Contrebande

Enrique Serpa · Chapitre 4 sur 26

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Contrebande

Chapitre 2

 

Pablo Alonso compléta une caisse avec le dernier mérou, qui sauta deux ou trois fois en l’air avant d’être immobilisé par un coup de gourdin sur la tête. Puis deux hommes saisirent la caisse par ses poignées de corde et, après la pesée, la déposèrent dans le camion. Une parenthèse s’ouvrit, chargée de tension et d’une vive inquiétude. Tous les regards se portèrent sur la côte, puis sur la mer, avant de revenir sur la terre. Quand le véhicule se mit en mouvement, un soupir de soulagement souleva chaque poitrine. Nous avions anticipé le déchargement du poisson, malgré la réglementation qui exigeait d’y procéder de nuit, et l’idée de s’être joué des autorités nous comblait de satisfaction.

Le soir, aussi serein qu’une anse abritée, voguait lentement vers l’horizon. Le soleil, très bas, ressemblait au flotteur ensanglanté d’une palangre – une grande palangre faite pour capter les regards –, tandis que la lune pointait au fond de la baie comme une bouée au milieu d’une forêt de mâts. Le couchant était rouge et soyeux comme les ouïes des poissons-scies et, par endroits, comme le ventre d’une conque de nacre.

Un transatlantique battant pavillon allemand s’engagea dans le chenal, flanqué de la sombre baleinière du pilote du port tel un rémora collé à un requin. Dans son sillage, il laissait un large entonnoir de laine vierge fraîchement tondue. Sur le pont fourmillaient des centaines de personnes, de même que sur le gaillard d’avant destiné aux passagers de troisième classe. De ses cheminées, striées de rayures rouges, blanches et noires, jaillissaient d’épaisses colonnes grises. Et les hublots où se pressaient les têtes des curieux ressemblaient à d’antiques médaillons. L’hélice brassa brusquement l’eau morte de la baie, faisant danser en rythme les bateaux de pêche, les barques amarrées près du quai et les canots de service. Les derniers rayons du soleil arrachaient à l’eau frémissante, comme aux écailles d’une alose, des reflets dorés et argentés. Dessinant dans son sillage une immense houlette de berger, le navire franchit la passe du Morro et vogua vers l’horizon sans limites. Quelques minutes plus tard, le faux ressac du chenal avait cessé.

— J’aimerais bien me trouver sur ce bateau, soupira Manuel Fileiro, un Galicien corpulent, bonasse et mélancolique, qui aggravait souvent son éternel mal du pays en interprétant à l’accordéon des airs de sa terre natale suintants de nostalgie.

— Même dans la salle des machines, hein, Manuel ! ironisa Onofre.

Manuel leva ses yeux naïfs et clairs de bœuf résigné :

— Bon Dieu, même dans la cale !

Le mousse, les mains et les genoux sur le plancher du pont, releva la tête et risqua une plaisanterie :

— Tu dois avoir l’habitude, Manuel. C’est pas dans une caisse de morues qu’on t’a amené d’Espagne ?

D’âpres ricanements, ricanements d’hommes habituellement sombres à qui la pauvreté n’avait pas appris à rire, accueillirent la plaisanterie.

Dans son jargon habituel, mélange de castillan et de galicien, Fileiro riposta :

— Tu crois pas si bien dire, fiston. Mais j’y étais pas seul, et on a pris du sacré bon temps, ta mère et moi.

De nouveaux ricanements répandirent d’éphémères vaguelettes de joie. Puis sur le bateau plana à nouveau un silence profond et pathétique, sous lequel se cachait, terrible et dévorante comme une tumeur cancéreuse, l’angoisse de la misère.

Une odeur d’égout, douceâtre et répugnante, se répandait dans l’atmosphère. Sur l’eau flottaient d’épaisses taches de fioul, irisées sur les bords et ondulantes comme des choses vivantes. On aurait dit des mollusques gélatineux qui progressaient lentement, au prix de contractions répétées. Autour de La Buena Ventura, des douzaines de mérous en putréfaction infestaient l’air. À quelques mètres de nous à peine pointa l’aileron triangulaire d’un requin, puis son dos sombre émergea. Finalement, le squale fondit à une vitesse vertigineuse sur un mérou mort, gonflé comme un ballon, et l’avala d’une seule bouchée. Une alose sauta en l’air comme un lingot de vif-argent. Le ferry reliant La Havane à Casa Blanca traversa la baie dans le lointain. La sirène d’un navire poignarda le crépuscule de son mugissement sourd et mélancolique. Et, comme pour lui répondre, celle du quai de la Havana Coal, où un navire faisait le plein de charbon, poussa un couinement grinçant.

— Si ça continue comme ça, je vais arrêter le métier.

Requin, qui avait commencé à se couper les ongles des pieds avec un canif, ne prit pas la peine de me répondre et se contenta de hausser évasivement les épaules. Un marin adossé au mât de misaine parcourait le quai d’un regard neutre et aussi morne que celui d’un aveugle. Les mains dans les poches, le visage morose et l’air abattu, il était l’image même de l’indifférence. Au-dessus de sa tête brillait comme un halo la splendeur rougeâtre de ce couchant flétri. Un autre, secondé par le mousse, lavait la bave des mérous qui rendait le pont glissant. Les cuisses appuyées contre le bastingage, plié en deux, il jetait un seau à la mer, puis le hissait, plein à ras bord, et en le déversant il donnait l’impression d’épancher du ressentiment. Par un mouvement semi-circulaire du buste et des bras, il projetait l’eau en éventail pour la répartir sur la plus grande surface possible. Ensuite il retournait remplir le seau tandis que le mousse, à genoux, frottait le pont avec une brosse et poussait l’eau pour l’évacuer.

— De toutes façons, je vais déménager, expliquait Manolo Puig à Onofre.

— Moi, c’est pareil, j’ai jamais aimé ces logements pouilleux.

— Non, c’est pas le problème. J’ai un huissier aux fesses. Pour le coup, avec ce qui me revient sur la pêche, je vais déménager avant de me retrouver à la rue avec tout mon fourbis. Mais je pourrai payer personne. Tant pis pour eux ! Après tout, c’est pas de ma faute.

Sur la jetée, au fond, on distinguait les murs jaunes de l’ancienne prison, criblés de fenêtres à gros barreaux, l’arrière vert foncé de plusieurs édifices coloniaux bâtis en pierre de taille, la tente d’un cirque et un manège installés sur un terrain vague. À droite se découpait la rotonde commémorant l’exécution des étudiants. À gauche, un baraquement des travaux publics, peint en gris avec à mi-hauteur une large frise rouge. Un peu plus loin, une grue et un rouleau compresseur. Au-dessus des bâtiments on voyait se dresser le clocher de l’église de l’Ange, les deux tourelles de la cathédrale et, sur le palais de la chambre de commerce, la statue d’un Mercure figé pour l’éternité dans son attitude de coureur. Au loin, une colonne de fumée s’élevait tout droit, telle une baguette de prestidigitateur soutenant la coupe inversée du ciel. Des gamins se baignaient nus près du quai de la Compagnie des pêches.

Quatre jours plus tôt, nous étions revenus du Golfe de Campeche avec vingt mille livres de mérou. En même temps que nous, avaient accosté le Carmina, le Julito, le Flor de Mayo et le Caiman, avec, à eux quatre, plus de soixante-dix mille livres de poisson. En outre, deux navires frigorifiques américains avaient rapporté de Floride quatre-vingt mille livres de pagre. Casilda déversait sur La Havane des quantités d’argentes, tandis que Caibarién l’inondait de rougets et que la sarde à queue jaune arrivait par tonnes entières de Batanabó. La sarde grise et la perche partaient à cinq centavos la livre, et à sept le colas gros-yeux et le vivaneau, péniblement pêchés par trois cents brasses de fond.

Sur les étals du marché, on voyait des poissons de qualité inférieure qui ne trouvaient preneur que pendant les périodes de pénurie. D’insipides gorettes striées de jaune, vivant dans les fonds limoneux, des vivaneaux de cinquante livres qui, une fois dépecés, étaient vendus pour du pagre à des acheteurs ignorants, des saurels, des aloses et des corbeaux de mer, des poissons-écureuils, rouges et hérissés de piquants, des poissons-chiens, caricatures de l’animal auquel ils empruntent leur nom, des espadons au goût de vase, des albacores, des poissons-lunes, des carangues et même des harengs et de grosses lamparosas, porteuses de la maladie de la gratte et dont le ministère de la Santé interdisait la vente.

Une vraie déveine ! L’offre dépassait de loin la demande, ce qui entraînait un déséquilibre funeste pour les patrons pêcheurs. Le Chinois Achon, le plus puissant négociant en poisson du Marché unique et un de nos plus fidèles acheteurs, refusa de nous fixer un prix. Et les autres, que nous ne contactions jamais, profitaient de l’occasion pour se donner de l’importance. Quand nous leur offrions notre cargaison, ils nous laissaient parler, restaient pensifs et attentifs, faisaient mine de se laisser séduire par nos propositions. De temps en temps, ils montraient de vagues réticences, ce qui ne faisait que décupler notre ardeur. Puis ils s’adoucissaient. Ils semblaient sur le point de se laisser convaincre. Et, finalement, ils accordaient la préférence à leurs fournisseurs habituels. Il n’y avait là aucun débouché pour nous. Et sur la place du Polvorín, on ne trouvait pas un seul détaillant assez en fonds pour conclure une affaire qui, quoique modeste, excédait ses disponibilités. Presque tous s’approvisionnaient auprès des pêcheurs de La Punta, de Casa Blanca, de Cojimar et de Guanabo, en leur achetant à crédit leurs misérables marées quotidiennes.

Nous décidâmes d’attendre, pour voir si le marché remontait. Mais l’eau sale, contaminée par les rejets des distilleries et le mazout que déversaient les bateaux ancrés dans la baie, ravageait les cales de La Buena Ventura. Trois jours après avoir accosté, nous avions rejeté à la mer quatre mille livres de mérous avariés. Ce qui nous laissait prévoir que, si cela continuait de la sorte, le bateau serait bientôt délesté de toute sa pêche.

Heureusement, nous trouvâmes un accord avec le Chinois Achon qui condescendit à nous fixer un prix de deux centavos et demi la livre. Un prix calamiteux, qui ne suffisait pas à couvrir les frais. Les marins travaillaient à contrecœur en pensant à la misère de leurs familles. Comme il est de règle sur les bateaux de pêche, ils avaient droit à une part de la cargaison et l’échec de cette campagne assombrissait leur avenir. Car le pire était que la situation ne promettait guère de s’améliorer. Chaque campagne les lançait sur la mer, débordants d’espoir, persuadés qu’à leur retour le poisson vaudrait plus cher. À terre, ils laissaient derrière eux des enfants pieds nus, sans vêtements et presque sans rien à manger, entre-temps leur dette augmentait chez l’épicier qui, sous la garantie de ma signature, leur faisait crédit en leur prenant un taux d’intérêt démesuré. Ils passaient trente jours sur les hauts-fonds de Campeche ou au large de la Floride, en s’astreignant depuis l’aube jusqu’à des heures avancées de la nuit à un travail de forçats qui, parfois, quand la pêche était abondante, laissait en sang leurs mains écorchées par les lignes. À leur retour, ils découvraient que le prix du poisson, loin de connaître la hausse dont ils avaient rêvé, était plus bas que la fois précédente. C’était toujours la même chose. C’est pourquoi, en déchargeant la dernière pêche de mérous, ils affichaient un silence ombrageux, crucifiés par leur dramatique infortune.

Brusquement la voix de Requin me tira de l’hébétude où j’avais sombré.

— Moi, si j’étais vous, me dit-il, je changerais de cap.

— Changer de cap… ? Pourquoi faire ? demandai-je.

— Changer de business. C’était pas à ça que vous pensiez ?

Je compris alors qu’il faisait allusion, après avoir mûrement pesé ses mots, à des paroles que j’avais prononcées et presque oubliées. À présent, il m’obligeait à réfléchir, me faisant regretter d’avoir parlé. Je ne savais que lui dire. En fin de compte, pour me tirer d’affaire, je lui expliquai :

— Oui, j’y pense depuis longtemps, mais, finalement, cela ne mènerait à rien. Je pourrais vendre les trois bateaux. Et après ? Qu’est-ce que je pourrais faire ? Retourner travailler comme chimiste dans une sucrerie ? Non, je n’en ai pas du tout envie. Rien qu’à la pensée des quatre mois de récolte de la canne, à être esclave de la cloche qui sonne la relève des équipes, j’en frémis d’horreur. Je ne pourrai jamais retourner dans les champs. Et puis, je mangerais le prix des trois bateaux en un an, je le sais parfaitement. Qui dort dîne…

Requin secoua énergiquement la tête :

— Qui vous parle de vendre… ? Bah, moi, je vendrais rien, en tout cas pas La Buena Ventura, dit-il en passant doucement la main sur le bordage du navire, d’un geste câlin. Son visage rayonnait comme s’il avait caressé une femme. Faudrait être fou pour vendre La Buena Ventura. Ici, à La Havane, y a rien de mieux, ma parole ! Y a pas un bateau qui lui arrive à la cheville !

— Alors, je ne sais pas. Que nous embarquions des maquereaux, des mérous ou des pagres, c’est la même chose… La concurrence nous enfonce. La pêche côtière sature le marché, sans parler des navires frigorifiques américains.

Requin mit un peu d’arrogance dans sa réponse :

— Bah, moi je transporterais autre chose !

— Je ne vois pas. Je ne sais pas quoi… Des éponges ? Il faudrait chercher des experts et apprendre le métier. Même toi, tu n’y connais rien, je suppose. Et puis, même comme ça, avec tout ce qui se passe… Remarque que du côté de Batabanó, les choses ne vont pas très fort non plus, même s’il paraît que la langouste et le crabe rapportent mieux. Alors, dans quoi se lancer, si on ne peut même pas calculer le résultat ? C’est compliqué !

Requin se tut. Le clapotis de l’eau, qui léchait la coque de La Buena Ventura, parvenait jusqu’à nous comme l’écho d’une conversation lointaine. La nuit était complètement tombée. Au loin, la lune s’assoupissait sur une forêt de mâts et se dédoublait dans la mer. Des bouffées d’une brise venue du sud rafraîchissaient par intermittence la touffeur estivale. Une étoile lointaine traversa comme un poisson de feu la rade céleste.

Soudain Requin, comme celui qui tire sur la ligne pour ferrer une touche fugitive, laissa tomber un mot :

— De l’alcool !

Sans avoir compris où il voulait en venir, je répétai le mot sur un ton interrogatif :

— De l’alcool… ?

— Oui, de l’alcool, de l’alcool pour les Américains, précisa Requin. Et, retenant les mots dans sa bouche, il en détacha chaque syllabe : De la con-tre-ban-de !

Cette suggestion inattendue me laissa médusé. Puis je bondis, fou de rage :

— Tu es cinglé, Requin !… Comment peux-tu me proposer ça !

Requin haussa vaguement les épaules :

— Qui ? Moi, vous proposer quoi… ? Je vous propose rien. Je dis que si La Buena Ventura était à moi, je ferais de la contrebande, c’est tout. Bien sûr, ça veut pas dire que vous, vous en ferez. Mais pour des gens comme nous qui vendons le mérou à deux centavos, ce serait un beau coup à jouer ! Entre ça et le mérou, y a pas de comparaison, et ça fait de mal à personne. Une bonne campagne de vingt jours peut rapporter trente mille livres de poisson, ce qui nous fait, au mieux, mille deux cents pesos en comptant la livre à quatre centavos en moyenne. Si on enlève la part de l’équipage, qu’est-ce qui reste ? Disons deux cents, deux cent cinquante, trois cents pesos ! C’est pas une affaire ! Maintenant calculez un peu ce que coûtent les réparations du bateau et tout le reste. Rien à voir, à mon avis, avec une campagne d’alcool. On achète à La Havane la bonbonne de rhum quatre pesos et on la revend vingt pesos dans le Nord. Faites les comptes ! Et encore, si on met le mérou à quatre centavos. Mais laissez-le à trois. Et alors ? Il reste même pas de quoi acheter du tabac.

Je contemplai Requin qui paraissait transfiguré. Il avait peu à peu haussé le ton de sa voix qui, à la fin, était devenu tranchant. Ses propres paroles avaient dû lui procurer une ivresse morale dont témoignaient l’éclat métallique de ses yeux, la crispation de ses poings, la dureté de marbre de son visage. Ses lèvres s’entrouvraient sur un petit sourire méprisant, laissant paraître des dents aussi blanches et froides que celles d’un squale. Son exaltation intérieure, qui le faisait vibrer comme un ressort d’acier, le transformait en un être primitif, débordant d’une vie sauvage et d’une énergie farouche. Son enthousiasme était si intense qu’il se communiquait à moi comme un fluide électrique. Je voulus me soustraire à son influence en lui assénant hypocritement une leçon de morale :

— Mais c’est impossible, Requin. Il y a des choses qu’on ne peut pas faire ni même penser, pour tout l’or du monde. Qu’est-ce que je vais devenir quand on m’aura jeté en prison ? Tu t’imagines que l’argent est tout, mais c’est faux.

Quand j’eus fini, je tentai de détourner le regard, car, malgré tout, j’avais honte de ma conduite. Mais mes yeux, fascinés, ne m’obéissaient pas. Je continuai de regarder Requin qui plongea dans les miennes ses pupilles implacables de félin prêt à bondir. Ensuite, il projeta en avant son buste, raide d’indignation :

— Parfait ! Si c’est ce que vous pensez de moi ! Alors écoutez bien ce que je vais vous dire. L’argent pour moi c’est rien, en tout cas moins, beaucoup moins que pour vous. Moi, l’argent, je le fabrique, comme dit l’autre, quand j’en ai besoin, j’en trouve. Pour ça, j’ai deux bras et un cœur au milieu de la poitrine. J’ai parlé d’argent parce que vous, oui, vous pensez qu’à ça. Vous passez votre temps à pleurnicher : l’argent par-ci, l’argent par-là. Pourquoi, moi, je voudrais de l’argent ? Et vous, pourquoi vous en voulez ? Pour aller faire la bringue avec des putes, pour vous saouler et vous acheter de beaux habits. Qu’est-ce que vous en faites ?… Pour mener ce genre de vie, il vaudrait mieux être un requin. Il se remplit la panse de sardines et il a toutes les femelles qu’il veut… Moi, c’est pas mon genre. J’aime la contrebande pour le plaisir, et peut-être même pour le seul plaisir de jouer avec le feu ! L’argent je m’en fous, si vous voulez savoir. J’ai besoin de presque rien pour vivre, j’ai pas d’enfants, pas de femme, même pas de chien à nourrir. Moi, j’suis un solitaire. Je pense surtout à l’argent pour les gars de l’équipage. Regardez dans quel état ils sont… Vous les avez vus ? On dirait des bateaux éventrés par un cyclone ! Vous savez pourquoi ? Comment vous pouvez le savoir ? Vous savez jamais rien ! Vous êtes jamais entré dans leurs baraques pour voir comment ils vivent. La plupart ont une famille, et avec ce qu’ils gagnent en travaillant comme des bêtes, ils peuvent même pas se payer le strict nécessaire. Pour eux, c’est sûr, je serais bien content de gagner de l’argent !

J’observai Requin à la dérobée, en lui jetant de ces regards d’espion, avides et fuyants, qui se posent à peine mais qui enregistrent tout d’un seul coup d’œil. Il bombait le torse, relevait le front et pinçait les lèvres. Sûr de lui, arrogant, on aurait dit un animal carnassier qui, tenant dans ses griffes sa victime pantelante, pousse un rugissement de victoire. Involontairement, je le comparai à moi. Un vague sentiment d’infériorité m’accabla. Je me sentis presque malade, désorienté, ma volonté défaillait et mes nerfs cédaient. L’énergie vitale de Requin soulignait ma frilosité et il le savait. Il le savait parfaitement ! C’est pour cela qu’il avait pris pour me parler ce ton fier, injuste et presque méprisant. Ton que j’aurais probablement adopté moi-même si nous nous étions trouvés dans un salon, entre personnes bien habillées et cultivées. C’était une question d’atmosphère et de circonstances. Et à présent que seules comptaient des vertus essentielles, primitives, comme le courage et l’énergie vitale, Requin l’emportait sur moi : « Bah, des qualités primitives, des vertus animales ! » Pourtant quelque chose en moi se libéra par un sarcasme du piège tendu par ma volonté dépitée : « Bon, en fin de compte… » Je me mordis les lèvres dans un accès de colère impuissante. Puis, frappé au cœur même de mon amour-propre, je me sentis humilié. Je remarquai alors combien je détestais mes chairs flasques, mes bras chétifs, mes mains incapables de frapper ou de manier une arme, ma volonté déboussolée et l’inanité de mon éducation. Tout cela était une charge vaine, insupportable chez un homme frustré ! Un homme qui osait à peine s’avouer cette frustration dans l’intimité de sa propre conscience et qui, soudain, se détestait lui-même sans cesser de se débattre comme un calmar dans son encre, dans sa rancœur et son mépris de lui-même. Dans le même temps, l’idée me traversa que j’exécrais mortellement Requin. Je haïssais son énergie indomptable d’animal sain, sa vitalité, l’éclat métallique de ses yeux, ses vêtements élimés et son courage devant la vie. Je haïssais la capacité qu’il avait de se suffire à lui-même et je haïssais la puissance de sa volonté. Je haïssais la perspicacité avec laquelle il semblait m’avoir percé à jour et savait tout de mes défauts. Je le haïssais, en un mot, parce qu’il avait tout ce qu’à cet instant même je l’enviais peut-être de posséder.

Je me levai instinctivement, cherchant à soulager l’exaspération qui me rongeait. Je ne partageais ni ses souhaits, ni son attitude, ni ses idées, mais en même temps je craignais de me brouiller avec Requin. C’est pourquoi je décidai que ce que j’avais de mieux à faire, c’était de descendre à terre. Je fis mettre le canot à l’eau. Et tandis qu’on exécutait mes ordres, je descendis me changer dans ma cabine.

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