Contrebande

Enrique Serpa · Chapitre 19 sur 26

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Contrebande

Chapitre 17

 

La voile de trinquet brassée au vent, la bôme reventée et le gouvernail au lof, La Buena Ventura, presque immobile, se balançait langoureusement en face de Boca de Jaruco. Requin ordonna à Pepe le Catalan d’aller l’attendre, avec le vieux Martín, dans la chaloupe. Puis il appela Jorge Sombart pour lui donner quelques instructions. Et finalement, après avoir vérifié que tout était en ordre, il me fit signe de l’accompagner :

— On va à terre, vous et moi. Vous avez la lettre de don Lesmes ?

— Oui, la voilà. Prends-la et arrange-toi avec l’homme.

La chaloupe, larguée à tribord, montait et descendait au rythme de la houle comme si elle jouait aux montagnes russes. Requin et moi descendîmes, à la suite du vieux Martín et de Pepe le Catalan qui avait déjà empoigné les rames. Je m’installai sur le banc de poupe, Requin s’assit à la proue. Et tout en détachant le câble d’amarrage, il donna l’ordre de souquer. La chaloupe, vigoureusement propulsée, escalada une vague qui tentait de l’écraser contre La Buena Ventura. Pendant une seconde, elle parada sur la crête de la conque liquide, tel Don Juan sur le récit d’une conquête. Puis elle glissa avec agilité vers la côte, tandis que la vague s’écrasait, avec un claquement de fessée contre le flanc du navire.

Nous orientâmes la proue vers une zone peu profonde où Requin, pour éviter un sondage et de longues manœuvres, n’avait pas voulu risquer la goélette. La teinte vert foncé de l’eau trahissait un fond de récifs qui aurait pu rendre la navigation dangereuse. Le ciel ressemblait à une casserole chauffée à blanc. Et la lumière, nette et dure comme du nickel, était si claire qu’elle engloutissait les choses.

En s’adressant à Pepe le Catalan, Requin demanda :

— Tu sais si finalement ils se mettent en grève ?

Pepe hocha affirmativement la tête :

— Oui, je crois qu’ils vont la faire. C’est ce qui a été décidé hier soir. Et j’imagine qu’ils ont l’intention de ne pas perdre de temps. Hier soir même un comité de grève et un autre d’entraide ont été nommés. Les délégués du syndicat des ouvriers agricoles de Bahía, ceux de la corporation des charpentiers de Ribera et du corps des calfats assistaient aussi à la réunion. On sait que tous ces gars-là, ils manquent pas de cran et ils ont dit qu’ils étaient prêts à appuyer le mouvement. À mon avis, va y avoir du spectacle. C’est simple, si ces gens entrent dans la danse, toute la baie sera morte, y aura plus moyen de décharger un bateau.

— Quand est-ce qu’ils se mettent en grève, alors ?

— C’est décidé pour ce soir à six heures. Sauf si les patrons se mettent d’accord pour satisfaire le cahier de revendications. Moi, je sais pas, mais je vois mal comment ça peut s’arranger, les esprits sont vraiment échauffés. On dit que les armateurs sont allés se plaindre au ministère de l’intérieur et le ministre leur a dit qu’il allait les aider. Hier soir, y avait dans l’assemblée des types de la Sûreté, d’après ce qui se disait, et il a fallu calmer les gens, parce qu’ils voulaient leur faire la peau.

Requin esquissa un sourire satisfait, comme s’il avait voulu se rengorger de sa propre perspicacité :

— Je l’avais senti, c’est pour ça que j’étais si pressé. Si on avait traîné, on aurait pas pu partir.

— D’autant que j’ai dans l’idée que tout ça va durer, et ça m’étonnerait pas que le sang coule. Les armateurs veulent pas reculer et les gens sont fous furieux. Malgré ça ils ont refusé l’aide de la confédération, parce qu’ils disent qu’ils sont communistes. Du coup, je les vois mal partis. Après tout, on est des travailleurs, les uns comme les autres, et dans ces cas-là le mieux c’est de former un front. À quoi ça sert de nous diviser en factions ? En plus, eux, ils ont plus d’expérience pour diriger le mouvement. Chez nous, il y a beaucoup d’anarcho-syndicalistes, c’est eux qui dominent, mais, au bout du compte, ils n’arrivent à rien. Beaucoup de bagout et beaucoup de bla-bla, mais à l’heure de mettre la main à la pâte, rideau ! Je l’ai déjà dit : tous seuls, on est pas assez forts pour gagner. Ou alors, à l’usure.

Le vieux Martín bredouilla :

— Des grèves, toujours des grèves… Ils pensent qu’à faire grève, ils savent rien faire d’autre.

— Eh bien, je sais pas ce qu’ils pourraient faire d’autre, lui répliqua Pepe le Catalan, ils sont en train de crever de faim. Vous avez vu dans quel état ils sont ? Malgré leurs protestations, ils crèvent de faim. Alors, s’ils protestaient pas ! Mais pour vous ça n’a pas d’importance. Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent, bordel ?

— Bof, aujourd’hui, les jeunes ne pensent plus qu’à une chose : faire grève. Si la pêche ne rend pas, grève, s’il y a trop de travail, grève. Bientôt ils vont faire grève quand ils pourront pas coucher avec une femme.

Pepe, après s’être essuyé la sueur du visage avec le dos de la main, lança un regard furieux au vieux Martín :

— Parlez pas de ce que vous ne connaissez pas, vous, le vieux, vous y comprenez rien.

Martín regimba comme un serpent sous un coup de talon :

— Ça alors ! J’y comprends rien, moi ? Toi, oui, par contre ? Toi, tu t’y connais. Avec tout ce que tu sais, je comprends pas que t’en sois encore à pêcher le mérou. T’es qu’un…, t’es qu’un… – il s’arrêta un instant, cherchant dans sa mémoire un mot approprié pour blesser Pepe, mais pas trop, toutefois – un pantin ! C’est ça, parfaitement, un pantin ! Comme si on te connaissait pas. Tout le temps la même rengaine. Le monde va mal. Et la grève par-ci. Et le communisme par-là. Aux chiottes, monsieur je-sais-tout ! Si ça se trouve, tu sais rien à rien, pas même ce qu’est le communisme.

— J’ai pas besoin de le savoir, si vous voulez que je vous dise. Ce que je sais, c’est qu’on crève de faim. Avec les communistes, il se peut qu’on mange et qu’on vive comme des êtres humains, vous pigez ? Après tout, il n’y a ni communisme, ni anarchisme, ni rien de tout ça, y a des hommes qui mangent et des hommes qui mangent pas, et ceux qui mangent pas sont la majorité.

Le vieux Martín, recroquevillé sur son obstination habituelle, restait sourd aux subtilités dialectiques. Son esprit borné dressait ses piquants pour s’opposer aux arguments de Pepe. D’une voix légèrement irritée, il répliqua :

— Eh bien, avec la grève, tu vas en avoir, des choses !… Moi, ce que je dis, c’est que de mon temps, y avait pas toutes ces embrouilles et on s’en portait que mieux. Pourquoi vous attendez pas que les choses s’améliorent ? Ces pauvres patrons pêcheurs ne vont pas aussi bien qu’on le dit. C’était dans le journal l’autre soir, partout les choses vont mal. Mais vous voulez tout avoir tout de suite, par la force, et vous n’arrivez qu’à foutre encore plus le bordel pour pourrir dans la misère. Regarde les gars de la Compagnie. Ils sont restés plus d’un mois arrêtés, ça faisait mal au ventre de voir les bateaux bouffés par les tarets et couverts de balanes en plein milieu de la saison de pêche. Et eux, ils s’en foutaient. Maintenant, j’aimerais qu’on me dise : qui y a le plus perdu ? Les armateurs ? Que dalle ! C’est les pêcheurs qui se sont retrouvés sur la paille… ! Mais à moi, on me la fait pas. Tout ça, c’est la faute à trois ou quatre types qui vivent sur le dos de ceux qui vont pêcher. Ils passent leur vie à faire des discours, mais y en a pas un pour aller se frotter au mérou. Finalement, leur truc, c’est de soutirer des sous aux gogos.

Pepe, livide de rage, protesta :

— Ne parle pas comme ça ! C’est pour ça qu’on est comme on est. On veut tout régler à coups de vacheries et de ragots. Ces gars-là donnent tout pour nous et, en échange, qu’est-ce qu’on leur donne ?

— Oui, oui ! se gaussa le vieux Martín. Ils donnent beaucoup ! Ils donnent tellement que leurs fonds de culotte sont tout rapiécés !

Et tout à coup, s’emportant :

— Eh bien, je vais te dire, pour moi, ces grévistes, c’est rien que des étrangers malfaisants ! Voilà ce qu’ils sont. Si j’étais le gouvernement, je te les collerais tous dans un bateau et je te les renverrais en Espagne. On verrait bien alors s’ils continueraient avec leurs grèves et avec leur communisme !

— Et voilà, c’est enfin sorti ! Ça pouvait pas rater ! Qu’est-ce que ça fait qu’ils soient étrangers ou cubains ? Y a que des travailleurs ; y a ceux qui réclament leurs droits et les autres qui sont comme des moutons. Il y a de tout, des Cubains et des Espagnols, des Chinois et des Polonais. Ces hommes donnent plus que vous vous l’imaginez, même si le fond de leur pantalon est déchiré. Du moins, ils veulent améliorer notre chienne de vie et vous devriez leur en être reconnaissant.

Le vieux Martín se tordit de colère, comme si, en lui proposant une chose absurde, on le prenait pour un imbécile :

— Moi… ? De quoi je devrais leur être reconnaissant ? Vu qu’ils sont comme moi, le cul à l’air !

Pepe fit un effort pour s’expliquer calmement :

— Vous n’y êtes pas, le vieux, ils sont pas là pour donner de l’argent. Mais ils vous donnent plus que de l’argent. Regardez ce qui s’est passé avec Alberto Cabada. Pourquoi on l’a assassiné ? Pourquoi la police, elle a pas voulu retrouver les assassins ? Alors que tout le monde savait qui c’était !

— Et alors ! Si on l’a tué, c’est qu’il avait fait quelque chose ! On tue personne par plaisir.

— Mais si ! Qui ignore ce qu’il avait fait ? Rien qu’organiser la dernière grève des marins pêcheurs. Prieto a été expulsé en Espagne et lui, on l’a assassiné ! C’était un brave homme, travailleur, et on l’a tué comme un chien. Une balle dans la tête et adieu ! Même les journaux n’en ont pas parlé !

— Eh bien, il avait dû faire quelque chose pour qu’on le tue !

Pepe, exaspéré, répéta :

— Mais je vous l’ai dit : rien qu’organiser la grève !

Le vieux Martín, justifiant la phrase que ses camarades avaient l’habitude de lui appliquer, « Brave type, mais têtu comme une mule », ergota :

— Bon, pourquoi il s’est fourré là-dedans ? S’il était resté à pêcher le mérou, on l’aurait pas tué. Prends mon cas, j’ai soixante ans bien sonnés et jamais personne a voulu me tuer.

Pepe sembla reconnaître son impuissance à convaincre le vieux Martín. Regrettant tant d’incompréhension, il secoua la tête et continua à ramer en silence.

La chaloupe pénétra dans une baie assoupie, translucide et verdâtre comme un aquarium. Des éperviers au cri strident nous survolèrent en décrivant des cercles concentriques. Devant le nez du bateau, le frôlant presque, un cormoran prit lourdement son envol. La baie se prolongeait, vers la gauche, dans une rivière pas très large qui se frayait un chemin entre deux épaisses masses de végétation. Un vol de pigeons ramiers fendit l’air, suivi par une grue à la blancheur cotonneuse qui cherchait la rivière. Dans une cabane sans murs, bâtie sur pilotis, un filet de pêche blanchissait au soleil. Le vieux Martín arrêta de ramer, pour que l’embarcation, entraînée par tribord, dérive vers la terre. Quand elle fut bien orientée, Pepe le Catalan reposa ses bras, qui ruisselaient de sueur :

— Quelle chaleur ! C’est comme s’entraîner pour les chaudières de l’enfer ! Ça donne envie de se jeter tout nu dans la mer.

La chaloupe réduisit progressivement son allure. Son étrave toucha un fond mou et, finalement, s’échoua face à un sable grossier et jaune, calciné par le soleil. Sur la plage, on apercevait des morceaux de bois flotté, des bulots, des coquillages brisés, des roches madréporiques et des algues de couleur vert foncé entraînées jusque-là par le ressac. Le vieux Martín ôta les rames des tolets, pendant que Pepe le Catalan, qui était entré dans l’eau, poussait la chaloupe pour la caler contre la rive. Finalement, Requin et moi pûmes débarquer sans nous mouiller les pieds. Le sol était criblé de trous ronds où nichaient les crabes, près desquels fourmillaient des coquilles d’escargots de mer habitées par de petits bernard-l’ermite. Et dans la limite de cet espace sableux, poussant par miracle parmi les pierres, proliférait le cannelier, avec ses minuscules touffes de feuilles, comme des fleurs taillées dans du jade. Plus loin montait un sentier de marne ocre, piqueté de mauves, de queues de chat, de géraniums sauvages, avec ses constellations compactes d’étoiles microscopiques, de borraginacées qui imitaient des travaux au point de canevas et ces minuscules œufs frits du romarin en fleur. Un iguane à la queue en tire-bouchon s’enfuit devant nous. On entendit le roucoulement, grave et mélancolique, d’une tourterelle.

En empruntant ce sentier, nous gravîmes une côte en pente, derrière un homme qui portait deux rames sur l’épaule. Soudain, la désolation inattendue d’un hameau en proie à un dénuement mortel, rongé par la pauvreté et la crasse, me sauta au visage. Son aspect général était ingrat et pathétique, aussi déprimant qu’une dermatose. Il se composait de trente ou quarante cahutes faites de liteaux non peints, patinées par la crasse sous leur coiffe de palmier nain. L’une d’elles avait un toit de tuiles noircies. Elle était ornée d’un drapeau aux bords effilochés et d’une pancarte aux lettres noires, grossièrement peintes sur un carré de bois, qui annonçait une école publique. À l’intérieur, dix ou douze enfants anémiques, tristes et mal vêtus, nous observaient de leurs yeux troubles, timides et craintifs. Au loin, dans une dépression, on distinguait la matérialisation d’un barbouillage d’écolier : une masure veillée par deux palmiers, avec une haridelle sous le porche et une futaille pour l’eau sur une charrette.

À l’intérieur d’une clôture de fils barbelés, se protégeant de la rigueur du soleil à l’ombre d’un guazuma, haletaient quatre petites vaches locales, décharnées, au pelage terne et aux mamelles fripées et taries.

Notre arrivée avait éveillé la curiosité des habitants de Boca de Jaruco qui passaient habituellement de longs mois sans voir un visage étranger. Au seuil des maisons apparaissaient des souillons négligées et misérables, ébahies par cette visite inattendue. Certaines plaquaient sur leurs lèvres exsangues un sourire paisible et doux, empreint d’une dramatique résignation. D’autres, les plus jeunes, contractaient leur bouche en un rictus obstiné et volontaire, partagées entre le désir de nous regarder et leur timidité, qui les incitait à se cacher. Mais elles avaient toutes en commun ces gouttes d’angoisse qui tremblaient dans leurs yeux, la couleur terreuse, maladive, de leur peau et un air de chien battu, semblable à celui d’un boxeur frappé au plexus. Les enfants qui n’étaient pas encore d’âge scolaire s’accrochaient aux jupes de leurs mères pour nous contempler, manifestement effrayés. Les hommes ne différaient guère des femmes. Réfugiés à l’ombre des appentis, les épaules tombantes et le regard perdu, on les devinait faibles de constitution et d’esprit, passifs et patients. Leur façon de s’asseoir elle-même était marquée au sceau d’une résignation et d’une apathie indicibles. Ils appuyaient leur tabouret contre le mur, pour imprimer à leur corps une ligne courbe, moins énergique que la ligne droite de l’homme debout et moins agressive que la silhouette anguleuse d’un homme correctement assis.

Tout chez eux trahissait un incommensurable relâchement intérieur, peut-être nourri des entrailles de la terre. Habitués à travailler un sol fertile, qui se livre avec une excessive facilité, ils ignoraient la vie qui requiert à tout moment une volonté alerte et une énergie affûtée. La terre, ouverte par la charrue, éventrée par la herse et disciplinée par le sillon du laboureur, leur donnait, du lever au coucher du soleil, une leçon d’humilité car, en dépit des plaies et des coups, elle prodiguait de magnifiques moissons. C’est ainsi – déprimante, émol-liente – qu’elle les entraînait au découragement d’une vie résignée. Ce qui n’est évidemment pas le cas des marins. Car la mer rend les hommes circonspects et durs, intègres et simples. Sa versatilité, où souvent la mort est à l’affût, en fait des êtres prudents, sa violence les fortifie. En la mettant à l’épreuve avec une infatigable constance, elle développe chaque jour leur faculté de résistance. En mer, les hommes sont fatalistes et stoïques, mais sur terre, sans cesser d’être fatalistes, ils deviennent résignés, comme s’ils avaient à nouveau contracté un lointain complexe d’infériorité.

Un vieillard chétif, pieds nus et en maillot de corps, attacha à nos pas un regard somnolent. Sec et olivâtre, il semblait affalé sur un tabouret de cuir. À ses pieds fraternisaient, en se vautrant ensemble dans la glaise, un porc efflanqué et un petit enfant nu. Ce spectacle produisait une impression si déplorable que, écœuré, je pensai à voix haute :

— Ils vivent comme des animaux. Le cochon et le gamin mêlés. Je ne comprends pas comment ils survivent !

Requin toisa ce tableau d’un regard imperturbable. En revanche, Pepe le Catalan prit un air maussade, pimenté d’un zeste d’agressivité :

— Ils vivent comme des pauvres, même si pour beaucoup y a pas de différence. Des animaux ou des pauvres, c’est pareil !

Dans ses paroles palpitait une étrange colère contenue. Une colère violente et contenue, pareille à celle d’un cheval à demi sauvage soumis à un solide mors d’acier. Surpris par sa brusquerie, l’envie me prit de lui répondre aussi brusquement. Pepe avançait les épaules arquées et la tête basse, comme le boxeur qui dans un corps à corps frappe des deux mains. Semblable à un avis de tempête, une ombre se creusait entre ses sourcils. Il n’y avait aucun doute possible : il était furieux et il ne prenait pas la peine de le dissimuler. Mais je ne parvenais pas à comprendre le motif de son emportement. Car en définitive mes paroles avaient été dictées par un sentiment de pitié, en observant que ces gens oubliaient les règles d’hygiène les plus élémentaires. Pepe devait le comprendre ainsi. Non, à coup sûr, ce n’était pas contre moi qu’il était en colère. Ce ne pouvait pas être contre moi. Et je finis par supposer que la chaleur, en l’irritant et en l’excitant, le perturbait :

— La chaleur te fait sortir de tes gonds, Pepe, dis-je dans un sourire.

Il releva vivement la tête :

— Ce qui me fait sortir de mes gonds… !

Il s’arrêta, écumant de rage. Puis :

— Ce monde n’est qu’une gigantesque poubelle ! Si la mer pouvait l’engloutir !

Requin lui jeta un regard curieux :

— Hum… ! Qu’est-ce qui te prend, bordel ? Pourquoi se tourner le sang, si ça sert à rien ?

Sur un ton mi-moqueur mi-prophétique, le vieux Martín ajouta :

— Tu vois pas qu’il est à moitié fou ?

Sans lui répondre, Pepe continua à marcher, le front bas, dans l’attitude d’un taureau prêt à charger.

Nous nous arrêtâmes à la boutique. C’était un taudis sordide, comme les autres, en dépit de son plancher et de ses deux portes qui restaient grandes ouvertes. Sur les étagères, construites avec des caisses de lait en boîte, s’alignaient des boîtes de fruits en conserve, quelques barres de crème de goyave et des bouteilles de différentes sortes, presque toutes vides. Au plafond pendaient des cordages terminés par des nœuds coulants. Et sur le mur, près d’un échantillonnage d’hameçons rouillés, claquait une affiche, rouge et jaune, qui représentait un train surmonté d’un panache de fumée. Un chien se leva avec indolence, il nous flaira avec soin et finit par nous montrer les crocs avec un grognement menaçant. Mais il lui suffit d’entendre : « La paix, Lion », pour qu’il retourne se coucher sur le seuil. Un jeune Espagnol, solide et ébahi, nous offrit ses services. Nous lui achetâmes des cigarettes et de la bière. Puis nous lui demandâmes s’il connaissait le fondé de pouvoir de don Lesmes.

— Qui, Nino Castro ?… Bien sûr que je le connais ! Il vit là, tout près.

Et, sautant par-dessus le comptoir, il nous guida vers un bâtiment ou plutôt une grande nef de bois, qui se dressait au bord du fleuve. Là, nous fûmes reçus par un homme mince et nerveux, en manches de chemise. Dans son visage étroit et osseux resplendissaient deux yeux bizarrement inquiets et brillants, comme ceux d’un furet. Après avoir constaté qu’il s’agissait de Nino Castro, nous nous identifiâmes et il nous invita à entrer :

— Tout est en ordre, nous expliqua-t-il en recevant le bon de commande de don Lesmes. La cargaison est prête. Vous pourrez commencer à charger quand vous voudrez. Et la goélette ?

— J’ai pas voulu accoster, à cause du tirant d’eau, lui dit Requin.

Castro sourit :

— Oh, y a pas de souci à se faire. Je vais envoyer deux de nos chaloupes pour la remorquer jusqu’à l’embarcadère. Ensuite, quand elle sera chargée, on fera la même chose, on la remorquera jusqu’à l’extérieur de la baie.

Requin parut hésiter :

— Et le tirant d’eau ?

— Je vous dis qu’il est suffisant ! On peut même remonter le fleuve assez loin, y a encore plus de fond qu’ici, dit-il en se rengorgeant, comme si la profondeur du fleuve et de la baie était son œuvre. Qu’est-ce que vous croyez ! On a fait entrer jusqu’ici les bateaux d’Alvarez. C’est pas un transatlantique que vous avez, je pense, non ?

Je laissai Requin régler avec Castro l’embarquement de la cargaison et je fis signe au vieux Martín de m’accompagner pour une tournée dans le village.

Quand on pénétrait au cœur du hameau, l’impression première de tristesse s’accentuait. Vues de près, les masures avaient l’air encore plus misérables avec leurs poutres de bois mal dégrossies, leur sol de terre battue et leur toiture de feuilles de palmiers qui offrait un abri sûr à toutes sortes de bestioles, depuis les araignées et les cloportes jusqu’aux punaises, lézards, cigales et scorpions. Sous les appentis des poules et des canards picoraient, des chiens faisaient la sieste et des enfants s’amusaient. De l’intérieur sortaient des grognements de porcs.

— Comme tout ça est triste, Martín !

Le vieux Martín haussa les épaules en une expression de fatalisme impavide hérité de centaines de générations d’hommes opprimés et saignés par d’autres hommes.

— Oui monsieur ; c’est la misère. Mais elle n’est pas plus triste que dans n’importe quel immeuble pauvre de La Havane. Ma famille vit dans un coin du même genre. Les pauvres sont les mêmes partout. Et qu’est-ce qu’on peut y faire ?

Un homme au teint terreux, barbu et épuisé par le paludisme et les parasites intestinaux, donnait à boire dans un seau à un alezan dont les côtes imitaient une marimba. Un petit enfant, au ventre ballonné et barbouillé de terre, tenait dans ses deux mains le licol de la bête. L’idée qu’il accomplissait un exploit illuminait son petit visage famélique comme un soleil intérieur. Une femme, prématurément vieillie par la misère, s’esquintait les poings dans un baquet bourré de linge. Elle s’arrêta un instant de laver pour nous envelopper de son étonnement. Un air constamment éberlué marquait son visage d’une expression enfantine qui contrastait avec son ventre déformé par une maternité prochaine. On eût dit qu’elle allait pousser une exclamation. Mais elle resta silencieuse, puis reprit son travail avec une énergie redoublée. Près de la maison, un tas d’ordures pourrissait au soleil sous un essaim de mouches. Pendu à une corde à linge, un matelas crasseux montrait ses entrailles de kapokier. Cette image sordide de la pauvreté – d’une pauvreté aussi écrasante qu’un péché sans rémission – glaçait le sang.

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