Contrebande

Enrique Serpa · Chapitre 22 sur 26

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Contrebande

Chapitre 20

 

Ricardo Scot, à genoux, sortit d’une poche de son pantalon trois dés rouges. Par superstition, il souffla dessus, puis il les envoya rouler sur le pont. Ensuite, il les ramassa, agita rapidement les mains et les lança à nouveau. Après qu’ils eurent tourné sur eux-mêmes, semblables à trois caillots de sang uniformes, Scot les regarda. Sur sa face supérieure, un dé montrait un point blanc, l’autre, deux et le troisième, trois.

— Perdu ! murmura-t-il, dépité.

Il ramassa les dés, pour les relancer aussitôt. Inlassablement, absorbé comme un enfant s’essayant à un jeu de patience, il répéta l’opération une infinité de fois. On aurait dit qu’il avait quitté la vie, qu’il était étranger à tout sauf aux trois petits hexaèdres de galalithe. Son attitude eut pour effet d’éveiller la curiosité des autres membres d’équipage qui se mirent à le regarder attentivement. À la fin, Manolo Puig et Onofre, qui étaient en train de ralinguer une voile, abandonnèrent leur travail et vinrent observer le jeu. Pablo Alonso et Manuel Fileiro arrivèrent à leur tour. Et, enfin, Pepe le Catalan, Antonio Alcorta et le mousse vinrent grossir le groupe.

— Manque de pot ! se lamenta Scot. Trois fois l’as ! J’ai vraiment la poisse !

Les mots, plaintifs et traînants, tombaient de sa bouche obstinément inclinée, comme son visage, vers le plancher. On eût dit qu’il parlait tout seul, indifférent au groupe qui l’entourait. Mais ses imprécations durent ranimer des souvenirs chez Pablo Alonso qui, en souriant, s’exclama :

— Comme sur la Blanquita, hein, le Borgne ?

Scot leva les yeux :

— Tu t’en souviens… ? Quel voyage ! J’ai perdu tout mon argent, ma part dans la pêche et même ma chemise. On est pas près de revoir une chose pareille, le me souviens qu’un soir j’ai fait onze coups pourris de suite.

Il s’arrêta un instant, puis ajouta :

— On aurait dit que c’était joué d’avance. J’avais beau faire rouler les dés de toutes mes forces ou les lancer tout près, perdu ! J’aurais pu dire ce qui allait sortir. Vous imaginez ce que c’est de faire que des coups pourris !… Y a de quoi désespérer !

— Joli bateau, dit Manolo Puig. Il me semble que je le vois encore. J’ai été seulement du premier voyage. Toi, t’es resté longtemps dessus ?

— Ouh ! tout le temps de son vivant. Depuis le jour où on l’a baptisé jusqu’à ce que la mer l’avale.

— Ça alors ! Comme ça, il a coulé ?

Scot remua la tête affirmativement. Ensuite, il prit un air vaguement pensif, comme s’il plongeait dans des images du passé :

— Jusqu’à ce qu’il coule, oui. On était sept à bord et je suis le seul à m’en être sorti. J’ai été perdu en mer pendant trois jours, sans eau ni nourriture, sans rien, accroché à un mât, jusqu’à ce qu’un bateau français me trouve.

Inconsciemment, Scot avait laissé tomber les dés. En les voyant, il bondit :

— Encore un coup pourri ! C’est pas croyable !

Avec un sourire supérieur, Onofre s’accroupit près de lui :

— Envoie les dés, je vais te montrer.

Après avoir craché dessus, il les frotta vigoureusement contre son pantalon. Finalement, il les fit rouler d’un coup sec.

— Et voilà ! s’exclama-t-il au comble de la joie. Gagné !

Tous les autres voulurent tenter leur chance. L’un après l’autre, ils s’agenouillèrent, à l’exception du mousse qui resta à regarder par-dessus les dos courbés. Scot, qui avait tissé sa toile avec la patience d’une araignée, dut supposer que la proie était maintenant prête à être dévorée. Il ramassa les dés et, tout en les secouant dans sa main droite fermée, il suggéra :

— Si on intéressait le jeu. Je mise cinq centavos, d’accord ?

Onofre accepta l’invitation :

— Lance, ça marche pour moi.

Après l’avoir agitée fiévreusement, Scot ouvrit sa main d’un seul coup. Il fit deux trois et un cinq. Il avait à peine commencé à se réjouir qu’Onofre le cloua au pilori avec un triple quatre.

Cinq minutes plus tard, les règles du jeu fixées, les paris débutèrent :

— Voilà pour la banque.

— Je mise une peseta.

— Dix centavos pour moi.

— Moi, je mise pas gros. Va pour trois centavos.

— Une peseta contre un gros paquet.

— Banco.

— Deux pesetas.

Pendant que les dés roulaient, un silence profond, écrasant, pesait sur le groupe. Les visages restaient graves, presque pathétiques, douloureux tant l’expectative était grande. Les bouches et les mains se crispaient, les yeux lançaient des éclairs froids. Les corps vibrants étaient soumis à une pression inhumaine, comme une machine lancée à toute vapeur. La passion du jeu les enivrait comme le plus fort des alcools et ces individus cessaient d’être des hommes pour n’être plus que l’expression d’une émotion fébrile. De temps à autre, les coups étaient nuls. Inconsciemment, la tension nerveuse du cercle se relâchait. Puis les dés recommençaient à rouler, une, deux, trois fois. Et tout à coup on entendait un cri de joie, mêlé aux jurons de ceux qui perdaient :

— Bordel de merde, quelle guigne !

— Putain de quatre !

— Que le diable l’emporte !

De temps en temps quelqu’un protestait :

— Dis donc, toi, laisse rouler les dés, si tu les retiens encore dans ta paume, je paie pas !

Le joueur concerné, mêlant dans sa voix sarcasme, mépris et condescendance, répliquait :

— Tu rêves ou quoi ? Tu vois pas que ça revient au même ?

— Non, c’est pas la même chose. Tu crois que je suis tombé de la dernière pluie ?

— Bon, alors lance-les, connard, puisque t’es si malin !

— Il a raison, laisse rouler les dés.

L’un prenait une inflexion enjôleuse pour invoquer le numéro gagnant :

— Allez, mon petit six, sors, mon six, je t’en supplie.

En revanche, un autre le houspillait :

— Crapule de six, sors, feignasse !

Pepe Martel, qui venait de monter sur le pont, s’approcha du groupe. Il resta un instant perplexe, les sourcils froncés. Puis il explosa :

— On peut pas jouer à bord ! Vous savez que c’est interdit !

Des mains avides se tendirent vers l’argent. Les joueurs se levèrent en silence et se dispersèrent rapidement. La discipline imposée par Requin agissait comme un antidote efficace et un ordre avait suffi à les guérir de l’exaltation malsaine du jeu. Seul Scot eut le courage de protester :

— Pourquoi on jouerait pas ? On fait rien de mal. On se contente de tuer le temps.

— Mais ici on peut pas jouer.

— Pourquoi ? Tu vois pas que c’est pour s’amuser ?

— Parce que… parce que… Ne trouvant pas d’argument, Martel trancha sèchement : Parce qu’on peut pas.

Scot glissa une plaisanterie :

— Eh bien, nous, t’as pas l’impression qu’on est en train de pouvoir ? Et poursuivant avec une pointe d’irritation et de mépris, il ajouta : En plus, qui tu es, toi, pour interdire ?

— Moi ?… Quoi ?… ânonna Martel.

— T’as pas entendu ?… Je répète pas la messe aux sourds.

— Mais dis-le, redis-le…

Scot l’enveloppa dans un regard dédaigneux :

— T’as aucun droit pour interdire quoi que ce soit. T’as entendu maintenant ?

Le rouge aux joues, Martel s’expliqua péniblement :

— Je suis le second, si tu veux le savoir, au cas où tu l’ignorerais.

Scot haussa les épaules et sur un ton sec et méprisant, il lui répondit :

— Du bidon ! T’es personne. Et t’es tellement personne que tu figures même pas sur le rôle d’équipage. Même pas comme marin, tu piges ? Alors écrase et viens pas jouer les petits chefs !

Congestionné de fureur, Martel affichait le visage d’un apoplectique. Il serra les poings et, projetant les mots avec une violente contorsion du buste, il menaça :

— Je vais… !

Scot, d’un geste outrageusement obscène, lui coupa la parole :

— Tu commences à me gonfler. Fais gaffe et te gourre pas, moi je suis pas le Morito, ni ta femme !

Et sans se préoccuper du visage affreusement bouleversé de Martel, il ajouta :

— Ici, le seul qui peut commander, c’est l’Amiral.

La colère l’avait tellement perturbé qu’oubliant la plus élémentaire discrétion, il osait me désigner par un surnom. Mais probablement personne n’y prêta attention. Tous les regards, y compris celui de Martel, se tournèrent vers moi.

Une curiosité aussi unanime me laissa interdit, en proie à une sensation de vertige. Ne sachant quoi dire sur le moment, je gardai le silence.

— Qu’est-ce qui se passe ?… Dites quelque chose, un chef, ça sert à ça, m’intima Scot.

Sur La Buena Ventura les jeux de hasard étaient interdits car, disait Requin, on sait comment ça commence mais pas comment ça finit. Et il ajoutait : « Plus d’une fois y a eu de la bagarre pour une partie où les paris arrivaient même pas à un peso. » La raison dictait donc la conduite de Martel. Mais je ne voulais déplaire à personne. Et moins encore usurper une autorité qui, en réalité, revenait au patron du bateau.

— Bon… Bien… À vrai dire… On va attendre Requin. C’est le mieux, proposai-je.

Scot me décocha un regard insolent, aussi dur qu’un coup de masse. Son œil sain étincelait comme une braise chargée de haine. Ensuite, il observa ses compagnons, qui souriaient en cachette et ne semblaient pas prêts à l’accompagner dans sa révolte. Scot dut le comprendre. Il grimaça et, ayant mis dans un crachat toute sa colère et son mépris, se dirigea vers le gaillard d’avant.

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