inclina la tête, posa le menton sur sa poitrine, ferma les yeux et, pour la première fois depuis l’âge de neuf ans, se mit machinalement à prier. Des larmes de remord agnostique roulaient le long de ses joues. Il se repentit, implora le pardon. Mais presque aussitôt il ouvrit les yeux et secoua la tête pour s’éclaircir les idées. Ce n’était pas le moment de retrouver la foi. Il devait se reprendre. Peine perdue. Ses paupières retombèrent, et il lui sembla que les ténèbres enveloppaient son corps, qu’elles engloutissaient son esprit. Il avait sommeil. Le sentiment de flotter. De fondre. Le monde n’avait plus de substance. Plus rien. Sa dernière pensée consciente fut qu’il était en train de se dissoudre, sans la moindre douleur, quelque part dans la quatrième dimension.
Il s’éveilla en sursaut. La grisaille s’était levée et le bourdonnement de L’Utopie s’était atténué. Après s’être frotté les yeux, il constata que le tourbillon qui l’environnait était désormais composé d’une myriade de couleurs vives. Il plongea la main dans son gilet pour consulter sa montre à gousset. Il battit des paupières, poussa un cri étouffé et écarquilla les yeux. Sa montre, mais aussi sa main et son bras n’étaient plus qu’une myriade de points lumineux et colorés. Il baissa les yeux : ses jambes et ses pieds avaient subi la même transformation ! Son corps avait dû se vaporiser. Il se tâta. La sensation était familière. Le phénomène ne touchait donc que la vue. Il supposa qu’il s’agissait d’un effet de la dilatation du temps.
En agitant le bras devant ses yeux, il eut l’impression de voir danser un essaim de vers luisants. Il gloussa. Il s’était bel et bien désintégré, même s’il se sentait parfaitement bien. Il ne faisait plus qu’un avec l’univers !
Mais où se trouvait-il et quelle heure était-il ? Le temps existait-il encore ? Il s’efforça de lire l’heure sur sa montre. Tout d’abord, il discerna vaguement le contour noir de sa main et de son bras. Puis il approcha la montre de ses yeux et l’examina longuement. Les particules colorées sautaient en tout sens comme autant de flammes, mais il finit par distinguer la forme vague des aiguilles et des chiffres du cadran.
Il voyageait depuis vingt-trois minutes. Si ses calculs étaient exacts, il arriverait en 1979 à 7 h 57 du matin. Il n’était pas mort dans la quatrième dimension ! Il s’était simplement assoupi tandis que son corps se transformait en vapeur.
Il rit. Il allait réussir ! Il sautait de joie sur son siège. L’enthousiasme et l’euphorie l’envahirent et, avec une ferveur religieuse, il s’écria : « Moi, H. G. Wells, je l’ai fait ! » Il avait vaincu les mystères de la quatrième dimension. Et ce qu’il avait fait, d’autres pourraient le faire. L’intelligence humaine était infinie ! Plus rien n’était hors de portée de l’humanité, le progrès allait lui permettre d’accéder à l’éternité. L’homme était le roi de l’univers !
« Tu entends ça, Dieu ! » s’exclama-t-il triomphalement, avant de regretter immédiatement son idiotie : s’il était vraiment réduit à un état gazeux, rien ni personne ne pouvait l’entendre.
A 7 h 54, le tourbillon de couleurs commença à virer au gris et H. G. comprit que la machine amorçait son entrée dans la sphère temporelle de 1979. Vertiges, nausée, et désorientation reprirent, mais moins fort que la première fois. Et quand la panique menaça de s’emparer de son esprit, il se concentra sur d’éventuels problèmes sur lesquels il n’avait aucune prise, comme un mauvais fonctionnement du R.V.I., ou la possibilité que par une espèce de réaction chimique à 1979, il n’explose à son arrivée. Ou n’implose.
À 7 h 56 précises, dans un claquement aussi net et puissant qu’un coup de tonnerre, tout fut plongé l’obscurité. Wells s’affaissa sur son siège, inconscient.
Des éclats de voix et un bruit de pas lointains l’éveillèrent. Sa première pensée fut qu’il était tombé dans un coma prolongé et se trouvait confiné depuis une éternité dans un hôpital futuriste où les êtres humains de l’avenir soumettaient son corps et son esprit du XIXe siècle à une infinité de tests. Un bref coup d’œil autour de lui suffit à lui apprendre qu’il n’en était rien. Wells se trouvait encore à l’intérieur de l’habitacle. Il examina celui-ci d’un œil critique ; pour découvrir, à sa grande surprise, que le tableau de bord était terne et fendillé. L’ivoire qui brillait naguère de tout son éclat était devenu brun foncé. Le verre des cadrans était intact, mais à tel point voilé par l’âge qu’il rendait les chiffres et les symboles presque illisibles. La commande de rotation était rouillée et coincée vers l’est. Il lui faudrait la réparer s’il espérait rentrer un jour chez lui.
Il fit pivoter son siège, tira un verrou et ouvrit la porte de l’armoire à provisions. L’eau s’était évaporée, les vivres se résumaient à un petit tas de poussière desséchée et les vêtements se désintégrèrent dès qu’il y toucha. Quelque chose avait mal tourné. Pivotant encore, il constata que le siège tournait facilement autour de sa rotule. Le harnais qui le maintenait à son siège était comme neuf, et le levier d’accélération luisait toujours de la fine couche d’huile qu’il avait appliquée dessus la veille de son départ.
Il fronça les sourcils et poussa un juron. Il avait commis une grave erreur. La cabine tout entière aurait dû être gyroscopique, afin de protéger ce qu’elle contenait des effets dévastateurs de la puissante rotation. S’il s’était rendu plus loin dans le futur, les commandes se seraient peut-être désintégrées.
Une pensée soudaine le frappa. Pourquoi la machine n’avait-elle pas vieilli après le premier voyage qui avait conduit Stephenson en 1979 ?
Sans bien comprendre, il supposa qu’une force régénératrice devait s’exercer sur la matière lorsqu’on remontait le temps. Cela signifiait qu’il lui faudrait y regarder à deux fois avant d’entreprendre une éventuelle expédition dans le passé – vers une époque à laquelle la technologie de la machine n’existait pas encore... Il fronça les sourcils. Ce n’était pas le moment de réfléchir à cela, se dit-il avec un petit sourire contrit. Après tout, ce voyage avait pris fin, et il était arrivé à bon port. Et que serait un vol d’essai sans problèmes techniques ?
Wells défit la boucle du harnais et quitta son siège, mais un vertige le força immédiatement à se rasseoir. Il inspira profondément à plusieurs reprises, puis se leva lentement dès qu’il se sentit mieux. Appuyé contre la paroi de l’habitacle, il regarda par l’un des hublots – son premier coup d’œil à l’avenir. Le verre était voilé et craquelé. Il ne voyait rien du tout.
Grommelant, il se retourna et déverrouilla la porte de l’habitacle à l’aide de la clef spéciale qui mettait l’I.A.R hors circuit. Il ne souhaitait évidemment pas que la machine retourne automatiquement en 1893 sans lui. Il remarqua alors avec surprise que la poignée de la porte avait été récemment nettoyée et huilée. Quand il poussa celle-ci, elle pivota silencieusement sur ses gonds, sans les grincements auxquels il s’était attendu. Quelqu’un avait-il entretenu sa machine ?
Il posa un pied en 1979.
L’extérieur de la machine à explorer le temps avait bien tenu, à l’exception de la plaque de cuivre qui surmontait la porte. Les lettres du mot Utopie étaient usées et recouvertes de vert-de-gris. Il espérait que cela n’augurait pas de la sphère temporelle dans laquelle il venait de pénétrer.
Se retournant lentement, il s’aperçut qu’il se trouvait sur une estrade éclairée par des projecteurs situés au-dessus de sa tête. La plateforme occupait le centre d’une immense salle circulaire, haute de plafond, à laquelle on accédait par un grand portail ornemental. Qu’était devenu son laboratoire ? En théorie, sa machine à explorer le temps n’aurait dû se déplacer que dans la quatrième dimension. Que s’était-il passé ? Décidément, quelque chose avait vraiment mal tourné !
Devant lui, dans trois grandes vitrines, s’entassaient des éditions originales reliées de cuir et des graphiques encadrés, parmi lesquels il reconnut ceux qu’il avait lui-même tracés en concevant la machine à explorer le temps. Dans une autre vitrine sur sa droite, à l’extrémité de la pièce, il reconnut la couverture familière de plusieurs numéros de la Pall Mall Gazette, jaunis par le temps. Il descendit de l’estrade et marcha dans sa direction, cherchant désespérément à se raccrocher à quelque chose de connu, mais se heurta à un épais cordon de velours grenat qui fermait tout le centre de la salle d’exposition. Il se retourna de nouveau et contempla la scène.
Sur le mur, une pancarte proclamait : « H. G. Wells
— Un homme en avance sur son temps ».
Mon Dieu, songea-t-il, j’aurais fait tout cela ? Mon laboratoire est-il devenu un fichu musée ? Suis-je devenu une relique des sciences passées ? Mes triomphes et mes défaites, publics et privés, seraient-ils désormais des antiquités tripotées par des classes d’écoliers ?
Il se déplaça vers le centre de la salle pour mieux embrasser l’ensemble de l’exposition. Il était à la fois effrayé et abattu. Tout cela était trop extraordinaire. Ainsi, il était devenu célèbre. Que lui resterait-il après avoir vu les fruits d’une vie de travail étalés sous ses yeux à l’âge de vingt-sept ans ? Pourquoi n’avait-il pas songé à cela avant de se jeter tête baissée dans l’aventure ? Le pire, c’était que la plupart des livres, la plupart des inventions étaient pour lui encore à venir. Allait-il connaître à l’avance la totalité de ses faits et gestes ? Peut-être...
Mais peut-être pas. Rien ne l’obligeait à examiner tout ce qui était exposé dans cette salle. Brusquement, il éclata d’un rire victorieux. Peut-être que, s’il n’avait pas voyagé à travers le temps, il ne serait jamais retourné chez lui pour écrire et inventer tout cela. Et l’idée qu’il était bel et bien retourné à Londres, en 1893, était réconfortante. S’il devait y avoir un cas où son optimisme pouvait sauvegarder sa santé mentale, c’était bien celui-là.
Malgré ses premières réticences, il entreprit d’examiner son œuvre de plus près, poussé par la curiosité. Il se sentait mieux, ayant recouvré une partie de son détachement scientifique coutumier.
Jusqu’à ce qu’il aperçoive une vieille photographie.
Les yeux d’H. G. s’arrondirent. Il recula et voulut détourner le regard, sans y parvenir.
C’était le portrait d’un homme. Assez gros et imposant, avec une calvitie naissante, d’assez lourdes bajoues et une multitude de rides. Il portait des lunettes sans monture et regardait quelqu’un ou quelque chose en fronçant les sourcils. Il n’avait vraiment pas l’air content. Sous la photo, une légende : « H. G. Wells à cinquante ans. »
« Non, souffla-t-il. Non, ce n’est pas moi ! Je n’aurai pas cet air-là ! Je saurai l’éviter ! »
Ébahi, il ne parvenait pas à détacher ses yeux de la photographie. Machine à explorer le temps ou pas, le cliché le mettait face à sa propre mort. La question fondamentale s’imposa, nette et précise : quand la vie s’était-elle terminée pour H. G. Wells ?
Affolé, il chercha autour de lui, certain qu’il devait y avoir une notice nécrologique quelque part. Dieu merci, la date de sa mort ne figurait pas en grosses lettres sous la photographie. Il ne voulait pas savoir. Il ne voulait jamais, jamais savoir.
Pris de nausée, il vacilla. Il devait sortir de cet endroit. Il se dirigea vers le cordon de velours, s’efforçant de ne rien voir de plus. Au-dessus de la porte de la salle, il aperçut une pendule qui indiquait 4 h 04. Il s’immobilisa, fronça les sourcils et tira sa propre montre de son gousset : 8 h 04.
A présent complètement désorienté, il poussa un gémissement, au bord de la panique. Il savait qu’il ne pouvait s’être à ce point trompé dans ses calculs à moins que quelque chose de grave se soit produit. Son laboratoire avait disparu, la maison entière avait disparu, tout avait disparu, et il se trouvait apparemment dans un musée. L’heure n’était pas du tout ce qu’elle aurait dû être, et les objets exposés constituaient autant de caricatures extratemporelles de son esprit.
Il entendit des voix et des bruits de pas qui se rapprochaient. La présence de ces sons étrangers le contraignit à agir. Se rendant compte qu’il lui serait impossible de s’enfuir sans être vu, il se hâta de regagner l’habitacle de la machine à explorer le temps, où il se tapit sur le sol.
Un guide introduisit un groupe d’une quinzaine de visiteurs dans la salle. « Et voici une autre des grandes figures de la fin du XIXe siècle, H. G. Wells. Écrivain, savant, commentateur social, historien et inventeur », récita l’homme d’une voix monotone.
Wells écoutait, stupéfait. « Il y a six mois, des archéologues, profitant des gigantesques travaux de rénovation urbaine actuellement en cours à Londres, ont redécouvert le mystérieux laboratoire de Wells dans une cave murée. Vous savez tous ce que l’on a trouvé à l’intérieur. »
H. G. poussa la porte de la cabine et passa la tête par l’entrebâillement pour voir un peu de quoi avaient l’air les gens de la fin du XXe siècle.
« Mesdames et messieurs, poursuivait le guide avec un geste ample, l’académie des sciences de Californie et le musée des sciences de San Francisco sont fiers de vous présenter la célèbre machine à explorer le temps de H. G. Wells ! »
San Francisco ! Comment diantre pouvait-il se retrouver à San Francisco alors que sa machine n’était censée se déplacer qu’à l’intérieur de la quatrième dimension ? Il réfléchit intensément et entrevit rapidement la réponse. Bien sûr ! Puisque des archéologues avaient « découvert » son laboratoire et la machine, cette dernière devait faire le tour du monde. A moins que San Francisco n’ait décidé d’acheter purement et simplement l’appareil. Mais il voyait mal le gouvernement britannique donner son accord à une telle transaction, à moins que les sphères d’influence aient subi des modifications considérables. Il se souvenait des achats d’antiquités égyptiennes qu’avaient effectués de riches membres de la famille royale d’Angleterre au début des années 1890. Ces reliques avaient été transférées en Grande-Bretagne. Pourquoi pas les reliques de Wells en Amérique ? L’Egypte était alors faible et impuissante. L’Angleterre se trouvait-elle désormais dans une position similaire ? Non, c’était impensable. La machine à explorer le temps devait faire partie d’une exposition itinérante.
« Bien sûr, les travaux de cet homme énigmatique s’avérèrent en l’occurrence stériles, puisqu’à notre connaissance, l’appareil n’a jamais fonctionné. »
Indigné, Wells se redressa.
Une petite fille du public l’aperçut. « Maman, qu’est-ce qu’il fait là, le drôle de monsieur ? » Le guide se tourna et aperçut Wells, qui claqua la porte et la verrouilla. « Hep, vous là ! Vous n’avez rien à faire là-dedans ! » H. G. se saisit frénétiquement de la commande de rotation et tenta de la placer en position « ouest » de manière à quitter 1979 vers son époque. La manette ne bougea pas d’un pouce. Il lui restait une possibilité. Aller plus loin dans l’avenir, mais vu l’état dans lequel était sa machine, c’était une pure folie.
Le guide frappait à la porte de la cabine. « Monsieur ! Il est interdit de toucher aux objets exposés ! »
Wells ouvrit à la volée en criant. La porte frappa le guide de plein fouet et l’envoya à la renverse. H. G. se jeta alors hors de la machine et franchit d’un bond le cordon de velours. Les gens s’écartèrent de son chemin, certains riant sous l’effet de la surprise. Quittant la pièce au pas de course, il se perdit bientôt dans un dédale de couloirs et de salles d’exposition. Il entendit des coups de sifflet dans son dos. Une meute de gardiens s’était lancée à ses trousses.
Il n’avait jamais ressenti pareille frayeur de sa vie.
Il se retrouva devant une porte coupe-feu marquée « Sortie de Secours ». Lorsqu’il l’emprunta, une sirène d’alarme retentit automatiquement, ajoutant à la confusion des gardiens, tenus désormais de procéder à l’évacuation du bâtiment.
H. G. descendit à la hâte une volée de marches et se retrouva dans des sous-sols où s’entassaient de vieilles vitrines d’exposition, des socles ébréchés et tout un bric-à-brac d’antiquités désormais jugées indignes des vastes salles d’exposition du rez-de-chaussée. Il aperçut des lumières au coin du couloir mais n’entendit pas de voix. Poursuivant son chemin, il finit par trouver une sortie.
Remontant un escalier, il se retrouva dans une allée bétonnée. Il s’éloigna du musée, prenant l’air le plus dégagé possible malgré le tumulte créé devant l’entrée principale par l’évacuation. L’allée le conduisit au milieu d’un bosquet, et il ne se sentit soulagé qu’une fois le musée hors de vue.
Les conditions atmosphériques étaient assez semblables à celles dont souffrait Londres. Le ciel était plombé et une brume légère flottait entre les arbres. La température était un peu plus élevée et l’humidité moins omniprésente. Mais l’air avait une curieuse odeur – il y manquait le parfum caractéristique des feux de charbon.
Descendant quelques marches rudimentaires, il franchit un portail et se retrouva dans un jardin japonais. Plus détendu, il s’arrêta pour admirer les fleurs et les couleurs exquises des grosses carpes qui nageaient dans les bassins. Effleurant un bonsaï, il sourit et se sentit quelque peu rassuré. A Up Park – la belle demeure dans laquelle servait sa mère – il y avait un jardin semblable, plus petit et moins raffiné. Il y manquait les ponts incurvés et les curieux petits autels. Mais il se souvint qu’il s’y réfugiait pour lire et rédiger le journal amateur distribué aux domestiques que gouvernait sa mère. Il essuya une larme mélancolique. Ç’avait été une époque de douceur et d’oisiveté, au cours de laquelle il s’était remis des émotions de son apprentissage raté. Une époque bel et bien révolue.
Brusquement, il bomba le torse et tourna le dos à l’arbre nain. C’était un beau jardin – ni plus ni moins. Il devait y voir le signe que 1979 participait à la fois d’un monde ancien et d’un nouveau ; un monde qui combinait les bonnes choses du passé aux choses meilleures encore de l’avenir, qu’il n’avait pas encore découvertes. Intérieurement, il était soulagé d’apprendre que la terre abondait encore de fleurs, d’arbres, d’herbes et d’autres formes de vie champêtre. Il se remit en route, longeant une allée qui contournait le bassin principal et menait vraisemblablement hors du jardin.
Un gémissement aigu retentit au loin dans son dos. Il se retourna. Le bruit s’amplifia jusqu’à devenir un vrombissement assourdissant qui passa au-dessus de sa tête. Il grimaça et tomba à genoux en se couvrant les oreilles. Puis, levant les yeux, il découvrit à sa grande stupéfaction une gigantesque machine métallique, dotée de longues ailes effilées, de moteurs coniques et dont le fuselage, percé de hublots, s’ornait de dessins bleus et blancs. La chose descendait du ciel, défiant la gravité. Grands dieux, qu’était-ce donc ? Icare n’était-il pas tombé dans la mer Egée ?
H. G. se releva et se mit à courir à travers le jardin, suivant des yeux l’immense aéronef jusqu’à ce qu’il disparaisse et que son bruit se transforme en ronronnement. Dans un éclat de rire, H. G. brandit un poing triomphal vers le ciel. Depuis la Grèce antique, l’homme avait toujours voulu voler. Après des milliers d’années, il y était parvenu. L’immense machine volante constituait la preuve éclatante de ce que Wells avait toujours soutenu : la science et la technologie apporteraient tranquillité, confort et progrès.
Sentant quelque chose lui mordiller les pieds, il baissa les yeux. Il pataugeait dans cinquante centimètres d’eau et des carpes grignotaient le bas de son pantalon. Dans son enthousiasme, il avait dû se précipiter dans le bassin, les yeux fixés sur l’aéronef. Embarrassé, il en sortit et quitta le jardin.
Suivant une allée bordée de pelouses et d’arbres, H. G. finit par se rendre compte qu’il se trouvait dans un parc aussi beau que tout ce que Londres avait à offrir quatre-vingt-six ans plus tôt. Sur une étendue de gazon, des enfants jouaient avec un chien tandis que des parents entre deux âges étaient occupés à lire ; des amoureux prenaient le soleil, allongés sur des couvertures. C’était un spectacle paisible, idyllique. Malgré sa panique initiale, au musée, il avait manifestement débarqué dans une espèce de paradis. Des larmes lui montèrent de nouveau aux yeux. Il se réjouissait pour l’humanité et souhaitait de tout son cœur participer à ce monde nouveau, indiscutablement meilleur que le Londres de 1893.
Il se renfrogna. La nostalgie du présent n’était pas préférable à celle du passé. Il ne pouvait se permettre de continuer à baguenauder ainsi.
Il allait bientôt devoir parler à quelqu’un pour s’orienter, reprendre ses esprits et se mettre en quête de Stephenson. En gravissant une colline, il entendit une rumeur continue, semblable au bruit d’une rivière. En tout cas, ce bruit lui était inconnu, aussi Wells se prépara-t-il mentalement à une autre découverte merveilleuse.
Du haut de la colline, il vit que le parc était bordé par une rue. Sans pavés. Mais d’où venait donc ce bruit ? Il se tourna et étouffa un cri. A un kilomètre environ, un immense ruban de béton serpentait à l’horizon. Il s’agissait manifestement d’une route, une route moderne, car des machines allaient et venaient à toute vitesse sur le béton, semblables à des fourmis, se livrant à un véritable ballet technologique.
H. G. sourit de toutes ses dents. Quelle intelligence, songea-t-il. Ces véhicules doivent être les descendants du moteur Daimler-Benz à combustion interne, pilotés par des êtres humains ordinaires. Remarquable ! Pas de chevaux. Pas de piles de crottin à nettoyer sur la chaussée non plus. Bon débarras.
Soudain, un train en forme d’obus, rouge, bleu et blanc, apparut à l’horizon et fonça parallèlement à la route. S’il s’était trouvé plus près, Wells aurait pu discerner les mots « Bay Area Rapid Transit » peints sur les flancs de la locomotive. Le train s’immobilisa le long d’un quai, déversa une foule de passagers, puis repartit avec un mugissement électrique.
Wells demeura bouche bée. Quelle machine magnifique, quelle technique prodigieuse, quelle efficacité ! De toute évidence, c’était le petit-fils du métro londonien, mais débarrassé des nuages sulfureux que dégageait son ancêtre. Merveilleux.
Ainsi était donc San Francisco. Splendide. Londres devait être incroyable.
H. G. quitta le parc de fort belle humeur. Il déambula sur un trottoir, s’arrêtant pour toucher les véhicules garés le long de la rue, en admirer la conception et la réalisation. Il parvint bientôt à une intersection, où il aperçut une jeune femme assise sur un banc, sous un panneau annonçant : « Arrêt de bus ». Il s’immobilisa à quelques mètres d’elle et l’observa. Elle avait de longs cheveux noirs et bouclés qui retombaient en cascade sur ses épaules. Son beau visage était empreint de douceur, avec de hautes pommettes qui rappelaient vaguement celles des membres de la famille royale et des lèvres pleines qui suggéraient le plaisir. Elle portait un ample chemisier rustique et un pantalon assorti ! Elle avait le teint hâlé, éclatant de santé, et ses formes, soulignées par son vêtement informel, étaient assez proches de la perfection pour donner l’impression à Wells qu’il avait débarqué dans le jardin d’Éden et qu’il contemplait le portrait de l’Eve future.
Toujours absorbé dans la contemplation de la jeune femme, il laissa quelques images furtives de ses conquêtes du XIXe siècle lui venir à l’esprit. Il se demanda à quoi pourrait ressembler un accouplement avec une fille qui avait quatre-vingt-dix ans de moins que lui. S’y prenait-on toujours de la même façon ? Les femmes constituaient-elles toujours une moitié de l’humanité excessivement réticente à l’égard de l’acte sexuel ? Dissimulaient-elles toujours leur chair sous des montagnes de couvertures, exigeant que les rideaux soient tirés et fermant les yeux lorsqu’on les pénétrait ? Fallait-il encore des semaines pour parvenir à les attirer dans une chambre à coucher ou dans un lieu discret ?
Le cœur de H. G. bondissait dans sa poitrine. Avant de repartir, il voulait une jeune femme comme celle-ci. Il avait été si souvent déçu par le passé. Pas seulement par Isabel, mais par toutes les femmes. Aussi raffinées qu’elles aient pu être, elles revenaient toujours à l’innocence, voire à la religion, quand il parvenait à les coincer dans un lit. L’émancipation ? Pschhh ! Jamais l’une d’entre elles ne s’en était approchée. Et, à vrai dire, lui non plus.
Ses pensées se firent plus précises. Comme cela serait facile de débarrasser cette jeune personne de ses vêtements. Pas de jupe bouffante, pas de couches de jupons, aucun de ces innombrables pièges qu’elles portaient au-dessus de la ceinture. Rien qu’un chemisier et un pantalon. Ici, en 1979.
Il déglutit à grand-peine et hocha légèrement la tête. En dehors de la nécessaire capture de Stephenson, il devait absolument s’offrir un peu de « futurologie » sexuelle. Il sourit de plaisir à cette idée, sans se rendre compte qu’il avait l’air complètement idiot depuis un bon moment. La jeune femme finit par sentir le poids de son regard, lui jeta un coup d’œil et s’empressa de se détourner.
Tout en sifflotant, il s’approcha d’elle d’un air gaillard. « Je vous demande pardon, madame, dit-il en s’inclinant. Pourriez-vous je vous prie me dire où je me trouve ? »
Elle leva les yeux au ciel, fronça les sourcils, se leva et s’éloigna rapidement.
H. G. resta stupéfait. Il savait déjà que ces gens parlaient anglais, là n’était pas le problème – à moins que cela vienne de son accent, de son choix de mots... Jetant un œil à son accoutrement, il comprit : ses vêtements étaient démodés. Par ailleurs, son pantalon et ses souliers étaient trempés et couverts de boue ; il imaginait facilement la piètre allure que devait avoir le reste de sa personne. Il fallait qu’il échange ses bijoux contre des devises américaines modernes, achète des vêtements et se donne une allure présentable.
L’autre côté de la rue semblait assez animé, aussi pourrait-il peut-être commencer par là. Il entreprit de traverser le carrefour, sans chercher à comprendre la signification de la lumière rouge allumée au sommet d’un grand réverbère de métal vert. Il se trouvait au milieu de la chaussée quand une série de véhicules tourna au coin de la rue, fonçant vers le carrefour à plus de soixante-dix kilomètres à l’heure. Wells regardait dans l’autre direction quand il entendit un coup de trompe. Il fit volte-face, horrifié. La brillante machine de métal se précipitait sur lui. Il entendit alors un hurlement strident et vit de la fumée noire jaillir des roues du véhicule. A la dernière seconde, l’engin braqua et s’immobilisa. Le jeune homme qui pilotait la machine pencha la tête à la portière : « Espèce de connard ! »
Les autres véhicules étaient déjà sur lui. Surpris, leurs pilotes se lancèrent dans un grotesque ballet de zigzags pour l’éviter – et s’éviter mutuellement. La cacophonie de coups de trompe était assourdissante.
H. G. piqua un sprint jusqu’au trottoir, mais, au même instant, un jeune homme juché sur ce qui ressemblait à une très grosse bicyclette motorisée tourna au coin de la rue à grande vitesse. Wells plongea pour l’éviter, heurta le trottoir et eut tout juste le temps de retirer ses jambes de la trajectoire de la machine. Le bord du garde-boue arrière accrocha le bas de sa veste, déchirant le tweed si distingué sur une bonne longueur.
Terriblement secoué, H. G. se releva avec difficulté et se replia hâtivement dans le parc. Parvenu sur une vaste pelouse qui montait en pente douce, il ralentit son allure et prit la direction d’où il était venu. Suivant un sentier peu fréquenté, il parvint à un petit val débordant de verdure. Assis sur un rocher, il se reposa, tentant de calmer les angoisses qu’avait fait naître son premier contact avec une technologie inconnue. Il se dit que tout cela devait être de sa faute, puisqu’il n’avait pas la moindre idée des lois gouvernant l’utilisation collective des machines. Mais cela le plongea dans un certain désarroi, car il se souvenait des paroles de son brillant et fascinant professeur de biologie, T. E. Huxley. Il faut respecter l’immense pouvoir potentiel de la science et le traiter avec sagesse. Par-dessus tout, il ne faut jamais placer la science au-dessus de l’humanité, car il n’existe rien de plus sacré que les droits individuels de l’homme.
Ce n’était peut-être pas sa faute.
Se levant pour examiner le vallon, il remarqua que le soleil s’était couché. Tous les commerces devaient avoir fermé, aussi ne parviendrait-il certainement pas à vendre les bijoux le soir même.
Il se demanda comment Stephenson s’en tirait. Mal, espérait-il. Brusquement, H. G. frissonna ; son intuition lui disait que Stephenson se portait fort bien. Quiconque pouvait échapper à Scotland Yard pendant cinq ans tout en continuant de passer pour un chirurgien honorable était capable de survivre au sein de n’importe quelle sphère temporelle.
Malgré la faim et la soif, malgré le cruel désir d’un bon bain et de vêtements de rechange, il décida de passer la nuit dans le parc. Il n’était pas en état de mettre à l’épreuve le sens de l’hospitalité des habitants de San Francisco. Le vallon étant plein d’insectes – et en particulier de moustiques –, il le quitta pour gravir la colline qui lui avait servi d’observatoire. Arrivé au sommet, il se recroquevilla par terre entre un arbre et un buisson, utilisant sa veste déchirée comme oreiller. Tandis que la nuit tombait, il écouta les bruits étranges de la ville. Dieu, que n’aurait-il donné pour cette théière que lui avait apportée Mme Nelson, quelques heures seulement auparavant ; sans parler d’une bouteille de bordeaux. Jamais, pas même au cours de son enfance malheureuse et tourmentée par la pauvreté, il ne s’était senti aussi seul et abandonné.
Puis un autre sentiment s’abattit sur lui comme une sourde rage de dents, qui dépassait le sentiment d’être perdu et impuissant au milieu d’un monde inconnu. C’était la peur d’avoir à tout jamais perdu sa propre époque. Malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à s’en défaire.
Il passa une nuit pour le moins agitée.
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