Contrebande

Enrique Serpa · Chapitre 21 sur 26

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Contrebande

Chapitre 19

 

La chaleur, dense et poisseuse, était insupportable. Dans la cabine régnait une odeur déplaisante de peinture et de poisson. J’étais descendu dans ma couchette pour dormir un moment avant le déjeuner. Un pied sur l’autre, la tête posée sur l’oreiller, les bras croisés sur la poitrine, j’étais, comme un Christ manchot, crucifié sur ma paillasse. J’entendais confusément le choc lourd des vagues contre la coque de La Buena Ventura, dont le tangage prédisposait au sommeil autant qu’un hamac. Et pourtant je n’arrivais pas à dormir. La chaleur et l’angoisse chassaient le sommeil que poursuivaient mes paupières fermées, et me faisaient dériver sur un océan de pensées bourbeuses. J’avais la gorge sèche et serrée, le cœur oppressé, ralenti par une inquiétude fatale qui me provoquait une pénible tension interne. Par trois fois, je m’étais levé et, par trois fois, j’étais retourné m’étendre, obéissant à des pulsions involontaires. Je m’asseyais sur ma couchette, mais ma tête se mettait aussitôt à dériver dans le vide et je me recouchais. Une fois allongé, je me proposais de m’endormir. « Je vais m’endormir », « Je vais m’endormir sur-le-champ ». Mais ce recours à l’autosuggestion, qui m’avait servi en d’autres occasions, se révélait à présent inutile. L’idée que je n’allais pas trouver le sommeil engendrait une appréhension qui, à son tour, éloignait de moi toute possibilité de vaincre l’insomnie.

Sous mon dos nu, la mince paillasse était trempée de sueur. Son rembourrage irrégulier de feuilles de palme, qui me mortifiait, me fit songer qu’il me fallait en acheter une autre, moins dure. Ou mieux encore, un matelas. J’avais vu une réclame pour un matelas à ressorts, confortable et moelleux, qui devait être une merveille. Il me fallait l’acheter. Mais comment l’introduire dans la cabine ? Il serait trop large pour la couchette. En outre, avait-on jamais vu de matelas à ressorts dans la cabine d’un bateau de pêche ? Les marins allaient bien rire de ce raffinement efféminé !… Sur le coup, avec la plus totale mauvaise foi, j’imputai mon état d’anxiété à cette paillasse. Tout en ayant une conscience précise de mon erreur, je m’efforçais malgré tout de persévérer dans cette idée, car finir par être convaincu que mon malaise était dû à une cause extérieure m’eût soulagé. Du moins, l’horrible sentiment d’insécurité qui s’était emparé de moi s’en serait trouvé amoindri. J’eus la tentation de rouler la paillasse, de la monter sur le pont et de la jeter à la mer. Pendant un instant cette tentation fut si vive que j’en vins même à voir comme une réalité la tache rouge de la paillasse flottant sur l’eau. Je devais le faire. Il fallait que je le fasse. Cependant je me révélai incapable de passer à l’acte. Mes nerfs, amollis par une pénible sensation d’incertitude, étaient devenus des filaments gélatineux. Mes muscles s’étaient relâchés et se refusaient à tout effort, aussi minime fût-il. L’anxiété continuait à grandir en moi, comme une marée implacable et boueuse. Une eau dense et trouble s’acharnait, tel un flux marin, à tout recouvrir. J’eus la sensation que mon corps, transformé en une énorme masse gluante, s’enfonçait lentement, de façon immonde, dans un marécage.

Inconsciemment, je passai la main sur mon front couvert de sueur. Puis je la descendis le long de mon visage, jusqu’où finit la barbe. C’était comme si je palpais une râpe ou le dos rugueux d’un requin. Je pensai alors qu’au lieu de rester étendu sur la couchette à perdre mon temps, je ferais mieux de me raser. Quoique, après tout, pourquoi me raser ? Certainement pas pour mettre à profit le temps, dont je ne savais que faire. En fin de compte, rasé ou pas, c’était la même chose. En outre je me rappelai que ma lame de rasoir, utilisée à maintes reprises, était ébréchée. Et quand la lame est émoussée, le rasoir produit un léger bruit : rac, rac, rac. Il ne coupe pas, il arrache les poils. Parfois même, il ne se contente pas de mordre légèrement la peau et, négligeant les poils, il emporte un morceau d’épiderme. Alors la peau, écorchée et rouge, rappelle la carapace d’une crevette cuite. Cependant je pouvais l’adoucir un peu en l’affûtant à l’intérieur d’un verre rempli d’eau.

Brusquement ma tension interne s’accrut, comme celle d’un fil de fer sous l’effet d’un tendeur. Mon estomac, pesant et révulsé, me remontait dans la gorge. Au supplice de l’anxiété vinrent s’ajouter remords, peur et scrupules tardifs. Je me reprochais amèrement d’avoir cédé aux suggestions de Requin. Un remords hors de saison, qui n’était en fait que de la lâcheté, aggravait le malaise intolérable de mon esprit. Je m’étais embarqué dans une aventure trop risquée qui, soudain, prenait des allures de catastrophe irréparable. J’avais la certitude, claire et poignante, que nous serions finalement arraisonnés par un garde-côtes américain. Et le pire était que nous ne pouvions rien faire car, de toute façon, nous devions nous plier à notre destin. Peut-être le garde-côtes, prévenu à l’avance, nous barrait-il déjà la route, à la limite des eaux territoriales. Peut-être mister Bourton en personne nous avait-il dénoncés. Et si c’était un agent de l’ambassade américaine, un espion ?… C’était plausible. Et toutes ses combines, ses négociations avec nous n’étaient qu’un piège ignoble pour nous perdre. On avait vu bien pire ! Et dans ce cas, il n’y aurait aucun recours possible. Un officier insolent, aux manières vulgaires, épaulé par un peloton en armes, monterait à bord. Tout l’équipage, glacé de frayeur, ressemblerait à un vol de cailles effarouchées par un chien. Serrés les uns contre les autres, les hommes attendraient, tremblants, les yeux exorbités. Quant à moi je serais acculé à la proue, secoué par une terreur panique, trempé de sueur froide, les jambes flageolantes.

Je remarquai confusément que je sombrai dans un délire hallucinatoire. Soudainement, la représentation mentale de la scène prit la consistance d’une réalité tangible. J’eus l’impression que j’étais réellement en train de la vivre. Certains détails d’une exactitude irrécusable achevèrent de me troubler. Je discernais l’émoi des marins du bateau, leur regard chaviré. Antonio Alcorta se tordait les mains. Je percevais mon propre tremblement, la défaillance de mes jambes, tout. J’eus envie de hurler mon désespoir et mon effroi. Un désir fou de crier mon désarroi pour couvrir par mes hurlements la voix de ma peur. Un reste de lucidité m’indiquait que tout cela était un leurre, le jouet de mon imagination surexcitée. Cependant je me sentais terrorisé, j’agonisais de frayeur, comme sous la menace d’un danger imminent.

Et il n’était plus possible de reculer ! Comment convaincre Requin que nous devions rentrer à La Havane ? Comment même le lui suggérer ? Et l’équipage ? Et l’argent investi ? Je pensai alors, pour la première fois, que si la contrebande ne se faisait pas, je tomberais dans une indigence absolue. J’avais risqué tout ce que je possédais et je m’étais véritablement conduit comme un idiot. Comme le plus taré de tous les imbéciles. Maintenant je l’admettais. Mais en même temps, je reconnaissais que je ne pouvais pas me faire trop de reproches à moi-même, car en réalité j’avais agi comme sous le coup de l’ivresse, presque d’une espèce de démence, semblable à celle dont sont frappés certains hommes face à une table de jeu. En dehors de la contrebande, plus rien n’avait compté à mes yeux. Entraîné par le tourbillon, aveuglé par la passion et la cupidité, j’avais vendu El Cacique, hypothéqué El Manjuarí et compromis La Buena Ventura. J’avais tout misé sur une carte, comme si je m’étais jeté dans un précipice les yeux fermés. Et tout cela par la faute de Requin, de ce misérable, de ce forçat !

Par traîtrise, il s’était insinué dans mes pensées pour les déformer et les modifier, et ensuite tisser autour de moi un réseau d’embûches qui menait indéfectiblement à la délinquance. Avec patience et perversité, il m’avait peu à peu poussé vers ce piège. Maintenant j’étais pris dans les mailles du filet et je ne distinguais aucun accroc par où m’enfuir. En mon for intérieur, un sentiment d’équité protestait contre ma lâcheté. Pour le faire taire, j’accumulais les faux témoignages contre Requin. Comme je le haïssais à présent ! Comme j’aurais voulu le châtier de mes propres mains ! Le frapper ! Le frapper !… Le regard implacable de Requin étincela dans ma mémoire, impavide et obsédant. Je sentis la peur brusquement grandir dans mon cœur.

Mais il me fallait échapper à cette terreur absurde. Quelque chose de plus fort que la conscience, de plus clairvoyant que la raison, quelque chose qui surgissait de zones inexplorées de mon organisme, me lançait un signal d’alarme. Sans pouvoir le formuler de façon précise, je sentais obscurément qu’il fallait à tout prix que je m’évade de ma propre peur, qui frisait déjà la démence. Je tentai de me lever. En m’appuyant sur les coudes et en faisant levier avec la taille, je me redressai à moitié. Mon regard, dans un mouvement opposé à celui de mon buste, tomba sur le portemanteau où mes vêtements étaient pendus. Une nouvelle impulsion. Je m’assis sur la couchette, les coudes sur les genoux et la tête entre les mains. Un brouillard épais enveloppait mes pensées qui rampaient, s’emmêlaient, se brouillaient et défaillaient. Je voulais penser à du concret, mais les idées me fuyaient, comme le mercure que l’enfant tente d’emprisonner entre ses doigts.

Je m’allongeai à nouveau sur la couchette, amorphe et cotonneux. Je pliai mon oreiller par le milieu et y plongeai ma tête. L’oreiller sentait la sueur aigre. La sécheresse de ma gorge devenait douloureuse. Un énorme désarroi me submergeait et une peur atroce, injustifiée, pire que celle que m’inspiraient Requin, les gardes-côtes et la mort elle-même, commença à aspirer, comme un poulpe visqueux, ce qui me restait d’énergie. Finalement, incapable de supporter cette situation une minute de plus et craignant de devenir fou, je tentai d’y échapper, au prix d’un effort surhumain. Je parvins à m’habiller et, chancelant, aussi faible qu’un convalescent, je montai sur le pont.

La Buena Ventura continuait à voguer sous un vent frais. Des masses d’eau parallèles déferlaient depuis l’horizon, se brisaient contre la poupe et éclaboussaient d’écume le gaillard d’arrière. Drossée par une rafale, la goélette tangua dangereusement. Mais un coup de barre opportun et habile la redressa aussitôt. On aurait dit un cheval qui, après s’être cabré, reprend une allure fière et décidée. Devant nous, sous le vent, filait un beau clipper à la coque peinte en noir. Il voguait toutes voiles dehors et il donnait tellement de la bande qu’il menaçait de se retrouver la quille en l’air.

— Il est bien trop sous le vent. Si la brise lui fait une grimace, il est bon pour l’enfer, s’exclama dans mon dos une voix qui me fit vaciller comme une bourrade inattendue.

C’était une voix sourde et éraillée. Il me sembla la reconnaître. Cependant, ma raison repoussait le témoignage des sens et de la mémoire.

— Ils auraient dû réduire la voilure, ajouta la voix.

Je ressentis une secousse si profonde et si violente que, soudain, toute mon anxiété s’évanouit.

Quand, finalement, je me décidai à tourner la tête, la présence de Pepe Martel me frappa de stupeur. Ensuite, ayant quelque peu retrouvé mes esprits, je pus l’observer. Il avait son air habituel, un peu primitif et, en même temps, mollasson, avec son gros nez charnu, ses petits yeux striés de rouge, ses cheveux hirsutes et son regard inexpressif. La tragédie dans laquelle il avait été impliqué et où il avait joué un rôle affreux ne semblait pas l’avoir affecté. Extérieurement du moins, rien chez lui n’avait changé. Ses mouvements étaient lents, balourds, comme auparavant, et sa voix toujours aussi sourde et éraillée. Dans l’ensemble, son aspect était toujours le même. En réalité, il semblait s’être même un peu amélioré, car il était vêtu de propre. Il portait un pantalon blanc, des souliers de cuir noir et un chandail à rayures bleues, transversales, qui le grossissait. Il coula vers moi un regard vague et vide, comme celui d’un idiot. Il garda le silence, sans se hasarder à une explication ni à un salut, comme si rien ne s’était passé. Puis il se tourna vers le clipper :

— À tous les coups, c’est un transporteur de whisky qui mouille dans l’Almendares. À mon avis, il fait de la contrebande à grande échelle.

Son indifférence glacée me déconcerta encore plus que son apparence physique. Cependant, au fond de mon cœur, j’admettais qu’il se comportait de façon logique. En effet, malgré les longs mois de cohabitation sur le bateau, Martel ne s’était jamais lié avec moi. Nous n’avions pas échangé plus d’une douzaine de phrases à la suite, rien que des propos impersonnels, insipides, comme du poisson congelé, en raison de l’absence de cordialité et de sympathie entre nous. Son indigence mentale, son caractère presque timide, son allégeance habituelle à Requin et peut-être même la fierté de la charge dont il se targuait sur le bateau, faisaient que Martel respectait religieusement la hiérarchie. En tant qu’armateur de La Buena Ventura, j’étais, dans un certain sens, son chef. C’est pourquoi la réserve qu’il manifestait habituellement dans les rapports avec ses camarades augmentait hors de propos à mon égard. À plusieurs reprises j’avais constaté de telles extrémités. Par conséquent, en toute justice, je ne pouvais pas lui adresser le plus léger reproche. Aucun motif ne justifiait que son attitude me déplût. Pourtant je me sentais moralement mal à l’aise, rongé intérieurement par une sourde irritation. En réalité, je ne savais pas moi-même ce que j’aurais aimé trouver chez Martel. Peut-être aurais-je apprécié de le voir dévoré d’angoisse, manifestant son désespoir par des sanglots, des plaintes et des larmes. Oui, c’était certainement là une conduite que j’aurais aimé lui voir tenir. Soudain, j’eus nettement l’impression qu’en effet son repentir et son désespoir m’auraient flatté, en m’offrant l’opportunité de m’apitoyer sur son sort. Et je me mis alors à imaginer l’attitude que, dans un cas semblable, j’aurais adoptée à l’égard de Martel. Je l’aurais écouté attentivement, imbu de mon double rôle de confident et de conseiller. Et pour lui démontrer mon intérêt et mon affection, j’aurais même posé des questions, demandé des détails. Et, évidemment, j’aurais commencé par minimiser son crime, en employant pour le réconforter des arguments appris chez Pablo Alonso et Requin : « Bon, Pepe, en fin de compte, tu es un homme et tu devais agir de cette façon. Moi j’aurais fait la même chose. Que diable, on ne peut pas être la marionnette de sa femme. » Mais, au lieu de montrer du repentir et du désespoir, Martel présentait un visage impavide, sans même me permettre de lui manifester ma compassion. Je trouvais, à vrai dire, cette attitude inqualifiable. Je remarquai alors que l’indifférence de Martel heurtait mes sentiments humains, comme s’il s’était agi d’une agression grossière envers ma personne. En certaines occasions, le respect le plus élémentaire de son prochain exige une dose minimale d’hypocrisie. Avec une désinvolture absurde, inadmissible, Martel se refusait à respecter cette règle. C’était véritablement intolérable. Brusquement je supposai que son indifférence n’était peut-être que du mépris à mon égard, car il ne prêtait aucune importance à l’avis que j’aurais pu formuler sur sa conduite. Il me sembla voir là une impudence excessive chez un individu qui, étant donné sa situation, aurait dû considérer comme gratifiant, non pas tout témoignage de sympathie, mais même un simple regard. En outre, à mon irritation contre Martel vint se mêler la peur. Sa présence à bord commença à m’inquiéter, comme les premiers symptômes d’une maladie. Comme s’il ne suffisait pas de se livrer à la contrebande, on abritait un assassin à bord !

Involontairement, j’esquissai un geste de colère. Martel dut le remarquer car, en fronçant les sourcils d’un air préoccupé, il demanda :

— Pourquoi vous me regardez comme ça ? Vous trouvez que j’ai quelque chose de bizarre ?

— Non. Pas du tout, lui répondis-je de façon précipitée et confuse. J’ai été surpris de te voir à l’improviste. Je te croyais ailleurs.

Martel sourit :

— Bien sûr ! Vous pensiez que j’étais à La Havane, pas vrai ?

— Je ne sais pas. Je n’avais pas imaginé… Et Requin ? Tu l’as vu ?

— Évidemment ! C’est lui qui m’a fait monter à bord ! Quand ce malheur est arrivé – vous êtes au courant, pas vrai ? –, j’ai fait ce que j’avais décidé ; j’ai été dans le quartier de Jésus María, parce que là-bas j’ai un copain qui m’a caché chez lui jusqu’à ce que Requin vienne me voir et me dise d’aller à Boca de Jaruco. Là, je me suis embarqué pendant la nuit. Vous, vous dormiez. Ce type, je crois qu’il s’appelle Castro, pas vrai ? Il m’a gardé chez lui. Je sais pas pourquoi, parce que j’ai rien dit qui pouvait lui faire penser ça, il a cru que j’étais un émigrant qu’on allait transporter en contrebande. Comme ça faisait mon affaire, je l’ai pas démenti. Pour sûr, la police n’a pas eu l’idée de me chercher là. J’ai déjà parlé de tout ça avec Requin et je crois qu’on s’y est très bien pris. Je vais rester dans le Nord, en me débrouillant pour laisser passer deux ou trois ans, après on verra… Qui sait, on pourra peut-être obtenir une remise de peine ou une amnistie ; ça sera moins difficile quand arriveront les élections, à mon avis. Vous savez que Requin a de l’influence, et si on peut avoir un peu d’argent… Pendant que je serai là-bas, Requin s’occupera de mes gosses, ils habitent chez ma mère.

Pepe Martel se tut. En quelques phrases, il avait liquidé le passé et ouvert une large voie vers l’avenir. Il imaginait une nouvelle existence et son crime lui semblait être, simplement, « un malheur ». Je restai silencieux moi aussi. Une violente colère bouillonnait en moi. J’aurais voulu incriminer Pepe Martel, l’agonir de remontrances, cherchant ainsi un exutoire à ma fureur, à ma peur et à mon angoisse. Mais je n’osais exprimer mes sentiments, craignant le pire. Je me bornai à répéter mentalement : « Assassin, Martel, tu es un assassin. »

À nouveau, cette fois avec un accent étrange dans la voix, Martel s’adressa à moi :

— Mais pourquoi vous me regardez comme ça ?

Et soudain son énorme carcasse sembla en proie à une certaine tension, à peine perceptible, comme si une voix lointaine le pressait de se tenir sur ses gardes. Je restai un instant perplexe, interdit, comme un enfant pris en faute. Puis la crainte m’assaillit qu’il puisse pénétrer dans les arcanes de mes pensées. Je finis par bredouiller :

— Comment ?… Je te regarde comment ?…

Je fis un effort désespéré pour le regarder en face, tranquillement, presque froidement. Martel laissa filtrer un regard inquisitorial et méfiant, qui aspirait à démasquer mon indifférence apparente :

— D’une drôle de façon. Qu’est-ce qui vous prend ? Je détournai les yeux qui, alors, se posèrent sur un couteau de pêcheur, oublié sur un rouleau de haussière. Il avait un gros manche en corne et, avec sa lame d’acier, grande et lourde, on pouvait décapiter un requin. D’un mouvement brusque, je m’emparai de l’arme, sans vraiment me rendre compte de ce que je faisais. En l’empoignant, je pensai qu’il ressemblait à Martel, avec la même aptitude au mal et la même inconscience. « Ils sont pareils. » « Pareils. » « Pareils. »

Pendant un instant mon esprit s’embruma, je ne pensais à rien, je ne ressentais rien, je ne savais pas ce que je faisais ni même ce que je souhaitais. Tout à coup, au paroxysme de la fureur, mais sans avoir conscience de mes actes, je lançai le couteau qui, après avoir tourbillonné, s’enfonça dans la mer. C’était comme si j’avais jeté Martel par-dessus bord. Celui-ci, méfiant et surpris, me jeta un regard pénétrant.

Je respirai à pleins poumons, soulagé comme quelqu’un qui se déleste d’une charge écrasante.

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