Compter jusqu’à toi
Épisode 8 - Quand je suis avec toi, je suis avec les deux personnes que j'aime le plus au monde
Épisode 8
Quand je suis avec toi, je suis avec
les deux personnes que j’aime le plus
au monde
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Te voici de nouveau. Ton train arrive à 19 h 13, moi je suis en avance. J’attends depuis quarante-cinq minutes dans ma voiture, me suis aspergé du parfum que tu aimes, en ai trop mis, ai toussé. J’ouvre la fenêtre.
Le train dégueule ses voyageurs. J’ai enfoncé une casquette sur ma tête : je n’ai pas envie que quelqu’un me reconnaisse et gâche le plaisir de t’embrasser sur le quai. Je veux être un amoureux lambda qui enlace son amie en ouvrant les bras avec l’air idiot et ravi qu’ont tous les amants idiots et ravis, ceux qui s’empressent de prendre la valise de leur amoureuse dans la main gauche et la main de celle-ci dans l’autre.
Je voudrais que l’on me foute la paix dans ce moment important et intime des retrouvailles. Je voudrais être seul et que, d’un claquement de doigts, le monde autour disparaisse, que tu sois la seule à descendre du wagon, qu’il y ait, comme dans les films, de la fumée autour de la locomotive, que tu surgisses comme par magie alors qu’un orchestre à cordes, sur le quai, jouerait la musique de La Femme d’à côté de Georges Delerue.
Au lieu de ça, je vois un type qui joue si mal du piano que ses fausses notes m’agressent.
Je reconnais ta silhouette et ta démarche entre toutes. Ton pied droit part un peu en dedans, on dirait que tu danses quand tu marches. Tu es celle qui a un bonnet blanc et un manteau long. Tu ne m’as pas vu, je regarde qui tu es quand tu ne me penses pas là… Tu n’as pas le même visage. Il est moins vivant que d’habitude. Tu le tournes à droite, à gauche, tes traits sont un peu plus durs, entre impatience et incertitude. Dans quelques secondes, tu composeras mon numéro, mais je me délecte d’observer l’inconnue qui scrute la foule. Encore un peu de cruauté ? Je t’épie, caché derrière la machine qui délivre les billets, moment drôle et inquiétant puisque tu n’es pas tout à fait celle que je connais. Tu ressembles donc à cette femme soucieuse quand je suis sans toi ?
J’apparais, je te souris. Tu as compris que j’ai fait exprès de t’inquiéter et ne trouves pas ça amusant. Quel con, j’ai gâché nos retrouvailles. J’essaye de me justifier en prenant un air de petit garçon, mais c’est raté. Heureusement, tout de suite nous nous enlaçons comme deux sots radieux.
Dans la voiture nous parlons. Nos mains se joignent durant le trajet. Elles se fichent bien, elles, de ce que nous disons. Elles ont autre chose à faire que des mauvaises surprises, elles se caressent, se serrent, changent de position, se parlent mieux que nos paroles, vont à l’essentiel.
Toi tu babilles comme un oiseau. Je n’entends qu’un gazouillis tandis que mes pensées vont et viennent. Je me demande ce que j’ai fait de bien pour être aussi heureux. Je pense à notre arrivée à la maison, au bouquet de fleurs que j’ai eu l’impatience de t’offrir dans la voiture et qui sommeille sur tes genoux, au thé que nous boirons et à l’amour que nous allons faire.
« Tu m’écoutes ?
— Oui, oui…
— Alors qu’est-ce que je viens de dire ?
— Que ton petit frère avait raté ses examens ?
— Pff tu ne m’écoutes pas, donc… je m’en doutais. Non, au contraire il les a réussis… Parfois on dirait que tu ne penses qu’à toi, tu te fous de ma vie je crois. »
Non c’est faux, injuste. Car je suis là, présent, en train de penser à nous, au plaisir de te revoir. Mais c’est vrai que je me fous un peu des examens de ton petit frère. Comment peuvent-ils avoir plus d’importance que le soleil du jardin, le thé, nos affaires en désordre au pied du lit, nos baisers ?
Bientôt je ne pense plus à ce reproche – et toi non plus d’ailleurs. Il s’envole par la vitre ouverte de la voiture qui file. Mais c’est la deuxième fois, depuis ton arrivée sur le quai, que je découvre chez toi un visage que je ne connais pas…
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