Compter jusqu’à toi
Épisode 6 - L'amour est aveugle et sourd, quel handicapé de la vie celui-là !
Épisode 6
L’amour est aveugle et sourd, quel
handicapé de la vie celui-là !
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Est-ce que je deviens bête ?
Je sais qu’il faudra patienter quinze longs jours avant de nous revoir mais je me suis surpris à attendre sans penser, à rester immobile comme une statue de jardin public inutile. Je sais que le temps passe, je regarde la petite aiguille de ma montre et vois qu’elle suit sa course, disciplinée comme un soldat, mais aussi qu’elle ne m’apprend rien de nouveau. Elle me rapproche de toi mais tourne en rond. Comme moi en ce moment.
Je suis toujours fasciné par le spectacle des fous qui font la circulation aux carrefours ou par ceux qui agitent les bras sur les trottoirs en hurlant ou monologuant. Forcément, dans leur esprit quelqu’un doit répliquer pour qu’ils soient autant en colère.
Personnellement, je ne suis pas en colère. Mais en attente. En sommeil. Ma vie sans toi devient insipide. Il ne me sert à rien de choisir cette chemise ou ce pull puisque je ne veux plaire à personne d’autre.
Ça y est, je suis barjo. Et je ne vaux pas mieux que ces types… qui me fascinent et me font peur en même temps.
D’ailleurs, j’en viens à inventer des dialogues, des conversations. Si j’étais barge, à mon tour j’agiterais les mains, je rirais tout seul. Je danserais même, je ferais mine de te prendre dans mes bras et te ferais visiter tout Paris en t’indiquant les monuments et quartiers qu’une touriste doit connaître. Tout seul, je saisirais ta main invisible pour traverser le pont Alexandre-III. Tout seul, je te dirais de prendre en photo les Invalides. Tout seul, j’irais déguster un thé avec toi et indiquerais au serveur incrédule que tu n’as pas encore choisi ta boisson. Et puis je parlerais fort et rirais, tout seul encore, à la terrasse d’un café. Les passants se tourneraient vers moi d’un air ahuri et effrayé.
Si j’étais fou…
Mais je commence à l’être sans toi qui est repartie dans ta ville, je le sens bien.
Face à la fenêtre de la chambre qui donne sur le jardin, le marronnier centenaire me fait des signes de branches. « Apprends la patience Élie. Regarde-moi : j’ai attendu des centaines de printemps pour être aussi fort. » Mais je m’en fous, ce que je veux, c’est te revoir. Il y en a pour qui le temps passe vite, pas pour moi aujourd’hui.
À croire que je suis un prisonnier, comme l’arbre englué dans cette ville. Faire comme lui ? Avaler un somnifère pour ne plus sentir le béton armé pointer sur ma tempe la douce et implacable caresse du canon de l’amour ?
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