Contrebande

Enrique Serpa · Chapitre 6 sur 26

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Contrebande

Chapitre 4

 

Je me réveillai à onze heures du soir, les jambes lourdes, l’esprit embrumé et l’estomac aussi brûlant qu’un four. J’avais la langue pâteuse, épaisse comme un chiffon crasseux. Décidément, je ne supportais pas le whisky.

« Quelle ânerie de boire comme un trou ! J’y laisse mon estomac. Quand je retournerai voir le médecin, il va encore me bassiner avec ses litanies. En fin de compte, il a raison : je ne devrais pas boire. »

Il fallait voir l’attitude de chat revêche qu’adoptait le médecin ! Une seule fois, il s’était comporté aimablement, et encore !… C’était un vieillard intraitable, toujours renfrogné, bougon et prompt à d’âpres réprimandes. Mais ce jour-là, je ne sais pour quelle raison, il devait se sentir d’humeur à plaisanter. J’étais allé le consulter pour une jaunisse compliquée d’hyperchlorhydrie : « Docteur, c’est comme une boule de feu, une boule de feu qui remonte de mon estomac dans ma bouche. Et regardez mes yeux : de vrais jaunes d’œufs ! » « Oui, oui, je sais tout ça. » Tout à coup, souriant à mon visage défait : « Je vais vous donner une recette : plus de fariboles, moins de gaudrioles et pas de picole. » Il voulait me dire par là de me divertir, mais de moins fréquenter les femmes et de m’abstenir absolument de toute consommation d’alcool. Ensuite, il était redevenu sérieux : « C’est à ce prix que vous pourrez guérir. » Et aussitôt après, sur un ton ronchon, prophétique et menaçant : « Sinon… » Et cette réserve contenait l’idée d’une mort prochaine.

Je jetai un regard anxieux vers le miroir qui refléta ma langue tapissée de blanc. J’avais les yeux jaunâtres et abattus, entourés de grands cernes : « … un voile de bile ; j’aurais dû prendre du sulfate de magnésium ».

Les relents de whisky, transformés par la chimie de l’estomac, provoquaient en moi une intense sensation de dégoût. Quand, après avoir retenu ma respiration, je rejetais lentement l’air par la bouche, la puanteur de l’alcool agressait mes narines. Et cette odeur me rappelait, à m’en donner la nausée, celle, fade et âcre à la fois, du vomi. Je tentai de l’éliminer à l’aide de quelques gouttes d’élixir dentaire dissoutes dans de l’eau. Je me brossai soigneusement les dents. Ensuite, je renversai la tête en arrière. L’eau gargouillant dans ma gorge faisait grrrougrrrrou. L’élixir allié à la pâte dentifrice produisait une délicieuse sensation de fraîcheur… Mais au bout d’un moment me revinrent dans la bouche les aigreurs répugnantes du vomi qui, acides et chaudes, remontaient de mon estomac jusqu’au fond de la gorge.

Je revis l’attitude indignée du médecin, qui, l’index menaçant, m’avait asséné ce conseil : « Arrêtez de boire ; ne croyez pas qu’il s’agisse d’un jeu. Votre foie est fichu et vous ne pouvez plus éliminer autant d’alcool. La cirrhose vous enterrera. »

Il avait sans doute raison. « Cette amertume dans la bouche est un symptôme du mauvais fonctionnement de mon foie. »

Malgré tout, je fus tenté d’avaler un verre de rhum. Je l’avais fait à d’autres occasions, dans des cas similaires. Et, sous le violent coup de fouet de l’alcool, mes nerfs avaient réagi, faisant disparaître mon asthénie et me rendant ma lucidité. Pourtant, à présent, les sinistres présages du médecin m’effrayaient. Je finis par chercher un petit flacon de Bromo-Seltzer, que je gardais toujours en réserve, et, après l’avoir dilué dans un verre d’eau, je le bus d’un trait.

Je n’avais plus sommeil. La perspective d’une longue nuit d’insomnie m’épouvantait. J’allais passer la nuit à me retourner dans mon lit, en ressassant des idioties et en maudissant la situation économique catastrophique, le prix dérisoire du poisson et les ravages de l’alcool. Je me mettrais à échafauder des projets irréalisables et à compter de un à cent, en essayant vainement de m’endormir. Et ainsi jusqu’à l’aube. Je tomberais alors dans une torpeur chaotique, traversée de cauchemars d’où je sortirais, comme d’un océan de boue, fourbu et migraineux.

Je décidai de descendre boire un verre de lait frais. Ensuite, je ferais un tour en voiture du côté des quartiers populaires pour prendre un peu l’air. Et, à deux ou trois heures du matin, je regagnerais mon lit, suffisamment fatigué pour goûter un sommeil réparateur.

La douche m’éclaircit un peu l’esprit et le Bromo-Seltzer l’estomac. L’excès d’acidité neutralisé, le malaise s’était dissipé. Maintenant j’étais en proie à cet ineffable relâchement physique et mental qui succède à une gueule de bois dans les organismes qui ont atteint la saturation alcoolique. Accouchement laborieux, dans la confusion opaque des choses vécues et rêvées. Béatitude égoïste, un peu trouble, irréelle et presque mystique, qui commence et s’achève sur elle-même. Sorte d’onanisme interne. Les mouvements, accomplis avec une lenteur inconsciente, revêtent une espèce de douceur automnale. On lâche les amarres de son âme pour s’évader de soi. Un navire dans le brouillard, toutes voiles dehors. La réalité s’estompe peu à peu, comme la côte depuis une embarcation au crépuscule. On flotte dans une atmosphère improbable. Défilent avec nonchalance des pensées diffuses, larvées, enveloppées dans une gangue épaisse au goût de chloroforme. On remonte le temps, comme le fil d’un moulinet, pour repasser les événements de sa vie. Et tout le reste – les hommes, le monde, la vie – s’écoule calmement, en sous-main, comme un fleuve silencieux et nocturne. Mais on n’enroule pas le temps, car le temps n’existe pas. On ne sent ni la chaleur ni le froid. Et on est, face à l’éternité, le seul point de référence dans l’évaluation de soi.

Une fois dans la rue et monté dans une Ford, j’avais oublié mon intention de boire du lait. En passant devant le cabaret El Infierno, j’ordonnai au chauffeur de s’arrêter.

Je poussai la porte, étroite et basse, découpée dans le visage énorme d’un Lucifer à la mine réjouie et grotesque. Dès l’entrée, remuant la boue de mes instincts, la musique sensuelle et nostalgique d’un son m’ébranla :

¡Ay, María Luisa, tú eres el diablo,

y si tú no me quieres voy a morir

de amor(1) !

Les couples évoluaient lentement, les yeux dans les yeux, offrant le spectacle d’un ravissement réciproque. Certains semblaient avoir transformé le cabaret en chambre nuptiale. On s’attendait à les voir tomber par terre, d’un moment à l’autre, victimes de cette pâmoison momentanée qui succède à l’orgasme. Les femmes ondulaient doucement des hanches, soulignant du mouvement de leur taille le rythme du bongo. Trois couples d’Américains dansaient de façon ridicule, en déformant le rythme lent de cette danse sensuelle en trot de chameau. Le sextette dominait la salle de bal, du haut d’une estrade décorée de palmiers. Le joueur de maracas rappelait un dessin de Jaime Valls : la tête penchée sur le côté, les yeux révulsés et les mains tendues vers le haut, comme dans une invocation. Il faisait sonner les petits güiros grâce au tremblement de ses poignets ou à un mouvement de ses mains, tout en gardant les bras immobiles. On aurait dit un prêtre primitif, indifférent à tout, sauf au rythme des maracas.

De longs applaudissements retentirent. L’orchestre bissa la mélodie.

La faible clarté des ampoules rouges laissait dans la pénombre les grossières chauves-souris de carton et les masques pitoyables qui décoraient les murs et le plafond. Les serveurs, dévorés d’ennui, bâillaient dans les coins en attendant que la musique cesse pour s’occuper des clients. L’un d’eux s’approcha de moi. Je lui commandai un sandwich et une bouteille de bière.

Le sextette s’arrêta de jouer au milieu d’applaudissements bruyants, et les arcs voltaïques inondèrent la salle d’une lumière blanche. Les couples en sueur et fatigués regagnaient leurs tables. Les hommes s’essuyaient le visage et le cou avec leur mouchoir, les femmes, avec leur houppette, en se regardant dans le miroir de leur sac à main.

Le pain, rassis et de mauvaise qualité, était aussi caoutchouteux qu’une tablette de chewing-gum. Je le mastiquais lentement, sans plaisir, et je devais faire un effort pour l’avaler. Le jambon était insipide et le fromage avait un goût de moisi. Je laissai le sandwich de côté. La bière, par contre, était agréable et si fraîche qu’on ne remarquait pas sa légère amertume.

Brusquement, dans une gerbe d’éclats de rire, une douzaine de femmes firent irruption dans la salle. On eût dit un banc de sardines sans défense face à des thons guillerets. Tous les yeux se tournèrent vers elles, comme l’aiguille d’une boussole vers le nord. C’étaient des danseuses professionnelles qui, leur travail terminé, accouraient au cabaret à la recherche d’acheteurs de plaisir. Elles étaient vêtues modestement. Leurs chairs flétries, chairs de souffrance et de péché, trahissaient les mauvaises nuits, les jours sans pain, les caresses forcées, les étreintes sans désir, toutes les misères de la vie la plus sordide et la plus pathétique. Elles égrenaient mécaniquement des rires sans joie. Et entre leurs lèvres de location s’embusquait parfumée et traîtresse, la syphilis. Elles scrutèrent la salle en chasseresses aguerries. Puis elles se dispersèrent pour se poster aux endroits stratégiques. L’une d’elles s’adressa à moi :

— Tu m’invites, chéri ?

Sans même réfléchir, j’acquiesçai :

— Oui, assieds-toi.

Avant même quelle eût pris place, sa présence me déplaisait déjà.

La fille commanda un rhum à l’anis.

— Et vous… ? me demanda le serveur, le crayon dans une main et le carnet de commandes dans l’autre.

— Un rhum, sec.

La fille sortit de son sac à main une houppette et un minuscule miroir… Elle se tourna vers moi, s’offrant tout entière dans un sourire visqueux et plein de promesses. Puis, en s’écartant pour que la lumière tombe directement sur le miroir, elle se retoucha le nez et le front. Enfin, elle mouilla ses doigts du bout de la langue et se lissa les sourcils.

— Je ne te dérange pas, pas vrai, mon joli ? dit-elle en faisant coulisser la fermeture éclair de son sac.

— Non, pourquoi ? J’étais seul.

— Pauvre petit chat ! Il était tout seul… Tu vas avoir maintenant quelqu’un pour te tenir compagnie…

Je regardai cette femme d’un air si hostile et si surpris qu’elle interrompit brusquement sa phrase. Elle se dandina sur sa chaise, mal à l’aise, pour me lancer une œillade ambiguë, à la fois honteuse et abjecte. Finalement, ne sachant pas exactement quelle attitude adopter, elle murmura :

— Allez, mon vieux, allez !

Je me sentais gêné, apathique et contrarié. La lumière excessive accusait la fatigue du visage de ces femmes. Une fois apaisée la vague de volupté suscitée par la musique, ces visages étaient gagnés par une sorte d’inertie bovine. Les pupilles, au creux d’immenses cernes, se teintaient d’une tristesse crépusculaire, tels des yeux de vache. Le rouge censé rafraîchir les lèvres jurait par contraste avec les joues fanées. Les hommes, qui s’étaient payé un instant d’euphorie, se croyaient dans l’obligation d’éclater de rire de temps à autre. Et quand, par complaisance, une femme les imitait, son rire sonnait faux, comme de la terre jetée sur un cercueil.

La fille que j’avais à mes côtés ne m’intéressait pas. Elle était grande, avait des mains osseuses et une peau presque livide. Son rouge de mauvaise qualité prenait sur ses lèvres une teinte violacée. Elle avait les dents asymétriques et le nez épaté, à peine dessiné. Dans un autre visage, ses yeux, noirs et vifs, auraient été beaux. Au début, elle essaya d’engager la conversation, mais devant mon silence farouche, elle préféra se taire. Je bus, pour faire quelque chose. Je contemplai mon petit verre aux bords dorés, avec un point de lumière au fond, comme un diamant intangible. La première gorgée de rhum se répandait sur ma langue comme une goutte de chaleur liquide. J’adoucissais cette sensation avec un peu d’eau de seltz. Ensuite, je vidais d’un coup le reste du rhum. La chaleur m’envahissait la gorge, me remplissait l’estomac, s’infiltrait dans le torrent de la circulation sanguine et rejaillissait à travers ma peau.

Tout à coup, la lumière blanche s’éteignit, cédant la place aux ampoules rouges. Un instant, on n’entendit plus que le bourdonnement des ventilateurs, semblable à celui de la brise entre les haubans tendus à craquer. Puis le jazz commença à égrener les notes d’un blues. Lentement, les couples s’avancèrent vers la piste de danse, cernée par le cercle des tables. Quand, enlacés, ils se sentirent dominés par la gaieté de circonstance des rythmes musicaux, ils se mirent à tourner comme des canots pris dans un tourbillon. Un homme sans cavalière se faufila parmi les danseurs. Il frôla des dos, des hanches, des épaules. Il bouscula et fut violemment bousculé. On aurait dit une barque à la dérive, secouée par le ressac. Finalement il trébucha contre les jambes d’un danseur et tomba. Il s’efforça de se relever, griffant le sol de ses ongles. Comprenant qu’il n’y arriverait pas, il s’allongea sur le dos, comme un nageur faisant la planche, sous un chœur d’éclats de rire hystériques. Deux serveurs accoururent, le prirent sous les aisselles pour le soulever et le déposèrent sur le trottoir. L’ivrogne les laissait faire, le corps flasque comme celui d’un poisson avarié.

La tristesse du blues détonnait dans ce cabaret. Cependant, à certains moments, la réalité environnante s’estompait pour laisser place à un monde différent. Des pins immenses se dressaient comme des fantômes décharnés dans la lumière diaphane de juin. Le vent berçait, dans un murmure de prière, leurs sombres branchages. En harmonie avec la prière des branches, les voix langoureuses d’un groupe d’hommes noirs transmuaient en rêveries lyriques, en amour, en poésie et en souvenir leur douleur ancestrale.

À entendre la voix de la fille qui me tenait compagnie, une voix blanche, insipide et poisseuse, j’eus l’impression de palper un tas d’algues visqueuses dans le petit matin.

— Allons danser, chéri.

— D’accord, lui répondis-je en me levant.

Des étudiants, le cheveu luisant de gomina, gesticulaient autour d’une table. Ils jouissaient de leur propre plaisir comme s’ils l’avaient acheté au cabaret. Ils devaient être très jeunes et leurs débordements joyeux espéraient attirer l’attention des femmes.

La fille se collait étroitement à moi, se donnant complètement. Je sentais sur mes cuisses le contact appuyé des siennes. Pour mieux s’offrir, elle inclinait le buste en arrière et me regardait à travers ses paupières mi-closes, un éclat lubrique au fond des pupilles. Son attitude voluptueuse faisait penser à une moule dans sa valve. Parfois elle s’humectait les lèvres de la pointe de la langue ou me plantait dans la main ses ongles acérés. Un léger tremblement agitait les ailes de son nez. Alors elle rapprochait son visage du mien pour m’exciter de son haleine saturée d’alcool, chaude et sensuelle comme le lit en désordre d’une garçonnière.

La voix du saxophone, pleine de larmes et de sanglots, s’éleva dans un solo guttural, imprégnée de mélancolie. Soudain un profond sentiment de tristesse vint plomber mon ennui. Indifférent à la danse et aux femmes, je me sentis étranger à ce milieu, mortellement seul parmi tous ces inconnus. Je me mis à détester l’orchestre, les rires frelatés, la femme qui m’accompagnait, le cabaret :

— Allons nous asseoir.

La fille me regarda, mi-agacée mi-surprise, fronçant les sourcils, une lueur mauvaise dans les yeux. Elle dut prendre comme une insulte ma décision, inattendue et sans fondement, qui la plaçait dans une situation ambiguë face aux autres danseuses. Ou du moins, comme le signe d’un mépris n’osant pas se manifester clairement. Son insolence prouvait quelle n’était pas femme à supporter sans broncher ce type de caprice. Elle posa une main sur sa hanche tandis que ses yeux provocants me toisaient de la tête aux pieds et des pieds à la tête. Son attitude était si déterminée que je craignis un scandale :

— J’ai un peu la tête qui tourne, lui expliquai-je, en donnant à mes paroles une expression plaintive.

Cet éclaircissement parut la calmer. Elle sonda mes intentions d’un regard incisif et méfiant, et garda le silence en regagnant notre table, quand une blonde oxygénée l’arrêta :

— Dis donc, tu es au courant de ce qui est arrivé à Anita ?

— Oui, on me l’a dit au club. La pauvre !

La blonde oxygénée se rengorgea, jubilant inconsciemment de ne pas s’être trompée, même si c’était la mort qui lui donnait raison :

— Ça devait arriver, ma chère ! Elle l’a cherché, pourtant je l’avais bien prévenue, ce n’était pas très difficile à deviner ! Quand elle s’est amourachée de ce type, je lui ai dit, mais elle n’a pas voulu m’écouter et tu vois le résultat. Un conducteur d’autobus, t’imagines un peu ! Comment aurait-il pu l’entretenir ? En plus, il ne voulait pas habiter avec la mère d’Anita. Le club de danse, qui marche mal, ne rapportait pas assez pour payer deux chambres ; ce type est un de ces macs qui te piquent tout ce qu’ils peuvent. Anita a cessé de payer la chambre de sa mère et on a fini par l’expulser. Je crois que c’est demain qu’on devait la mettre dehors et Anita n’a pas pu trouver l’argent pour son déménagement. Alors, à ce qu’il paraît, sous le coup du désespoir, elle s’est jetée du toit de son immeuble. On dit que quand elle est arrivée aux urgences, elle était déjà morte. Si elle m’avait écoutée, aujourd’hui elle serait encore en vie. Mais ce qui fait le plus pitié, c’est qu’elle venait d’avoir dix-sept ans, c’était pour ainsi dire une gamine. En sortant d’ici, je vais à la veillée funèbre ; si tu veux, je t’attends.

— Non, m’attends pas ; je ne sais pas si je pourrai y aller. Je suis avec cet ami.

— Ah, je voulais te demander une chose, c’est vrai que tu t’es disputée avec Coralia ?

— Non, ma vieille, quelle idée ! Il ne s’est rien passé ; elle a pris ses grands airs et a voulu me bluffer ; mais je l’ai remise à sa place. Tu te rends compte, me poser des conditions, à moi ; et venant de Coralia, cette sale pute.

La blonde oxygénée sembla ingénument étonnée :

— Tu vois comment sont les gens !… On m’a dit que vous vous étiez battues.

La voix mélancolique du saxophone sombra dans le fracas métallique, dru et net, de la batterie et des autres instruments de jazz. Les couples se mirent à danser sur un rythme accéléré en se contorsionnant de tous leurs muscles.

Quand nous rejoignîmes notre table, je commandai un autre rhum. La fille, me mettant une main sur l’épaule, me supplia doucement :

— Arrête de boire, mon minou.

Un inexplicable accès d’exaspération me secoua. Au nom de quoi ce diable de femme se mêlait-elle de mes affaires ? « Je vais boire aussi longtemps que j’en aurai envie, tant que j’aurai soif et de l’argent. Et si elle n’est pas contente, qu’elle s’en aille. Après tout, ce n’est pas moi qui l’ai appelée. » Je me retournai vers elle et, sur un ton sarcastique et de défi, je lui répondis :

— Écoute, ce n’est pas toi qui vas payer, il me semble. Non ?

La femme s’ébroua de colère, le visage soudain empourpré et la bouche déformée par un rictus :

— Un grossier personnage, voilà ce que tu es ! bredouilla-t-elle d’une voix grinçante.

Je gardai un calme apparent, en partie parce que le diagnostic était exact et en partie de peur qu’elle ne me fît une scène déplaisante. Une fois passé le mouvement de rage, je considérai de nouveau les choses avec indifférence. Cependant je me sentais quelque peu perturbé, embarrassé, comme si une mouche m’était entrée dans le nez. Car en vérité ma position n’était guère brillante. La femme était restée à me regarder, dans l’attente d’une réponse. Quoi ? Que lui dire ? À tout prendre, elle pensait que j’étais un lâche, ce qui était logique. Mais pourquoi ? Pourquoi lâche ? Un besoin subit de me justifier m’envahit, de m’excuser et de gagner l’estime de cette femme, de faire en sorte qu’elle eût une bonne opinion de moi. Tout en reconnaissant, en mon for intérieur, par une sorte de dédoublement, que les motifs qui la pousseraient à se faire une bonne opinion de moi seraient précisément les pires qu’un homme pût invoquer. Or il n’était plus question ici de raison ni d’éthique, mais de vanité. Et l’idée que cette femme pût me mépriser et par conséquent se considérer supérieure à moi m’était intolérable. Je devais me montrer à sa hauteur, même si pour cela j’étais contraint de la surpasser dans l’abjection. C’est alors que la pensée m’assaillit de lui avouer que je vivais des femmes. Je jouerais les effrontés, les cyniques. Mais non. Il valait mieux, beaucoup mieux, l’éblouir, lui faire croire que je faisais de la contrebande d’alcool. « Un gangster, tu comprends ? Comme ceux que tu as vu s’entretuer au cinéma. Et pourtant, comme tu vois, je suis là, bien tranquille, comme un pauvre diable. » Mais je devais, en plus, faire état devant elle d’un de mes exploits, d’une preuve d’audace à peine croyable. Ainsi elle ne pourrait pas douter de ma bonne foi. J’avais vu un jour un film où un gangster tuait quatre hommes avec une mitraillette. Tacatacata. Tacatacata. Tacatacata. Les hommes tombaient comme des mouches, l’un après l’autre, le dernier à genoux, les mains sur la poitrine. Tout cela me vaudrait une auréole de courage qui, indéfectiblement, devrait éveiller l’intérêt de la fille. Ce serait comme arborer un énorme brillant sur ma cravate ou lui montrer un portefeuille bien garni. Ce serait peut-être même mieux. Quand on sait combien un homme courageux attire les femmes ! Et, de toute façon, je lui inspirerais de la crainte en lui faisant croire que j’étais un homme dangereux dont il fallait se méfier :

— Bon, c’est ton opinion. On ne va pas passer notre temps à discuter, pas vrai ?

Ce n’était pas précisément ce que j’aurais aimé lui dire. De plus, j’avais enveloppé mes paroles d’un ton conciliant, mélange de flatterie et de soumission qui pour moi était humiliant.

La fille haussa les épaules dans un geste de dérision qui équivalait à un crachat. Je l’aurais volontiers giflée pour lui faire ravaler le sourire moqueur et irritant qui lui entrouvrait les lèvres. Mais je restai près d’elle, incapable du moindre effort de volonté nécessaire pour m’en éloigner.

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