Compter jusqu’à toi

Elie Semoun · Chapitre 10 sur 37

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Compter jusqu’à toi

Épisode 9 - La nuit, je rêve que je n'arrive pas à dormir

Épisode 9

La nuit, je rêve que je n’arrive

pas à dormir

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Nous n’avons ni le même sommeil ni le même réveil. Je m’endors vite, toi non.

Tu es du soir, moi du matin. J’ai l’énergie d’un régiment d’infanterie : seul, j’écris, je m’agite et j’ai le temps de faire, entre 7 heures et 10 heures, mille choses aussi utiles que très inutiles.

Je dors peu, toi, longtemps, il nous faut trouver un compromis de la nuit, une concession du soir.

Souvent, je me dépêche de me mettre au lit avant toi afin d’être aux premières loges pour te voir, dans la salle de bains, finir de te démaquiller.

« Les cotons sont dans le tiroir du bas et le démaquillant devant toi. »

Comme tu ne trouves jamais comment éteindre les lumières de la salle de bains et que je suis ton meilleur public, j’applaudis et ris à ce passage pourtant assez banal – et plutôt mal écrit –, mais interprété de façon magistrale. Mon actrice principale fait cliqueter les interrupteurs à plusieurs reprises et enrage de se tromper, elle qui allume puis éteint aussi les lumières de la chambre. Le public est satisfait mais attend impatiemment la suite.

Vient le clou du spectacle. Il te faut passer de la cour au jardin en tenue de peau, afin de choisir le tee-shirt que tu enfileras pour dormir. Bien inutile puisque tu vas le retirer rapidement, attendu que je suis, semble-t-il, un « radiateur humain ». Je fais mine de ne rien voir mais ne perds aucune miette du dîner visuel que tu me sers et dont je ne me rassasie pas. Je te trouve belle, toi, non. Tu voudrais même que je regarde ailleurs. Hélas pour toi, il n’y a strictement rien d’intéressant au programme.

Vient alors le moment où tu te faufiles entre les draps et où j’apparais indispensable au réchauffement climatique de notre planète Tissu.

Aux prémices de nos nuits, tu aimes mais, vite, je suis encombrant et presque brûlant. Me voilà donc repoussé rapidement aux frontières du lit, migrant de la nuit rejeté vers le mur des lamentations nocturnes où ma prière serait de dormir entre tes bras.

Avant que le sommeil ne me prenne il me faut trouver ta main sous les draps, puis je m’endors avant toi, comme pressé de retrouver des rêves où tu seras encore.

Le lendemain matin, réveillé en quelques secondes, je discerne le mouvement de ton dos soulevé par une respiration régulière. Je n’ose pas bouger mais crève d’envie de te caresser. Comme j’ai déjà subi des remontrances qui ont refroidi mes ardeurs à ce sujet, la peur du gendarme m’incite à rester figé. Il est 6 h 35, l’alarme de ton téléphone sonnera quatre fois avant d’arriver à t’arracher au sommeil de plomb qui est le tien.

Sans faire trop de mouvements, je saisis mon téléphone… et t’envoie un SMS afin qu’au réveil tu puisses me féliciter parce qu’à la fois j’écris bien et t’aime beaucoup. Mais avant la récompense tant attendue s’écouleront au moins deux heures.

Après avoir écrit un poème dont les mots me semblent plats et mal choisis, je vais préparer un petit déjeuner.

Merde, je fais tomber les couverts.

Et la théière fait un bruit d’aspirateur.

Je reviens à pas de chat dans la chambre pour savoir si je t’ai réveillée et vois une masse de cheveux sur l’oreiller.

Tu sembles immobile cette fois. Oui, je t’ai réveillée.

Vient l’heure où tu rejoins le monde des vivants. Je pose un baiser sur tes lèvres fermées baignées de nuit et te vois revenir doucement à la vie, sourire, humer l’odeur du pain grillé et le parfum du thé fumant.

Alors naît ma récompense. Avant que tu te lèves totalement, je me reglisse dans les draps afin de retrouver ta chaleur, ton corps nu et engourdi, ta mauvaise humeur bougonne du matin.

Oui, pardon, j’ai les pieds froids, les mains baladeuses et glaciales aussi… Mais tu m’aimes ? Tu as rêvé de quoi ? Est-ce que tu as bien dormi ? Qu’est-ce que tu penses de ce petit poème ? Est-ce que tu as faim ? Ah, tu trouves que je parle trop fort ?

Le matin, je suis vraiment un emmerdeur.

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