Contrebande
Chapitre 10
« Cette fois, j’ai largué ma femme… »
C’était la cinquième fois, au cours des soixante minutes écoulées, que Pepe Martel racontait sa lamentable histoire. Il la répétait à chacun de ses compagnons, dès qu’ils arrivaient sur La Buena Ventura. Ceux qui l’avaient déjà entendue faisaient cercle autour du nouvel arrivant, pour l’entendre à nouveau, comme on écoute une anecdote scabreuse. En apprenant certains détails, ils échangeaient des regards ironiques ou se poussaient du coude pour les souligner. Pepe Martel ne se rendait compte de rien car il n’avait d’yeux que pour le nouvel auditeur et d’attention que pour ses propres paroles.
Il était, en vérité, ridicule et répugnant. C’était un homme grand, corpulent et fruste, bâti comme un chaland, solide et laid. Un début d’obésité le différenciait des autres pêcheurs, tout en muscles et en nerfs, sans une once de graisse. Il avait une grosse tête ronde et de petits yeux striés de rouge. Sous un front plat et étroit, bordé par une ligne irrégulière de cheveux rebelles. Son gros nez charnu avait l’air faux. Son dos, très large, s’élevait tellement à la hauteur de ses épaules qu’il formait comme un début de bosse. De toute sa personne émanait une formidable impression de force.
Pourtant, il y avait chez lui quelque chose de mou, sorte de masse invertébrée qui rappelait l’aspect gélatineux d’un poulpe. En fait, Pepe Martel ne vivait pas, il végétait. Une fois la nourriture assurée, rien ne le préoccupait vraiment. C’était un tas de graisse, de muscles et de sang, sous lequel somnolait un esprit fruste. L’indigence de son énergie spirituelle, la pauvreté de son imagination en faisaient un sous-produit humain.
Sa fidélité à Requin, l’ami qui l’avait toujours protégé et entouré, rivalisait avec celle d’un chien. On eût dit un sujet sous hypnose soumis à une volonté étrangère. Il acceptait les verdicts de Requin comme autant d’articles de foi et ne les mettait jamais en doute. Il semblait avoir perpétuellement sur les lèvres la question qu’à tout bout de champ, pour une raison ou pour une autre, il posait à Requin : « Qu’est-ce que vous en pensez, vieux frère ? » Une telle fidélité, renforcée par une grande capacité de travail, en avait fait le second à bord, charge routinière et dépourvue de responsabilités qui, sur un bateau de pêche, n’exige ni talent ni initiatives. Comme il avait l’esprit lent, il accomplissait scrupuleusement ce qu’il avait à faire en s’en tenant strictement aux ordres qu’il recevait. De caractère timide, en dépit de sa force physique, il parlait peu et fuyait la conversation. Pourtant, il s’était subitement transformé en un bavard impénitent. L’adultère de sa femme l’avait placé dans une situation insolite – il n’en avait pas encore parlé à Requin – qui le désarçonnait. Pour l’instant, il croyait la résoudre en la détaillant à ses camarades.
— Eh bien figure-toi, pérorait-il, qu’hier soir je déboule chez moi vers onze heures et tiens ! je remarque que la lumière était allumée dans la chambre, ce qui m’a étonné parce que Julia se couche presque toujours à neuf heures avec les gosses. J’ai pensé que Luisito, mon fils, toujours mal fichu et de santé fragile, était tombé malade et, évidemment, je me suis inquiété. Là-dessus, j’arrive à la porte et je frappe. Un bon moment se passe et Julia n’ouvre pas. Là-dessus je frappe à nouveau, elle me demande qui c’est et je lui dis que c’est moi, et elle n’ouvre toujours pas. Quand finalement elle est venue m’ouvrir la porte, j’ai tout de suite vu qu’elle était toute maquillée et que les gamins dormaient. Je lui demande ce qui se passe et elle me dit qu’elle s’était endormie avec la lumière allumée et ensuite elle me demande pourquoi j’étais pas allé pêcher. J’avais pensé sortir avec José León, pour voir si j’attraperais des daurades car mes gamins vont cul nu et sans souliers et si je pêchais des daurades je pourrais leur en acheter, mais quand je suis arrivé sur la plage, on nous a dit que l’eau était pas assez fraîche, qu’y avait pas de courant et que les daurades mordaient pas. Vous savez que pendant toute cette lune ça a été la même chose : une eau morte qui empêche les daurades de mordre. Alors comme y avait rien à faire, je suis rentré dormir. C’est ce que j’ai dit à Julia et j’ai remarqué quelle était dans un état bizarre parce qu’elle se plantait devant moi, sans reculer d’un pouce, et elle insistait pour que je me couche tout de suite. Mais moi je voulais voir Luisito avant de m’endormir. Là-dessus je m’approche du lit des gosses et je vois un chapeau. Bordel, j’en suis resté baba, parce que moi, je porte toujours un béret. Mais j’ai pas pensé à mal, d’ailleurs pourquoi penser à mal, non, après toutes ces années ensemble… ? Là-dessus je demande à Julia à qui est le chapeau, et elle me fait non de la tête, mais sans pouvoir dire un mot. Bref, je sais pas ce qui m’est passé par la tête, je regarde sous le lit, et qu’est-ce que tu crois que je vois ? Un homme, figure-toi, tout comme je te le dis, un homme qui se faisait tout petit ! Tu imagines un peu ! Mon cœur n’a fait qu’un bond, j’ai pensé que c’était un voleur et je me suis préparé à lui tomber dessus. Je l’ai chopé par les pieds et je l’ai sorti d’un seul coup, et tu sais qui c’était ? Eh bien, l’employé de la laiterie, le petit Galicien de la boutique au coin de la rue, en maillot de corps et en caleçon, qu’est-ce que tu dis de ça ? Là-dessus je me suis dit : « C’est donc pas un voleur », je l’ai attrapé par la peau du cou et je l’ai mis debout. Il fallait voir sa tronche ! Il était blanc comme un linge. Alors il se met à pleurer et il me dit : « Monsieur, je vous en supplie, ne me tuez pas ! » Moi je lui ai rien dit, mais je lui ai mis un coup de poing en pleine gueule et je l’ai fait valser la tête la première contre le lit des gosses. Et voilà que Julia s’interpose et me dit de pas le tuer, et quand elle voit que je vais sortir le couteau que je porte à la ceinture, elle me retient le bras et elle crie à l’homme de se débiner. Qu’est-ce que tu dis de ça ? Cette sale pute prenait le parti de son chéri ! Là-dessus je l’ai poussée et j’ai sorti mon couteau pour en finir avec les deux ; mais les gosses s’étaient réveillés à cause du potin et se sont mis à pleurer. Luisito me dit de pas tuer sa mère. Mon fils m’a fait pitié quand je l’ai vu qui pleurait, j’ai sorti le laitier de la chambre à coups de pompe, et après j’ai dit à cette traînée de foutre le camp et de plus jamais reparaître devant moi de toute sa saloperie de vie. Après ça, va donc te fier aux femmes ! On était ensemble depuis quinze ans et moi qui me crevais la paillasse à travailler pour elle. Tu vois le tableau… ! Quand elles se mettent à jouer les putes, elles sont pires que les poules !
Le septième à écouter l’histoire, ce fut Requin. Quand Martel eut fini, il lui dit :
— Bon, ce genre de truc peut arriver à n’importe qui. Personne ne peut dire « Fontaine, je boirai pas de ton eau », ni savoir si sa femme ne se conduira pas un jour comme une chienne en chaleur. Ce que je comprends pas, c’est pourquoi tu te mets à raconter ces trucs-là à tout le monde. On se fout de toi. Moi, j’aurais fait la peau à Julia… pas à l’homme, c’est pas sa faute ; l’homme doit se conduire en homme, et si une femme lui donne ce qu’il veut, il doit le prendre.
Il s’arrêta un instant. Puis, d’une voix sourde, comme s’il se parlait à lui-même, il poursuivit :
— Moi j’ai tué un homme, mais pas parce qu’il m’aurait pris ma femme. C’est ce qu’ils ont dit au tribunal. Mais qu’est-ce qu’ils en savaient ! C’était un ami d’enfance, presque un frère, et quand il est venu me dire qu’il avait pas de travail et qu’il crevait de faim, alors je lui ai dit : « Bon, tu sais qu’ici tu as le gîte et le couvert ; apporte tes affaires. » Il s’est installé chez moi et il a vécu environ un an avec moi, je lui ai tout fourni, du linge propre jusqu’à de quoi payer ses cigarettes. J’étais obligé d’aller pêcher dans la zone de La Sonda. Je passais vingt jours en dehors de chez moi. Ce fumier en a profité pour coucher avec ma femme. S’il avait pas été comme un frère pour moi, je m’en serais foutu, après tout ! Mais que ce soit lui qui me fasse ça !… Ma femme s’est rendu compte que j’étais au courant de l’affaire et elle est partie. On aurait dit que la terre l’avait avalée. Mais lui, j’ai pu le retrouver. Je lui ai d’abord tiré dessus à coups de revolver, pour qu’il puisse pas se carapater, puis je l’ai fini au poignard.
Cette évocation avait dû réveiller chez Requin ses plus bas instincts. Il affichait un visage impassible, on eût dit une pierre volcanique aux arêtes coupantes. Ses yeux resplendissaient d’un éclat étrangement féroce. Il resta un moment sans parler. Puis il trancha :
— Moi, à ta place, je lui aurais arraché la tête pour lui apprendre le respect.
Pepe Martel avait un air de chien battu, avec sa tête basse et son énorme carcasse recroquevillée. Il garda le silence un instant, les yeux baissés, comme s’il avait besoin d’analyser les paroles de Requin pour les comprendre. Finalement, il releva la tête et s’excusa :
— Je l’ai fait pour les gosses, mon vieux ; je l’ai fait pour Luisito !
Comme si elle n’osait pas se manifester, une tristesse insondable vibrait dans ses paroles. Et le contraste entre sa voix désolée, chevrotante, et son énorme carcasse bourrue était à la fois comique et pathétique, d’un pathétique déchirant et d’un comique étrange. Mais personne n’avait la moindre envie de rire. À le voir, on devinait un homme vaincu par quelque chose de plus fort que lui. On en ressentait une impression bizarre, faite pour parties égales de dégoût, de nausée, de colère et de pitié. Ce n’était plus un mari trompé par sa femme, un cocu bavard et grotesque, mais un être humain qui souffrait, un pauvre homme écrasé par un destin hostile. Il offrait sa douleur comme une chose vivante et sensible, palpitant au plus profond de son être. Et la chaleur humaine contenue dans chaque cœur lui répondait fraternellement, même si cette réponse n’était qu’un silence ennobli par l’émotion.
Requin était le seul qui ne semblait pas apitoyé par Martel. Cependant, de tous ceux qui étaient là, lui seul l’aimait vraiment. D’une voix dure et sarcastique, brûlante comme un thermocautère, il lui rappela :
— Bah ! quand tu t’es bagarré avec El Morito, tu avais aussi des enfants. Mais à l’époque tu t’es souvenu que t’étais un homme, tandis que maintenant…
Martel lui lança un regard désespéré, implorant un peu de compréhension :
— C’était différent, mon vieux ; les gosses n’y assistaient pas. Si vous aviez vu le regard de Luisito ! Devant ce regard, je pouvais pas tuer ! Et en plus, c’est leur mère, mon vieux ! Qu’on le veuille ou non, c’est leur mère !
Requin lui mit une main sur l’épaule :
— Écoute, Pepe, qu’est-ce qu’on peut y faire ! J’ai beaucoup de peine pour ce qui t’est arrivé. Je te jure que tu me fais pitié ! T’es né cocu.
Il y avait dans ses paroles un tel mépris mêlé de pitié et une telle intention de blesser que Martel se contorsionna comme si on l’avait ferré avec un harpon. L’insulte et l’humiliation semblaient le faire atrocement souffrir. Sa douleur devait être d’autant plus intense que le coup était inattendu, surtout venant de Requin. On le vit déglutir et une moue tragique lui assombrit le visage. Ses mains se crispèrent et il cligna des yeux, comme s’il avait reçu une poignée de cendres. Mais il réussit à dominer ses nerfs. En son for intérieur devaient s’affronter, comme deux puissants courants contraires, sa dévotion pour Requin et la conscience d’avoir été outragé par une offense qui réclamait vengeance. Dans ce combat, l’habitude de se plier à la volonté de son ami finit par l’emporter. Mais, de toute façon, le coup avait été trop rude. Soudain, son visage prit un air ahuri, comme s’il ne pouvait rien comprendre à ce qui était arrivé. Puis il s’immobilisa, la mine hagarde et accablée. Finalement, il pivota sur lui-même, s’assit sur un rouleau de cordage et, tout en enroulant comme un automate un petit morceau de fil de pêche autour de ses doigts, noya son regard dans la mer.
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