C'était demain

Karl Alexander · Chapitre 14 sur 15

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C'était demain

Chapitre 13

 

 

L E LIEUTENANT MITCHELL S’APPUYA SUR L’UNE DES CHAISES de la salle à manger et regarda par la fenêtre les érables, dont les feuilles délicates étaient illuminées à intervalles réguliers par les feux rouges et bleus des voitures de patrouille stationnées dans la rue en contrebas. Une seule fois dans sa carrière, il s’était senti mal au cours d’une enquête criminelle. C’était dix-sept ans plus tôt, lorsqu’il était venu constater ce qu’un mari trompé pouvait faire à sa femme avec un 357 Magnum, à bout portant.

Cette fois-ci c’était pire. Maintenant qu’il avait surmonté la nausée et l’odeur fétide du sang coagulé, il se demandait quelle sorte d’être humain pouvait faire ça.

« Lieutenant, murmura l’agent en uniforme. Vous vous sentez mal ?

— Ne posez pas de questions idiotes », répliqua-t-il tranquillement. Il se força à retourner dans la salle de séjour où sa bonne vieille équipe passait les lieux au crible. Eux aussi étaient horrifiés ; leurs visages accusaient le choc. La pièce entière était constellée de sang, comme si l’assassin avait utilisé les morceaux de la victime comme pinceaux. Il n’y avait pas un seul endroit qui n’était pas taché de rouge ; et, inversement, pas une seule partie du cadavre qui n’ait été souillée et mutilée.

Les photographes finirent leur travail puis se tournèrent vers Mitchell pour attendre ses instructions. Il les fit sortir d’un geste de la main. Les experts achevèrent de prélever des échantillons de sang, recueillant les indices à travers l’appartement avec des gestes rapides mais méthodiques. Finalement

— Dieu merci – les assistants du médecin légiste, qui normalement étaient les premiers à en avoir terminé, placèrent les derniers morceaux de la victime dans des sacs en plastique. Pour eux, cela avait été une exploration dans le macabre, une chasse au trésor diabolique. Ils avaient dû se reporter à une planche anatomique pour s’assurer qu’ils n’avaient rien laissé derrière eux.

Mitchell demeura dans l’appartement après que tout le monde fut parti. Il voulait graver au fer rouge le souvenir de ce violent tableau dans son cerveau, car il s’était complètement trompé de suspect dans cette affaire. Il fallait qu’il rectifie cela. Il se souvint des autres victimes – la pute chinoise, la vendeuse et Dolores Clark. Chacun de ces meurtres avait été accompli dans un style particulier, presque mis en scène avec un entrain démoniaque. Mais cette fois-ci c’était différent. Le tueur avait été pris de rage, de frénésie et de frustration. Il s’était acharné sur la victime sans la moindre retenue. Le rapport préliminaire indiquait qu’il n’y avait pas eu de rapports sexuels avant le meurtre. Le tueur avait dû être surpris d’une manière ou d’une autre, conclut Mitchell. Il avait dû se passer quelque chose d’imprévu.

Il commença à descendre l’escalier. Mais quoi ? Un chien s’était peut-être mis à aboyer. Un voisin était peut-être arrivé à l’improviste. Cela ne changeait rien au fait qu’il n’en savait pas plus sur le suspect que quelques jours plus tôt. Il dut admettre, la mort dans l’âme, que sa théorie sur Wells était tout à fait logique mais entièrement fausse. De même, il avait refusé d’avaler ces fadaises sur les voyages dans le temps. La seule conclusion possible était celle que soutenait le Sergent Ray. Wells était un médium. Il n’y avait pas d’autre façon d’expliquer qu’il ait pu avoir connaissance à l’avance d’au moins deux des meurtres.

Il se retrouva sur le trottoir, où une foule de journalistes se pressaient contre le cordon de policiers entourant l’immeuble.

« Y a-t-il eu un autre meurtre dans cet immeuble, lieutenant ?

— Oui.

— Est-ce que ça ressemblait au meurtre de Dolores Clark ?

— Oui.

— Vous avez des suspects ?

— Sans commentaire, messieurs.

— La victime était-elle une prostituée ?

— Non, ce n’était pas une prostituée. Si vous voulez en savoir plus, vous devrez attendre que ses proches aient été avertis. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, messieurs...

— Les voisins disent que quelqu’un du nom d’Amy Robbins vivait là-haut ! Était-ce bien elle, lieutenant ?

— Je n’en suis pas certain, messieurs ! » Il se tourna vers eux et les foudroya du regard. Sa voix se mit à trembler. « Le cadavre était impossible à identifier. Il était méconnaissable, messieurs, vous comprenez ? »

H. G. était blotti dans un coin de la petite pièce, les yeux fixés sur le journal du lendemain qui se trouvait toujours sur la table. Le titre était exact ; la prophétie s’était réalisée. Il se serrait dans son manteau, grelottant bien que la température n’ait pas changé. Il avait perdu. Amy avait disparu. Il était seul. A quatre-vingt-six ans de chez lui et sans le moindre désir d’y retourner. Peu importait qu’il n’ait pas vaincu le destin. Peu importait de savoir pourquoi leurs plans si minutieux avaient échoué. Peu importait de savoir pourquoi la police était intervenue si stupidement et n’avait ensuite pas réussi à agir assez vite. Amy était morte. Il ne l’entendrait plus jamais parler, il ne sentirait plus jamais le contact de sa peau, sa chaleur, il ne verrait plus jamais ses yeux. Il revoyait son visage tel qu’il l’avait vu le matin même, lorsqu’il rêvait encore de connaître avec elle le paradis. Ses beaux yeux le hanteraient à tout jamais ; il s’était senti responsable d’elle ; sa mort pèserait lourd sur sa conscience. C’était cela qui comptait. Et le fait que Stephenson courait toujours dans la ville de San Francisco. H. G. se jura de rester en 1979 jusqu’à ce qu’il ait retrouvé le médecin et lui ait arraché sa vengeance.

Oui, vengeance, par Dieu. Au diable la justice.

Ce remède aux maux de la société n’était pas assez cohérent, pas assez rapide, pas assez brutal. Wells ne resterait pas inactif, à attendre que Stephenson soit condamné à la prison à vie ou même à la potence. Il voulait tuer ce criminel de ses propres mains.

Soudain, H. G. se plia en deux et éclata en sanglots. Pourquoi n’avait-il pas insisté pour qu’ils s’en aillent dès qu’ils avaient su ? Il avait ouvert les portes de la quatrième dimension. Peut-être y avait-il toujours eu une ironie cachée dans ses découvertes et dans l’invention qui en avait résulté : que le passé et l’avenir avaient été ordonnés à l’avance et ne pouvaient être modifiés, quoi qu’il arrive. De ce fait, un individu qui voyagerait dans l’avenir et reviendrait dans le présent connaîtrait le futur – bon ou mauvais – mais personne ne le croirait. Impuissant, il verrait l’humanité s’acheminer lentement vers un destin aberrant.

Qui plus est, c’était précisément la raison pour laquelle il ne pouvait pas retourner dans la quatrième dimension et ressusciter Amy Robbins.

Revivre ces trois jours indéfiniment, ou faire un saut de puce par-dessus sa mort aurait été le comble de la fuite et du refus de la réalité, mettant à mal jusqu’à la question de son existence. Certes, elle serait vivante, et ils vivraient ensemble, mais combien de temps durerait leur amour, si elle apprenait qu’il était responsable de sa terrible mort ? Si elle savait qu’elle ne pourrait jamais choisir de retourner dans son temps à elle et vivre sa vie normalement ? Et comment pourrait-il l’aimer alors que tout le cosmos savait qu’il n’avait pas réussi à lui sauver la vie ?

La prescience était donc au mieux insignifiante, au pire empoisonnée. Les dés avaient été jetés longtemps auparavant, les destins scellés. Et que restait-il d’un paradis sur terre ? D’une société utopique ? Toutes ces idées naïves, délirantes n’avaient aucune valeur ! Elles auraient aussi bien pu se résumer à une fine couche de poussière sur le tas d’ordures futurologiques de la civilisation humaine, car elles ne signifiaient rien.

Au diable l’optimisme, alors. Tout finira comme cela a été prévu. Et tout l’univers rira de ce rejeton du cosmos – l’animal humain – juste assez sensé pour comprendre ce qui lui arrive, mais pas assez intelligent pour empêcher quoi que ce soit.

Que Dieu nous vienne en aide.

Il s’essuya le visage avec son mouchoir, s’éclaircit la gorge et leva ses yeux rougis.

Le lieutenant Mitchell venait d’entrer dans la pièce et le fixait, sans bouger. « Vous êtes libre. »

Wells hocha lentement la tête.

« Je tiens à vous dire que je suis désolé. Vraiment désolé. »

H. G. se leva de sa chaise et ramassa ses affaires – toutes, à l’exception du pistolet, qu’on lui avait confisqué. Il jeta le journal de l’avenir dans la corbeille à papiers et franchit la porte.

« Je peux vous conduire quelque part ? demanda Mitchell dans son dos.

— Vous ne disposez pas d’un moyen de transport qui puisse me conduire assez loin d’ici, lieutenant. »

H. G. s’éloigna du quartier général de la police, enveloppé dans un léger brouillard. Sa démarche s’était imperceptiblement modifiée. Il ne se tenait plus parfaitement droit, avec cet air d’enfant de chœur anglican, mais légèrement voûté, instinctivement prêt à faire volte-face, ses yeux fendus assortis au profond changement de son état d’esprit et de ses convictions.

Une petite rafale de vent souleva divers détritus accumulés sous les voitures – des gobelets en polystyrène et des emballages de sandwiches en plastique – pour les faire voler un peu plus loin. H. G. hocha la tête, comme si la nature avait pris acte de son nouvel état. Les ordures finiraient certainement par échouer dans un quartier sordide. « Les pauvres n’hériteront jamais la terre, murmura-t-il, rêveur. Seulement de ses immondices. »

Il héla un taxi à l’intersection de Mission Street et de la 6e rue, sans savoir où il irait. Il haussa les épaules, impuissant. Pour qui se prenait-il à imaginer pouvoir se montrer plus malin que Leslie John Stephenson ? Sans parler de le trouver. Et puis, quelle importance, après tout ? Amy avait disparu et il ne lui restait plus assez de cœur au ventre pour supporter ce XXe siècle finissant et son pot-pourri d’imperfections.

Il demanda au chauffeur de taxi de le conduire au musée des sciences du Golden Gate Park. Oui, au diable tout ça. Il accepterait sa défaite, grimperait à bord de sa machine à explorer le temps et rentrerait chez lui, à une époque plus raffinée. En arrivant, il ôterait « utopie » de la porte de l’habitacle. Il effacerait le mot – et avec un peu de chance le concept qu’il représentait – en faisant fondre la plaque de bronze et en jetant les scories dans la Tamise. Puis il rassemblerait les morceaux épars de sa vie et s’accommoderait des banalités de l’existence.

H. G. ressentit soudain une émotion qui lui noua les tripes. Il voulait retourner jeter un dernier coup d’œil à Russian Hill en souvenir de ce qui paraissait un lointain passé. Certes, il ne trouverait là-bas qu’un immeuble, mais qui avait été son immeuble à elle. Oui, elle était morte maintenant, mais la moindre des choses était de lui dire au revoir. De lui présenter ses hommages.

Il dit au chauffeur de taxi prendre à droite dans Van Ness et de le laisser au coin de Green Street. Une fois arrivé, il régla la course et remonta d’un pas lourd vers Russian Hill. Il avançait comme un automate, traînant les pieds sur le trottoir, l’esprit fermé à toute spéculation sur le libre arbitre, la prédestination et la connaissance du futur. Son visage était empreint d’amertume, ses muscles s’étaient durcis dans l’air froid de la nuit.

Leslie John Stephenson était tapi dans l’ombre d’une haie massive entre deux grosses bâtisses, un peu plus haut sur la colline, au-dessus de l’impasse. Un point isolé, mais qui donnait sur Green Street. Amy Robbins se trouvait avec lui, vivante. D’une main, il la tenait par les cheveux tandis que de l’autre, il gardait le couteau espagnol contre sa gorge. Elle était devenue passive et silencieuse.

Il ne lui parlait pas – inutile. Il était perdu dans ses pensées. La soirée ne s’était pas déroulée comme il l’avait prévu. Il avait découvert Amy dans le placard du vestibule et elle s’était rendue sans résistance dès qu’elle avait vu son couteau. Mais à ce moment, l’autre femme était entrée dans l’appartement sans frapper, s’excusant d’une voix claire d’être un peu en retard. Voyant le couteau sur la gorge d’Amy, elle était restée pétrifiée de peur. Une fraction de seconde d’inertie qui l’avait sauvé : il avait assommé Amy Robbins, attrapé l’autre fille et lui avait tranché la gorge sans cérémonie. Puis il avait été pris de frénésie.

Il fronça les sourcils et se maudit. Il y avait eu tellement de sang cette fois. Si seulement il n’avait pas perdu tout contrôle. Si seulement il n’avait pas cédé à sa fureur. Il aurait pu simplement tuer la fille, rester dans l’appartement et procéder comme il l’avait prévu. Mais quand il en eut fini avec le cadavre de la fille, Amy Robbins avait repris connaissance et s’était mise à hurler. Il l’avait fait taire mais le mal était fait. Quelqu’un avait certainement entendu ses hurlements ; il avait été obligé de s’enfuir avec elle.

Une fois en sécurité loin de l’immeuble, il l’avait menacée de mort, ce qui lui avait permis d’apprendre qu’elle attendait effectivement la visite de Wells. Aussi, Stephenson était-il retourné à Russian Hill après le départ de la police et avait commencé à monter la garde. Il espérait seulement que le marchandage avec Wells ne serait pas trop difficile. Quoi qu’il arrive, il devait se maîtriser. Toute nouvelle faiblesse, tout comportement inconsidéré risquaient de lui attirer de graves ennuis. Inconsciemment, il resserra encore son emprise sur les cheveux d’Amy. Elle gémit de douleur. Il grimaça, rempli de haine pour toutes les femelles de l’espèce humaine.

C’est alors qu’il aperçut le petit savant qui avançait lentement sur Green Street. Wells s’arrêta en face de l’immeuble de la jeune femme et leva les yeux vers les fenêtres obscures de son appartement. Puis il se prit la tête entre les mains et s’affaissa contre un érable en pot au milieu du trottoir.

Stephenson aiguillonna la jeune femme de la pointe de son couteau pour la forcer à descendre la pente le long d’une vieille villa victorienne. Il s’arrêta, réfléchit un instant, puis dégagea sa main des cheveux de la jeune femme, sortit sa montre de sa poche et ouvrit le couvercle d’une pichenette.

La boîte à musique se mit à égrener les notes légères de la berceuse française. Les envolées de la mélodie étaient étouffées par la brume mais néanmoins audibles.

Stephenson vit Wells lever la tête, tendre l’oreille, puis, piqué par la curiosité, s’approcher d’un pas rapide mais prudent.

Le savant crut dans un premier temps que la musique venait de l’intérieur d’une maison, puis il se demanda s’il s’agissait de la radio d’une voiture. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur d’un véhicule trapu au toit de toile, qui ressemblait à une coccinelle. «H.G. ! »

Il se retourna vivement.

« H. G. ! Par ici ! »

Amy était vivante ! Avec un cri rauque, il courut vers le côté d’une maison, ressentant à l’avance le contact de son corps ravissant.

« Amy, oh mon Dieu, Amy ! Tout va bien ? » Et brusquement, il s’arrêta. Ils étaient sortis de l’ombre. Stephenson tenait Amy par les cheveux, son couteau contre sa gorge.

« Amy ! Mon Dieu ! » Il les fixait, n’en croyant pas ses yeux. « Mais qui... ?

— Il a assassiné Carole, articula-t-elle avec peine, Carole Thomas, ma collègue de travail. Je l’avais invitée à dîner. » Sa voix se brisa mais elle parvint à poursuivre : « Tu avais raison, c’est le journal qui se trompait.

— Une erreur d’identité ! »

Elle acquiesça et se mit à pleurer doucement.

Se dressant de toute sa hauteur, H. G. foudroya Stephenson du regard. « Que diable voulez-vous ? »

Stephenson gloussa. « Vous le savez très bien. Je veux la clef spéciale qui permet de mettre hors circuit l’Inverseur Automatique de Rotation. C’est ce que j’ai toujours voulu. Donnez-la-moi et nous serons quittes.

— Comment avez-vous découvert son existence ?

— Comment cela ? Mais dans les diagrammes de votre laboratoire passablement Spartiate de Mornington Crescent. Avec l’arrivée imminente des limiers de Scotland Yard, je n’avais de toute façon pas le temps de vous la demander.

— Je ne peux pas vous la donner.

— Tenez-vous à voir mourir Mlle Robbins ?

— Elle n’a rien à voir là-dedans. C’est entre vous et moi !

— Le genre héroïque ne vous sied guère, Wells, répliqua Stephenson avec mépris, votre voix manque de timbre et votre stature d’ampleur.

— Mon Dieu, soyez raisonnable !

— Je suis parfaitement raisonnable. Simplement, je ne supporterai pas de vous avoir à mes trousses pour l’éternité, comme le Hollandais Volant, comprenez-vous ? »

H. G. ne répondit pas, car il regardait Amy. Il vit dans ses yeux une terreur extrême, un immense désarroi, le désir d’être libérée.

« Oui, c’est une adorable créature, n’est-ce pas ? » Stephenson passa lentement le plat de la lame sous le menton de la jeune femme, comme s’il la caressait.

Wells observait Stephenson, le regard vide. Il ne savait pas quoi faire.

« Mais nous perdons du temps. » Stephenson plaça la pointe de son couteau sur la tempe d’Amy. « Donnez-moi la clef ou je la tue. »

H. G. renonça. Il n’avait pas vraiment le choix. Il ne pouvait hésiter entre un accès libre au cosmos et la présence de celle qu’il aimait. « Vous la relâcherez, ensuite ? »

Stephenson éclata de rire. « Bien sûr, Wells ! N’est-ce pas ce que j’essaie de vous dire ? Je vous propose un marché, simple, sérieux, qui je crois nous sera profitable à tous deux.

« Vous me le promettez ? demanda-t-il d’une voix de stentor.

— Vous avez ma parole de gentleman.

— Très bien. J’accepte. » Il soupira de soulagement. « Relâchez-la et je vous jetterai la clef. »

Stephenson gloussa. « Non, non. Ma mère était une femme plutôt atroce mais malgré ses lacunes elle n’a pas mis au monde un simple d’esprit. » Il marqua une pause. « Lancez-moi la clef et je libérerai la fille.

— Sur votre honneur ?

— De gentleman. »

H. G. plongea la main dans sa poche et en sortit la petite clef qui mettait hors circuit l’I.A.R. Il la considéra un instant, le cœur plein de regret, se souvenant du moment où il l’avait fabriquée. Il ne se rendait alors pas compte de la puissance colossale, immortelle, dont il investissait cette

insignifiante pièce de métal. C’est la vie[5]. Un être humain vaudra toujours plus qu’une fichue machine, aussi spectaculaire en soit la technologie. Et il ne citait pas Huxley, mais lui-même. Il jeta la clef à Stephenson. Elle tinta sur le béton aux pieds d’Amy. Stephenson la ramassa aussitôt, l’empocha et, affermissant son emprise sur les cheveux de la jeune femme, replaça la pointe du couteau près de sa gorge. Il recula sur le trottoir, vers la rue.

« Une simple remarque, mon cher ami. Sincèrement, je pensais que, depuis le temps, vous vous seriez aperçu que je ne suis pas un gentleman. »

H. G. recula en vacillant.

« Je vous en prie, laissez-la partir ! Elle n’a rien à voir dans tout ça ! »

Stephenson gloussa. « Oh que si, mon ami, bien sûr que si. Pardonnez-moi si je suis un peu lent à élaborer mon diagnostic, mais vous êtes amoureux d’elle, n’est-ce pas ?

— Et quand bien même ?

— Alors, elle va perdre la vie, de façon à ce que vous la pleuriez beaucoup.

— Non, attendez ! »

Le chirurgien se mit à rire. « Du calme, mon vieux. Je ne vais pas la tuer sous vos yeux. Je ne suis peut-être pas un gentleman, mais j’ai du goût. Ne vous inquiétez pas. Vraiment. Qu’il vous suffise de savoir qu’elle rencontrera son créateur quelque part dans la quatrième dimension quand nous aurons eu l’occasion de nous détendre et de nous amuser un peu ensemble. »

Hors de lui, H. G. hurla : « Vous n’irez pas loin ! Je vais téléphoner à la police !

— Faites ce qui vous chante, petit imbécile », ricana Stephenson. Puis il ouvrit la portière de la voiture en forme de coccinelle.

« H. G. ! hurla Amy désespérée, il a pris les clefs, les clefs de la voiture de Carole ! »

Stephenson la força à s’asseoir à la place du chauffeur et à mettre le moteur en marche.

Wells s’élança en hurlant vers le véhicule mais celui-ci s’éloignait déjà du trottoir. Wells s’agrippa au pare-choc ; l’accélération le souleva de terre et il retomba à plat ventre sur la chaussée. Il releva les yeux juste à temps pour voir disparaître au coin de la rue la lueur rouge des feux arrière de la petite voiture.

H. G. se releva en gémissant, courut jusqu’à l’immeuble d’Amy et grimpa les escaliers quatre à quatre, avec l’intention d’appeler la police.

La porte était fermée à clef.

Se laissant tomber sur une marche, il se prit la tête entre les mains. Bon Dieu, qu’est-ce qui lui avait donc pris de se fier à Stephenson, de le considérer comme un gentleman ? Il s’était fait avoir comme un imbécile, humilier. Et il était en colère. Mais pourquoi lui avait-il donné la clef ?

Brusquement, il se redressa. La clef ? Il plongea la main dans sa poche et en retira le trousseau dont Amy se servait pour l’Accord. Il réfléchit à toute vitesse. Il pouvait les suivre ! Qu’il n’ait jamais conduit une voiture n’avait aucune importance. Il en comprenait le principe, il avait vu d’autres le faire et s’en était fait expliquer plusieurs fois le maniement. En outre, si des millions d’êtres humains moyens du XXe siècle y arrivaient, il n’y avait aucune raison pour qu’un citoyen logique et rationnel du XIXe n’y parvienne pas.

H. G. sortit précipitamment et sauta dans l’Accord garée devant l’immeuble. Il examina rapidement le tableau de bord, inséra la clef, la tourna ; le moteur commença à ronronner. Le savant s’autorisa un sourire et tourna le volant de gauche à droite, histoire de tester la sensation. Il effleura l’accélérateur, puis enclencha la marche avant. La voiture fit un bond et heurta l’arrière du véhicule garé devant elle avec un bruit de verre. Se rappelant la marche à suivre, Wells passa la marche arrière. L’Accord percuta une autre voiture. Nouveau tintement de verre.

« La barbe ! »

Des fenêtres s’ouvrirent, des lumières s’allumèrent. Des gens mécontents se mirent à hurler. H. G. tira violemment sur le volant tout en manipulant le levier de vitesse. La voiture jaillit hors de la place de stationnement. Il lui fit faire un large demi-tour, éraflant trois autres véhicules garés de l’autre côté de la rue. Il tourna le volant à gauche, à droite, puis appuya sur l’accélérateur, supposant qu’il fallait y aller franchement, comme avec le levier de sa machine. L’Accord traversa le carrefour en trombe et s’élança sur Jones Street.

Par chance, l’heure était tardive et il n’y avait guère de circulation, car le temps que H. G. gagne Van Ness Avenue, il avait grillé six feux rouge et éraflé encore une dizaine de voitures en stationnement en zig-zagant d’un côté à l’autre de la rue. La voiture d’Amy semblait être passée sous une pluie de météorites.

Il réussit tant bien que mal à tourner à droite en atteignant la voie express de Geary, mais il contre-braqua trop et coucha un panneau de priorité. Le moteur se mit à avoir des ratés. Wells craignait de l’avoir abîmé, il redoutait surtout, s’il ne se hâtait pas, d’arriver trop tard. Il accéléra. Sa conduite devint de nouveau chaotique et l’Accord cabossée se remit à faire des embardées, comme un navire en détresse au milieu d’un typhon. Une fois la route devenue droite, H. G. conduisit sans encombre jusqu’au moment où il s’engagea dans un tunnel. Saisi d’appréhension, il se crispa sur son volant. Le véhicule se déporta contre le mur, rebondit et racla le ciment à plusieurs reprises.

Il braqua à gauche et fit de même contre la paroi opposée.

« Grand dieux ! » s’exclama-t-il en écrasant involontairement l’accélérateur. La voiture réagit immédiatement et jaillit par l’autre extrémité du tunnel. Wells se cramponnait avec l’énergie du désespoir. L’Accord, dont les amortisseurs étaient hors d’usage, avait tendance à tirer vers la droite. H. G. dut user de toutes ses forces pour la ramener vers la gauche. Braquant encore davantage pour éviter un poteau téléphonique, il sauta sur le trottoir et aplatit quelques poubelles avant de se retrouver finalement sur la route. Le savant maudit cette machine qui n’en faisait qu’à sa tête, comprenant, comme avait dit Huxley, qu’un jour, quelque part, l’humanité devrait tracer une ligne dans le sable et prendre parti contre la technologie.

H. G. réussit tant bien que mal à atteindre le Park Presidio Boulevard. Il tourna à gauche sans voir que, contrairement aux rues qu’il avait empruntées jusqu’alors, celle-ci était séparée en deux par une bande de verdure.

« Nom de Dieu ! » vociféra-t-il.

L’Accord enjamba le rebord du trottoir, défonça une haie et laboura la pelouse H. G. tira frénétiquement sur le volant et parvint à ramener la machine sur la chaussée. Il roulait à contre-sens dans une voie à sens unique mais il ne s’en rendit compte qu’une fois à l’intérieur de Golden Gate Park. Une voiture arrivait en sens inverse, klaxonnant à tue-tête. Wells braqua violemment à gauche. L’Accord évita le véhicule de justesse, sauta sur le trottoir, fit un double tête-à-queue, puis dévala une pente douce pour finalement – grâce au Ciel – s’immobiliser au beau milieu d’un bassin du jardin japonais.

Étourdi mais indemne, H. G. réussit à s’extraire du véhicule hors d’usage. Ne prenant pas le temps de mesurer les conséquences du malencontreux atterrissage, il brossa ses vêtements et pataugea jusqu’à la rive. Cherchant ses repères, il aperçut les contours estompés du musée et courut vers l’édifice.

Il pénétra à l’intérieur en empruntant la porte coupe-feu du sous-sol par laquelle il était entré si innocemment dans le XXe siècle cinq jours plus tôt. Il se hâta de gagner le rez-de-chaussée et se précipita vers la salle d’exposition. Il eut un haut-le-cœur à la vue des gardiens morts : l’un d’entre eux avait été tué dans le grand hall, l’autre avait été poignardé dans le dos par surprise dans la rotonde.

En fin de compte, il arriva dans la salle d’exposition juste à temps pour voir Stephenson pousser Amy de la pointe de son couteau dans l’habitacle de L’Utopie. Le médecin se retourna, fit un geste en direction de Wells et monta derrière la jeune femme. H. G. se lança à leur poursuite mais Stephenson lui claqua la porte au nez et la verrouilla. Wells frappa de toutes ses forces, en vain. Il essaya de glisser ses doigts sous la porte, sous une tôle, n’importe où, mais la lisse surface métallique avait été aplanie avec tant de soin, ajustée avec tant d’efforts qu’il ne parvint même pas à glisser un ongle sous un rivet.

En sécurité à l’intérieur de la machine, Stephenson lâcha Amy et se détourna pour se familiariser avec les commandes de l’appareil. Sa captive se jeta frénétiquement contre la porte pour tenter d’agripper la poignée et le loquet. Il lui assena un coup sur la tête.

Étourdie, la jeune femme essaya de nouveau de gagner la porte. Il la frappa au ventre puis à nouveau à la tête. Elle s’effondra, inconsciente.

La jeune femme était glacée quand elle revint à elle. Elle entendait la respiration bruyante de son ravisseur qui s’agitait dans la cabine, actionnant des interrupteurs dans un sens puis dans l’autre et manœuvrant des leviers. Peu à peu, elle reprit ses esprits. Elle était pliée en deux sur le sol, à moitié nue. Il avait utilisé son chemisier pour lui attacher les mains dans le dos. Elle gémit doucement.

Grimaçant, Stephenson s’agenouilla près d’elle, examina son visage, puis de ses mains de chirurgien tâta les parties intimes de son anatomie. Regarde les choses en face, se dit-elle. Elle allait bientôt mourir. Il commencerait certainement par abuser d’elle, de mille et une manières. Si seulement il pouvait ne pas faire durer trop longtemps son étrange rituel. C’était la seule chose qu’elle osait encore espérer.

Il tourna son visage vers la lumière et la jeune femme croisa son regard – ses yeux étroits, profondément enfoncés dans leurs orbites. Les yeux du diable, se dit-elle. Petits et mauvais. Fous.

« Tu n’as pas les cheveux aussi noirs qu’elle, dit-il en guise de commentaire. Et tu n’as pas la peau assez crémeuse. » Puis il sourit pensivement. « Mais tu te trouves plus près de moi que toutes les autres. De beaucoup. »

Il la souleva du sol sans effort, s’assit sur le siège et l’installa à califourchon sur lui. Amy sentit le harnais qui se resserrait autour d’eux et se mit à trembler. Les voyants étaient allumés. L’indicateur de destination temporelle était réglé sur l’an 2000. La jeune femme entendait la respiration interminable du médecin contre son oreille. Stephenson passa ses bras autour d’elle et saisit le levier d’accélération. Avec un cri plein d’entrain, il poussa la barre en avant jusqu’à ce qu’elle se verrouille en position inclinée.

Il ne se passa rien.

H. G. leva brusquement la tête. Sourcils froncés, il tendit l’oreille en direction de la machine. Bizarre, se dit-il, le moteur n’émet absolument aucun son. Stephenson n’est pas encore parti. Il se redressa en hâte, avec un sursaut de joie. Évidemment que Stephenson n’était pas encore parti !

Lorsqu’Amy et lui étaient revenus de leur voyage vers samedi, il avait replacé le petit cadenas sur le rotor central, empêchant le générateur d’impulsions d’alimenter le moteur !

Wells ne savait pas très bien pourquoi il avait agi ainsi – peut-être parce que s’il l’avait placé là à l’origine, c’était pour une bonne raison. Peut-être s’inquiétait-il de l’inviolabilité de l’univers. En tous cas, il ne faisait aucun doute qu’il avait craint que des mains irresponsables ne se posent sur le levier d’accélération.

Il se souvint qu’à leur retour, il s’était inquiété du fait qu’il ait dû scier le cadenas pour l’extirper du moteur. Mais en remettant l’objet en place, il s’était dit que sa présence en travers du système de direction suffisait quoi qu’il en soit à l’empêcher de fonctionner. Il sourit. Ce petit objet tout simple allait leur donner, à lui et à l’Histoire, une seconde chance.

On déverrouilla bruyamment la porte de la cabine, qui s’ouvrit. Stephenson poussa devant lui Amy en maintenant son couteau près de la gorge de la jeune femme.

« Comme vous voyez, dit-il froidement, elle est encore en un seul morceau. Pour l’instant. »

Le soulagement et la gratitude emplirent le cœur d’H. G. mais il n’en montra rien. Un plan commençait à prendre forme dans son esprit. Lui aussi était capable d’employer la ruse.

« Wells, la seule question est : combien de temps va-t-elle rester dans cet état ? »

H. G. resta silencieux.

« Vous réparez cette machine infernale ou je la tue sur le champ.

— Si je la répare, vous la tuerez de toute façon », rétorqua Wells d’une voix paisible, en dépit de son cœur qui battait plus fort et de sa gorge sèche.

— Peut-être que oui, peut-être que non. » Il s’adossa au flanc de la machine à explorer le temps. « Il y a deux façons d’envisager la situation, mon cher ami, selon le point de vue que vous adoptez sur la nature humaine. Vous pouvez réparer cet appareil en espérant que votre bonne action sera d’une façon ou d’une autre récompensée. Ou bien, vous pouvez me rendre ce service dans la crainte que le pire n’arrive quand même. N’est-ce point là un raisonnement convaincant ? »

H. G. opina lentement.

« Dans tous les cas, vous n’avez guère le choix, n’est-ce pas ? A moins, bien sûr, que vous ne soyez plus endurci que je le pensais.

— Vous avez raison.

— Ne fais pas ça ! » cria Amy.

Stephenson éclata de rire. « Il va la réparer, ma chère demoiselle, parce qu’il est désespérément amoureux de vous. N’est-il pas merveilleux de voir à quel point le cœur humain peut se révéler faible ? Allez-y, lança-t-il au savant, rafistolez donc cette fichue machine ! »

Wells eut un geste d’impuissance. « Mais je n’ai aucun outil. »

Stephenson se pencha, tira le bistouri de sa bottine et le lança. L’instrument tinta sur le sol aux pieds du savant. « C’est tout ce que je peux faire pour vous.

— H. G. je t’en prie ! Je préfère mourir ! »

Wells s’approcha du moteur après avoir ramassé le scalpel. Il souleva le capot et plongea son torse dans le compartiment contenant la mécanique temporelle. Il n’avait pas besoin du bistouri ou de quelque outil que ce soit pour retirer le cadenas. Tout ce qu’il eut à faire était de mettre la main dans le boîtier de l’inverseur, de tordre le poignet, de tendre les doigts dans la direction opposée ; en un clin d’œil, le cadenas était dans sa main. Le moteur pouvait fonctionner. Puis H. G. inspira profondément et étudia le câblage compliqué. Il plissa les yeux. La machine à explorer le temps aller marcher, mais pas comme Stephenson s’y attendait. Wells leva le scalpel.

« Pourquoi diable est-ce si long ? » demanda Stephenson.

H. G. se glissa hors du compartiment moteur, se releva et referma le capot.

« Eh bien ?

— C’est fait. »

Le médecin ricana : « Merci, Wells, vous êtes beau joueur. » Il tira une guinée de sa poche et la jeta à H. G. « Gardez la monnaie, mon vieux. »

Il poussa Amy dans l’habitacle.

« Pourquoi l’as-tu réparée, H. G. ? Pourquoi ? hurla-t-elle.

— Parce que ce pédant blanc-bec croit en la nature humaine ! »

Stephenson poussa à moitié la jeune femme dans la cabine. Malgré la piqûre du couteau, Amy continuait à se débattre. Il parvint finalement à l’introduire complètement dans l’habitacle, mais il perdit l’équilibre et la chaîne de sa montre s’accrocha à la poignée de la porte. Se tournant machinalement pour la récupérer, il relâcha son emprise sur sa captive, qui se jeta hors de la machine.

H. G. bondit en avant, Stephenson le vit arriver, poussa un juron, claqua la porte et la verrouilla. À l’extérieur, sa montre à gousset se balançait à la poignée ; le couvercle s’était ouvert, laissant s’échapper l’air de la berceuse française.

H. G. se mit à tambouriner contre la porte, mais se rendit compte, une fois de plus, de l’inutilité de ses efforts. Rien à faire. Un faible ronronnement émanait de L’Utopie. Wells jura et baissa les yeux sur l’absurde montre qui jouait de la musique. Ses yeux tombèrent soudain sur la poignée ronde du déclinomètre. Il la saisit et tira hors de l’appareil l’objet en forme de prisme, qu’il laissa tomber. Il recula, effrayé à l’idée de ce qu’il avait fait. Amy semblait toujours en état de choc. Le savant la détacha rapidement et la serra dans ses bras ; son corps souple se mit à trembler lorsque la tension accumulée se relâcha. La jeune femme éclata en sanglots, qui se transformèrent presque aussitôt en larmes de joies. Ce fut pour Wells comme une symphonie céleste, la célébration de tout ce qui était bon, un chant de vie.

Il pleurait, lui aussi, à l’idée qu’Amy était finalement saine et sauve. Il n’y aurait plus de mauvaises surprises. L’instant était vrai, bien réel.

Ils s’éloignèrent de la machine, leurs silhouettes se découpant sur l’intense champ d’énergie émanant de L’Utopie, dont le moteur tournait de plus en plus vite. Il la serra plus fort, caressa son visage et ses cheveux. Elle avait cessé de pleurer, fascinée par la machine à explorer le temps comme un primate captivé par les phares d’une automobile. Lui aussi contemplait craintivement la scène. Le ronronnement atteignit le seuil familier et se stabilisa, indiquant que la vitesse requise était atteinte. Une faible lueur rouge clignota derrière la petite glace opaque de l’habitacle ; H. G. sut que très bientôt Stephenson allait bondir dans la quatrième dimension. Il retint sa respiration. L’Utopie allait-elle exploser ? Il n’en savait vraiment rien.

Le moteur gronda soudain comme s’il peinait. Il y eut un bruit métallique, puis un nouveau vrombissement, plus aigu. Une explosion de lumière. Un voile blanc.

Un long cri d’agonie jaillit de la cabine de l’habitacle. Une terrible, une interminable plainte qui résonna à travers l’univers, s’éteignant peu à peu, telle une comète tombant pour l’éternité au-delà d’un horizon sans fin.

Un long silence.

Un léger tourbillon de fumée s’éleva au-dessus de la cabine et se dissipa lentement avec les ombres bleutées qui entouraient L’Utopie.

Après avoir quitté le musée, ils trouvèrent refuge dans la chaleur d’un bar feutré et enfumé, sans fenêtres susceptibles de stimuler leur imagination. Ils en avaient suffisamment vu pour l’alimenter jusqu’à la fin de leurs jours. C’était en tous cas ce que se disait Wells à ce moment-là.

Ainsi arriva l’heure des questions et des réponses.

D’abord, Amy avait voulu savoir ce que H. G. avait fait après qu’elle eut finalement échappé à Stephenson. Wells lui expliqua qu’une fois la jeune femme en sécurité, il avait pu retirer le déclinomètre de la machine. Rien n’ayant été affecté à l’intérieur de la cabine, Stephenson n’avait pas soupçonné un instant qu’il partait pour un voyage qui ne finirait jamais.

« Oh ! s’exclama Amy, alors tu l’as envoyé dans l’éternité ?

— Exactement, acquiesça-t-il en souriant.

— Cela signifie-t-il qu’il est mort ?

— Je ne sais pas vraiment, ma chérie. » Il but une gorgée de gin and bitters. « Et je ne suis pas sûr d’avoir envie de spéculer là-dessus. La seule chose qui compte c’est que le docteur Leslie John Stephenson se trouve sans aucun doute hors du temps pour toujours.

— Pour toujours ?

— Bien sûr. Souviens-toi. Une fois que l’on est entré dans l’éternité, on ne peut plus revenir. On ne peut pas revenir de rien. Jamais.

— Mais, et ta machine ? Elle est toujours en 1979. »

Il sourit. « C’est juste. Lorsque Stephenson m’a demandé de réparer L’Utopie, je me suis rendu compte que tout n’était pas perdu.

— Je ne comprends pas.

— En réalité, je n’avais rien à réparer. Il me suffisait d’enlever le cadenas que j’avais placé sur le moteur. Mais pendant que je me trouvais sous la machine, j’ai coupé une partie du circuit de l’I.A.R. avec le bistouri de ce scélérat. »

Amy ouvrit de grands yeux.

« Tu avais l’intention de me suivre !

— Par chance, l’ultime inattention de Stephenson m’a épargné cette rude épreuve. »

Elle éclata d’un rire joyeux. « Continue.

— Quand j’ai retiré le déclinomètre, il est entré dans l’éternité sans la machine. Si je n’avais pas coupé une partie du circuit de l’I.A.R., L’Utopie serait partie avec lui. J’ai eu de la chance. »

Elle secoua la tête. « Tu es prodigieux.

— Grâce à cela. » Avec un sourire enchanteur, il tira de sa poche le petit cadenas qu’il avait retiré du moteur. Il gloussa ; le guide qu’il avait rencontré en débarquant en 1979 ne s’était pas trompé : on n’avait jamais vu la machine temporelle fonctionner. Mais le brave homme n’aurait jamais deviné que c’était à cause de la présence d’un insignifiant antivol de bicyclette en acier embouti.

H. G. poussa un long soupir de satisfaction. Il soupesait le cadenas en se demandant comment le principe de la régénération de la matière pouvait réellement fonctionner quand on voyageait à travers l’histoire. Présentement, le cadenas était scié ; il serait entier quatre-vingt-six ans plus tôt mais à condition qu’il soit placé, disons, sur le tableau de bord – laissé à l’intérieur du temps et soumis au vortex tourbillonnant des hautes énergies en rotation. Il sourit triomphalement.

Il savait enfin que c’était lui, H. G. Wells, qui avait effectivement placé le cadenas sur la machine lorsqu’il était retourné au XIXe siècle. Et il savait aussi pourquoi. Après l’épreuve cosmique qu’ils avaient tous deux traversée, il comprenait la raison profonde pour laquelle personne ne devait jamais plus utiliser sa machine.

« Alors quelle est la conclusion à propos du docteur Stephenson ? » demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux.

Il se tortilla sur sa chaise. « Si l’on en croit l’Histoire, personne n’a jamais vraiment su ce qui était arrivé à Jack l’Éventreur. » Il leva les yeux en même temps que son verre, trinquant vers le ciel : « Et personne ne le saura jamais, ma chère.

— Tu sais quoi, dit-elle avec effroi, je viens à peine de m’apercevoir de quelque chose.

— Quoi ?

— Je suis amoureuse d’un homme plus vieux que moi. »

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