Compter jusqu’à toi
Épisode 23 - Je n'apprécie la réalité qu'en rêve
Épisode 23
Je n’apprécie la réalité qu’en rêve
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Parfois je fais le cauchemar que nous devenons des étrangers l’un pour l’autre. Que plus rien de ce qui viendrait de moi ne te touche. Que tu pourrais passer plusieurs jours en ne sachant rien de ce que je deviens sans t’en émouvoir. Que, durant ces jours, tu penserais à tout autre chose, que l’idée même de ma présence te donnerait des angoisses et te ferait me fuir, que tu n’éprouverais plus que de l’indifférence, voire, pire, que tu trouverais notre amour ennuyeux.
Ou plus grave : tu m’aurais juste vaguement aimé.
Il s’agit d’un cauchemar, Dieu merci (c’est une expression, jamais je ne remercierais Dieu si je l’avais face à moi).
Car nous allons nous aimer longtemps, c’est sûr. Car je vieillirai très lentement sous la protection de tes bras. Car quand le temps viendra on se planquera pour qu’il ne nous voie pas. Car je nous construirai un château en Espagne où tu resteras ma muse, et fêterons l’apparition de chacune des petites rides que j’aurais fait naître au coin de tes yeux, tant, pour moi, à jamais tu resteras désirable, belle, surprenante, inspirante.
LUI
Viens dans mes bras. Tu m’aimes ? Tu pensais à quoi ? Tu avais l’air ailleurs…
ELLE
Non, je ne pensais à rien de particulier. Et toi ?
LUI
Je suis bien, c’est tout. C’est déjà pas mal !
On ne sait pas plus ce qui se passe au fond des volcans que dans les pensées de l’autre. Un petit mensonge agit comme un ver dans une pomme, le grain de sable dans le rouage d’une machine. Apparemment tout va bien, mais si la caméra s’éloigne, le plan large montre un couple enlacé sur un canapé gris, avec du jazz en bande-son. Un couple qui semble ne faire qu’un, silencieux. On coupe, une ellipse, et on revoit le duo dans la chambre. S’entend le souffle régulier de l’homme, se voit la femme sur le dos qui, malgré la pénombre, est éveillée. Gros plan sur son visage, d’abord de profil, puis de face : elle a les yeux ouverts. Une voix off, c’est elle.
ELLE
Qu’est-ce je fais ici ? Ce n’est pas la première fois que je me pose cette question ; il a l’air heureux, mais moi-même je crois ne plus l’être vraiment. Ce soir, je n’ai pas eu envie de l’embrasser, alors j’ai fermé les lèvres. Ça a eu l’air de le surprendre mais je ne sais pas faire mieux. Je n’ai aucune envie qu’il pénètre en moi de quelque façon que ce soit. Je n’arrive pas à trouver le sommeil, mais je ne trouve rien d’autre non plus. Ma sérénité ? Oubliée. Sans doute cela ira-t-il mieux demain.
Nouveau zoom sur l’homme. Lui ne dort pas non plus. La caméra est fixe, son regard aussi. Il semble se poser des questions. La musique a repris. À scène assez triste, pas du Bill Evans mais du Gabriel Fauré.
LUI
C’était chouette aujourd’hui. Demain matin je me lève tôt et je vais préparer son petit déj. En allant acheter tout ce qu’elle aime. Elle va sûrement se réveiller tard mais j’attendrai. N’ai-je pas des choses à faire dans le jardin ? On pourrait peut-être aller au cinéma ? Je ne sais pas ce qu’elle a ce soir, mais ça passera. Je suis crevé. Merde, il faut que je pense à nettoyer la serre !
Parfois on ne sait rien de l’autre. On projette juste le film que l’on fantasme, film où l’on s’accorde le meilleur rôle. Mais l’autre ne connaît pas le texte qu’on lui écrit et ne sait se placer comme il faut face à la caméra.
Un film qui ne fait aucune entrée.
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