Contrebande

Enrique Serpa · Chapitre 16 sur 26

Pages du PDF

Contrebande

Chapitre 14

 

Nous trouvâmes mister Bourton accoudé au comptoir du Columnas, devant le dixième verre de gin Gordon’s de la soirée. Il jouait aux dés avec un grand type désinvolte qui portait un costume marron clair, très bien coupé, une chemise à col blanc et une cravate verte mouchetée de noir. Il avait une allure élégante. Mais, en dépit du raffinement de sa tenue et de son indiscutable prestance physique, il émanait de sa personne, à première vue, quelque chose de déplaisant. J’ignorais jusqu’à quel point il était l’ami de mister Bourton et, craignant de paraître indiscret, je fis signe à Requin de s’arrêter.

En changeant de position, mister Bourton dut nous apercevoir. Il resta indécis un instant, peut-être surpris par notre présence. Puis il posa son cornet à dés sur le comptoir et vint nous serrer la main :

— Comment ça va ?

— Tout est réglé, lui répondit Requin.

Mister Bourton s’adressa en anglais à son compagnon. Celui-ci, souriant, nous jeta un regard insolent, acéré comme un hameçon.

— Well, mieux être assis, proposa mister Bourton.

Et, faisant signe à son compagnon de l’attendre, il nous conduisit à une table.

Le café, étincelant de lumières, était bondé de clients jeunes, habillés de blanc pour la plupart. Bureaucrates au salaire modeste, fils de famille et étudiants de province qui profitaient d’une maigre pension pour transformer le Columnas en chasse gardée et pour tuer le temps entre le repas de midi et l’heure d’aller se coucher. Comme une houle assourdie, du dehors parvenait le bruit de la ville vertigineuse. Au plafond un ventilateur bourdonnait comme une grosse mouche désorientée. Les conversations à mi-voix produisaient un bruit confus et étouffé, semblable à celui du vent dans un bois lointain.

— OK, acquiesça mister Bourton quand nous lui apprîmes que nous irions dans deux jours charger le rhum à Boca de Jaruco. Moi penser remettre la argent avec la rhum à bord. Mais moi pas pouvoir partir maintenant de La Havane. Mon ami – d’un mouvement de menton il indiqua son compagnon – venir du Nord pour autre question très importante. En plus moi connaître bien mister Requin et moi avoir confiance. Moi pouvoir remettre maintenant la argent.

Il nous donna ensuite ses dernières instructions pour la remise du chargement à Sanibel et, avec un stylo, il me signa un chèque de deux mille pesos.

— Good bye, mister Bourton.

— So long. Beaucoup chance.

Quand nous eûmes quitté le Columnas, je dis à Requin :

— Mister Bourton est trop confiant.

— Trop confiant ? Pourquoi ?

— Tu ne vois pas ? Il me remet deux mille pesos sans reçu et sans savoir si je vais tenir parole.

— Bah ! il sait bien que vous tiendrez parole ! Moi aussi, je suis responsable et mister Bourton me connaît. Jusqu’à présent on a jamais eu à se plaindre l’un de l’autre. Bien sûr, on pourrait ne pas livrer le chargement ou remplir les bonbonnes de n’importe quoi et l’escroquer, mais dans ce genre de business il faut prendre des risques et faire confiance à la bonne foi des gens avec qui on traite. En plus, c’est dangereux, très dangereux de pas tenir parole. Je le conseillerais à personne. Si vous respectez pas la parole donnée, vous pouvez vous retrouver au moment où vous vous y attendez le moins avec un poignard dans le cœur ou une balle dans la tête, sans savoir d’où ça vient.

Il fit quelques pas en silence. Puis il me demanda :

— Vous vous souvenez de Tomás, le gars des îles Canaries ?

— Celui du Gran Canarias ?

— Oui.

— Bien sûr que je m’en souviens.

— Mais, bon, vous l’avez pas fréquenté. À l’époque, on vous voyait peu sur la côte. C’était un sacré gaillard et un brave compagnon, comme il en viendra pas d’autre des Canaries. C’est la vérité. C’était pas un gars à nager entre deux eaux ; il appelait un chat un chat. Je l’ai vu dans deux ou trois coups durs qui vous révèlent un homme et il s’est bien conduit. Y avait rien à lui reprocher, pas ça ! Je le connaissais assez bien et j’avais de l’estime pour lui. C’est pour ça que j’ai fait ce que j’ai fait, sinon, je m’en serais pas mêlé. Mais le diable, lui… Les affaires marchaient mal, un peu comme maintenant, mais c’était pire encore, à mon avis. Le mérou valait plus rien, comme si les gens mangeaient plus de poisson. Ça valait plus la peine d’aller pêcher. Du moins, moi, j’y allais plus. La contrebande d’alcool me rapportait plus. Et un jour que le Canarien se plaignait devant moi, je lui ai fait une proposition qu’il a acceptée. Je m’étais engagé à transporter à Tampa une cargaison d’alcool, mais on m’avait proposé une autre affaire qui me plaisait davantage parce qu’elle rapportait plus, même si c’était plus dangereux. Il s’agissait de transporter un chargement d’armes à Cozumel, pour une révolution qui se préparait au Mexique. Les armes se trouvaient dans une maison de Miramar, près du pont. C’est là que vivait un gros ponte, un type qui par la suite a été secrétaire du bureau des Affaires maritimes et qui, à ce qu’il paraît, était très copain avec les révolutionnaires. Si bien que, de ce côté-là, il y avait aucun danger, on pouvait, sans risque, sortir les armes de La Havane. Le danger, c’était d’être intercepté par un croiseur du gouvernement mexicain, parce que là, on le sait bien… – Requin porta une main à son cou, parodiant un égorgement –, on risquait sa tête. Dans ces cas-là, les Mexicains, ils y vont pas avec le dos de la cuillère. Mais tout ça me faisait pas peur, même si tout se jouait à pile ou face. C’était une partie infernale et ça me plaisait. De toute façon, on doit mourir un jour, on est pas nés pour faire de vieux os, peu importe comment ça se passe. La seule chose qui me retenait, c’était que je m’étais engagé avec les Américains et il était pas question de les laisser tomber. C’est pour ça que quand j’ai constaté que le Canarien s’arrachait les cheveux, j’ai vu le ciel s’ouvrir. Je l’ai pris à part et je lui ai tout expliqué.

Il avait jamais fait de contrebande et il savait pas comment s’y prendre. Je lui ai dit que les Américains achetaient le rhum pour leur compte, ils étaient pas comme mister Bourton, et ils le transportaient à bord. On avait pas à dépenser un centavo, on avait juste à prendre les choses en main. Et espérer avoir de la chance pendant la traversée. « Si tu tombes pas sur un garde-côtes, je lui ai dit, tu es sauvé, il y a cinq mille pesos pour toi. » Ses yeux se sont mis à briller et il m’a demandé : « D’avance ? » Je lui ai répondu : « Moitié-moitié ; deux mille cinq cents ici, à La Havane, avant de partir, et les autres deux mille cinq cents à la livraison. Mais c’est comme si on te donnait tout en une seule fois, ces gars-là sont sûrs, je te le garantis. » Alors il m’a dit que c’était d’accord et qu’il était prêt à transporter la cargaison. Le type avait répondu comme j’avais prévu. Alors je l’ai mis en contact avec les Américains, ils ont parlé, et après je suis resté avec le Canarien pour le prévenir et pour pas qu’il fasse une ânerie, parce que j’étais son ami et aussi celui des Américains. Je voulais que tout se passe bien entre eux. Quand on a été seuls, je lui ai dit : « Canarien, il faut que tu tiennes parole, ça vaudra mieux pour ta santé. » Aussitôt il se braque, parce que c’était un type qui en avait, et il me demande en me faisant une sale gueule : « C’est une menace ? » Je lui réponds : « Non, c’est un avertissement. Pourquoi je te menacerais ? J’ai rien à voir là-dedans, j’ai fait mon boulot en te présentant et vous avez parlé ensemble. Je m’en lave les mains, débrouillez-vous. » Et je me suis plus occupé de cette affaire. Mais un jour les Américains m’ont envoyé un message. Le Canarien avait empoché les deux mille cinq cents pesos et il avait plus donné signe de vie. Ils voulaient savoir à quoi s’en tenir avant de prendre des mesures et ils lui donnaient un délai de quarante-huit heures pour tenir parole. Je n’arrivais pas à y croire. Mon cerveau se liquéfiait à l’idée que le Canarien ait pu commettre une bourde, parce que jusque-là il avait toujours été réglo. J’ai fait mon enquête pour savoir ce qui s’était passé et j’ai appris qu’il avait eu une poisse terrible en jouant aux cartes et au zanzi. On disait qu’il était tombé sur des tricheurs, avec des dés pipés. Bref, le fait est qu’il avait perdu l’argent et mis son bateau en gage. Pratiquement, il pouvait plus tenir parole. J’aurais voulu l’aider, mais comment ? Enfin, pourquoi vous ennuyer avec ça ? Vous connaissez la suite. Un jour on l’a trouvé sur le gaillard d’avant de son propre bateau avec le crâne défoncé à coups de matraque. La police a jamais pu savoir qui l’avait assassiné.

OceanofPDF.com