Contrebande

Enrique Serpa · Chapitre 25 sur 26

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Contrebande

Chapitre 23

 

Dans le lointain, surgit à l’horizon une tache mobile. Nous accourûmes tous à bâbord pour l’observer posément. Nous restâmes sur le qui-vive un long moment, regrettant de ne pas avoir de longue-vue. La bouche sèche et le cœur battant la chamade, j’oscillais entre l’espoir que ce fût le yacht de mister Bourton et la crainte de le voir se transformer en une vedette des gardes-côtes. Si une pensée optimiste me comblait d’allégresse, aussitôt après le souvenir de l’aéroplane me tourmentait. Finalement nous pûmes identifier la tache, qui peu à peu s’était précisée. C’était un beau yacht de croisière, fait pour séduire un homme de goût. Il avait une coque blanche, coupée à l’anglaise, et une dunette de couleur ocre rouge. Il fendait élégamment les flots, léger et gracieux comme un poulain en liberté, laissant derrière sa poupe un fouillis de copeaux de plâtre. Sa vitesse excessive maintenait sa proue levée et l’eau, lisse comme l’œil d’un pagre, se donnait à lui humblement, s’ouvrant devant son étrave en un sillon fugitif. Quand il fut à un quart de mille de La Buena Ventura, il changea de cap pour nous dépasser sous le vent. Alors nous pûmes voir que sur son faux mât étaient hissés un drapeau américain et un pavillon blanc, avec un cercle rouge en son centre.

— C’est le yacht de mister Bourton, dit Requin.

— Tu crois… ?

— Sûr ! Vous ne voyez pas les signaux ? Le petit fanion blanc veut dire « oui » dans le code des signaux. C’est mister Bourton lui-même qui m’a donné les indications pour reconnaître le yacht. Sinon, on va voir…

Cependant, je doutais encore :

— C’est peut-être bien lui… Mais il a l’air bien trop beau pour ce genre de trafic. On dirait plutôt une embarcation de luxe. Si ça se trouve, il appartient à un millionnaire !

Requin haussa les épaules :

— Bah, la contrebande permet de se payer ça et beaucoup d’autres choses encore.

À son tour, le yacht dut se montrer satisfait de son examen car, virant à nouveau de bord, il tourna sa proue vers nous. Peu après nous distinguâmes un homme qui, assis sur la dunette, pointait une longue-vue sur La Buena Ventura. Il cherchait probablement sur la poupe le nom de la goélette.

Soudain le bourdonnement des moteurs s’amortit et le yacht, docile au gouvernail comme un cheval au mors, glissa doucement à cinq ou six mètres de La Buena Ventura. À la poupe, sous la dunette, on distinguait un groupe de huit ou dix hommes :

— Mister Reeee…quiiiin…, cria l’un d’eux, sortant à moitié le buste.

— Yes ! Yes ! Yes ! lui répondit-on dans un brouhaha désordonné et en agitant les bras.

Le yacht vira presque sous le beaupré de La Buena Ventura et, arrêtant son moteur, fit demi-tour pour se placer près de la goélette. La manœuvre avait été limpide, précise, révélant un timonier irréprochable. Je pus alors regarder sous la dunette du yacht, étincelant de ses cuivres récemment astiqués. Soudain, stupéfait et terrorisé, j’enfonçai mes doigts dans le bras de Requin, pour l’obliger à regarder :

— Quoi ?… Quoi ?… demanda-t-il, surpris par mon attitude.

— Regarde, là, là !

Je lui montrai près de la cloison de la dunette deux hommes armés de mitraillettes.

— Ah, oui, sourit Requin, c’est toujours comme ça. Mais vous tracassez pas, c’est pas pour nous.

— Et alors… à quoi servent-ils ?

— Je sais pas. Eux, ils disent que c’est une mesure de précaution en cas d’attaque des pirates. Du moins ils sont entraînés pour repousser une attaque.

Je regardai Requin pour voir s’il parlait sérieusement :

— Comment ça, des pirates ? Il n’y a plus de pirates !

— Je sais pas. Ils disent que si, qu’il y a des pirates.

Mais moi, j’en ai jamais vus. Et j’y crois pas non plus. Je suppose que s’il y en avait, quelqu’un à La Havane en aurait déjà rencontré, mais je ne l’ai jamais entendu dire. À mon avis, les seuls pirates qu’y a, ce sont les douaniers et les agents de la prohibition.

Pendant ce temps, deux hommes avaient agilement sauté à bord de La Buena Ventura. L’un d’eux, après avoir vérifié qui était Requin, lui remit un télégramme.

Il était signé de mister Bourton et ordonnait à « Mister Jimmy McCarthy de transborder de La Buena Ventura mille gigots de mouton ».

— Et Joe… ? demanda Requin à celui qui lui avait remis le télégramme.

— Il a été tué à Hickman. On a attaqué un de ses camions et il n’a pas voulu le livrer. Les autres étaient sept, bien entraînés, contre trois. Mais sur les sept, il y en a cinq qui ne peuvent déjà plus raconter d’histoires. Et les deux autres vont y passer eux aussi. Voici McCarthy, l’associé de mister Bourton, et moi je suis Andy Bosis.

McCarthy était un homme grand et costaud, aux cheveux clairs et à la mâchoire carrée. Sa bouche, mince et ferme, révélait une énergie à toute épreuve, légèrement démentie par l’innocence de ses yeux, à l’eau bleue et tranquille. Il portait une chemise à manches courtes, avec le col ouvert, un pantalon de flanelle blanche et des chaussures de sport aux semelles en caoutchouc. Au poignet, il arborait une grosse montre en or. En revanche, Andy Bosis était mince et petit, avec une peau brune et des cheveux frisés, très noirs. On lui donnait environ trente ans et il était habillé avec un parfait mauvais goût : complet à grands carreaux, chemise à larges rayures marron et vertes et cravate imitant la bigarrure d’un perroquet. Il était chaussé de souliers outrageusement jaunes.

— McCarthy, nous expliqua-t-il, ne comprend pas l’espagnol.

— Mais vous, vous êtes espagnol, pas vrai ? Ou sud-américain ? lui dis-je.

Bosis sourit :

— Non. Ni espagnol ni américain. Je suis italien, mais j’ai longtemps vécu, depuis tout petit, en Argentine et après à Tampa, dans le quartier cubain…

Un avertissement hurlé en anglais interrompit le discours de Bosis. En nous retournant, nous nous retrouvâmes brusquement face à un groupe d’hommes vociférants. Ils manœuvraient une énorme barge, aussi longue que La Buena Ventura. Trop ouverte sur les côtés et large de la poupe, elle rappelait une vieille matrone aux seins débordants et au large postérieur. Au centre, sur le capot du moteur, était installé un treuil métallique et le long de ses flancs s’échelonnaient de vieux pneumatiques servant d’amortisseurs. Comme le yacht, elle était protégée par deux hommes portant des mitraillettes.

Après avoir salué de la main l’équipage de la barge, Bosis demanda à Requin :

— Quand peut-on commencer le transbordement ?

— Quand vous voudrez.

Bosis parla en anglais à McCarthy, qui hocha la tête affirmativement. Puis il s’adressa aux hommes de la barge et, enfin, de nouveau à Requin :

— On va commencer immédiatement. Tout ira vite si on profite de ce calme plat. On n’aura même pas à utiliser le treuil. Qu’est-ce que vous en dites ?…

— Comme vous voudrez, lui répondit Requin. Qui va diriger le déchargement ?

— Gene, dit Bosis en montrant un homme de haute taille qui portait un bleu de travail. Pour ça, c’est un expert.

Un filin, solidement amarré à une bitte de poupe, fut lancé à la barge. Ensuite on en jeta un autre à la proue. Au prix de l’effort combiné de dix hommes, l’énorme barge vint accoster par tribord La Buena Ventura. Les gens de McCarthy se répartirent entre les deux embarcations sous la direction de l’homme en bleu. Alors commença un remue-ménage indescriptible, comme dans une ruche en plein travail. Toute la voilure de la goélette fut ferlée en quelques minutes. On tendit entre le treuil de la barge et le grand mât de La Buena Ventura un va-et-vient d’où pendait, grâce à une poulie, un grand sac de toile portant un anneau de fer à l’ouverture. Et le transbordement du rhum commença.

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