Contrebande
Chapitre 18
Enrobée dans le froid du petit matin, la brise du sud-est soufflait timidement. Le dos de la baie, frissonnant et sombre, ressemblait à la peau d’un éléphant sous le réflecteur bosselé d’un premier quartier de lune. L’aube pointait par une large fissure de l’horizon, cendrée et cotonneuse comme un agneau mouillé. Le menton levé, la tête penchée en arrière, Requin pronostiqua :
— On va avoir du bon vent. Quand la brise tournera au nord-ouest, nous pourrons profiter des alizés.
La Buena Ventura avançait lentement, remorquée par deux chaloupes de vingt pieds, une à la proue sous le vent et l’autre au vent, amarrée à une bitte de poupe. On aurait dit deux insectes laborieux traînant une mie de pain trop grosse. Et le bourdonnement isochrone de leurs moteurs faisait penser à celui d’un insecte furieux, d’un essaim en fuite. On entendit, assourdie par la distance et comme annonçant l’aurore, la diane d’un coq. Puis, l’alerte d’un chien. Une poulie grinça. Jorge Sombart essuya avec un morceau de peau de chamois jaune la buée nocturne qui voilait la vitre de l’habitacle.
Le vieux Martín, développant le pronostic de Requin, faisait la leçon au mousse :
— En général, c’est toujours pareil sur la côte nord.
Au lever du jour, le vent souffle du sud-est, mais ensuite, vers neuf heures du matin, la brise passe au nord-est et elle se renforce dans le cours de la journée. C’est comme une rame, tu piges, elle fait un mouvement comme ça, d’abord d’un côté, puis de l’autre. Je t’ai déjà parlé des alizés…
Manolo Puig se plaignit :
— Le Chinois a perdu le nord, c’est pas du café, ça, c’est de l’eau sale.
Et Pablo Alonso :
— En fait, c’est le café qui est de mauvaise qualité. Aujourd’hui, impossible de trouver un bon café. Partout on le mélange avec du pois chiche ou avec je ne sais quelle autre saloperie, et c’est une drôle de mixture qui sort du filtre.
Nous sortîmes de la baie, engourdie dans ses poisseuses odeurs nocturnes. La mer ronronnait le long du littoral, tirant de ses entrailles une voix glauque et profonde, légèrement rauque. Avec la douceur féline d’une chatte qui vient de mettre bas et qui caresse ses petits, l’eau léchait les roches basses de la côte. Dans le lointain, on apercevait les scintillements de la forteresse du Morro qui, tel un goutte-à-goutte gigantesque, perfusait le vide. Requin cria des ordres et une voix lui répondit depuis la mer. Peu après le bourdonnement des moteurs cessa et le gémissement de la brise parcourut en tremblant les voiles alanguies. Castro, le fondé de pouvoir de don Lesmes, qui se tenait près de Requin, prit congé en nous souhaitant bonne chance. On l’entendit parler avec Pepe le Catalan, qui avait placé une échelle de corde sur la hanche de tribord. On détacha les câbles d’amarrage qui, tels des cordons ombilicaux, unissaient la goélette aux chaloupes. Les moteurs ronflèrent à nouveau et les petites embarcations s’éloignèrent, plates et véloces comme des cancrelats épouvantés.
— Un gars au poil pour ces transbordements, me dit Requin en parlant de Castro. Rapide, finaud et plus malin que la plus rusée des bestioles. Il pige au quart de tour, et il se mêle pas des affaires des autres. Il sait drôlement bien mener sa barque. Et tout ça, avec l’air de pas y toucher.
Le voile de brume s’estompait rapidement. Un déferlement d’améthystes, de rubis, de chrysobéryls, de perles, de topazes et de zircons succéda à la clarté argentée de l’aube. Et sur cette illusoire vitrine de bijoutier, une grosse nuée dessina la silhouette d’un poisson gigantesque. Ensuite, radieuse comme un heureux présage, la demi-orange du soleil étincela à l’horizon. Un éclair doré parcourut la mer qui, dans le lointain, polie et resplendissante, prenait des teintes émaillées. L’air était frais et transparent, et le ciel dégagé d’un bleu dur, brillant et froid, de pierre précieuse. Tout était net, d’une beauté envoûtante et sereine qui conférait à l’esprit un sentiment de plénitude. Mais soudain, à cette beauté limpide succéda un tableau ignoble. Des îlots d’algues gluantes, de planches vermoulues et d’ordures s’étaient rapprochés de la côte. Semblable au corps brun d’un squale, un tronc dérivait près d’une caisse en carton et une tresse de têtes d’ail, monstrueuse déformation d’une guirlande de fleurs d’oranger, couronnait une masse imposante de légumes putrides.
La voilure d’un bateau de pêche qui rentrait de La Sonda pointa à l’horizon. Une mouette nous survola, poussa des piaillements disgracieux et finit par se poser sur l’eau, dans notre sillage. La lumière du fanal de poupe, oubliée par le mousse, pâlissait dans le matin.
Peu à peu la solitude de la mer, si différente de celle de la terre, se fit sentir. Car sur terre, on ne jouit jamais vraiment ni profondément d’un sentiment de solitude. Pas même en forêt. Ni en plaine, et encore moins en ville où l’homme est trop proche du sol, asservi par des liens invisibles à cent choses insignifiantes, hanté par des besoins mesquins et des soucis dérisoires. Sur la terre la solitude parfaite n’existe pas. Et ce qu’on prend à l’occasion pour de la solitude n’est pas, comme sur la mer, ce silence empreint de plénitude, mais le vide, lourd d’inquiétude et d’angoisse. Le bruit d’un serpent qui rampe, d’un lézard qui s’enfuit, d’une feuille qui roule, corrompt la solitude de la forêt. Le crissement des élytres d’un grillon suffit à altérer la solitude de la campagne. En revanche, la solitude en mer absorbe et purifie tout. Elle règne sur toutes choses comme un despote sur le territoire de sa victoire. La raison en est qu’en mer la solitude, énorme et mystérieuse, frôle l’éternité.
Traversant le tillac, Ricardo Scot s’approcha de l’endroit où je me trouvais. Il fouilla avec insistance dans les poches de son vieux pantalon kaki. Puis il ôta son chapeau, glissa l’index à l’intérieur, entre la basane et le feutre, et il finit par souligner d’une grimace l’inutilité de sa minutieuse inspection. Il avait enlevé la veste qu’il portait en arrivant à bord et il était torse nu. Il avait une large poitrine, des pectoraux volumineux, des poignets ronds et des biceps au relief accentué, mais légèrement crispés, avec cette rigidité qui distingue la musculature de l’ouvrier de celle de l’athlète, entretenue par le masseur. Il avait les cheveux très longs, retombant sur les oreilles, et une barbe de plusieurs jours. Finalement il s’adressa à moi :
— Vous avez une allumette ?
Je lui tendis une boîte et il alluma une cigarette jaune, d’une sorte que plus personne n’appréciait en ville et qu’on voyait uniquement à bord des bateaux de pêche, car les marins espagnols en raffolaient. C’était un tabac fort et serré qui, dès qu’on cessait de fumer, s’éteignait. Scot tira deux longues bouffées, au point d’en faire jaillir des étincelles. Il la plaça ensuite dans un coin de sa bouche. En me rendant les allumettes, il me dévisagea. Un frisson presque imperceptible me parcourut, comme si un serpent avait braqué sur moi à l’improviste son regard hallucinant et froid. Il était borgne de l’œil droit. La paupière recouvrait à peine l’orbite vide qui s’était recroquevillée et ridée au point de ne plus être qu’une fente étroite. Par contre sa joue était lisse, trop lisse, et donnait l’impression d’être figée par une paralysie partielle. L’œil sain, qui se plissait un peu quand il se posait sur vous, distillait un regard à la fois fixe, dur, douloureux et insolent, dans un mélange étrange d’audace, d’angoisse et de cynisme. Un regard distant et en même temps proche et avide, qui pesa sur moi comme une chose tangible et lourde. Et pour l’éloigner de mon visage, je tournai les yeux vers la terre.
Au bout d’un instant, Scot commenta :
— Qu’est-ce qu’il y a ? Vous cherchez les gardes-côtes. Il est encore trop tôt. Il faudra avoir la trouille quand on sera dans les eaux américaines.
Sa voix éraillée, empreinte d’un ton incisif de moquerie et de mépris, me fit une impression désagréable. Aussi désagréable que sa personne tout entière qui, décidément, me rebutait. D’abord les réticences du vieux Martín, puis les accusations de Pablo Alonso, et enfin l’atmosphère de sourde hostilité dont il semblait entouré sur le bateau avaient éveillé en moi un profond sentiment d’aversion envers Scot. Je ne pouvais plus le regarder qu’à travers mon antipathie qui, comme une lentille biconvexe, augmentait ses défauts jusqu’à un point invraisemblable. En outre, l’outrecuidance ironique de ses paroles, que j’attribuais au désir de m’humilier, parce qu’elle mettait en cause mon courage, m’avait irrité. Pour éviter que la conversation ne se prolonge, je lui répondis sèchement :
— Je n’ai pas peur. J’étais simplement en train de contempler la mer.
Il s’ensuivit un long silence, finalement rompu par Scot :
— Elle en vaut pas la peine. La mer, c’est pas l’amie des hommes. C’est une sale bête qu’il faut dompter. Quand on s’y attend le moins, elle vous balance un mauvais coup.
Il y avait dans sa voix une inflexion de colère et de rancœur, de haine personnelle et brutale, qui me surprit. On eût dit que pour lui, effectivement, la mer était dotée, sinon d’une âme, du moins d’un instinct malveillant, fourbe et cruel, contre lequel il valait mieux être prévenu. Je me tournai vers lui :
— Vous n’aimez pas la mer ?
Scot retroussa sa lèvre supérieure avec une mimique particulière qui découvrait ses canines :
— Oh, pour ce qui est de l’aimer… ! Autant dire qu’on aime une rage de dents. On est pas copains, ça non, et si je le pouvais, je l’assècherais sans aucun remords, complètement, je laisserais même pas une petite mare, histoire qu’on s’en souvienne plus.
— Comme c’est étrange ! Parce que vous êtes marin, un vieux marin. C’est du moins ce qu’on m’a dit.
Scot haussa les épaules :
— Oui, comme je pourrais aussi bien être docker ou charretier. C’est pas par goût, mais par nécessité. Si je pouvais, je laisserais tomber le métier. Si ça tenait qu’à moi je l’aurais abandonné pour toujours. Ces derniers temps, j’ai cru que je pouvais le faire, j’avais passé deux ans à terre, loin dans l’intérieur, où on entendait même pas son nom. Mais bernique, personne n’échappe à son sort – et sur un ton fataliste, semblable à celui de Requin et du vieux Martín, en employant presque les mêmes mots que le patron de La Buena Ventura, il ajouta : Baladez-vous, courez, payez-vous sa tête et cachez-vous, ça servira à rien, parce qu’en fin de compte vous tomberez dans son piège. C’est ce qui m’arrive. On dirait que la mer, elle veut pas me lâcher ! Je la laisse tomber, elle me poursuit et elle me fait les yeux doux, comme une sale femelle. Vous savez que vous allez y laisser votre peau et vous la détestez, mais elle vous tient, c’est à rien y comprendre. Je finirai par crever sur un foutu bateau de pêche pour qu’elle ait le plaisir de me gonfler le ventre avec son eau dégueulasse – sa voix prit un ton distant et prophétique : Je suis sûr que c’est ce qui va arriver ! De toute façon, ça arrivera. C’est pour ça qu’elle me débecte. Et que des fois, dit-il dans un murmure, elle me fout la trouille.
Il ne disait pas cela pour le simple désir de parler. En l’écoutant, on était soudain persuadé qu’à certaines occasions la mer devait lui inspirer une peur panique, démesurée, capable même de l’entraîner vers la mort.
Et naturellement, cela m’étonna :
— Peur ?… Vous ? Et moi qui croyais… On m’avait parlé de vous comme d’un homme téméraire, et en fin de compte…
Scot resta à me regarder, dans l’attente que j’explicite ma pensée. En voyant que je restais muet, il me relança :
— Et alors ?…
Mais j’étais trop déconcerté pour poursuivre la conversation. L’idée qu’un homme comme Scot, à qui tous attribuaient une intrépidité indiscutable, pût ressentir une telle peur, me troublait. Et j’étais encore plus troublé par sa confession naïve, simple, à laquelle il semblait n’accorder aucune importance. Ce qui, même si je ne le percevais pas clairement, était aussi une forme de courage. Finalement je bredouillai :
— Non, rien.
Un rictus glacé lui tordit la bouche :
— Écoutez, je vais vous dire : je crois pas être un trouillard. Comme n’importe qui, je peux jouer ma vie à pile ou face, et y a des fois où j’aurais pas misé un rond sur elle. Jusqu’à présent, j’ai fait ce que j’avais à faire, en jouant mon va-tout quand c’était nécessaire. Demandez-le à Pablo ; lui, il me connaît bien. Mais le courage est bien peu de chose quand un homme joue sa vie. En plus, pour le courage, tout dépend du moment. Vous pouvez me croire qu’il y a des fois où l’homme le plus casse-cou se dégonfle, mais c’est là que se pointent la dignité et tout le tintouin, et comme il faut faire face et se conduire comme un homme, on joue son rôle… Quand on a parcouru le monde, on sait qu’y a beaucoup de choses au-dessus du courage.
Je restai profondément impressionné par les paroles et le ton de Scot. Requin lui non plus ne parlait jamais de son courage, même s’il n’en était pas avare. Pourtant je me crus obligé de protester faiblement, pour exalter une vertu qu’on devait également supposer chez moi :
— Il n’y a pas que le courage, bon sang ! Le courage, imaginez un peu ! Bien sûr, il y a d’autres vertus. La bonté…
Scot m’interrompit avec un rire grossier et forcé qui était presque une insulte :
— Bah ! Je parlais pas de ça. Comment je pourrais, puisque je crois pas à la bonté ni au devoir, à toutes ces conneries inventées pour niquer les imbéciles. C’est vrai, je vais pas le nier, à un moment donné moi aussi j’ai cru à tout ça. Je croyais à la bonté des hommes, à la vie, au travail et à toutes ces couillonnades qui sont bonnes que pour un sermon de curé. Mais après !… Oui, je croyais vraiment à la vie et aux hommes, je croyais que les hommes étaient bons. Des bobards, pas vrai ? Mais j’étais comme un gamin, je me sentais assez fort pour bouffer le monde entier… Et qu’est-ce que j’y ai gagné ? J’ai fait tout ce que j’ai pu pour tenir la barre de la vie, pour avoir autre chose que ces détritus qu’on traîne derrière nous, je me suis rapproché des hommes parce que je croyais qu’ils étaient bons et justes. Et qu’est-ce que j’y ai gagné ? Des épines, rien que des épines ! C’est les hommes que je respectais le plus qui ont été les pires avec moi… Et la vie… La vie est comme une chienne en chaleur, vous comprenez ? Son odeur attire tous les chiens et, finalement, quand elle se laisse faire, elle sait pas à qui elle se donne, ni qui la saute, et si vous regardez bien, vous voyez que c’est toujours le plus salaud. Je peux pas croire à la vie, ni aux hommes, ni à la religion, à rien. Quand on a autant souffert de la faim que moi, on peut plus croire à rien. La faim est mauvaise conseillère. Et si elle vous apprend que pour défendre un méchant quignon de pain vous devez toujours avoir le couteau prêt à frapper, quelque chose en vous finit par mourir. On devient sec, vous pigez ? C’est mon cas, c’est comme si j’étais mort à l’intérieur. À présent, la seule chose qui compte, c’est ma peau. Lui donner tout le plaisir possible, et après moi, le déluge !
— Mais la vie…
Scot me coupa brutalement la parole :
— De la merde ! Rien qu’une grosse merde ! dit-il, et il y avait dans sa voix un accent rageur, inflexible et féroce comme le couteau qui égorge un porc.
J’observai Scot pendant le silence farouche qui suivit son algarade. L’excitation avait allumé une lueur sombre dans son regard. Il avait les mâchoires serrées, de méchantes rides aux commissures des lèvres et des plis épais entre les yeux. Plus que jamais il avait l’air d’un molosse, sauvage et cruel, impatient de mordre. Par tous les pores de son corps jaillissaient une rancœur brûlante, une haine abrupte et insondable, et un mépris sinistre. Et c’est dans cette rancœur, cette haine et ce mépris qu’il englobait toute l’humanité, sans exception. En le voyant dans cet état, on arrivait à la conclusion qu’en effet cet homme avait dû atrocement souffrir. Mais la souffrance, au lieu de le policer et de l’adoucir, comme pour d’autres, l’avait hérissé de piquants acérés et blessants. Tout à coup, il remarqua que je l’observais avec insistance. Et comme si tout son être avait obéi à un ressort infaillible, il sembla brusquement se reprendre. La tension métallique de sa bouche s’estompa, son front s’éclaira et finalement il ébaucha un sourire sournoisement jovial, contrebalancé par un accent amer :
— Bref, de toute façon, on va pas refaire le monde, pas vrai ? Personne y arrivera. Vous avez une allumette ?
Il alluma une autre cigarette et, sans ajouter un mot, il se dirigea vers la proue.
Pendant un instant, je me sentis envahi par une tristesse incurable. Cette plaie pantelante, orageuse et hérissée de rancœur et de menaces qu’était Ricardo Scot avait réussi à me transmettre son pessimisme. Un voile de laideur s’étendit sur le monde. J’eus l’impression que mon esprit s’encapuchonnait dans une croûte visqueuse, semblable à cette bave légère qui, sur les côtes battues par la mer, recouvre les rochers.
Mais, soudain, je fus ébranlé par l’idée que j’étais favorablement impliqué dans une opération de contrebande qui, pour moi, signifiait de l’argent. Et argent voulait dire joie et plaisir. « Dans deux jours nous serons face à Sanibel. Quel idiot, ce Scot ! » Le soleil continuait à briller, la mer, calme et scintillante, ouvrait la route vers le bien-être, le ciel était indéfectiblement bleu. « Après tout, Scot vit sa vie, une vie de rat, toujours sur le qui-vive, toujours caché. Bon. La place qui est la sienne dans le monde n’est guère confortable. À coup sûr, il n’y a pas de quoi l’envier. Mais ce n’est pas de ma faute. C’est son affaire ! À chacun son fardeau. Comme il le dit lui-même : à chacun son sort. »
Une rafale de vent, brutale et salutaire, saturée d’iode et de sels marins, me gonfla les poumons. La circulation de mon sang dans mes veines s’accéléra et une jouissance secrète instilla vigueur et souplesse dans mes muscles.
« D’ailleurs, que diable, les choses ne sont pas comme Scot les dépeint. Drôle de type ! Il voit tout en noir. Il s’amuse à abuser de l’ombre. Comme un peintre qui forcerait sur le noir. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi cette noirceur ? Et dire qu’il a fini par m’impressionner ! La plaque noire impressionne le papier sensible et alors les silhouettes apparaissent. Une photographie. Drôle d’impression !… Jusqu’à me faire sentir ce que lui-même éprouvait : son nihilisme, sa haine de la société, son angoisse. On ferme les yeux et on tombe dans un monde différent. Le silence n’avait rien à voir avec ce silence. Chuuuuaaa. Chuuuuaa. Chuuuuaa. C’est le bruit de l’eau sur une côte basse. Mais non, ce n’était pas ça. Ah, oui ! Ce type est vraiment dangereux. Mais non, non. La vie n’est pas comme il se l’imagine. Et pourquoi s’imaginer la vie ? La vie est la vie… Mais pas comme il la voit… Un abattoir où les chiens, la gueule ouverte et les yeux sanguinolents, se disputent des lambeaux de charogne. Un chien a volé un morceau de viande à la boucherie. Un gros morceau. Il court la queue entre les pattes. Mais les hommes ne sont pas des chiens. Je ne suis pas un chien. Pourquoi un abattoir ? Quelle drôle d’idée ! Quel type ! Un chien ? On s’agace, on s’approche et on lui lance un coup de pied : fous le camp, le chien !… Et avec quelle suffisance il a parlé des hommes ! Mais c’est un crétin. Un crétin. Scot, tu es un crétin, tu entends, un cré-tin. Mais pourquoi ? Que peut savoir de la vie un pêcheur de mérou ? Allez, mon vieux, allez ! Une formule s’impose : “Chacun son métier, les vaches seront bien gardées.” Il se donnait de ces airs ! Bon, qui sait s’il se donnait des airs ? Mais, de toute façon… Évidemment, de quel droit va-t-il juger les hommes ? En l’occurrence, on ne peut pas parler de droit, ni de regard, ni de quoi que ce soit. Il n’a pas un sou de bon sens. Et pourtant ? Il nage comme un poisson dans l’eau. Ici même, sur le bateau, sous son nez, il a Requin. Et Requin ? On peut dire à coup sûr que c’est un brave homme, non ? Un brave homme ! Le prêtre me disait toujours : “Sois gentil et obéissant.” La doctrine était à la sacristie. Bien sûr, il y a chez lui quelques petites failles. On n’est pas des anges. C’est évident. Malgré tout, c’est un brave homme. Nager comme un poisson dans l’eau. Tu t’étends sur la mer, le nez dans l’eau, tu ne peux pas couler. N’aie pas peur, tu ne coules pas. Tu mets le nez dans l’eau, tu bouges un bras, comme ça, ensuite, l’autre, et les pieds. C’est ça nager. Mais qu’est-ce que ça a à voir ?… Ce n’était pas ça. Pas ça. Requin a des défauts, comme tout le monde. Malgré tout, c’est un brave homme. Avec moi, il s’est très bien conduit. On fait de la contrebande ? Et alors ? C’est beaucoup plus rentable que la pêche. On peut gagner beaucoup d’argent. Et il m’a convaincu. Il s’est réellement comporté comme un ami. Comme un excellent ami. On ne saurait en trouver de meilleur. Et dans le cas contraire… On fait de la contrebande ? Il a eu une riche idée. Sacré Requin ! Un vrai requin, un aigle en affaires. Tout s’est déroulé comme il l’avait dit. Le ciel dégagé. La mer dégagée. Une mer parfaite pour le bateau… Il n’y pas de doute, aucun patron ne lui arrive à la cheville. Et dans deux jours à Sanibel… »
Je me souris à moi-même, ravi. L’idée que, grâce à la contrebande, j’allais faire un bénéfice fabuleux m’inondait d’une chaude joie. Pourtant je ne parvenais pas à me guérir totalement de l’angoisse que Scot m’avait inoculée. En dépit de mon allégresse et de mon enthousiasme, une ombre de tristesse subsistait dans le recoin le plus secret de mon esprit. Ce n’était pas un sentiment défini, précis, mais quelque chose de nébuleux, de confus, presque imperceptible. Comme si, après avoir enlevé une tache sur un vêtement, il restait sur l’étoffe une auréole graisseuse. Cependant, c’était suffisant pour ternir ma joie. Par un effort de volonté, je tentai de me concentrer sur l’idée de la contrebande, de penser uniquement au voyage, de n’éprouver de sentiments que pour lui, de me persuader que j’étais satisfait. Mais, contre ma volonté, le pessimisme de Scot sapait mon autosuggestion et s’insinuait en contrebande jusqu’à ma conscience pour freiner mon entrain. En contradiction avec ce à quoi aspirait tout mon être, physiquement et spirituellement. Je souhaitais une joie diaphane, nette, sans aucune ombre pas même l’ombre projetée par la tristesse d’un autre. Pas même l’ombre de savoir que d’autres hommes souffraient. Pas même l’ombre, qui n’est pas une ombre mais un cordial tonique et viril, de savoir que la vie est amère et rude.
Soudain je pensai que je pourrais neutraliser l’influence psychique néfaste de Scot avec l’aide d’une autre personne. J’aperçus alors Antonio Alcorta qui se tenait près de l’amure de bâbord et je m’approchai de lui :
— Antonio, toi, est-ce que tu es heureux ?
Surpris, Alcorta leva les yeux. Il devait avoir environ trente-cinq ans et présentait un contraste curieux. D’un côté, sa chevelure d’albinos, la maigreur de son corps mou et sa docilité manifeste lui conféraient une allure immatérielle et juvénile. Il avait l’air, observé à l’improviste, d’un adolescent mal nourri, d’un convalescent.
Mais, de l’autre, les rides de son front, des pattes d’oie au coin des yeux, un regard implorant et méfiant frappaient toute sa personne au sceau de la vieillesse. Il portait un pantalon en lambeaux et une chemise crasseuse. Et comme presque toujours, il n’était pas rasé.
— Heureux ?…
La tête penchée de côté, il eut un sourire douloureux qui exhibait un trou à la place de ses incisives supérieures.
— Oui. Je te demande si tu es satisfait de la vie ?
Alcorta se gratta la tête. Il hésita un instant. Puis, sans me regarder, d’une voix accablée, il trancha :
— Eh bien, à vrai dire, non. Je crois pas avoir de quoi être satisfait dans la vie, loin de là. Vous savez ce que c’est que d’avoir à nourrir quatre enfants, ma mère, ma belle-mère et ma femme, qui par-dessus le marché est toujours malade. On l’a déjà opérée trois fois et je crois que maintenant il va falloir recommencer. Je l’ai pas emmenée à l’hôpital parce que j’ai pas trouvé de recommandation et vous savez que, sans ça, on n’a pas de lit. Je vais voir si Requin peut m’en dégotter une grâce à un de ses amis qui est dans la politique… Alors, vous voyez… Toute ma vie je serai un esclave et en fin de compte, pour rien. J’ai une ardoise chez l’épicier qui veut plus nous faire crédit, et je dois trois mois de loyer. Je suis comme un bateau qui a le fond pourri. Et un de ces quatre matins, je vais couler… Vous n’avez pas idée, des fois je suis si désespéré que j’ai envie de me jeter dans la gueule des requins pour en finir. Mais alors, ce serait pire pour ma famille. Elle se retrouverait comme la sardine dans la gueule d’une bonite. C’est pour ça que je serre les fesses et fais le gros dos… Mais c’est vraiment pas juste, y en a qui ont tout et d’autres rien.
Il avait l’air si péniblement abattu que je ressentis le besoin de le réconforter :
— C’est vrai. Mais pour que le monde existe, tout doit marcher comme ça. Pour certains, c’est l’aisance, pour d’autres, la vie est un calvaire…
Comprenant brusquement la vacuité inique de ma réflexion, je préférai me taire.
Alcorta sembla se crisper, comme un scorpion traqué qui finit par sortir son aiguillon :
— Mais pourquoi ? Pourquoi ? s’exclama-t-il tremblant de rage. C’est pas juste. Y en a qui jettent à la pelle ce qu’il me faut à moi pour vivre avec toute ma famille… Je demande pas du luxe, loin de là, je me contenterais d’avoir un toit et la nourriture assurés. Mais, que dalle ! Et après ça, on parle de Dieu !
Il s’arrêta, livide, le visage contracté, broyant du noir. Un rictus amer lui déformait la bouche. Tout à coup il m’offrit au sens propre l’image d’un être au bout du rouleau. Il présentait un aspect misérable et consternant de décrépitude totale, comme une de ces barques chargées d’ans, échouées à terre et qui, en se retrouvant au sec, semblent avoir laissé leur âme en mer.
— Tu as raison, Antonio ; la vie est triste.
Alcorta ébaucha un sourire pétri de souffrance, de sarcasme et de confusion :
— Oh, vous en avez de bonnes !… Si pour moi la vie était seulement triste, ce serait déjà la fête !
Je ne lui répondis pas. Ses paroles s’étaient répandues sur mon enthousiasme comme des gouttes d’huile sur une dentelle. J’aurais voulu le haïr et le rudoyer pour avoir achevé de troubler ma joie. Mais sa détresse infinie m’émouvait. À la différence de celle de Scot, qui au comble de l’agonie aurait poursuivi ses imprécations, sa tristesse n’était ni rebelle ni dégradante. Débordant de rancune et de haine, Scot rendait son pessimisme contagieux, semait le tourment chez celui qui l’écoutait, mais il ne laissait pas de place à la compassion. En revanche, Alcorta, éploré et abattu, inspirait la pitié. Brusquement, je me sentis accablé par une angoisse et une lassitude séculaires. Puis, envahi par la pitié. Dans mon cœur commença à fermenter la levure de la solidarité humaine. Et je remarquai que mon énergie s’atomisait comme une vague qui se brise sur un rocher.
Le silence devint gênant. Alcorta s’en aperçut et s’éloigna. Je fus incapable de trouver les mots pour le réconforter.
La mer commença à moutonner sous l’effet du vent qui se levait. Elle se mit à ressembler, blanche et crépitante, à une poêle pleine de pop-corn. Requin fixa le cap pour Jorge Sombart. Ensuite, il régla l’orientation des voiles qui, peu à peu, après avoir flotté un instant, se gonflèrent comme des seins de nourrice. On borda les écoutes de la voile de flèche. Un homme hurla sur la hune du mât de misaine. De la terre arriva une rafale impétueuse. Et La Buena Ventura, chargée d’alcool, d’inquiétude, d’angoisse, de convoitise et d’espoir, cingla, sous un ciel impassible, vers l’horizon inaccessible.
Nous voguions, avec l’audace pour figure de proue invisible. Vers où ? Vers la prison et la déchéance ? Vers une mort obscure ? Vers la prospérité ?…
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