Contrebande

Enrique Serpa · Chapitre 5 sur 26

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Contrebande

Chapitre 3

 

Le lendemain, je bradai la cargaison au Chinois Achon. J’étais accompagné de Requin et du second, Pepe Martel, à qui je remis la part de l’équipage pour qu’il l’apporte aussitôt au bateau. Mais avant qu’il ne parte, nous bûmes trois tournées de rhum pour nous consoler de la mauvaise affaire que nous venions de réaliser. Ensuite, Requin et moi montâmes dans une voiture qui nous conduisit à la quincaillerie La Marine, face au quai de la Luz. Là, nous achetâmes un câble de poupe, une ancre pour remplacer celle que nous avions perdue lors de la campagne précédente, six boîtes d’hameçons, vingt plombs d’une livre et demie, quelques mètres de toile pour les voiles et divers objets qui manquaient sur La Buena Ventura. Ce qui revenait tout juste à engloutir la part sur la pêche qui m’était due.

— Mauvaise campagne, Requin !

— Oui, monsieur, acquiesça le patron de La Buena Ventura d’une voix sourde et en hochant lentement la tête. Très mauvaise. Vraiment très mauvaise ! Y a cinq ans, avec une pêche comme ça, on s’achetait une maison. À vrai dire, vu l’état du marché, on pourrait croire qu’on pêche le mérou avec des hameçons en argent.

Alors que nous nous disposions à partir, arriva Manuel Coma, surnommé le Majorquin et patron du Relampago qui avait mouillé la veille au soir :

— J’ai ramené mille livres de maquereau, nous apprit-il, et j’ai dû les laisser à quatre centavos et demi. On n’a même pas eu de quoi payer notre écot. On est tous endettés, on a les jambes dans la gueule du requin. Mieux vaudrait pas sortir ! On est dans la mouise jusqu’au cou, à cause de ces fumiers de bateaux frigorifiques américains et de cette foutue pêche côtière. Le Chinois Achon m’a dit qu’il vous avait acheté votre mérou à deux centavos et demi. J’ai même vu vendre deux grands espadons à six centavos. Y a de quoi rêver ! Il paraît qu’à Casilda et à Cienfuegos, y a pas mal de Japonais qui pêchent pour La Havane.

Juan Pelusa qui l’accompagnait s’épancha à son tour :

— Et le gouvernement, il fait rien pour nous. On dirait qu’il s’en fout maintenant que les élections sont passées ! Les Américains sont ici comme chez eux et nous plument comme des pigeons. L’autre jour, j’ai vu arriver un trois-mâts qui venait charger de l’alcool de contrebande, mais pour tromper le monde il amenait du poisson. Et vous savez à combien ils ont bradé le pagre ? À un centavo la livre ! Et il était tout frais. Sans baratin, je l’ai vu de mes propres yeux. En plus, sur la côte, y a les Japonais. Comme ils ont pas de famille, ils vivent avec trois fois rien ! J’en ai connu un qui mangeait que du riz, foutu Chinetoque ! Comme ça, c’est sûr, ils peuvent casser le prix du poisson.

— En plus, comme pêcheurs, ils font mieux que tout le monde. Regardez le coup du fil de fer. Avant qu’ils arrivent, personne pêchait au fil de fer, et il paraît que ça marche.

Juan Pelusa reprit la parole :

— Comment veux-tu qu’on se batte si le pagre est à un centavo ? Je vois pas… Il paraît qu’une délégation de patrons est allée voir le ministre de l’Agriculture. Mais ça m’étonnerait qu’ils en tirent quelque chose. Vraiment ce gouvernement se fout de…

— C’est sûr ! s’exclama le Majorquin, avec un zeste d’ironie mordante dans la voix, maintenant tu vas voir comment on va s’occuper de nous. Les gens de Casa Blanca ont décidé de faire grève car ils peuvent plus s’en sortir avec ce que la Compagnie leur donne… Tu vas voir que le gouvernement va en renvoyer beaucoup en Espagne, et en plus la police va nous tomber dessus. Parce que dans cette affaire y a pas à tortiller, ces salauds, ils sont toujours du côté des patrons.

— On n’en est pas là, insinuai-je pour dire quelque chose.

— Ah non… ? On va bien voir ! Ça a toujours été comme ça !

Soudain le Majorquin parut se rappeler qu’il était en train de parler avec un armateur. Son visage prit une expression hostile, son regard devint aigu et venimeux comme une arête de rascasse :

— Vous autres, vous avez tout : l’argent et le pouvoir et, bon Dieu, vous en profitez bien.

Il se moquait de savoir si je partageais avec mes pêcheurs l’agonie d’une existence rude à l’extrême, si je leur accordais une part des bénéfices plus grande que tous les autres patrons, et si je les traitais avec simplicité et cordialité comme un des leurs. Tout cela avait été balayé d’un revers de main. À cet instant, pour le Majorquin, je n’étais qu’un homme qui possédait des bateaux de pêche, qui s’habillait avec élégance à terre et qui à bord était toujours impeccable et rasé. À ses yeux, j’étais le symbole d’une classe : celle des exploiteurs, tandis que lui représentait les exploités. Il se contorsionna, regardant de tous côtés et visiblement gêné, comme quelqu’un qui sait, dans une réunion élégante, que son habit est mal coupé. Finalement, il me transperça d’un regard oblique d’où toute trace de sympathie avait disparu, et il tendit un bras musclé, hâlé et couvert de poils, qui se terminait par une main grande comme un gant de base-ball :

— Bon, à bientôt.

— Bonne chance, Coma, lui répondis-je, en lui serrant la main après Requin.

— Ah, j’oubliais, s’exclama Coma alors que nous nous éloignions déjà, vous savez, à propos de Jesús Mora ?

— Non. Quoi ?

Nous revînmes sur nos pas. Le visage du Majorquin, légèrement décomposé, semblait s’être assombri :

— Il s’est cassé la colonne vertébrale. Son pied a glissé quand il était en haut du grand mât et il est tombé sur le pont. Les médecins disent que cette fois il en réchappera pas. Il est aux urgences. Je vous préviens au cas où vous voudriez y aller, mais on a pas le droit de le voir.

— Et le vieux Mora ?

— Il ne sait rien. Comme il est au plus mal, on a pas voulu lui dire. Je sais pas ce que la famille va devenir.

Requin et moi sortîmes dans la rue. Entre Santa Clara et le quai de la Luz se déployait, telle une pupille chassieuse, un fragment de mer calme et sale, d’un vert éteint. À gauche s’alignaient des goélettes crasseuses à deux mâts, bourrées de bois ou de charbon végétal. Et à droite, parmi les cris, les coups de sifflet et le halètement des moteurs, plusieurs chaloupes de passagers se préparaient à lever l’ancre pour Regla et Casa Blanca. Au milieu du bassin de radoub, un destroyer battant pavillon américain détachait sa silhouette d’acier nette et élégante. Au loin, assoupie contre les collines, Regla affichait ses maisons peintes en blanc, semblables à de grands oiseaux de mer. La cheminée noire de Belot, la raffinerie de pétrole, entachait de son trait charbonneux la transparence de l’air.

— Le pauvre ! Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

Requin, qui devait lui aussi penser à Jesús Mora, saisit le sens de l’allusion :

— C’est toujours la même chose. C’est les risques du métier. Un épicier peut pas tomber d’un mât, parce qu’il a pas besoin d’y grimper. Mais pour un marin, ça peut arriver.

— Cette famille a la poisse. Depuis que le vieux Mora a quitté El Cacique, tout est allé pour eux de mal en pis. D’abord lui. Il s’est piqué avec un hameçon. Presque rien. Mais brusquement une infection se déclare, puis la gangrène. On l’a amputé d’un doigt et la gangrène continue. Il a fallu couper le bras et il est en train de mourir. Et maintenant, voilà ce qui arrive à Jesús. Il aurait mieux fait de rester avec nous.

La voix de Requin, impassible et voilée, prit une tonalité fataliste :

— Ça devait arriver… ! Moi, je pense que notre fin à tous est écrite et y a pas moyen de l’éviter. On est comme un bateau gouverné par le sort. Si Dieu décide que quelqu’un se brise le crâne, eh bien, il peut faire ce qu’il voudra, il y échappera pas. Bien sûr, faut se battre jusqu’au bout. C’est comme ça qu’on montre qu’on est un homme. On se rebiffe contre le destin et on passe à l’attaque, même si on sait qu’on va y laisser des plumes.

Devant les quais de Santa Clara loués à la Flotte blanche régnait un tohu-bohu d’automobiles, dans un concert de cris, de gens qui couraient et de hurlements de klaxons. Le Pastores, qui venait de jeter l’ancre, débarquait ses passagers. Les agents des hôtels vociféraient le nom de leurs établissements respectifs et distribuaient des cartes en guise de publicité. Mal lubrifiés, les chariots à bagages grinçaient. Les porteurs vêtus de bleu ployaient sous d’énormes malles de voyage et de lourdes valises de cuir. Les tramways tintinnabulaient et, en entreprenant l’ascension des voies surélevées, faisaient crisser désagréablement leurs roues contre les rails.

Au coin de la rue, nous nous arrêtâmes pour observer un embouteillage. La circulation était paralysée. Automobiles, autobus et tramways formaient une cohue démente. Le policier chargé de la circulation agitait les bras comme une marionnette en uniforme bleu, hurlait des ordres, allait d’un côté à l’autre. Tout ce remue-ménage s’avérait inutile. Désorienté, il tentait de faire plusieurs choses à la fois. Il s’embrouillait tout seul et, en plus, semait la pagaille partout. Impuissant à régler la circulation à l’aide des feux, il avait abandonné le vaste parasol vert qui le protégeait du soleil. Mais à présent, au beau milieu du tumulte, ses interventions étaient aussi inefficaces qu’auparavant. Les tramways faisaient follement retentir leurs sonnettes. Vingt klaxons retentissaient en même temps, aigres et rauques. Certains miaulaient longuement, dans une fureur sans fin. D’autres hoquetaient par à-coups brefs comme des interjections. Un chauffeur en insulta grossièrement un autre qui, tout en lui répondant, descendit de son véhicule, la manivelle à la main et l’air agressif. Le policier intervint, menaçant de les conduire au poste. Celui qui était descendu sur la chaussée regagna son véhicule en bredouillant des mots blessants. D’un autobus bondé de passagers fusèrent des plaisanteries, accompagnées de sifflets contre les protagonistes.

Quelques touristes contemplaient la scène d’un œil goguenard. Les hommes portaient des vestes bleues ou beiges, des pantalons de flanelle blanche ou de ridicules culottes de golf, attachées à mi-mollet, ainsi que des chemises blanches ou crème. Les uns arboraient d’éblouissants panamas et les autres, des casquettes à carreaux. Les femmes étaient vieilles pour la plupart, dégingandées et sans aucun sens de l’élégance. Sous leur corsage léger et décolleté, on devinait une poitrine plate aux seins inexistants. Elles avaient des bras ronds et des mollets façonnés par le sport, fermes et gracieux. Sur le trottoir se trouvait un groupe d’employées de bureau qui attendaient pour prendre le tramway que la circulation se fluidifie. L’une d’elles leva le bras pour arranger son chapeau. Et l’ombre de son aisselle fouetta ma sensualité.

Il était onze heures du matin. Le soleil répandait sur la ville ses vagues perpendiculaires de chaleur, arrachait des reflets aveuglants aux pare-brises des voitures et accablait les passants. Un ciel de plomb, bas et étouffant, laissait augurer une averse prochaine. Des nuages denses et opaques restaient immobiles comme des tas de cendres.

Peu à peu, la circulation se faisait plus fluide. Les voitures et les tramways démarrèrent, pressés de récupérer les minutes perdues. Un énorme camion de travaux publics, chargé de la voierie, fit trembler le pavé. Il était suivi d’une Buick portant une plaque officielle, puis d’automobiles de louage et d’un autobus de la compagnie Cuba. Derrière venait un camion jaune rempli de rouleaux de papier. Le policier avait regagné son parasol et maniait les feux avec des gestes d’automate.

Nous continuâmes d’arpenter le trottoir en direction de l’Alcázar. Les vendeurs de colifichets – des Tchécoslovaques aux cheveux de corde effilochée et au teint couleur de paille – s’approchaient des voitures qui progressaient difficilement dans la rue étroite et, montant sur les marchepieds, proposaient aux touristes leurs colliers d’ivoire artificiel. D’autres arboraient, comme un mât de beaupré pavoisé de drapeaux insolites, leurs bras chargés de cravates. Tenaces comme des moules, ils se collaient aux acheteurs potentiels et menaçaient de leur crever les yeux en brandissant leurs marchandises. Près de nous, frôlant le trottoir, passa une Ford pleine de femmes. C’étaient des filles jeunes, vêtues de clair et les bras découverts. À leur vue, je sentis la fraîcheur d’une averse passagère, comme une terre crevassée et desséchée qui soudain devient spongieuse sous la pluie.

L’Alcázar était désert, veuf de tout client. Les coudes sur le comptoir, le menton appuyé sur les mains et le dos voûté, le garçon lisait un journal. Il abandonna un moment sa lecture pour servir ce que je lui avais commandé en entrant. Tandis que nous nous installions sur deux banquettes, dans le fond, il posa devant nous une bouteille de whisky avec un cheval peint sur l’étiquette, un siphon d’eau de seltz et des rondelles de citron.

— Tu veux un whisky ?

Requin sourit :

— Moi ? Jamais de la vie ! C’est pas pour moi, toutes ces mixtures que vous avalez. Je veux du rhum, et s’adressant au garçon : Apportez une bouteille de Bacardi.

Au-dessus du comptoir pendait un papier tue-mouches, noir d’insectes morts. Une colonne de fourmis voraces traçait une ligne mouvante sur le mur. Et une grosse mouche bourdonnait de façon monotone au-dessus de la tête de Requin.

Nous bûmes en silence. Un. Deux. Trois. Quatre verres. Les étagères, vues à travers mon verre, se déformaient en demi-cercle. Et le jeu des étiquettes bariolées des bouteilles rappelait une exposition de papillons. Une réclame rouge montrait une jeune fille souriante, moulée dans un maillot et tenant un verre à la main : « Coca-Cola Délicieux et Rafraîchissant. » Une autre réclame vantait les vertus du jus d’ananas en bouteille. Des bonbonnes de rhum Bacardi trônaient en haut des étagères d’acajou. Et dans une vitrine paradaient de petits flacons d’anisette, de menthe, de kummel, de chartreuse, de cognac et de vermouth. L’eau de seltz pétillait comme le ressac sur les brisants. Puis l’effervescence cessait et les bulles se réduisaient à de microscopiques jets d’eau. Chaque fois que je me resservais, l’eau du siphon lançait un sifflement sec qui, invariablement, faisait lever la tête du garçon. Des crachoirs montait une légère odeur de créosote, désagréable, qui prenait à la gorge.

Au bout d’un moment, Requin leva son verre à la hauteur de ses yeux et le fixa d’un air sombre. C’était le signe qui habituellement annonçait chez lui l’ivresse, sans que jamais, par ailleurs, il ne perdît la tête. En ce qui me concerne, je commençais à distinguer au plafond du bar les pieds de la banquette où j’étais assis. Les étagères et le comptoir esquissaient quelques pas de danse avant de se décider à tournoyer autour de moi. L’ivresse, comme toujours, infligeait à mon épiderme un engourdissement désagréable, un peu comme une crampe. Et comme chaque fois que je me saoulais, me revenaient en mémoire les conseils du médecin qui s’évertuait à me soigner. À présent, je me repentais intérieurement de ne pas avoir respecté ses recommandations, bien qu’après tout ce médecin fût un casse-pieds.

« Prenez ça. » « Prenez ça. » « Prenez ça. » Dans ma main, une ordonnance couverte de mots que je ne comprends pas et, dans mes oreilles, la prescription du médecin, répétée dans ma tête comme par un phonographe, c’est-à-dire avec la voix de l’autre, la voix du subconscient. « Prenez ça. » « Prenez ça. » « PRE-NEZ-ÇA. » « PRE-NEZ-ÇA. » Une potion amère, probablement. Et jaune, comme celle que je prenais dans mon enfance, transparente dans le compte-gouttes en verre. Un peu d’eau, à peine un doigt d’eau, lui donnait une couleur ambrée. Ambrée et amère. Amère corvée et purge amère. Purge amère pour les enfants. Et les grimaces qu’ils font quand ils doivent absorber cet amer purgatif ! Ils serrent leurs petites lèvres ou les recouvrent de leurs menottes crispées. Et quand on pense que ces petites mains grandissent et grandissent et grandissent, jusqu’à devenir des pattes d’étrangleur. D’étrangleur. Mais pourquoi ? Pourquoi d’étrangleur ? Étrangler, c’est serrer le cou de quelqu’un jusqu’à ce qu’il meure. Je porte la main à ma gorge. Ensuite, je relâche le nœud de ma cravate, excessivement serré. Je traverse la salle d’attente pleine de monde sans regarder personne. La voix de plomb du médecin me poursuit : « Au suivant ! », ainsi qu’un bruit de chaises qu’on traîne. Je devine, plus que je ne vois, des peintures à l’huile aux tonalités sombres. Un vase vide sur une table, entouré de magazines, comme un volcan éteint dans un océan de fleurs. Une porte s’ouvre et c’est la rue. Je ferme à demi les yeux, ébloui. Le soleil s’écrase sur l’asphalte comme un chat aux reins brisés. Le soleil, l’asphalte, le jour, le médecin et l’ordonnance gravitent au-dessus de moi pour me terrasser. Fatigue des muscles, des nerfs, de l’âme. Fatigue traînée comme un fardeau que je ne puis soulever. Je suis comme un chien à la langue pendante et aux flancs haletants. Un chien étendu, mort de fatigue. Un chien effrayé par une jeune fille qui passe à côté de moi. Elle me croise et me dépasse, cette jeune fille. Lointain souvenir de son parfum dans l’air. Et l’instinct, qui se réveille en sursaut, comme la goupille d’une grenade. Une grenade où sommeille la mort. La jeune fille est vêtue de blanc, en offrande à la clarté crue du jour. Elle est la clarté même. Sa claire beauté me rafraîchit comme une ombre soudaine. Soulagement d’une main fraîche sur mon front enfiévré. Douceur compacte d’un jus de corossol dans la fournaise caniculaire. D’emblée, ma lassitude disparaît. Comme un fardeau qu’on balance par-dessus son épaule. Et l’autre cuistre avec sa potion amère et jaunâtre. Mon regard s’égare sur les formes de la jeune fille. Il mesure et jauge son charme. Depuis sa sombre crinière, il vire au plus près de son épaule parfaite. Il louvoie le long de sa taille pour glisser ensuite, comme à la pointe d’une crique, sur la rondeur de sa hanche, il dérive ensuite vers les mollets et voguant comme à travers un détroit périlleux entre ses jambes fines et souples il jette l’ancre dans la houle fatale de sa taille. Je sens que je suis amoureux. La jeune fille fait des signes à une voiture qui passe. Les roues, rebelles au brusque coup de frein, patinent dans un grincement de protestation. La portière claque sèchement et coupe en deux mon regard, comme une machette décapite un serpent. Le soleil bondit dans un jeu de lumières sur les phares nickelés, puis glisse sur le vernis des garde-boue. La stridence d’un klaxon rebondit sur les murs comme un chat épouvanté. Un chien court, s’arrête et s’éloigne en aboyant. La voiture tourne au coin d’une rue toute proche et avec elle disparaît, cette fois pour toujours, la femme désirée, aimée, adorée un millième de seconde. Une femme qui en passant m’a offert le rythme de ses hanches. Et le rythme de ses hanches est comme celui d’une vague qui se lève sur la mer et qui oblige à s’incliner pour la voir. La vague s’incline à son tour. Moi aussi je me penche sur moi-même, je me penche sur le fond de mon être comme on se penche au-dessus d’un puits. Les bras nus. Les manches retroussées, boursouflées, comme d’anciennes cicatrices. La margelle, elle aussi, est une cicatrice, une manche retroussée. Et le puits, un œil de la terre. Ou une fistule, qui sait ? Je marche comme un automate. Et comme un automate, bien que guidé par un œil étranger, avec une assurance absolue, j’évite les obstacles que je ne peux pas voir car je suis penché sur moi-même, à plat ventre au-dessus de mon puits intérieur. Un éclat d’eau pure parcourt la surface. La vision d’une femme qui passe et l’euphorie provoquée par le désir. Hourra ! Hourra ! Une prairie au soleil. Premier émoi de mon enfance. L’éclat métallique, implacable, d’une hélice qui tourne dans le matin. La vision d’une femme qui passe et le rythme de ses hanches. Un puits d’eau claire, d’eau claire à la surface.

Et ensuite ? Le seau monte, monte, monte à nouveau et monte. De l’eau claire. De l’eau claire. Et ensuite ? De l’eau claire. De l’eau trouble. Et plus sale. De l’eau boueuse. De la boue et de l’eau. Rien que de la boue. De la boue. Ah, ma conscience ! Et toute cette vase mouvante engloutit mes velléités inconscientes de sincérité. Boue. Fange. Deuil et désolation. Désirs avortés. Désirs insatisfaits. Désirs inavouables. Floraison confuse, chemins qui se croisent confusément. Résidus de je ne sais quels actes, cendres de je ne sais quels charbons. Huiles. Huiles spirituelles mal consumées. Et moi, perdu au milieu de tout cela et accablé par mes fantasmes. Le regard creusé, vide, nébuleux, noirci de songes malsains. Serais-je malade ? Non. Non. Je me saisis de ce non comme d’un poing américain. Mes mains se referment sur lui comme sur une corde salvatrice. Un malade se couche et un halo sacré l’environne. L’ombre de la mort le sanctifie. Sur la pointe des pieds, les gens s’approchent de son lit comme d’un catafalque. On le capitonne de quiétude. Les voix s’estompent et s’adoucissent jusqu’à n’être plus qu’un filet d’eau sucrée. Les regards constatent les progrès de la maladie : « Ces cernes violets autour des yeux. » « Ses joues se sont creusées. » « Sa poitrine est un soufflet, ah, ces râles ! » Non. Non ! Je ne suis pas malade ! Je me souviens de cet implacable médecin. Je revois son visage grave après m’avoir ausculté, pris le pouls, interrogé, effrayé, martyrisé. « Vous avez le foie atteint et les nerfs détraqués. » Le diagnostic me colle aux basques, comme un chien. Et je le refuse comme si je donnais un coup de pied. « Vous avez le foie atteint, ne buvez pas d’alcool. » « Ne buvez pas d’alcool. » « Ne buvez pas d’alcool. » « NE-BU-VEZ-PAS-D’AL-COOL. » Le whisky est un alcool. Le rhum aussi est un alcool. Tout comme le cognac. La menthe est verte et le kummel a une saveur étrange. Les prostituées françaises et les touristes américaines boivent la menthe avec de la glace pilée. Quand je suis arrivé chez le médecin, j’avais mal à la tête. « Que ressentez-vous ? » « Une grosse migraine, docteur. J’ai mal tous les jours. Je me lève harassé et les journées passent sans que j’éprouve le moindre désir, de rien, pas même de femmes. Mais je ne suis pas impuissant. Je crois que ce que j’ai… » « Vous n’avez pas à croire quoi que ce soit. Bornez-vous à dire ce que vous ressentez. » Prendre un whisky a été comme de lui asséner une gifle sans les mains. Le médecin, on l’écoute avec les yeux. On pressent son obscur prestige d’oracle. On se sent tout petit. Le cœur en suspens. Et une angoisse sourde et pesante vous prend la gorge. Brouillard. Brumes. Mais ensuite, je me moque de ses paroles, de ses prescriptions, de sa sombre gravité et de mes craintes…

— Allez, sers-moi encore un whisky.

Contre toute attente, j’étais sorti de cet égarement éthylique grâce à une phrase prononcée involontairement. Pendant un instant je restai indécis et troublé, comme si quelqu’un d’autre avait parlé avec ma voix. Le garçon plia le journal qu’il était en train de lire et vint me resservir. Requin s’empara de la bouteille de whisky, alla la reposer sur le comptoir et se retourna vers moi :

— La bouteille est à moitié vide, pourquoi vous en voulez encore ? Allez, on y va, vous êtes prêt ?

— Requin, toi, oui, tu es saoul, je te connais.

Soudain, j’imaginai que, si je sortais ivre dans la rue, il se pourrait qu’un policier m’arrête. N’avais-je pas vu, la veille, un pauvre bougre se faire arrêter parce qu’il avait trop bu ? Et il fallait voir l’air supérieur que se donnait le policier, un grand type costaud, envers ce pauvre vieux ! « Allez, poivrot, en route ! » Il lui avait donné une bourrade. Puis, l’agrippant par le col de sa veste, il l’avait secoué. « Allez, en avant ! » Il avait le visage rouge de colère et j’ai cru qu’il allait le frapper. Un cercle s’était formé, des imbéciles qui riaient parce que le vieux, refusant de marcher, s’obstinait à chanter. Et pourquoi ne pas le laisser chanter ? On ne l’arrêtait pas parce qu’il était ivre, mais parce qu’il provoquait un vacarme intolérable. De toute façon, c’était une injustice. Une injustice et un abus de pouvoir. En quoi ce que je faisais de mon corps pouvait-il concerner le policier ou le médecin ? Mon foie est à moi. Mon estomac est à moi. Si je me saoule, ça me regarde. Pourquoi irait-on m’arrêter ? Oui, pour quelle raison ? Évidemment, si j’étais un contrebandier on pourrait m’arrêter. Car le contrebandier… En réalité, je pourrais me lancer dans la contrebande d’alcool. Pourquoi pas ? Effectivement, pourquoi pas ? Ce que je pouvais faire de mieux, c’était de faire de la contrebande. Un moyen facile de gagner beaucoup d’argent et de montrer que j’étais un vrai dur.

— Écoute, Requin, je suis d’accord pour transporter du rhum, dis-je à voix haute.

Et je m’écartai pour jouir de l’expression d’étonnement et de chaude admiration que je m’attendais à lire sur le visage de mon compagnon. « Tu ne t’attendais pas à ça, hein, Requin. Eh bien, vois-tu, moi je suis comme ça. » « Bon sang, vous êtes un homme, un vrai, un homme comme il faut ! »

Mais Requin, à ma grande déception, resta impassible.

— Tu ne m’as pas entendu, Requin ? Je te dis que je suis prêt à transporter une cargaison de rhum, à faire de la contrebande. Tu as saisi ?

Requin finit par sortir de son silence. Comme si tout cela n’avait aucune importance, il se borna à me répondre :

— Bah ! ça m’étonne pas. Je le savais bien.

C’est moi qui restai bouche bée. Je sentis un vague dépit me griffer en secret devant l’échec de ma fanfaronnade. J’avais compté sur la surprise et l’admiration de Requin pour affirmer ma décision pavoisée de vanité. Mais en le découvrant si impassible, tout à coup je n’ai plus su quoi dire. J’avais mobilisé mon énergie, dans un effort presque surhumain pour soulever quelque chose qui à la première tentative n’offrait aucune résistance ! En vérité, c’était d’un ridicule pathétique. Et si au moins Requin avait mis un peu de chaleur dans son attitude ! Il aurait pu affecter une légère surprise, un brin d’admiration. Mais, rien ! Rien ! Il s’était comporté comme une brute. Ma tête s’affaissa sur ma poitrine. Mais quelques secondes plus tard, je réagis, blessé et dépité :

— Ah, comme ça, tu le savais ! Tu mens ! Je sais ce que tu savais et je te dis que tu te trompes. Je ne suis pas si bête, non ; et je te dis que je suis prêt à faire de la contrebande. Oui, monsieur, de la contrebande ; tu as bien entendu.

Requin, conciliant, essaya de me calmer :

— Bien sûr que je vous crois. Vous n’avez pas besoin de me le jurer. C’est que j’en connais un rayon sur la pêche ! Il y a deux sortes d’appâts pour les hommes. Les uns mordent à la femme et les autres à l’argent. La débauche ou l’appât du gain ; y a rien d’autre. Et pour vous, les deux sont bons, quel que soit l’appât qu’on vous présente, vous mordez.

Sa voix était amicale, vaguement goguenarde. Mais ses paroles se nourrissaient d’un fond de franc mépris qui pourtant m’échappa :

— Tu vois bien, tu t’es trompé ! m’écriai-je triomphalement. Rien de tout cela n’a d’importance pour moi. Je vais faire de la contrebande pour mon plaisir. Je ne suis pas homme à rester à pêcher le mérou jusqu’à la fin de mes jours. Tu m’as compris ?

J’étais certainement l’homme le moins apte à s’exprimer de la sorte. Ma prétention n’était, en définitive, que l’écho glacé et vide d’un pressentiment de Requin. Et ce dernier dut l’interpréter ainsi. Je crus surprendre sur ses lèvres un sourire ironique. Et j’eus alors l’impression que mon dépit se muait en une colère absurde.

— Et arrête ces petits sourires, tu m’entends ? Parce que moi aussi je suis un homme, comme toi.

Requin, pour tempérer son insolence, déclara sur le ton de la plaisanterie :

— Le grain de riz est dur lui aussi, mais il se ramollit…

— Mais moi… moi… moi…

Requin gardait la lucidité nécessaire pour comprendre que mon état commençait à être dangereux, même s’il se limitait à des écarts de langage, avec leur cortège d’indiscrétions et de sottises. Il appela le garçon et régla notre addition :

— Bon, on s’en va ?

Une fois oubliée la cause qui l’avait motivée, ma colère s’était dissipée comme la brume matinale au soleil :

— D’accord, Requin, comme tu voudras. Bien sûr qu’on peut s’en aller.

— Alors partons, il se fait tard.

Je me levai. Privé de l’appui de la banquette, je remarquai que le sol se dérobait sous mes pieds dans une fuite désordonnée. La tête me tournait et les murs du bar, oscillant comme sous une forte houle, venaient vers moi. J’aperçus vaguement, s’estompant parmi des brumes, le visage de Requin, qui me prit par un bras, m’aida à monter dans un taxi et donna une adresse :

— À l’angle des rues Cuba et Cuarteles.

Je m’affalai sur la banquette arrière et perdis tout contact avec le monde.

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