Compter jusqu’à toi
Épisode 14 - Un jour tu m'as dit : Tu devrais te faire interdire de « je »
Épisode 14
Un jour tu m’as dit : Tu devrais te faire
interdire de « je »
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ELLE
Ce serait chouette qu’on parle, ce soir.
LUI
Ben, on est en train de le faire…
ELLE
Non, TU as parlé. Pas moi. Je t’ai écouté me parler d’une personne qui a beaucoup d’importance, de ses projets, de sa journée, de ce qu’elle va peut-être gagner ou perdre, des tensions avec son producteur, du texte qu’elle doit rendre dans deux jours et des multitudes de moments tellement passionnants qu’elle vit. Cette personne, c’est toi. Je t’aime, je t’écoute avec attention, je te donne même des conseils. Mais tu ne m’as pas demandé comment s’était déroulée ma journée, par exemple.
LUI
Mais si, j’allais le faire ! Au moment où je te racontais tout ça, je me demandais : « Tiens, comment était sa journée ? » Alors c’était comment ?
ELLE
Ah bah, ça tombe bien ! Juste à l’instant où je t’en fais la demande, on est connectés, c’est fou !
LUI
Tu dis ça ironiquement ?
ELLE
D’après toi ?
LUI
Attends, laisse-moi réfléchir… Oui, tu te fous de moi.
ELLE
C’est chouette d’être avec un homme rapide, subtil et intelligent. Qui depuis cinquante-six minutes parle uniquement de lui, et n’a pas pensé une seconde à chercher à savoir comment j’allais.
LUI
C’est faux : en arrivant je t’ai dit : « Ça va ? »
ELLE
Exact ! Et tu as entendu ma réponse ?
LUI
Oui.
ELLE
Et ?
LUI
Eh ben… tu as dû dire « oui », parce que j’ai enchaîné sur ma matinée de merde.
ELLE
Raté ! Tu avais le choix entre deux réponses et la bonne était « non ». Mais, visiblement, la personne qui compte le plus ici, ce soir, c’est toi. Et c’est la raison pour laquelle je voulais te signaler que tu n’étais pas tout seul.
Qui de nous deux est le plus égoïste ? Quand il s’agit d’étreintes nous sommes les meilleurs amants du monde, plus forts que le béton armé d’une prison, plus unis que la branche et la tige, uniques, fusionnels. Mais dès qu’une querelle intervient, un gouffre d’incompréhension s’ouvre sous nos pieds. Et nous glissons sur une pente dangereuse pour savoir qui a raison ou tort. J’essaye de garder mon calme et de faire profil bas, sinon j’attiserais ton volcan. Je m’excuse et vais dans ton sens parce que je n’aime pas les disputes. Mais, près de l’âtre, les braises attendent de s’enflammer.
LUI
Oh je suis désolé, c’est vrai que je n’ai pensé qu’à moi. Viens dans mes bras et raconte ce qui ne va pas.
ELLE
Non, trop tard. J’ai plus envie de te dire quoi que ce soit. De toutes les façons, tu vas oublier et tu t’en tapes !
LUI
Mais non, je te jure que je ne m’en fous pas !
En fait je n’ai pas du tout envie de parler, j’ai envie de toi. Je te trouve désirable en colère. Je te désire quand je sais qu’il sera difficile de briser ton armure, quand commencera entre nous un combat de caresses et de massages. Mais, triste, tu n’es absolument pas sur cette longueur d’onde et gardes en toi la frustration de ne pas être vraiment toi-même. Tant pis, tu raconteras tout à ta sœur ; elle, elle peut comprendre, moi, non. De nouveaux petits cailloux pour nous empêcher de bien marcher ensemble.
Croyant bien faire, n’écoutant que mon désir, je te prends dans mes bras. « Ne nous tourmentons plus, regarde comme je t’aime ! »
« Tu es tendue ? Je vais te masser. Tu me dis toujours que mes mains sont douces. Oublions cette dispute s’il te plaît. Oui je suis égoïste, oui j’ai senti un abîme entre nous l’espace de quelques minutes mais ça va mieux, embrassons-nous s’il te plaît ! »
Je fais tomber ma chemise au pied du lit. Elle rejoint ta robe. Mais leurs couleurs ne se marient pas.
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