C'était demain

Karl Alexander · Chapitre 5 sur 15

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C'était demain

Chapitre 4

 

du matin par le bruit incessant de l’heure de pointe. Il se frotta les yeux pour W ELLS FUT RÉVEILLÉ EN SURSAUT un peu après huit heures en chasser les brumes du sommeil et, constatant qu’ils le brûlaient, attribua cette sensation à la médiocre qualité de son sommeil. Quand il fut enfin capable d’accommoder, le savant contempla la grande route moderne en battant des paupières.

Il fronça les sourcils. Les huit files de machines se déplaçaient lentement et s’arrêtaient fréquemment, contrairement à la veille. Il n’y avait manifestement pas assez de route pour tant de véhicules. Levant les yeux, il constata que d’autres machines tournoyaient dans le ciel au-dessus de la route, tels d’ennuyeux solistes dans cette symphonie mécanique. Elles n’étaient pas aussi grosses que l’aéronef de la veille mais faisaient du surplace d’une manière qui n’était pas sans rappeler le vol des oiseaux-mouches. Son esprit d’analyse lui permit de conclure que ces machines volantes contrôlaient le trafic des machines terrestres. Il sourit, car il avait déjà pensé à une solution beaucoup plus simple : empiler plusieurs couches de route les unes au-dessus des autres. Quoi de plus logique ? Quoi de plus naturel ?

Il se leva et étira ses muscles raidis, puis toussa et cracha du sang. Voilà qui confirmait ses craintes. Une seule nuit de plus à dormir à la belle étoile suffirait à provoquer une nouvelle attaque de tuberculose. Il quitta sa tanière d’un pas résolu, l’estomac criant famine, la main crispée sur ses bijoux dans la poche de sa veste. Il redescendit la colline et sortit du vallon, puis traversa les pelouses trempées de rosée. Il but longuement à une fontaine avant de s’asperger le visage. Un peu revigoré, il sortit du parc.

Cette fois, il attendit sagement à une intersection l’apparition d’autres piétons, et les imita quand ils traversèrent la rue devant les machines immobiles. Il ne put s’empêcher de garder un œil méfiant sur les véhicules, masquant son inquiétude pour ne pas se faire remarquer.

Un spectacle étrange l’obligea cependant à s’arrêter. Des ouvriers portant des chapeaux métalliques et d’épais gilets orange, suspendus à cinq mètres au-dessus du sol dans la nacelle d’une grue jaune, étaient occupés à accrocher quelque chose à un réverbère. Un objet mince et allongé, rouge et vert, parsemé de grosses étoiles argentées. En se retournant, Wells constata que tous les réverbères de la rue étaient déjà ornés de cette curieuse décoration oblongue.

Un second camion transportait tout un chargement de ces choses, et d’autres ouvriers étaient occupés à accrocher du houx au bas des réverbères. Pas du vrai houx : il ne dégageait aucune odeur. Des imitations d’arbres au pied des réverbères ? Des rubans métalliques au dessus de sa tête ? À quoi jouait-on ? S’agissait-il d’une sorte de fête ?

Il comprit en apercevant un saint Nicolas en carton à l’arrière du camion. Il avait toujours entendu dire que les Américains appréciaient davantage le tape-à-l’œil que leurs homologues Anglais, mais de là à décorer les rues ! Tout cela pour célébrer la naissance d’un ex-pêcheur vaguement doué pour les discours et la philosophie ? Manifestement, l’humanité n’avait pas dépassé le stade de la Nativité. Il se demanda comment la religion pouvait encore avoir sa place dans une société assez avancée pour produire des aéronefs géants. Mais ce n’était peut-être pas le cas. Il regarda de nouveau les décorations multicolores. Elles étaient dépourvues de tout caractère spécifiquement religieux. Peut-être se contentaient-elles d’annoncer la saison des présents et des manifestations d’amitié. Mais on était encore à sept semaines de Noël, pensa-t-il, avant de sourire d’un air approbateur. Si l’on avait étendu l’ambiance de Noël d’une douzaine de jours à plusieurs semaines, c’était une bonne chose. Les gens seraient plus courtois qu’à l’accoutumée.

En se retournant, il se heurta à un groupe de chalands et renversa les paquets emballés de papier multicolore qu’une dame avait dans les bras.

« Oh, je suis profondément navré, madame ! » Celle-ci eut un mouvement de recul lorsqu’il voulut l’aider. Étonné, il fit un pas en arrière et se pencha pour ramasser les paquets.

« Ne touchez pas à ça ! » La dame le repoussa, rassembla ses paquets et se hâta de disparaître.

H. G. la suivit des yeux. Il ne comprenait pas ce qui avait pu l’irriter à ce point, d’autant qu’elle venait de faire l’acquisition d’une brassée de cadeaux. Il se souvint que l’achat de présents le mettait toujours en joie – comme ce jour où il avait offert à Mme Nelson un assortiment de peignes de nacre pour son anniversaire et qu’elle s’était précipitée à l’étage pour cacher ses larmes de joie. Peut-être cette dame s’était-elle sentie obligée d’acheter des cadeaux. D’où un ressentiment bien naturel qui pourrait expliquer sa colère.

Il parvint à gagner le centre ville sans problème, mais constata qu’il respirait avec plus de difficulté que d’habitude et souffrait d’une migraine de plus en plus douloureuse. Il attribua ces désagréments au manque de nourriture qui le tenaillait et à son passé de tuberculeux. Une seule chose le rendait perplexe : la couleur jaune-brun du ciel.

A un demi-pâté de maison d’Union Square, Wells aperçut l’enseigne d’une bijouterie installée à l’entresol d’un immeuble de dix étages.

Il poussa la porte de verre de l’immeuble et vit des gens monter sur ce qui lui parut être la version moderne d’un escalier, sans utiliser leurs bras ni leurs jambes ! Ils demeuraient immobiles et c’était l’escalier qui se déplaçait.

Il examina l’appareil et opina du chef. Il s’agissait manifestement du même type de mécanisme que celui des monte-charges ; si des machines pouvaient transporter les hommes, pourquoi se fatiguer ? Il hocha de nouveau la tête, se sentant triste de ne pas être né à la fin du XXe siècle, au milieu de ce merveilleux assortiment de magie électronique. Il se rappelait avoir éprouvé le même enthousiasme quand l’homme qui avait installé les ampoules dans son laboratoire lui avait expliqué les rudiments de la théorie électrique, les filaments, les circuits, même s’il avait déjà fait une bonne part de ces découvertes par lui-même au cours de ses travaux de conception de la machine à explorer le temps.

Wells avança jusqu’au pied de l’escalator et s’arrêta. Il avait peur de se faire happer par les marches mouvantes, mais se débarrassa bien vite de cette appréhension en l’attribuant à ses préjugés victoriens. Tout sourire, il mit le pied sur l’escalier. Il était parfaitement libre de ses mouvements. Il leva le pied, gravit une marche en hésitant un peu puis s’enhardit et, en trois pas, affranchi des lois de la pesanteur, se retrouva à l’entresol. Telle était donc la raison d’être de l’appareil. On pouvait monter et descendre deux fois plus vite que la normale !

Il trouva la bijouterie, entra et demanda poliment à un vendeur s’il lui était possible de rencontrer le propriétaire pour discuter d’une affaire de la plus haute importance. Au bout de quelques instants, apparut un homme minuscule aux cheveux blancs et aux mains délicates ornées de bijoux, qui se présenta comme étant Max Ince, directeur de l’établissement. H. G. lui fit part de l’objet de sa visite et le suivit jusqu’à un comptoir, dans Panière-boutique. Ince prit les bijoux de la famille Wells et commença à les examiner à la lumière de sa lampe de joaillier.

H. G. l’observa un moment, puis avisa un présentoir chargé de montres. Il se mit à jouer avec les boutons de l’une d’elle, dont l’étiquette proclamait « montre à quartz », et fut bientôt complètement absorbé. De temps à autre, il gloussait de joie.

Finalement, Ince poussa un soupir et le regarda par-dessus ses lunettes. « Absolument splendide, jeune homme. Je n’avais pas vu de pierres ou de montures pareilles depuis la guerre.

— La guerre ? répéta Wells, éberlué, quelle guerre ?

— Voyons, répliqua Ince avec un petit sourire pincé, la guerre.

— Oh ! » Wells rougit. Peut-être aurait-il le temps, par la suite, de se rendre dans une bibliothèque.

Ince fronça les sourcils. « Puis-je me permettre de vous demander où vous vous les êtes procurées ?

— Je les ai reçues de ma mère. Elle avait un emploi à Up Park. Chez une relation de Mme Fetherstonhaugh, qui lui avait elle-même légué ces bijoux de famille.

— A Londres ?

— Dans la proche banlieue », répondit Wells avec un froncement de nez qui ne devait rien au snobisme : il était en train de s’enrhumer. « Combien valent-ils ?

— Approximativement ? »

H. G. acquiesça.

« Environ quinze mille dollars, annonça Ince avant d’indiquer d’un geste subtil la boue qui maculait les vêtements de Wells, mais s’il s’agit d’une vente sans facture, vous en tirerez beaucoup moins, bien sûr.

— Du moment que c’est un bon prix, dit Wells, soulagé. Ajoutez-y cette remarquable montre et je suis tout prêt à faire affaire avec vous. »

Ince rayonnait. D’un tiroir du comptoir, il sortit un formulaire de vente et une série d’autres papiers qu’il plaça devant Wells. « Si vous voulez bien remplir tout cela, monsieur. Et j’aurai besoin de votre passeport, du numéro de votre visa, d’un permis de conduire et d’une carte de crédit. Ah oui, il me faut aussi votre adresse actuelle et votre numéro de téléphone. Vous recevrez votre chèque d’ici une semaine.

— Une semaine ? Pourriez-vous me consentir une avance ?

— Après vérification, nous serons probablement en mesure de faire quelque chose, oui.

— Comment ça, après vérification ? » Il déchira les formulaires. « Dites donc, je ne me présente pas au Parlement. Tout ce que je veux, c’est vendre ces fichus bijoux qui m’appartiennent ! »

Ince leva les sourcils. « Vous avez une déclaration en douane, monsieur ?

— Attendez ! Vous ne croyez tout de même pas que je les ai volés ? Juste ciel, monsieur, je suis... je suis Anglais », finit-il par conclure d’une voix mal assurée.

Ince lui tourna le dos et pénétra dans son bureau, emportant les bijoux. En se penchant au-dessus du comptoir, il le vit manipuler le clavier d’une petite machine électrique qui ressemblait étrangement à « l’esprit collectif », une invention dont il avait tracé les premiers croquis six mois auparavant – son appareil à lui, quand il l’aurait fabriqué, contiendrait les pensées de divers grands hommes, imprimées sur des armatures de cuivre, et les combinerait sous l’action d’impulsions électroniques, l’idée étant que la synthèse de cette sagesse permette à l’humanité de progresser à pas de géant. Pris d’une soudaine indignation, il supposa que la machine d’Ince avait des fonctions nettement plus terre à terre, comme la vérification de ses affirmations.

« Dites-moi, Ince ! lança-t-il. Qu’est-ce que vous fabriquez au juste avec mes bijoux ?

— Je les vérifiais sur l’ordinateur, expliqua posément le petit bijoutier en regagnant le comptoir. Et force est de constater qu’ils ne sont enregistrés nulle part. »

Poussé par le désespoir, Wells saisit le bras du petit homme.

« Combien pouvez-vous m’en offrir, sur-le-champ ? En liquide ?

— Deux mille, répliqua discrètement Ince.

— Marché conclu. »

Ince se hâta d’aller ouvrir le coffre de son bureau.

Wells le suivit d’un regard furibond. Quel brigand !

Wells quitta la bijouterie avec l’argent et la montre à quartz, qu’il arborait fièrement au poignet gauche. Il ne cessait d’appuyer sur les boutons en sortant de l’immeuble, faisant apparaître l’heure, la date, la pression atmosphérique et le nombre de jours qui restaient encore avant la fin de 1979.

A un coin de rue, il sentit un parfum de nourriture. Attiré par l’odeur, il pressa le pas. Quelques instants plus tard, il se retrouva devant un restaurant neuf avec un toit marron foncé et aux murs de stuc ocre traversés par de grandes baies vitrées de verre fumé. Tout autour de l’établissement, des lignes de peinture blanche divisaient l’asphalte en rectangles uniformes, où les clients pouvaient laisser leur véhicule. H. G. traversa la zone avec mille précautions, car les allées et venues semblaient extrêmement fréquentes. Le service devait être incroyable, à moins que les aliments de 1979 se préparent et se consomment très rapidement. Il leva les yeux vers l’enseigne qui proclamait : « McDonald’s – déjà des milliards de clients ».

Une fois dans l’établissement, il fut surpris de constater que celui-ci ressemblait vaguement à un restaurant londonien de 1893, sauf que tout y apparaissait neuf et clinquant. Le papier peint était un montage d’anciennes photographies ou des lithogravures représentant des scènes de rue de San Francisco au XIXe siècle, au moment de la ruée vers l’or. H. G. avait du mal à comprendre l’intérêt d’un tel décor, car l’endroit était totalement dépourvu d’ambiance. D’après lui, les gens allaient et venaient beaucoup trop vite pour se souvenir de ce qu’ils avaient mangé.

Il effleura le dessus d’une table marron, puis un siège pivotant d’un orange criard, se demandant de quoi ils pouvaient bien être faits. Ce n’était ni du bois ni du métal et pourtant cela tenait des deux à la fois. Levant les yeux, il constata que plusieurs clients le dévisageaient, aussi s’abstint-il de poursuivre ses investigations.

Il traversa la salle et prit place dans une file d’attente, ce qui semblait être le comportement approprié si l’on souhaitait obtenir quelque chose à manger. Il examina un menu translucide – et curieusement éclairé par-derrière, pour une raison qui lui échappait – comme le faisaient les autres clients devant lui. Après avoir lu plusieurs fois la liste des articles proposés, il constata que trois mots seulement avaient un sens pour lui : « thé, » « café » et « lait. » N’ayant pas la moindre idée de ce qu’il allait pouvoir commander, il écouta les commandes de ceux qui le précédaient. Après avoir entendu cinq échanges, il hocha lentement la tête et fronça les sourcils. Ces gens parlaient incontestablement anglais, mais avec des expressions déroutantes. Que diable pouvait bien être un « Royal Cheese » ?

Quand vint son tour, il avait appris par cœur l’une des commandes précédentes et s’était même correctement acquitté du rituel consistant à ramasser trois serviettes en papier et une paille, qu’il fourra dans la poche de sa veste dépenaillée.

« Et pour monsieur, ce sera ? » lui demanda, souriante, la serveuse vêtue d’une tenue rayée verte et blanche.

Ses vêtements étaient trop brillants pour être en laine ou en coton. Il supposa qu’il s’agissait d’une autre sorte de fibre, peut-être dérivée de la matière satinée qui recouvrait les tables et les sièges. Une fois encore, il dut se retenir : il avait envie de tendre la main pour tâter le tissu.

« Je voudrais un Big Mac et des frites, demanda-t-il d’une voix hésitante.

— Et comme boisson ?

— Du thé, je vous prie.

— Sur place ou à emporter ?

— Sur place. »

Il la paya avec un billet de vingt dollars, prit humblement la monnaie et les aliments qu’elle lui tendait, puis alla s’installer dans un box, au fond d’une salle baptisée « Le repaire des pirates. » Le savant prit une frite et hocha la tête d’un air entendu : il avait manifestement affaire à une chip, et « frite » devait en être le terme américain. Mais quand il en croqua un morceau, il découvrit qu’elle avait un goût de pâte à pain pas assez cuite. Il ne pouvait manifestement pas s’agir de pomme de terre, aussi Wells supposa-t-il qu’il venait d’avaler une portion de protéines, peut-être à base de semences de gazon. Il goûta le thé, très léger selon les standards britanniques, mais chaud et revigorant tout de même, et trouva plutôt pratique le sachet qui contenait le thé – fini les feuilles d’oolong qui se coinçaient entre les dents et qu’il fallait retirer à un moment embarrassant.

Sur le siège d’à côté se trouvait un exemplaire du San Francisco Chronicle. Il le ramassa, se remplit la bouche de frites et parcourut un article de Herb Caen, qui soutenait que les restaurants de San Francisco étaient supérieurs à ceux de Modesto. Secouant la tête, H. G. laissa tomber le journal en marmonnant d’un air horrifié : « Mon Dieu, qu’ont-ils fait de la langue anglaise ! »

Il sortit son Big Mac de sa boîte, après être parvenu à la conclusion que le polystyrène expansé qui la composait devait être une espèce de papier caoutchouté destiné à supporter des conditions climatiques extrêmes. Les écrivains modernes en utilisaient peut-être des feuilles pour assurer leur postérité. Il déballa et examina le sandwich, déconcerté par son arôme. Mais ce n’était pas le moment de faire la fine bouche : il était affamé. Il croqua une bouchée, commença à mâcher et leva les sourcils.

« Mmm ! »

H. G. mordit de nouveau à belles dents. Le Big Mac était exquis. Peut-être ce qu’il avait mangé de meilleur de toute sa vie.

Il dévora le reste du hamburger, et s’apprêtait à aller en commander un autre quand il sentit un regard fixé sur lui. Il se tourna et vit un petit garçon qui le dévisageait, cherchant manifestement une explication à ses vêtements et à sa moustache démodés.

« Vous tournez une publicité ou quoi ? »

Le temps qu’H. G. trouve une boutique de vêtements convenable, il s’était habitué à la circulation et s’étonnait de se déplacer apparemment plus vite que les machines. Bien que ses oreilles ne se soient pas encore habituées au niveau sonore du centre-ville, il avait l’impression de se trouver à des années-lumière de son étrange nuit dans le parc. Et la ville comptait encore bon nombre d’immeubles anciens qui lui rappelaient le Londres du XIXe siècle. Leurs façades de pierre grise le rassuraient, alors que les miroirs des bâtiments modernes le rendaient nerveux. Cependant, maintenant qu’il avait rempli son estomac d’aliments de 1979, et une fois qu’il aurait trouvé des vêtements contemporains à sa taille, le savant n’aurait plus aucun sujet d’inquiétude – hormis Leslie John Stephenson.

Il pénétra dans la boutique et se montra fort patient à l’égard du vendeur qui ne pouvait détacher ses yeux de son costume de tweed épais à quatre boutons, sale et déchiré, de son gilet assorti, de sa chemise blanche et de sa cravate de soie jaune.

« C’est ce qui se porte à Londres aujourd’hui ?

— Cela fait quelque temps que je suis parti. »

L’employé commença par lui proposer un jean délavé taille haute, une chemise cintrée à jabot et un chapeau mou. Mais quand Wells apprit que certains hommes portaient encore des costumes et des cravates, son sang ne fit qu’un tour. Il choisit un costume trois pièces prêt-à-porter marron clair, une chemise de soirée beige, une cravate bordeaux et des Oxford brun foncé, impressionnant le vendeur par son goût impeccable.

Dans la cabine d’essayage, il enfila la chemise et le pantalon, dont il chercha à tâtons les boutons, avant de découvrir, avec une certaine perplexité, la tirette qui permettait de fermer la braguette en moins d’une demi-seconde. Il leva les sourcils, rentra la chemise dans son pantalon et fit quelques mouvements. Grands dieux, quel confort ! Le pantalon était beaucoup plus léger que celui qu’il venait de quitter. Coupé très près du corps, il épousait parfaitement ses formes. La chemise – qui ne bouffait pas de mètres de tissu inutile – se drapait tout naturellement autour de lui, comme s’il l’avait portée depuis des années. Et le contact du tissu était presque électrique !

Il enfila le gilet, noua rapidement la cravate, passa la veste, et s’empressa de sortir de la cabine. Il se sentait libéré, comme si les vêtements qu’il avait portés jusqu’alors avaient été conçus pour un éléphant. Ceux-ci lui donnaient une délicieuse sensation de bien-être, d’élégance et de raffinement. Il fit un petit tour devant le miroir, arborant un sourire radieux. Puis il roula sa moustache, recula d’un pas, et s’admira – il avait conservé toute l’élégance d’un gentleman anglais, mais, plus important encore, il était devenu un être humain de la fin du XXe siècle. Qui avait dit que l’habit ne faisait pas le moine ?

Il gagna à grands pas la caisse enregistreuse, près de laquelle l’attendaient le vendeur et sa facture.

« Vous êtes très bien, monsieur, vraiment chic.

— Merci.

— Cela vous fera 476,18 $. »

H. G. compta lentement la somme, n’étant pas encore habitué à la monnaie américaine, mais assez intelligent pour se rendre compte qu’il payait un montant astronomique pour quelques vêtements. « On ne va pas loin avec cinq cents dollars, n’est-ce pas ?

— J’ai bien peur que non, monsieur.

— Évidemment, ce n’est pas la livre, ajouta-t-il naïvement.

— Tout de même pas ! » Le vendeur éclata de rire. « Il paraît qu’ils vont de nouveau la dévaluer.

— La livre sterling ? demanda H. G. effaré.

— Oui, oui. S’il vous en reste, vous devriez les échanger contre de bons vieux dollars américains ! »

Il se hâta de quitter la boutique sans prendre la peine d’emporter ses vieux vêtements. Le vendeur venait de lui donner une idée. Si Leslie John Stephenson comptait survivre à San Francisco, il lui faudrait bien – tout comme lui – se procurer des devises américaines. Et s’il avait emporté de l’argent, l’une de ses premières actions serait de le changer. N’ayant rien à perdre, H. G. se dit qu’il pouvait aussi bien commencer par visiter les banques.

Il s’immobilisa. Pas n’importe quelle banque, songea-t-il. Stephenson était peut-être un maniaque sexuel, mais il n’en était pas moins Anglais. Il choisirait certainement une banque qui ne risquait pas de le dépayser. A San Francisco ? Il sourit. La Lloyd’s possédait déjà des bureaux dans le monde entier au XIXe siècle ; d’autres entreprises britanniques devaient avoir suivi son exemple.

Un policier lui indiqua la Banque d’Angleterre, qui se trouvait seulement à un bloc de là.

Il traversa Union Square d’un pas vif et décidé. Couvrant les autres bruits de la circulation, il entendit tinter une cloche qui n’avait rien à voir avec les coups de trompe, les vrombissements et les cliquètements digitaux de 1979. Il se retourna et son visage s’illumina. Un funiculaire chargé de touristes franchissait un carrefour et entreprenait sa lente montée. H. G. se sentit rassuré. Malgré l’impressionnante puissance de l’électron, cette relique du XIXe siècle était toujours en service. Il avait vu des croquis du funiculaire dans le Times assez récemment. Ainsi, San Francisco possédait un certain sens de l’histoire et un peu de cœur. Tant mieux pour ses habitants – et pour lui !

Il franchit les portes de verre à tambour après s’être autorisé un petit salut nostalgique à l’Union Jack qui flottait au-dessus de la Banque d’Angleterre. A l’intérieur, il lui sembla que l’air était plus respirable. L’atmosphère avait en tout cas quelque chose d’incontestablement plus majestueux.

Dans la vaste salle, face à la rangée de guichets, étaient disposés une demi-douzaine de bureaux qui, devina-t-il, appartenaient aux conseillers. Wells fronça les sourcils. Quelque chose manquait. Fermant brièvement les yeux il se représenta mentalement la succursale de la Lloyd’s de Mornington Crescent où il effectuait d’ordinaire ses transactions financières. Bien sûr ! Ici, sur le mur derrière les caisses, il manquait le grand tableau d’affichage qui informait la clientèle des fluctuations monétaires quotidiennes, particulièrement sur le marché européen. Peut-être que l’on n’en avait plus besoin, ou que ces informations se trouvaient dans l’un de ces petits appareils que le joailler, Max Ince, avait appelé un ordinateur.

Il soupira. Le progrès était une chose, mais comment diable la Banque d’Angleterre pouvait-elle s’estimer britannique sans la présence de ce tableau ? Quoi qu’il en soit, il allait devoir consulter un employé. Il se présenta au premier bureau, fredonnant machinalement au son de la musique émanant des murs. « Suivez la route de briques jaunes » ?

Une jeune femme qui devait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans apparut dans l’embrasure d’une porte et s’installa au bureau. Elle était un peu plus petite que H. G., et ses cheveux blonds cendrés descendaient en boucles discrètes jusqu’à ses épaules. Son visage aux traits délicats possédait le hâle léger que Gibson donnait toujours aux « Américaine idéales » dont il brossait le portrait, ses yeux étaient très grands et très bruns. Mais ce n’était pas ce que H. G regardait d’un air hébété : elle portait un tailleur-pantalon bleu foncé. Certes, il avait croisé dans la rue des femmes ainsi accoutrées, mais à la Banque d’Angleterre ? Un pantalon suffisamment ajusté autour des hanches et des cuisses pour laisser deviner la forme réelle du mont de Vénus ? Son propre pubis se mit à palpiter, ce qui le fit rougir. Il s’efforça de maintenir son regard au-dessus de la ceinture de la jeune femme, mais cela ne lui fut pas d’un grand secours. A chaque fois qu’elle bougeait, ses seins bien dessinés en faisaient autant, manifestement libérés du carcan des sous-vêtements. Il se souvint de l’obstacle redoutable, physique comme psychologique, que constituait le corset. Il lui avait fallu quatre ans pour apprendre à défaire le monstrueux engin sans pincer sa partenaire.

Elle sentit son regard et leva les yeux. « Que puis-je pour vous, monsieur ? demanda-t-elle d’une voix grave et mélodieuse qui le fit frissonner.

— Je... j’attends un conseiller bancaire, merci », répondit-il d’un ton nasillard.

Avec un sourire, elle lui indiqua une chaise, devant son bureau. « Je suis conseillère. Asseyez-vous.

— Mais vous êtes...

— Je sais, je sais. Vous vous attendiez à tomber sur quelqu’un ayant un accent anglais, sans parler du décor californien. Toutes mes excuses pour les palmiers en plastique. » Puis, avec un geste ample, plein de grâce et de pondération, elle demanda : « C’est votre premier voyage aux États-Unis ? »

Wells parvint à acquiescer et s’assit. Il s’était préparé mentalement à toutes sortes de bouleversements technologiques avant son départ. Mais une femme occupant des fonctions de cadre à la banque d’Angleterre ? Le droit de vote était une chose, mais qui donc s’occupait de la maison ? Qu’étaient devenus les fameux cinq-à-sept ? Après réflexion, il se dit que si hommes trouvaient le temps de s’éclipser de leur bureau pour quelques heures, les femmes pouvaient en faire autant. Et il tira son chapeau à l’heureux type qui se ferait prendre en flagrant délit avec le spécimen qu’il avait sous les yeux.

« Que désiriez-vous au juste, monsieur ? »

Wells détourna les yeux ; la bouffée de son parfum qui venait de lui parvenir l’avait achevé. Il tira sur son veston et croisa les jambes pour tenter de dissimuler son érection, le visage empourpré.

Il se rendit compte que, si la banque ressemblait un tant soit peu aux établissements financiers londoniens de 1893, il n’était pas possible de s’y présenter pour demander des renseignements personnels. On ne pouvait obtenir ce genre d’information qu’au détour d’une transaction ordinaire. Ne sachant pas si ce genre de pratiques étaient courant dans le San Francisco de 1979, H. G. décida de se montrer prudent. Pour commencer, un peu de charme ne pourrait pas faire de mal. Il tendit la main et sourit de toutes ses dents : « Je m’appelle Herbert George Wells.

— Amy Robbins. » Au lieu de lui serrer la main, elle y déposa du bout des doigts une carte de visite.

Sans se démonter, H. G. rangea la carte dans la poche de sa veste. « Pourriez-vous m’en dire un peu plus sur les services que votre établissement offre à ses clients ? »

Vingt minutes plus tard, Wells avait fait la demande d’une carte Visa et d’une Master Charge. Amy l’avait également convaincu d’acheter des chèques de voyage s’il transportait une somme d’argent relativement importante. Peu après, il en avait signé pour une valeur d’environ mille cinq cents dollars. Entre temps, elle s’était montrée beaucoup plus chaleureuse envers lui, malgré ses regards insistants, plus fréquents encore lorsqu’elle répondait au téléphone.

Poussant la pile de chèques vers son interlocutrice pour qu’elle les vérifie, il s’adossa à son siège. Elle feuilleta rapidement les chèques, leva les yeux et sourit.

« Ok. Il ne me reste plus qu’à vous demander une pièce d’identité.

— Je crains de n’en avoir aucune à vous présenter. »

Elle se rembrunit.

« C’est que, voyez-vous, j’ai perdu mon compagnon de voyage ce matin au musée. Nous nous sommes trouvés séparés au beau milieu d’un... heu... d’un exercice d’évacuation d’incendie. C’est lui qui a ma valise et tous mes papiers.

— C’est ennuyeux, commenta-t-elle, vraiment très ennuyeux. » Les yeux baissés sur son bureau, elle considéra la situation. Elle travaillait dans cette banque depuis près de deux ans et y était généralement considérée comme la plus honnête des membres de l’encadrement. Malgré sa nature désinvolte, elle se conformait très strictement au règlement pour toutes les opérations qu’elle avait à traiter, à la grande satisfaction des vice-présidents, tous Anglais de naissance et d’éducation. C’était le premier emploi qu’elle occupait, et elle voulait prouver au monde entier qu’elle était quelqu’un de compétent et de capable, bien qu’elle ait abandonné ses études universitaires pour se marier et que ce mariage ait été, lui aussi, un échec.

Contre toute attente, elle était venue s’installer seule à San Francisco et avait réussi à s’y faire une place. Et elle adorait sa liberté et son indépendance, qui reposaient entièrement sur son travail ; elle ne voulait pas commettre la moindre erreur. Or, le règlement était formel : exiger systématiquement une pièce d’identité.

Mais jamais elle n’avait rencontré d’homme semblable à celui qui se trouvait devant elle. Courtois. Chaleureux. Agréable, et pourtant peu ordinaire. Archaïque. En règle générale, elle ne faisait confiance à personne, mais quand cet homme la regardait, son bon sens professionnel l’abandonnait.

« Eh bien, espérons que vous allez retrouver votre ami, dit-elle avec un sourire. Je suis très heureuse d’avoir pu vous rendre service, M. Wells. » Elle lui tendit la main.

« Herbert. » Avec un soupir de soulagement, il la lui prit et la garda nettement plus longtemps que pour une simple poignée de main. « Peut-être auriez-vous la gentillesse de me faire visiter votre ville ? Quand nous en aurons le temps l’un et l’autre, bien entendu.

— Avec plaisir. Mon numéro est sur la carte, vous n’aurez qu’à me donner un coup de fil.

— Un coup de fil ? »

Elle tapota le combiné posé sur son bureau. «... de téléphone, oui.

— Ah oui, bien sûr. » Il se leva et resta sur place, hésitant. Il avait déjà fait une allusion subtile à Stephenson à laquelle elle n’avait pas réagi. Il avait l’horrible sensation qu’il allait s’en aller les mains vides.

« Vous désiriez autre chose, Herbert ?

— En fait oui, déclara-t-il, réjoui, avant de se rasseoir. Je suis censé dîner avec mon compagnon de voyage. Je vous ai déjà dit, je crois, que nous avons été séparés ?

— Oui, c’est lui qui a votre valise.

— Eh bien figurez-vous que je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où il se trouve. J’avais espéré qu’il serait peut-être passé ici pour échanger de l’argent anglais.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Leslie John Stephenson. Ste-phen-son. Il est chirurgien. Un assez grand gaillard, aux cheveux bruns.

— Ah oui. Le docteur Stephenson est passé. Tout comme vous, il avait l’air de débarquer... » Elle rougit. « Quoi qu’il en soit, si cela peut vous être utile, je me suis permis de lui recommander le Jack Tar Hôtel, sur Geary Street. Vous pourrez peut-être le retrouver là-bas. »

Un immense sourire de satisfaction se peignit sur les traits de H. G. « Est-ce loin d’ici ?

— A San Francisco, rien n’est jamais très loin.

— Vous avez été remarquablement gentille et serviable, Mlle Robins, et je tiens à vous en remercier du fond du cœur. » Il lui prit de nouveau la main mais, cette fois, la lui baisa, geste qu’elle accueillit d’un rire pétillant. Il se redressa, mais savait qu’il ne pouvait filer aussi abruptement sans paraître grossier. Et puis, cette jeune femme semblait extrêmement enthousiaste. Une fois l’affaire Stephenson convenablement réglée, qui savait ce qui pouvait arriver ? « Peut-être pourrions-nous déjeuner ensemble d’ici un jour ou deux.

— Avec plaisir. »

Il s’inclina vers elle – une main appuyée sur le bureau, dangereusement proche de son sein droit – et lui sourit. « J’ai découvert un restaurant absolument merveilleux à deux pas d’ici. Écossais, je pense.

— Comment s’appelle-t-il ?

— McDonald’s. »

Et il s’en fut. Elle le regarda partir, bouche bée. Sur le moment, ni l’un ni l’autre ne s’aperçut qu’il avait oublié ses chèques de voyage.

 

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