Contrebande
Chapitre 21
Nous glissions sur une mer d’acier bruni. La pleine lune, semblable au globe d’un réverbère, répandait une clarté argentée qui estompait les constellations. C’est à peine si, de temps à autre, l’eau assoupie ondulait craintivement. Quand cela se produisait, chaque vague instillait un reflet opaque de vieil argent. De légers lambeaux de mousseline voguaient lentement sous un ciel d’opalescente laque bleue. Le vent murmurait dans les voiles et les cordages. De temps en temps, un léger craquement parcourait comme un frisson le corps de La Buena Ventura.
Dans un cercle de lumière oscillant, peint sur le gaillard d’arrière par les fanaux de poupe, la majeure partie de l’équipage profitait de la nuit. Les uns, installés sur des rouleaux de haussières, fumaient de grossières cigarettes de papier maïs, d’autres étaient assis en tailleur à même le pont. La pipe du vieux Martín rougeoyait au pied du grand mât. Pepe le Catalan, allongé sur le dos et une toile roulée sous la nuque, s’absorbait dans la contemplation de l’immensité. Ricardo Scot, comme toujours prétentieux et vantard, racontait une pêche mouvementée :
— Dieu m’est témoin, j’ai jamais vu un requin comme celui-là. C’était un grand rouge d’environ trente pieds. Le requin-marteau de la rivière Quibus, malgré sa réputation, était de la gnognotte en comparaison. Il croisait, comme ça, collé au canot, en nous regardant de biais, exactement comme s’il nous défiait. Je crois que Mangansilo a eu la trouille et il m’a dit de le laisser tranquille. Pourtant vous savez tous comment il est, Mangansilo, c’est le seul qui se risque à nager dans le chenal, de nuit, pour aller voler des mérous sur les bateaux de pêche. Mais je l’ai pas écouté et j’ai planté mon harpon. Bon sang, quelle gaffe ! Dès que le fer l’a touché, il a plongé comme un éclair. Quand le filin est arrivé en bout de course, le canot a piqué du nez dans l’eau, j’ai cru qu’on était cuits et j’ai fait ma prière. Mais parfois sur mer on a de la chance, le filin s’est cassé dans le vireveau où je l’avais enroulé. Pourtant, c’était une corde toute neuve, à dix brins et grosse comme le petit doigt !
— Y a vraiment des bêtes qui font peur, reconnut Manolo Puig. Vous vous souvenez du silure que les gars de Torreón ont attrapé ? On l’a même embaumé, et tout le toutim, pour le montrer !
— Dans le genre, Jesús Cobián, le gars de La Punta, est un cador. Il a pas volé ses galons de mec qui en a. Vous vous souvenez de l’éléphant de mer de La Cabaña ? Ça, c’était un animal ! Tous les matins il restait à flotter en face du champ de tir de La Cabaña, sur le passage des bancs de sardines, et il se tenait là bien tranquille comme un récif, à avaler des kilos de sardines. Un jour un Américain de la Shell, un amateur de pêche, l’a vu et a dit à Cobián qu’un musée donnait trois mille pesos pour un éléphant de mer comme ça. Vous imaginez, trois mille pesos ! Je sais pas comment Cobián s’est débrouillé ni comment il a entortillé l’Américain, mais le Ricain a tout gobé et lui a dit qu’il payait la capture de la bête. Ils ont dépensé près de trois cents pesos pour les préparatifs. Tous les cordages étaient neufs et de qualité extra. À mon avis ils étaient aussi bons que ceux que Lazaro, le chanteur, avait envoyés à Manolo Arias. Et ils ont fait forger un harpon en acier massif qui pesait quarante livres. Manolo Arias l’a encore, si vous voulez le voir. Il faut avoir des biscoteaux pour le lancer, croyez-moi. Les dents faisaient plus d’un pied et après les avoir aiguisées ils les ont fait affûter, comme des lames de rasoir. On pouvait se raser avec, comme qui dirait ! Moi-même je les ai essayées sur les poils de mon bras. Le filin du harpon était un câble d’acier, lesté par deux radiateurs et cinq fûts d’essence vides. Un docteur de l’université, qui achetait à Cobián des poissons rares des grandes profondeurs pour les étudier, lui avait dit qu’aucun éléphant de mer, même énorme, n’arriverait à entraîner tout ça vers le fond. Bref, quand finalement tout a été prêt, ils sont partis chercher l’animal. Comme on était beaucoup à vouloir voir la pêche, on a attaché à la queue leu leu cinq canots à la chaloupe du docteur Cuco Kholy, qui l’avait prêtée à Cobián. On aurait dit une procession. On est donc arrivés au champ de tir et on l’a vu. C’était un truc qui foutait la trouille, je vous prie de le croire ! Après avoir arrêté le moteur de la chaloupe, Cobián s’est approché peu à peu, à la rame, et zas ! il lui a balancé le harpon. Quelle idée d’avoir fait ça ! L’éléphant de mer a provoqué un tourbillon, on aurait dit une trombe, et il a plongé au milieu, jusqu’à je ne sais quelle profondeur ! Tout ce que je peux dire, c’est que la bête a entraîné avec elle les deux radiateurs, les cinq fûts, le câble d’acier et plus de trois cents brasses de filin. La Virgen del Cobre elle-même y serait passée ! Nous autres dans les canots, on s’est sentis entraînés comme par une tornade ! C’était l’enfer ! L’éléphant de mer a émergé trois heures plus tard, à environ quatre milles au large de Santa Cruz. Les radiateurs et les fûts étaient aplatis comme si un rouleau compresseur les avait repassés, malgré tout ce qu’avait dit le docteur ! Cobián, qui est un vrai mâle, ça personne peut le discuter, a voulu s’approcher pour lui planter un autre harpon. Mais l’Américain avait chié dans son froc et il a refusé tout net. Cobián lui a dit que l’éléphant était au bout du rouleau et que ce serait facile, mais impossible de convaincre l’Américain qui se serait approché pour rien au monde ! Finalement, en voyant que Cobián s’entêtait à le harponner encore une fois, il a sorti un revolver et il lui a dit : « Ne pas toucher plus, si toi toucher, moi tuer toi. » On a bien été obligés d’attendre. Pendant ce temps, comme la bagarre avait duré longtemps et que la blessure s’était ouverte, l’éléphant a éjecté le harpon. Il a réapparu trois jours plus tard, dans la baie de Matanzas, tout bouffé par les requins… Vous vous en souvenez pas ?… C’est paru dans les journaux.
— Quel dommage ! commenta Antonio Alcorta. Mais à mon avis, on lui aurait pas donné trois mille pesos pour une bête qui sert à rien. Bordel, trois mille pesos c’est beaucoup d’argent ! Et pourquoi ils le voulaient ?
— Qui sait ! renchérit Onolre. Ces Américains jettent l’argent par les fenêtres. Tu te rends compte, donner trois mille pesos pour un éléphant de mer ! Moi, je donnerais pas un sou !
— Tu parles s’ils gaspillent le fric. Moi j’en ai eu un qui me payait pour que je l’emmène pêcher le requin, comme ça, pour rien. Il ne prenait même pas les ailerons. Si ç’avait été un Chinois, il les aurait gardés pour les manger… En fait, je crois qu’il était à moitié dingue. Quand on en attrapait un grand, il le photographiait ! Ils ont de ces idées ! Tu te rends compte, prendre des requins en photo !
— Moi, je partais avec un Ricain pêcher des aloses et après les avoir pêchées il en faisait cadeau. Et il me donnait cinq pesos comme qui badine. Je lui disais : « Écoutez, mister, on va pêcher des pagres, pour les manger, les aloses, elles valent rien, elles sont pleines d’arêtes. » Il se mettait à rire et il me disait : « Non, moi vouloir tarpon, seulement tarpon », parce qu’ils appellent l’alose tarpon. Je t’en fiche, y avait pas moyen de le convaincre.
Du gaillard d’avant parvinrent les plaintes d’un accordéon qui se mariaient merveilleusement à la douceur de la nuit. Puis on entendit une chanson tendre et mélancolique. Les paroles traînantes et assourdies flottaient un instant au-dessus du bateau, avant de s’éloigner et de se perdre dans les murmures de la mer :
Airiños, Airiños, aires,
Airiños da mina terra,
Airiños, Airiños, aires,
airifios levame a ela.
Sin ela vivir nonpodo,
non podo vivir contento,
qu’adonde queira que vaia
mórrome de sentimento.(7)
— Fileiro a encore le cafard, dit Onofre, quand l’écho de la chanson se fut éteint.
Personne ne lui répondit. Ce chant langoureux, suintant de saudade, traduisait la nostalgie que chacun berçait dans son cœur. Le mystère de la nuit, la solitude de la mer et la tendresse de la chanson s’unissaient pour nous envoûter, et c’était comme si l’esprit du monde descendait jusqu’à nous sous la forme d’une douceur ineffable et profonde qui donnait presque envie de pleurer. L’inquiétude des esprits s’apaisait, la paix descendait dans nos cœurs. Lentement surgissaient, au plus secret de la conscience, des souvenirs lointains qui, soudain, nous purifiaient. Nous retournions aux jours de l’innocence, à la tendresse chaleureuse du foyer paternel, aux douces caresses de notre mère. La sécheresse de la vie quotidienne, la dureté des gestes appris, les paroles cruelles et les rapports rugueux se dissolvaient dans une source d’amour. Nous laissions derrière nous, comme un fardeau insupportable, les désirs inavouables, les ambitions impures, la cupidité, la luxure, l’envie, les rancœurs, la haine, tout ce qui rend l’existence des hommes inique et barbare. Nous laissions derrière nous la méchanceté et le vice, pour nous sentir purs comme des enfants. Bain lustral de la chanson mélancolique ! Douceur infinie de la nuit silencieuse ! Tous, à bord, nous ressentions son charme, qui nous assoupissait comme une drogue. Pendant un instant magique on n’entendit plus que le murmure de la brise et le doux chuchotement des vagues qui léchaient la coque de La Buena Ventura.
Un petit nuage bleuté, semblable à une épaisse bouffée de fumée, prit tout à coup une étrange luminosité qui le fit changer de couleur. On eût dit une énorme opale, aux contours rosés, éclairée par-derrière. Puis de son sein se détacha un fragment doré qui décrivit une parabole et alla plonger dans la mer.
— Que Dieu te guide vers la porte du ciel, s’exclama Onofre d’une voix onctueuse.
Retirant la pipe de sa bouche, le vieux Martín grommela :
— Loué soit le Seigneur !
Et il ajouta des mots inintelligibles, probablement une prière.
Scot leva la main droite en une parodie de bénédiction. Puis, sur un ton funèbre, il murmura :
— Étoile filante, malheur sous la tente.
Sa voix rauque de mauvais augure, très calme, fit à tous l’effet d’un maléfice sinistre et déprimant. Entendue sur la terre, elle aurait peut-être fait sourire. Mais en mer, dans la nuit, elle sonnait véritablement comme le présage d’événements funestes. Pablo Alonso grogna une protestation. Ebauchant un signe de croix, Onofre lui dit :
— Tais-toi, espèce de porte-poisse !
Sans se soucier de lui, Scot prédit :
— Nous pourrons nous estimer heureux s’il arrive rien. Chaque fois que dans un voyage j’ai vu une étoile comme celle-là, il est arrivé un malheur.
— Tais-toi ! répéta Onofre sur un ton menaçant, et au comble de l’énervement il se tourna vers Scot.
Celui-ci dut remarquer la réprobation tacite, les reproches muets de tout l’équipage, solidaire de l’attitude d’Onofre. Il murmura quelque chose d’une voix à peine audible, puis il se tut. À nouveau plana sur La Buena Ventura le silence de la nuit, mais maintenant chargé d’incertitude, imprégné du pronostic lugubre de Scot. C’était comme si tout avait été plongé à l’improviste dans une atmosphère oppressante et surnaturelle qui entravait la respiration et les mouvements. On eût dit que l’ombre se peuplait de spectres. Les murmures de la mer ressemblaient à de sourdes lamentations de noyés, se plaignant sous l’eau, la bouche remplie d’algues visqueuses. Le brusque crissement d’une poulie me crispa les nerfs. Je remarquai que j’avais le cœur serré, la gorge nouée. Un frisson me parcourut la colonne vertébrale. Tout d’un coup, je me sentis glacé d’épouvante. La même chose devait arriver aux autres. Je devinais dans la pénombre les corps tétanisés par la peur, distordus par une émotion effrayante. J’entrevoyais les chairs rongées par la terreur, les mâchoires serrées, les gorges sur le point de hurler.
Soudain une voix humaine, fraternelle, se répandit dans la nuit comme un soulagement :
— J’ai une envie folle que ce voyage se termine, dit Manolo Puig. On est partis depuis deux jours et j’ai l’impression d’avoir passé un mois en mer. Cette vie ne m’a jamais paru aussi dure. Je crois même que je regrette d’avoir changé de travail. Je serais mieux à La Punta.
— Eh bien, t’as plus longtemps à attendre, lui annonça Sombart. Demain, si Dieu le veut, on arrivera à destination et dès qu’on aura transbordé le rhum, retour à La Havane…
— Et cette fois avec du fric, dit Pablo Alonso.
— Figure-toi que moi aussi je le trouve long, ce voyage, intervint Pepe le Catalan. J’ai pas peur, à proprement parler. Je crois que ce qui doit arriver arrive de toute façon et qu’on ne meurt qu’une fois. Mais je ressens comme un petit tracas à l’intérieur et ça m’agace. Mais c’est pas de la peur. Je te jure que j’ai pas peur.
Le vieux Martín risqua une explication :
— C’est la nuit qui fait ça. Il y a des nuits comme ça. On dit que c’est quand les âmes des noyés sortent du fond de la mer et cherchent leur bateau.
— C’est des histoires, le vieux, grogna Pepe le Catalan, furieux.
Le vieux Martín, sur un ton profondément sinistre, répliqua :
— Des histoires ?… Bon. Mais j’ai quarante années de mer et je te dis qu’il y a des choses qu’on peut pas comprendre. Des choses de Dieu ou du diable, qui sait ?
Pourquoi y a des nuits comme ça en mer ? La nuit est comme le jour, tout est dégagé, tu sais que tu cours aucun danger, et tout à coup tu as peur, tu sais pas de quoi.
— C’est vrai. Moi aussi j’ai eu ce genre de peur. Ça te glace le sang. Ton cœur est paralysé, tu arrêtes de respirer et tu as l’impression que tu vas mourir. Et brusquement, tout s’arrête. Tu as envie de rire d’avoir eu peur, et après tu crois que c’était pas de la peur. Mais si tu te touches la tête, tu sens qu’elle est couverte de sueur.
— Moi, je crois pas à tout ça, et en même temps j’arrête pas d’y croire, se risqua Manolo Puig, mais c’est vrai qu’il y a des mystères qu’on peut pas comprendre. Et si quand on meurt, l’âme continuait à vivre, comme le disent ceux qui parlent aux esprits ? Et ce corps qui est mort, mais qui peut pas se reposer, toujours ballotté par les vagues…
Onofre, prudent et timoré, proposa :
— On va arrêter de parler de ça, vous voulez bien ? Il vaut mieux parler d’autre chose.
— De toute façon, affirma Pablo Alonso, avec toute cette eau sous les pattes, le diable allait bien finir par y mettre son grain de sel.
— Le fait est que ce voyage n’est pas comme les autres, se justifia Puig. Je donnerais n’importe quoi pour être déjà de retour.
— C’est toujours comme ça la première fois, dit Scot. Mon premier voyage a été un transport de clandestins polonais et je vous assure que j’en menais pas large. Au début on a la trouille des gardes-côtes. Ensuite on les oublie, mais on garde la frousse à l’intérieur et on est terrorisé à tout bout de champ.
Un bref silence régna, finalement interrompu par le même Scot :
— Vous savez que les Polonais ne peuvent pas entrer aux États-Unis, l’immigration les laisse pas passer. Mais beaucoup voyagent clandestinement et ils paient grassement ceux qui les convoient. Les Chinois, les Galiciens et les Grecs font la même chose. Mais les Grecs, c’est une vraie chienlit. Ils se méfient de tout, ils mettent leur nez partout et ils n’arrêtent pas de te casser les pieds. Ils passent tout leur temps sur le pont et y en a toujours un qui surveille la boussole. Il moucharde la moindre manœuvre ou le moindre changement de cap, et il faut leur donner des explications. Ensuite ils veulent pas remettre l’argent en une seule lois. Ils donnent la moitié à l’embarquement et ils laissent l’autre moitié à un compatriote à La Havane, qui donne l’argent quand les autres écrivent qu’ils ont bien débarqué aux États-Unis.
Je pensai involontairement à la possibilité de faire d’autres affaires, suggérées par les explications de Scot. Je lui demandai :
— Combien paient les Polonais ?
— Ça varie. Des fois jusqu’à deux cents pesos par tête, mais en général ils en donnent cent. Il y a des moments où on doit même négocier à soixante-dix pesos. Tout dépend s’il y a beaucoup d’immigrants et pas beaucoup de bateaux pour les transporter.
— Mais l’opération est très dangereuse.
— Bah ! Je crois que c’est pas aussi risqué que l’alcool, parce qu’on peut les cacher. On a connu un cas il y a deux ans. On transportait douze Chinois pour les faire entrer à Tampa. On est arrivé près du port sans encombre et quand on se préparait à jeter l’ancre, on a vu arriver une vedette de la douane. Les Chinois étaient sur le pont et il n’y avait pas moyen de les déplacer sans que les douaniers les voient. Alors Braulio, le patron, vous le connaissez, pas vrai ? a ordonné d’affaler toutes les voiles. C’était une manœuvre idiote pour tous ceux qui l’observaient, parce que les voiles, au lieu d’être carguées, sont toutes tombées en tas sur le pont. Je crois que les douaniers ont pensé qu’on était des incapables, qu’on y connaissait rien de rien en navigation. Mais les Chinois étaient fourrés sous les voiles comme une cargaison de sardines. Ensuite, quand un douanier est monté à bord, il a cru dur comme fer qu’on faisait une relâche forcée. Évidemment, avec cette façon de manœuvrer ! Il a jeté un coup d’œil à la va-vite, pour voir si on transportait de l’alcool, ensuite il nous a fait jurer je ne sais quelle déclaration et il est parti.
— C’était vraiment des abrutis ! s’exclama naïvement Puig.
— Et quels abrutis ! renchérit Sombart sur un ton sarcastique. Et après, naturellement, vous avez offert un jambon à ce Braulio. Dis donc, qu’est-ce tu crois, tu nous prends pour qui pour nous bourrer le mou comme ça ?
— Comment ça, vous bourrer le mou ! dit Scot, apparemment vexé. Qu’on me pende si c’est pas vrai !
Ça s’est passé exactement comme je vous le raconte. Tenez, on a tellement eu les foies que Braulio a cherché un moyen plus facile pour gagner de l’argent. À partir de là, on chargeait les émigrants dans le port de Mariel, presque toujours des Chinois ou des Polonais, on les gardait en mer deux nuits et ensuite on les débarquait sur la côte de Matanzas. Comme ça, y avait pas de danger ! J’en ai gagné du pognon avec ce boulot, sans me fatiguer et sans prendre de risques !
— C’est une saloperie ! intervint Requin qui, jusque-là, avait gardé le silence.
Scot haussa les épaules :
— Pourquoi ? En plus, comme je l’ai dit, c’était des Chinois ou des Polonais.
— Bordel, elle est bien bonne celle-là ! Et les Chinois et les Polonais, c’est pas des gens… ?
— Bon, bien sûr que si !…, répondit Scot, ébaubi.
Et ensuite, en souriant :
— De toute façon, c’était un coup extra.
— Oui – la voix de Requin se fit mordante –, c’est comme ça que certains baptisent cette putasserie, ils appellent ça « un coup extra ».
Piqué au vif, Scot glissa une allusion grossière et perverse :
— Pour moi c’est un coup extra. En réalité… J’en connais beaucoup, des patrons qui voudraient arriver à la cheville de Braulio. Y a qu’à voir. Maintenant il a son bateau et il travaille à son compte, sans propriétaire pour le commander, sans avoir à lécher les bottes à personne.
Cependant Requin ne broncha pas. Absorbé dans ses pensées, il n’avait peut-être pas remarqué la pique. D’une voix âpre, il répéta :
— C’est une saloperie… Une saloperie… Moi, je suis pas un saint et je crois pas aux revenants, bon Dieu. Mais je pourrais jamais faire un truc pareil, je pourrais pas. Ça, c’est du vol, la dernière carte à jouer.
— Comment ça, du vol ? protesta Scot, blessé.
Requin le transperça d’un regard intraitable :
— C’est ce que j’ai dit. Un vol de la pire espèce, parce qu’on dépouille des malheureux qui ont eu bien du mal à réunir l’argent de leur passage. Ils se tuent au travail, ils se privent de manger pour réunir la somme, un fils de pute arrive et il leur pique tout. Moi, j’aurais jamais l’idée de faire une chose pareille.
— Mais c’est que…
Scot s’arrêta. Puis il se leva et s’efforça de tergiverser :
— C’était peut-être pas bien, mais…
Requin sembla s’entêter à imposer son opinion. Il martelait ses mots comme s’il tapait sur un rivet :
— Du vol, voilà ce que c’est ! Oui, mon gars, une saloperie ! Je ferais pas une chose pareille pour tout l’or du monde.
À la fin, Scot, hors de lui, explosa :
— Ben voyons ! Vous, vous êtes un petit saint. Y a que Tomas le Canarien qui pourrait dire le contraire.
Un instant, Requin resta paralysé, la bouche ouverte et l’air éberlué, comme si subitement on l’avait mis en présence de quelque chose, non pas d’inattendu, mais d’inconcevable. L’accusation implicite, inouïe et brutale, semblait l’avoir foudroyé et transformé en une masse inerte. Mais il se ressaisit instantanément. Portant une main à sa ceinture, sous la chemise, il avança sur Scot. Il n’avait pas dit un mot, pas même poussé un cri inarticulé. Cependant on remarqua clairement la tempête terrifiante et muette qui se déchaînait en lui. Son attitude implacable et glacée équivalait à une sentence de mort. Nous le perçûmes tous. Scot le premier, plus distinctement que les autres, qui recula involontairement en bredouillant une excuse. Une panique irraisonnée, instinctive, d’animal traqué, lui déformait le visage. Sombart et Puig se précipitèrent vers Requin avec l’intention de l’immobiliser. Pepe le Catalan se leva. Dans le silence, la voix chevrotante de Scot résonna, dans un geste enfantin, il leva les bras pour se protéger et il balbutia :
— Non… Requin… non… pas ça… non… pas ça.
La voix du vieux Martín réclamant le calme sur un ton haché lui fit écho. Quant à nous, consternés, accablés, nous nous taisions devant l’imminence de la tragédie.
Mais Requin s’arrêta et retint d’un geste Sombart et Puig :
— Ceux qui me connaissent, dit-il, savent que je n’ai rien eu à voir avec la mort du Canarien… J’ai toujours réglé mes affaires en face et Tomas a été tué en traître. On lui a pas laissé le temps de se défendre. Mais c’était justice, parce que le Canarien avait trahi les Américains… Tout le monde le savait. Mais moi, je ne suis jamais intervenu… Cet homme – il désigna Scot d’un ton dégoûté et méprisant – a peur après ce qu’il a dit… Je ne peux rien faire à un homme qui a peur, c’est comme si je donnais un coup de pied à un roquet qui aboie et qui mord pas. Lâchez-moi. Ne vous inquiétez pas, il va rien se passer… Mais qu’il reste sur ses gardes… parce que si j’oublie que c’est un lâche…
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