Contrebande
Chapitre 11
Cinq jours s’écoulèrent dans une agitation fébrile.
Ma visite chez Félix Szymek s’était révélée infructueuse. Il m’avait reçu comme à l’accoutumée, aussi cordial et chaleureux que la queue d’un chien, prodigue en paroles et en gestes amicaux. Mais à peine l’avais-je informé de l’objet de ma visite que son sourire se détacha de ses lèvres comme un fruit blet. Il se composa aussitôt un visage de circonstance, grave et faussement affligé, comme pour une veillée funèbre, pour m’adresser des condoléances hypocrites :
— Mon pauvre, si tu savais comme je suis contrarié de ne pas pouvoir t’aider en ce moment ! Tu tombes bien mal, parce qu’hier, précisément, j’ai fait un achat et tout l’argent que je possédais y est passé, sans parler des créances. Tu ne peux savoir combien je regrette ce contretemps qui me prive du plaisir de te rendre service comme je l’aurais souhaité. Mais il s’agissait d’une affaire, tu comprends ? D’une belle affaire, et je ne pouvais vraiment pas laisser passer l’occasion. Il faut un cas comme celui-ci pour m’empêcher de te rendre service, moi qui ai toujours tant désiré t’aider. Bon sang, deux vieux amis comme nous, deux vieux et bons amis, et dire que je ne peux pas t’aider dans cette situation pénible ! Je regrette vraiment ! Mais c’était une belle affaire, un bénéfice d’au moins cent cinquante pour cent. J’ai dû engager tout ce que j’avais et aujourd’hui je n’ai pas un centavo, ce qui s’appelle pas un seul centavo de disponible. Je pense que tu me comprendras, n’est-ce pas ? Tu sais que c’est uniquement parce que je suis dans une situation pareille que je m’empresse pas de te donner un coup de main, pas vrai ? Tu me comprends, n’est-ce pas ?
L’affliction et l’anxiété qu’il avait mises dans sa voix prenaient des accents tellement minables qu’il m’obligea, en donnant à ses paroles banales et creuses une tournure de supplique, à le croire sincère. Pourtant cette conviction ne dura qu’un instant, moins que la lueur d’une allumette dans une nuit profonde. Une fois dissipé le caractère dramatique et envoûtant de l’inflexion de sa voix, il ne me restait plus en mémoire qu’un chapelet de paroles vides, dépourvues de sens. Et j’eus alors l’impression inconsciente, mais nette et lucide, que la personnalité profonde, la véritable personnalité de Szymek était celle d’un comédien. L’expression chaleureuse de son visage, ses gestes si pleins d’effusion cordiale, ses excès verbaux, n’étaient rien d’autre que l’encre que projette un calmar en s’enfuyant quand il se sent traqué. Ou la gamme de couleurs, du blanc sale et vert glauque brillant au vert mat et foncé, sous lesquelles se cache un crapaud marin quand il fuit un pêcheur obstiné. Ces défenses, percées à jour, s’avéraient cependant inutiles. Elles ne pouvaient donc pas me berner, mais elles m’irritaient. Car aux yeux de Szymek je n’étais qu’un client de plus à qui il essayait de caser, avec des mots généreux et persuasifs, une marchandise invendable : « Soyez assuré que vous avez là un article splendide, c’est ce qu’on fait de mieux. » « Crapule, immonde crapule ! » Je sentis qu’un élan d’exaspération et de colère me poussait à mettre à nu son hypocrisie, comme on pèle une banane. L’excuse qui lui servait de paravent me parut grossière et peu crédible. « Mais à quoi bon ? À quoi bon ? » La vérité, franche et brutale, sans fards ni palliatifs, eût été préférable. Elle aurait au moins été le signe d’une conduite digne et virile : « Mon ami, mon argent n’est pas à la disposition du premier noceur venu. » Je n’aurais rien pu opposer à un argument de ce type, concret et précis. « Ces hommes qui ont constamment le mensonge aux lèvres… » Mais je n’osais pas non plus procéder honnêtement, avec la franchise que j’exigeais intérieurement de Szymek. Et me conduisant moi aussi, en fin de compte, comme un personnage de cette farce méprisable, je me résignai à le réconforter :
— Bien sûr, mon vieux, je comprends ! Ne te tracasse pas. Moi aussi je me suis retrouvé dans des situations semblables. Parfois on veut et on ne peut pas. Ne t’en fais pas.
Mes paroles sonnaient d’un ton glacial et creux, elles étaient d’une telle hypocrisie que j’en eus honte. Mais Szymek les trouva à son goût et il afficha la mine du commerçant qui réalise une excellente affaire. Un commerçant qui remarque, au moment d’être payé, qu’une des pièces qu’il reçoit est fausse. Mais comme le bénéfice a été substantiel, il préfère la considérer comme valable plutôt que de déplaire à un client complaisant. Et après tout, il ne pouvait rien me reprocher, car nous barbotions tous les deux dans le même immonde marigot. Son visage retrouva un sourire radieux. Soudainement attendri, il m’accabla de nouvelles preuves verbales de son affection : « Sapristi, une amitié comme la nôtre, depuis tant d’années !… »
Je regagnai la rue, rongé d’exaspération, une exaspération faite d’angoisse, de colère et de désappointement. Mon amitié avec Szymek remontait à bien des années en arrière, quand, tout juste arrivé de Pologne, il s’échinait à vendre, au porte-à-porte et à crédit, des broutilles de toutes sortes, petits rasoirs mécaniques et bijoux fantaisie, parfums bon marché, cravates de mauvaise qualité ou lingerie. Attiré par sa cordialité autant que par la nostalgie incurable qui perlait à ses yeux d’enfant, je l’avais aidé à perfectionner son déplorable espagnol. Ensuite, avec quelques économies qu’il possédait et l’aide d’un riche compatriote, il avait ouvert, dans un local étroit et sombre, un commerce de tissus en coupons. Et rapidement, au prix d’efforts soutenus, d’habileté et d’épargne, il avait prospéré, jusqu’à acquérir une boutique de vêtements qui avait le vent en poupe. Nos relations avaient gardé une certaine intimité au fil des années et Szymek se targuait de me vouer une amitié sans failles. Et voilà qu’au moment de faire appel à elle, elle s’était révélée aussi fausse qu’une monnaie de plomb.
« Ces richards, ces gens qui ont su devenir riches… Ils collent à leur argent comme le bernard-l’ermite à sa coquille : ils se laisseraient brûler vifs plutôt que de le lâcher ! Par contre, les pauvres, en règle générale, ne sont pas ainsi. Ils sont souvent désintéressés, peut-être parce qu’ils n’accordent pas une importance excessive à l’argent qui, au bout du compte, ne leur semble pas être une fin mais un moyen. Ils savent que l’argent ne vaut que par ce qu’il pourra rapporter en échange, jamais pour lui seul. En plantant ses crocs dans leurs chairs, la faim leur a appris aussi l’horreur de la misère, non pas la misère abstraite et littéraire, mais la misère concrétisée par l’absence d’un morceau de pain, par une fringale réelle et effective. Et ils savent par expérience qu’un sou de plaisir n’équivaut pas, et de loin, à un sou de besoin. Par ailleurs, ils ont également conscience qu’aujourd’hui, comme hier et comme demain, ils n’auront rien d’autre que le fruit de leur travail. C’est pourquoi un rien les comble et ils sont prêts à se passer du superflu. Ils sont prodigues par solidarité humaine, comme les petits-enfants des puissants le sont par vice. À l’inverse, les nouveaux riches, qui se mesurent à l’aune de ce qu’ils possèdent, rechignent à accorder la moindre aide financière. En entassant les sous gagnés à force de coups tordus, d’iniquités et de manigances, ils ont construit les fondements de leur fortune et ils en gardent une mentalité sordide de mendiant. Ils croient qu’un peso gaspillé peut à nouveau les jeter dans la misère. Et ils considèrent toute demande d’argent comme une agression féroce contre leur propre sécurité. Qu’on les embarque tous sur un bateau pourri ! »
Pourtant, j’étais moins indigné par Szymek que par moi-même. Avoir ainsi montré mes cartes, après avoir fait du bluff mon jeu habituel ! Car Szymek, comme presque tous ceux qui me fréquentaient, supposait que j’étais riche. Et moi, bien entendu, je me complaisais à le lui laisser croire. Comment expliquer, sinon, que je mettais toujours mon argent en avant quand il fallait payer une distraction, un divertissement, un plaisir quelconque ? Et voici que, par ma démarche infructueuse, je lui avais révélé l’imminence de mon naufrage. « Indécent Szymek ! Il suffisait de le voir, de l’entendre, pour saisir son hypocrisie. Montrer tant d’onctuosité n’est pas naturel. J’aurais dû depuis longtemps percer à jour son égoïsme si brutal, si aveugle. Et j’aurais pu m’éviter l’humiliation de son refus… »
Mais je n’eus pas plus de succès auprès des autres personnes à qui je rendis visite. Toutes se trouvaient, à en croire leurs explications larmoyantes, dans une passe difficile, dans la plus grande détresse financière. Et, afin de m’ôter tout espoir, elles énuméraient à l’envi leurs propres déconfitures. Pathétiques et répugnantes, on aurait dit des requins écorchés. Ce qui, malgré tout, ne les empêchait pas de prendre à mon égard, puisque c’était moi et non pas elles qui quémandais de l’aide, des airs supérieurs. Incidemment, elles me gratifiaient, avec une magnanimité mielleuse, d’une kyrielle de conseils pratiques. Du même coup, elles préservaient leurs intérêts et s’octroyaient le privilège de se montrer un tantinet protectrices avec moi.
Tout cela me laissa troublé, accablé et dégoûté. « Rien que des misérables, de misérables radins. Ils ont une façon de s’accrocher à leur magot ! Même s’ils me voyaient au bord de la ruine, ils ne me lanceraient pas le moindre filin. Partout l’abjection, la mesquinerie… ! » Et soudain je fus assailli, comme par une vague impétueuse et puissante, par le désir de me retrouver en pleine mer, de sentir la fraîcheur des bourrasques débridées au milieu du Golfe, de laisser le vent saler mes lèvres, de ne voir que l’eau et le ciel, que le ciel et l’eau, de faire partie du paysage, de communier avec la nature, de n’être plus qu’une chose parmi d’autres : « une rafale dans les airs, la crête d’une vague, l’irisation d’un nuage ». De me se sentir loin de la mesquinerie des hommes, à l’écart de leurs passions sordides, loin de cette avarice qui leur ronge l’âme.
Je voulus, une bonne fois pour toutes, mettre un terme à une situation qui me déprimait et me détruisait. C’est alors que je décidai de vendre un de mes trois bateaux.
— Vous acheter… ? Non. Ce que je voudrais c’est vous vendre les miens, me répondit le premier armateur à qui je proposai El Cacique.
Il s’agissait de Guillermo Castro González, le patron d’une flottille qui pêchait sur les hauts-fonds de la Floride. Six mois plus tôt, il avait manifesté le désir de m’acheter ce bateau. Nous nous trouvions dans une bâtisse vieille et humide, à l’entrée de Casa Blanca. Près de nous virevoltaient les trois employés de Castro González, chargés de livres de caisse, de classeurs et de carnets de commandes. Le comptable, un petit vieux décharné à la peau terreuse, avait l’air d’un hareng saur mal fumé. Dans un angle du local, une pile de grandes caisses de bois frôlait le plafond. Et dans un coin pendait un lambeau compact de toiles d’araignée semblable à une banderole sale et déchirée. Par la fenêtre on apercevait l’embarcadère du ferry. Un pêcheur, le pantalon roulé autour des mollets et la vareuse à l’épaule, gravissait la rue escarpée qui relie le quai au village. Tel un miracle de pourpre et d’argent, de sa main pendait un bouquet de perches de mer écarlates, de daurades argentées et de fins serrans qu’on aurait dit découpés dans de la soie. Un gamin déguenillé s’approcha de lui, tendant la main et détournant le visage, dans l’attitude d’un mendiant. L’homme eut un mouvement négatif de la tête. Non. Non. Non. Et je sentis soudain une bouffée de haine à l’égard de ce passant anonyme qui répétait – à l’image des rebuffades que je venais de connaître – le geste dur et impitoyable du refus.
Non. La bouche, affreusement crispée, prononce le mot obscur. Non. La tête bouge vers la droite, puis vers la gauche, à droite, à gauche, à droite… Non. L’index fend l’air avec une oscillation de pendule. Non. Non. Non… Lui serrer la gorge, sauvagement, jusqu’à ce que la tête, privée d’air, avide de vie, bascule en avant, et que l’index fende l’air verticalement ; jusqu’à ce qu’un cri désespéré sorte de la bouche : oui, oui, oui !
— Il y a huit ou dix mois, poursuivit Castro González, je vous aurais donné pour El Cacique ce que vous m’en auriez demandé. Ce bateau me plaît vraiment, je ne vois pas pourquoi je dirais le contraire. Mais aujourd’hui… ! J’ai cinq bateaux à quai depuis trois mois. Ceux qui pêchent en Floride ne couvrent pas mes frais. Comme vous le savez, on ne peut plus compter sur le Yucatan. Pour chaque bateau, le gouvernement mexicain prélève une taxe de deux cents pesos. Elle est si exagérée qu’on ne peut même plus la payer. Comment faire pour que les Mexicains le comprennent ? Et maintenant ils ont renforcé leur service de garde-côtes pour qu’on ne puisse pas pêcher dans leurs eaux territoriales, qui ont été portées à douze milles. Horrible, non ? Douze milles ! Ils feraient aussi bien de s’approprier tout le Golfe une bonne fois pour toutes. Et comme si ce n’était pas suffisant, nos équipages menacent de faire grève. Je ne sais diable pas ce qu’ils veulent, si ce n’est ruiner le commerce… Nous devrions trancher dans le vif et en finir avec ces illusions qu’entretiennent les ouvriers. Entre armateurs nous nous livrons une concurrence impitoyable, au lieu de nous entraider. Actuellement, à Casa Blanca, on est au bord d’un conflit, et les autres se réjouissent en pensant qu’il s’agit d’un coup porté à leurs rivaux, sans se rappeler que, comme dit le proverbe, quand on voit brûler la barbe de son voisin, on doit commencer par mouiller la sienne. Leur tour viendra, et ce sera à nous de nous en réjouir. C’est comme ça que la même histoire se répète, à l’infini. Imbéciles, imbéciles que nous sommes ! Comme si nous ne devrions pas nous y prendre à l’inverse ! Ce qu’on doit faire, c’est s’unir contre les ouvriers, qui, eux, sont unis. Je l’ai déjà dit et répété : il faut fonder l’Union des armateurs, pour nous soutenir les uns les autres. Sinon, on sera tous dans la merde.
L’excitation le poussa à se lever. Et, arpentant la salle à grandes enjambées nerveuses, il poursuivit :
— En ce qui me concerne, la guigne ne m’a pas épargné. Comme si un mauvais sort s’acharnait sur moi ! Je sais pas si vous êtes au courant des ennuis que j’ai eus au Mexique, le mois dernier. Ils ont arraisonné mon bateau El Invencible et l’ont emmené à Cozumel. J’ai dû payer une amende et, en plus, donner trente pesos et rembourser la nourriture à chaque membre d’équipage, à titre d’indemnisation. Un abus de pouvoir insensé, imposé par les syndicats mexicains. Le gouvernement, une amende, les syndicats, les indemnités…
Il s’arrêta en face de moi et, au paroxysme de la fureur, comme si toute cette affaire était de ma faute, il éclata :
— Qu’est-ce que vous en dites ? Vous trouvez ça juste ?
Mais il reprit aussitôt un ton déconfit, comme quand on palpe un membre endolori :
— Et mes équipages ont évidemment mis à profit la solidarité ouvrière internationale, les droits du prolétariat et tout ce baratin qu’ils utilisent quand ils y trouvent leur compte. J’ai dû payer tout ce qu’ils demandaient, tout, ce qu’on dit tout, jusqu’au dernier sou. Si je m’y étais opposé, le syndicat ou la corporation ou le je ne sais quoi mexicain ne m’aurait pas laissé sortir mes bateaux. Et ces jours-ci je dois faire face à une autre embrouille. On vient de me prévenir qu’un de mes bateaux a été conduit de force à Saint-Pétersbourg par un garde-côtes américain. À ce qu’il paraît… Où est ce télégramme, García ?
Les doigts noueux du comptable fouillèrent inutilement, en se traînant sur la table comme des lézards.
— Bon, si vous le ne trouvez pas, laissez tomber… Laissez, ce n’est pas nécessaire… Comme je vous le disais, il semble que le gardien de phare de Cayo Sombrero accuse le capitaine d’avoir transporté des émigrants. Une accusation stupide, sans queue ni tête. Ma maison est une firme sérieuse. Pourquoi irais-je tremper là-dedans ? Au bout du compte il ne se passera rien, bien entendu. Mais, malgré tout, cette histoire va me coûter de l’argent. Je vous jure que j’aimerais tout laisser tomber ! Parfois je souhaiterais que tous les bateaux coulent en même temps. Après tout… !
L’homme avait l’air si navré qu’il ne me laissait même pas entrevoir la possibilité de lui céder mon bateau à un prix dérisoire. Je le laissai parler pendant un quart d’heure, sans l’interrompre. Mes yeux erraient sur les murs, ornés d’ancres en miniature, de harpons, d’hameçons rouillés de 22 pour la pêche à l’orphie et au requin, ils glissaient sur une raie, un espadon et un poisson-scie naturalisés, ils se posaient sur les balles de coton entassées dans un coin du local. Mais mes pensées voguaient loin de là, lançant leurs filets vers de présumés acheteurs.
Je profitai d’une pause dans le monologue de Castro González pour prendre congé.
Je perdis deux journées en démarches inutiles. Je rencontrai le président de la Compagnie nationale des pêches, les gérants de Mendigutía et Fernández, ceux des Pêcheries de Casa Blanca. Je rendis visite à tous les bureaux qui m’offraient une lointaine possibilité de conclure un marché. Je m’entretins même avec des gens dont je savais à l’avance qu’ils ne pouvaient pas acheter mon bateau. Et partout je me heurtai, comme face à d’infranchissables écueils, à un « non » plus ou moins assorti d’explications, mais toujours catégorique.
À peine conçue, ma carrière de contrebandier semblait, comme le rejeton d’un syphilitique, condamnée à avorter.
Par ailleurs, la situation du monde de la pêche empirait à tout moment. La grève que le Majorquin puis Castro González avaient pronostiquée devant moi était inévitable. On pressentait son imminence dans les ports, comme on devine un cyclone au sein d’une dépression atmosphérique. Et elle ne couvait pas seulement parmi les pêcheurs de Casa Blanca. Ceux des autres compagnies avaient adopté les pétitions des gens de Casa Blanca, qui réclamaient une augmentation de la quote-part de l’équipage et qui refusaient de payer des intérêts sur la valeur des vivres que les armateurs leur fournissaient à chaque voyage. Ces derniers, à leur tour, étaient décidés à refuser l’ensemble des revendications et menaçaient d’en arriver même au lock-out.
Un événement lamentable s’était produit, qui avait envenimé les choses. Lors des essais du moteur du Manuel Cruz, à Casa Blanca, le carburateur avait explosé et un incendie s’était déclaré. L’équipage avait lutté héroïquement et était parvenu à dominer les flammes avant que le navire ne subisse des avaries irréparables. En revanche, celui qui avait causé cet accident involontaire avait été si gravement brûlé aux yeux que les médecins doutaient qu’il puisse récupérer la vue. Et, en raison de ses brûlures au thorax, aux bras et aux jambes, il devrait rester au moins un mois à l’hôpital. Un autre marin avait eu les mains brûlées. Pourtant, les armateurs déclarèrent qu’il s’agissait d’un acte de sabotage. Ce à quoi les marins répliquèrent, bouillants d’indignation, que les propriétaires de bateaux, sous prétexte d’économiser quelques pesos dans la réparation des embarcations, n’hésitaient pas à sacrifier la vie des hommes.
Pour toutes ces raisons, l’horizon, déjà couvert, devenait de plus en plus menaçant. Et au cas où la grève éclaterait, je devrais ajourner indéfiniment le voyage à Sanibel.
Cependant, alors que je désespérais de pouvoir obtenir l’argent, un acheteur inattendu se présenta à moi. Il s’appelait Ramón Hernández et, au premier contact, il m’apparut bouffi d’orgueil, imbu de lui-même, enclin aux confidences et, malgré tout, habile en affaires. Il commença par me donner des détails sur sa vie que je ne lui avais pas demandés. Mais il parlait, semble-t-il, pour le plaisir de s’écouter parler. Il était armateur à Surgidero de Batabanó, bien qu’il n’eût pas toujours résidé à cet endroit. C’était par nécessité, m’expliqua-t-il, qu’il s’était replié sur ce port crasseux, après avoir perdu une fortune à La Havane dans une affaire de pêcheries. Malgré tout, il avait pu sauver du naufrage une partie de son avoir, pas beaucoup, mais suffisamment pour continuer à lutter. N’importe qui d’autre se serait engagé sur une autre voie. Mais, comme il le reconnaissait avec un sourire outrecuidant de satisfaction, il avait un défaut : un excès d’amour-propre et, en outre, une volonté à toute épreuve. Et il s’était obstiné à exercer à nouveau un métier qui l’avait déjà mené au désastre. C’est pour cette raison qu’il s’était installé à Surgidero de Batabanó. Une fois sur place, aguerri par l’expérience, il avait « organisé rationnellement le travail de ses bateaux de pêche ». Les pêcheurs de La Havane sont dans l’obligation de ne pratiquer l’industrie de la pêche que sous un seul de ses aspects, concrètement le pagre, le mérou ou le tazan blanc. Et à Batabanó, on procède généralement de la même façon, les uns se spécialisant dans l’éponge, d’autres dans le crabe et la langouste, et les moins nombreux, dans le poisson. Il en résulte qu’à certaines époques – chaque branche la subit à son tour – la pénurie devient inévitable. Lui, par contre, ne procédait pas de la sorte. Selon la situation du marché, il pratiquait alternativement la pêche à l’éponge, ou celle au crabe et à la langouste, ou bien – en remontant jusqu’au cap de San Antonio – celle au pagre et à la badèche. Et quand ces produits ne trouvaient plus preneur, il consacrait ses embarcations au transport des pamplemousses vers les États-Unis. C’est pourquoi tout allait bien pour lui. Si bien qu’il avait besoin d’un autre bateau :
En fait, ce n’est pas que j’en aie réellement besoin, corrigea-t-il pour ne pas se montrer trop intéressé par l’acquisition d’El Cacique. Il ne me fait pas vraiment défaut, je pourrais très bien m’en passer. Mais chez Mendigutia on m’a dit que vous vendiez un bateau, que vous n’en demandiez pas cher, et je me suis dit : « Si ça se trouve, il me conviendra, allons le voir. »
Et effectivement, nous allâmes le voir. Hernândez montra qu’il s’y connaissait en matière de bateaux. Il lui suffit d’un coup d’œil pour repérer les qualités et les défauts d’El Cacique. Il énuméra les unes et les autres, et il conclut :
— La coque est bonne et il a l’air d’avoir un bon tirant, mais il faut nettoyer les cales, lui donner une bonne couche de peinture et changer les mâts. Les cordages et les voiles sont inutilisables. Il a été plutôt maltraité. Mais, quoi qu’il en soit, il me plaît. Je vous en donne trois mille cinq cents pesos.
Ce n’était pas le prix que j’avais calculé pour un bateau en excellent état, qui, six ans plus tôt, avait coûté dix-sept mille pesos. Je tentai de discuter. Mais Hernández se retrancha dans une obstination intraitable, face à laquelle mes raisonnements échouaient lamentablement. Sa décision de ne pas donner un centavo de plus semblait inébranlable. De mon côté, en revanche, je me sentais désarmé. Cinq jours de pérégrinations stériles, à la recherche d’argent, m’avaient vidé intérieurement et rendu aussi inopérant qu’un pneu crevé. Cinq jours pendant lesquels j’étais passé par toute la gamme des sentiments : de l’optimisme béat à l’indignation la plus virulente, de la mortification déprimante au pessimisme le plus angoissant. À cela venait s’ajouter la désolation d’un amour-propre bafoué, l’oppression due aux attentes stériles, l’irritation et la détresse de l’espoir frustré et la douleur de brader un certain nombre d’amitiés. En fin de compte, je me retrouvais en proie à une sorte de vague torpeur qui avait lentement miné mon énergie et paralysé ma volonté. Comment, dans ces conditions, lutter contre une détermination fringante et alerte ? Il était préférable, après tout, d’en finir une bonne fois pour toutes et de n’avoir aucun remerciement à donner. Je décidai donc de débiter quelques phrases superflues, pour signifier à Hernández la bonne affaire qu’il faisait. Et dans la foulée, nous conclûmes le marché.
Cependant, ces trois mille cinq cents pesos n’étaient pas suffisants pour acheter les mille bonbonnes de rhum. Je proposai donc à Hernández de lui signer une hypothèque de mille cinq cents pesos sur El Manjuari ou La Buena Ventura, respectivement ancrés à bâbord et à tribord d’El Cacique.
Il observa pendant un moment en silence les deux embarcations, puis il me dit :
— Je n’étais preneur que d’un bateau et je n’aime pas étrangler les gens. Mais je veux vous rendre service. Je vous prête deux mille cinq cents pesos sur La Buena Ventura, à trois pour cent d’intérêt par mois et à condition que, s’il vous arrive quoi que ce soit, l’autre navire serve de garantie au prêt.
Je le regardai comme un poisson doit regarder le pou de mer qui le saigne. « Comme ça tu n’aimes pas étrangler les gens, espèce de crapule ! » Mais j’avais l’impression d’avoir l’eau au bord des lèvres et cent kilos de plomb à chaque pied. En outre, la fortune m’attendait… J’acceptai sa proposition.
Le lendemain nous ratifiâmes le marché chez un notaire, d’où je sortis avec un chèque en poche et je me rendis à la banque.
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