Compter jusqu’à toi
Épisode 17 - « Le bonheur ça n'est pas grand-chose, c'est du chagrin qui se repose » (Léo Ferré)
Épisode 17
« Le bonheur ça n’est pas grand-chose,
c’est du chagrin qui se repose »
(Léo Ferré)
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On se téléphone tous les jours et aussi tous les soirs. Pour échanger des pensées essentielles qui touchent à la condition du monde, à l’état inquiétant de la nature, à la géopolitique, aux mouvements menaçants d’extrême droite qui s’étendent en Europe, parfois pour évoquer nos dernières lectures, la nouvelle de Tolstoï que j’ai relue – La Mort d’Ivan Ilitch – ou le texte de Freud sur la « psychopathologie de la vie quotidienne » qui le voit si clairvoyant à déshabiller l’inconscient…
Je plaisante.
Aucune de nos conversations par Iphone interposé ne changera la face du monde et si des penseurs devaient retranscrire nos propos ils perdraient un temps précieux à en retirer une seule phrase utile à leurs études. S’ils nous mettaient sur écoute, les hommes des services secrets s’endormiraient casque aux oreilles sur leur table d’agents secrets, leur stylo d’agents secrets dans leur bouche.
Nos dialogues se contentent d’être des conversations d’ouvriers de l’amour qui cimentent ou replâtrent leur relation, chacun avec sa truelle et tous deux en train d’édifier un mur, celui-là même qui va forcément un jour nous séparer.
J’aime ces babillages, nos silences, les bâillements impudiques qui les ponctuent. Ainsi que les sons de draps froissés quand chacun est étendu chez lui, que le téléphone se décharge souvent, qu’il faut trouver la prise pour le brancher puis se parler dans une position ridicule pour ne pas débrancher le fil.
J’aime ta voix, ton accent, t’entendre rire dans un bruit de ruisseau ; parfois j’ai même l’impression que de l’eau va couler de l’écouteur, que je prends une douche de plaisir. Il ne m’en faut pas plus pour inventer des personnages qui te font à nouveau rire, pour savourer ta voix si douce et jolie à mon oreille qui me chatouille. Alors, à mon tour je rigole à son contact.
Que les amoureux sont bêtes ! Et seuls au monde ! Eux n’ont besoin de personne, sont dans leur bulle, dans un quotidien qui les soude pour les rassurer de s’être bien choisis, phrases de tous les jours qui opèrent comme de douces couvertures chauffantes.
J’avoue sans honte aimer ça ! Avoir besoin de poésie, de lyrisme, d’intensité mais aussi de « As-tu pensé à prendre le pull ? », « Je vais faire les courses demain et ça m’emmerde, tu me rapporteras un pot de miel ? », « Je ne sais pas, je lui en parle demain », « Je me suis acheté un coussin, tu sais, le bleu me grattait », « Je vais faire ce plat avec les aubergines et les courgettes demain soir ». Autant de phrases qui me confirment que je suis en couple, même à distance, que nous nous aimons même lorsqu’il y a des accrocs, que le rite de nous téléphoner le soir avant de nous endormir est aussi banal que tendrement bon.
Le même bonheur me gagne lorsque nous regardons un film, tous les deux enlacés dans mon lit ou sur le canapé. Des mots que j’aurais presque honte d’écrire si ces moments ne me manquaient pas autant.
Un manque qui confirme combien j’aime la normalité. Je m’en badigeonne le visage même, c’est ma crème de nuit ! Après avoir été pris dans tant de tourbillons intérieurs, mon cœur souhaite se mettre au fond d’un transat, siroter un cocktail qui, même s’il est dégueulasse, a une très belle couleur et s’orne d’une paille bleu et rouge avec des petits cheveux.
Comme je ne veux pas des explications inutiles et stériles, des querelles, des guerres de territoire qui peignent trop souvent de blanc mes nuits noires ! Je veux du bonheur de qualité française, un truc artisanal, durable, moche sans doute mais quotidien et inusable. Rassurant comme les chaises aux pieds en bois torsadé qu’il y avait chez mon père et que je trouvais vilaines, lourdes, rustiques, mais qui nous ont fidèlement suivis de déménagement en déménagement, comme ce sol en lino que papa trouvait pratique à nettoyer mais à vomir de ringardise. Mais, au fond, je l’aimais, cette déco hors du temps, elle me rassurait, elle signifiait une enfance en banlieue pleine de plaisirs simples, une insouciance sans drames, l’innocence d’ignorer que nos parents avaient mauvais goût.
Alors, Héloïse, je suis à toi. Fidèle comme le chien en plastique et en tissu placé sur la plage arrière d’une Clio. Avec une tête qui va d’avant en arrière quand on me pose la question : « Es-tu heureux ? » Certes, depuis, j’ai le dos pelé, il me manque un œil, ma place est sur la bâche en plastique bleue posée à même le trottoir d’un SDF qui veut me fourguer aux puces de Montreuil et je suis abandonné. Mais au moins, un temps, j’ai oscillé la tête de bonheur.
À toi, je parle avec délice de notre vie quotidienne et je m’endors gagné par la joie d’un ouvrier amoureux de la besogne bien faite.
Puis je pose mon téléphone sur la table de nuit, le mets en mode silencieux – que peut-il arriver de grave et d’urgent puisque l’essentiel est là : nous nous aimons ? Je m’enfonce dans les draps.
Je tape une fois sur mon oreiller. J’éteins la lumière, jette mon tee-shirt car je déteste dormir habillé, sens que mon corps épouse le lit. Sa demande en sommeil est acceptée, je ferme les yeux et j’essaie de penser à autre chose qu’à toi. Ce qui me fait un bien fou.
J’étais un imbécile heureux.
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