Compter jusqu’à toi

Elie Semoun · Chapitre 2 sur 37

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Compter jusqu’à toi

Épisode 1 - Le hasard est une chose à laquelle on ne s'habitue jamais

Épisode 1

Le hasard est une chose à laquelle

on ne s’habitue jamais

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Notre rencontre est une pomme.

Le fruit de cinq hasards, cinq tranches de hasard, un fruit en forme de pomme.

Une pomme ronde, pleine, brillante, croquante et sucrée.

C’est une nature morte désormais, mais qui m’a éclairé quelques années comme une boule à facettes dans une boîte de vie.

La vie… cette petite chose qui va disparaître demain, qui dure le temps d’un bonjour et d’un adieu, qui ne laisse qu’une chance sur deux pour les grandes comme les minuscules décisions.

Qu’est-ce qui m’a fait te choisir toi plutôt qu’une autre ? Le hasard nous a mis en contact, mais il m’a aussi fait croiser un boucher à trois reprises sans que je le remarque, échapper à des centaines d’accidents de la route, sauvé de grands dangers dans lesquels l’inconscience de l’enfance m’avait jeté – à deux ans j’aurais pu me noyer, à seize, j’aurais pu m’exploser contre une voiture alors que j’étais à mobylette, heureusement le hasard avait bien fait les choses puisqu’il y avait un panneau Stop sur cet embranchement. Le hasard a fait aussi rattraper à Momo le marteau qu’il a failli faire tomber de son échafaudage et qui m’aurait fracassé le crâne, grande perte pour l’humour français et les impôts. Bref, pourquoi toi et pas la belle inconnue avec laquelle j’ai voyagé une fois dans le TGV ? Nous nous étions pourtant regardés longuement, souri et parlé mais rien n’y avait fait, le destin n’avait pas voulu actionner sa roue alors que tout était réuni, le moment, l’envie…

Je t’ai rencontrée par hasard, mais peut-être quelque chose en moi t’a-t-il choisie ? Peut-être ne suis-je qu’une marionnette ? Mais qui aurait décidé à ma place ? Mon enfance ? Sûrement.

Le petit Élie a choisi la petite fille qui lui tiendra compagnie, celle avec laquelle il va jouer et souffrir sûrement.

Mais est-ce si grave ? « On ne vit qu’une fois », dit le proverbe. Et comme il a raison ! C’est une évidence mais il a raison, on n’a qu’une chance pour être heureux ou malheureux. Certains choisissent le malheur en se racontant des histoires de joie et de rires, mais vont droit dans le mur, un mur contre lequel ils se sont éclatés à plusieurs reprises et y retournent quand même allègrement, accusant la malchance. Probablement leur enfant intérieur décide-t-il qu’il est bien d’avoir des bleus, d’être un cabossé de la vie.

Chaque jour, des événements extraordinaires se produisent et, la plupart du temps, on ne les voit pas. Mais, là, je t’ai vue.

Et si ta voisine, âgée, ne t’avait pas offert sa place ? Et si tu avais préféré te rendre à un spectacle différent ? Et si tu avais eu autre chose à faire, ce dimanche-là à 17 heures ?

Et si l’ouvreuse ne t’avait pas assise au deuxième rang ?

Et si, en entrant sur scène, j’avais été un peu plus concentré sur mon texte ?

Et si mes yeux ne s’étaient pas fixés, comme d’habitude, sur le panneau lumineux « Sortie de secours » situé au fond de la salle ?

Et si mon regard ne s’était pas alors, ensuite, posé sur toi ?

Et si ta beauté n’avait pas accroché mon œil comme un ballon d’enfant au bout de sa ficelle ?

Dans les bureaux du hasard, Mme Frontini, secrétaire fidèle et zélée, a appuyé sur le bouton rouge. Le bouton qui m’a fait devenir spectateur de toi alors que c’est toi qui aurais dû l’être de moi. Un mécanisme ingénieux placé dans le sous-sol du théâtre s’est insidieusement mis à inverser les rôles et, doucement, sournoisement, la scène est devenue la salle. Pour un peu, c’est moi qui t’applaudissais à la fin.

Et si mon œil n’avait pas été attiré par un éclat de ta lumière, comme ce miroir avec lequel un enfant joue afin d’en éblouir un autre ?

Nous sommes donc, toi et moi, le résultat d’une somme de hasards. Je bénis le « si » qui nous a fait nous rencontrer, jolie note en bémol, fausse note en dièse qui, aussi, nous a séparés.

Ce « si » qui a décidé que, sur cette scène, c’est à toi que je voulais plaire le plus au monde. Ce « si » qui a fait que, parmi les 1 567 spectateurs réunis au théâtre, une seule et unique petite lumière m’a guidé dans cet incroyable dédale de circonstances.

De ton côté, tu as mis du temps à comprendre que c’était à toi que s’adressaient mes signes. Quand tu as compris, j’ai su, à 18 h 45 quand le public a applaudi, que je me fichais du claquement de ses mains mais pas du clignement de tes cils… Ce clignement complice me faisait l’effet du tintement d’une clochette : « Pourvu qu’elle ait compris que c’était pour elle, et elle seule, que j’ai joué. »

Je ne connaissais rien de toi, ne savais pas que tu allais me rendre heureux, impatient, généreux, désespéré, apaisé, agité, me faire souffrir aussi.

Pour le moment, tu étais l’inconnue aux cheveux blonds ondulés, aux yeux peut-être verts ou bleus voire les deux, au sourire blanc, que j’ai vainement cherchée à la sortie des artistes entre deux selfies et trois autographes.

Et le doute – cet invité permanent – s’est immiscé. Bien installé dans son fauteuil, aussi à l’aise que s’il était chez lui, les pieds sur le siège, il m’a lancé entre deux bouffées de cigare : « A-t-elle vraiment compris qu’elle te plaisait, mon ami ? »

La suite a prouvé que le doute s’installerait en moi à jamais, il m’a offert des « Pourquoi ? », des « Tu m’aimes ? », des « Ne me quitte pas », des « Tu me rappelles ? », des « Et si on ne faisait rien ce soir ? ». Mais rien de ce que je viens d’écrire entre guillemets je ne le savais. De la même façon que si je traverse au feu rouge je peux me faire renverser par un conducteur daltonien ou bourré… ou pas.

Et si dans le monde de Mme Frontini, secrétaire fidèle et zélée du hasard, redisons-le, j’avais osé t’aborder dans la rue pour te dire : « Bonjour mademoiselle. Vous êtes née le 5 avril. Parfois vous allez m’appeler Moumoune, Titi, Kikinou : sobriquets ridicules ! Vous détestez les souris, les bonbons à l’anis et à la réglisse. Un jour vous me gronderez parce que j’oublierai de ranger l’assiette de fromage dans le frigo, parce que je n’enlèverai pas mes baskets quand j’entrerai chez vous. Je sais aussi que le matin vous mettez du temps à émerger, que vous avez un tatouage dans le dos, que vous aimez le Saint-Nicolas de Bourgueil, que vous adorez acheter des manteaux et que, dans quatre mois, nous allons partir en week-end en Corse » ?

Probablement l’autre toi-même m’aurait giflé.

Mais, pour le moment j’ignore si nous allons nous revoir un jour.

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