Des Étincelles sous le gui
Chapitre 7
Playlist : Santa Baby, Haley Reinhart
Je bondis sur mes pieds.
— Je m’en vais !
Eli me force à me rasseoir et je me laisse tomber sur le banc.
— Ne sois pas bête. Je vais te ramener, de toute façon. Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Je gesticule en direction de la patinoire, où Jonathan me fixe toujours, les sourcils froncés. Je le devine, même à cette distance.
— C’est… Jonathan !
Eli se retourne, les yeux plissés.
— Jonathan qui ? Ah oui ! Je savais que je l’avais vu quelque part. C’est sûrement un ami de Luke, conclut-il en agitant la main.
Je lui tape sur les doigts.
— Arrête ! C’est mon ennemi juré. Mon rival. Un être maléfique, malfaisant, nuisible et provocateur.
— Tu as fini la liste des synonymes ? Allez, détends-toi. Tu n’es pas au boulot, là. Tu ne veux pas faire une pause ? Il est dans l’équipe de Luke et on veut qu’ils gagnent, non ?
Là-dessus, Eli cale son gobelet de thé entre ses cuisses, fourre deux doigts dans sa bouche et siffle vigoureusement.
— C’est le bouquet, je marmonne, le nez dans mon chocolat.
— Autant en tirer le meilleur parti. Tu as oublié que tu as une dette envers moi ?
— Elllliiiii…
Il me considère d’un œil peu aimable.
— J’ai dédicacé des livres, j’ai lu des histoires et joué au Père Noël en tenant des bambins aux doigts poisseux sur mes genoux pendant au moins deux heures aujourd’hui ! Tu te souviens ?
Pendant ce temps, Jonathan n’a pas levé le petit doigt pour nous aider. Il n’a même pas daigné se montrer et il est resté enfermé dans le bureau à faire je ne sais quoi sur son ordinateur en me laissant me débrouiller toute seule. Par chance, les parents étaient de bonne composition ce jour-là.
— Touché ! dis-je. Mais si on tombe sur lui à la fin du match, ne me demande pas d’être sympa.
Eli lève les yeux au ciel avant de reporter son attention sur la patinoire.
— Et c’est lui que tu appelles un ours mal léché !
*
* *
Je dois admettre que le match est divertissant ; mon père avait raison. Du moins, ça l’était jusqu’à ce que Jonathan se mette à jouer les stars.
Après ce but, l’équipe adverse égalise juste avant la fin de la première période. Au cours de la deuxième, Luke, le petit ami d’Eli, qui est défenseur, effectue une incroyable échappée et prépare le deuxième but de Jonathan. Durant la troisième, l’équipe adverse égalise de nouveau, mais à deux minutes de la fin, Jonathan marque une nouvelle fois, ce qui lui permet non seulement de remporter la partie, mais aussi de réaliser « le coup du chapeau », c’est-à-dire trois buts consécutifs.
Il sera imbuvable au travail demain.
J’ai du mal ne pas faire la tête comme une gamine de cinq ans en attendant Luke après le match. Eli m’a accompagnée, par conséquent je suis obligée d’attendre son bon vouloir pour rentrer chez moi – ce qui me convenait tout à fait avant de savoir que je tomberais sur Jonathan Frost.
Je ne crois pas que je pourrai supporter de le voir devant moi dans toute sa gloire après avoir fait le show dans mon sport préféré, rayonnant de fierté, encore sous l’effet de l’adrénaline comme s’il était toujours dans le feu de l’action et imbu de sa personne comme jamais.
Je suis certaine d’en être incapable.
Mon cœur s’emballe quand un joueur émerge enfin des vestiaires.
Je tourne les talons et me dirige vers la sortie.
— Je vais t’attendre dans la voiture.
— Elle est fermée, objecte Eli. Tu auras besoin des clés.
Je me fige, me retourne et stoppe net. Trop tard !
J’avise Jonathan qui sort des vestiaires avec Luke. Ses cheveux bruns ébouriffés sont encore humides de la douche et une mèche épaisse lui barre le front. Je me rappelle de respirer quand il lève les yeux, les joues encore rosies par l’effort, une lueur de jubilation dans son regard vert.
Je sens mes jambes se dérober sous moi.
Eli me saisit le coude.
— Ça va ?
— Euh…
— C’est à cause d’une certaine personne, hein ?
Je lui décoche un coup de coude bien senti.
— Tu aurais besoin d’apprendre à gérer tes émotions, souffle-t-il.
— Je sais. C’est la faute de Jonathan.
Je le tiens responsable de tous mes malheurs. Les brûlures d’estomac qui me tourmentent depuis un an, mes articulations douloureuses à force de serrer les poings à longueur de journée, le rêve récurrent qui perturbe mon sommeil. Et maintenant, il y a cette chaleur liquide qui court dans mes veines et inonde mon bas-ventre.
À croire que ma libido au point mort se mue en sa présence en un feu dévorant, un brasier ardent. Je n’en peux plus.
Je m’éclaircis la gorge et croise son regard d’un air digne.
— Jonathan…
Il esquisse un demi-sourire satisfait qui me chavire l’estomac.
— Gabriella ! Quelle surprise ! Mais c’est un peu excessif de me poursuivre jusqu’ici, non ? Si vous vouliez me voir en dehors du travail, il suffisait de m’envoyer un texto.
Je pose une main sur mon ventre dans le vague espoir d’éteindre la boule de feu qui irradie et tourne la tête vers Eli, occupé à embrasser langoureusement Luke pour le féliciter.
— Très drôle ! Pour votre gouverne, sachez qu’on m’a forcé la main.
Le regard de Jonathan me toise de bas en haut.
— Vous avez apprécié le spectacle au moins ?
Je lève les yeux au ciel.
— Vous avez été impressionnant et vous le savez.
Il hausse les sourcils et rougit encore, si c’est possible.
— Ouaahh !
Je pointe un index accusateur dans sa direction.
— Arrêtez un peu ! Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Il lève les mains dans un geste de dénégation.
— J’avais compris.
— Je suis tellement content que tu sois là, dit Luke à Eli.
— Moi aussi. Tu as été formidable.
Luke assène une bourrade sur l’épaule de Jonathan.
— Pas autant que lui. Il s’est surpassé. Pour qui as-tu sorti le grand jeu ce soir, mon grand ?
Jonathan le gratifie du regard glacial qu’il me destine habituellement.
— J’ai joué comme d’habitude.
— Ah oui ? ironise Luke. Merci d’être venue, Gabby, ajoute-t-il en me tapant dans la main.
Je lui souris. Luke est beau comme un dieu avec sa peau mate, ses yeux couleur d’ambre, ses hautes pommettes que June essaie d’imiter en se maquillant chaque matin.
— Tu t’es super bien débrouillé, dis-je.
Luke m’adresse un immense sourire.
— Venant de toi, je suis flatté.
— Ça veut dire quoi ? demande Jonathan, surpris.
Je lance un regard d’avertissement à Luke. Je ne parle jamais de mon père. Les gens le portent aux nues. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai choisi le nom de ma mère. Sokolov est un patronyme russe assez courant, mais aux États-Unis, surtout dans cette ville fan de hockey où papa a passé les cinq dernières années de sa carrière avant de prendre sa retraite, les gens associent immédiatement ce nom à sa personne.
Luke articule une excuse muette avant de se tourner vers Jonathan.
— J’ai oublié de faire les présentations. Gabby, voici mon pote, Jonny. Jonny, je te présente Gabby. Elle est…
— Je connais Gabriella, rétorque Jonathan. J’ignorais en revanche qu’Eli, ton petit ami, est en fait Elijah, son colocataire.
— Et que l’ami de Luke, Jonny, est Jonathan, son collègue, complète Eli.
On se dévisage tous les quatre.
— C’est marrant, dit Luke. Mais… oh… attends un peu ! (Les yeux écarquillés, il fait glisser son regard de Jonathan à moi.) Alors c’est…
Sans lui laisser le temps de terminer sa phrase, Jonathan laisse tomber son sac de sport sur son pied. Luke jure comme un charretier au passage d’un groupe d’enfants.
L’un de ses coéquipiers couvre les oreilles de son fils de ses deux mains.
— Surveille un peu ton langage en présence des gamins, mon vieux !
Luke se confond en excuses en sautillant sur un pied.
— C’est quoi ce bazar ?
Jonathan se penche pour ramasser son sac.
— Désolé, lâche-t-il sans l’ombre d’un remords.
Luke et Jonathan se regardent en chiens de faïence. Encore un échange neurotypique qui me passe au-dessus de la tête.
Eli sourit à la cantonade.
— Le monde est petit !
— On va manger un morceau ? propose Luke.
J’ai un coup de pompe. Il est vingt-deux heures et malgré mon jour de congé, la veille, je tombe de sommeil après plusieurs nuits d’insomnie. Je n’ai aucune envie de manger. Tout ce que je veux, c’est aller au lit. Mais je sais qu’Eli se réjouit de passer la soirée avec Luke. Étant tous les deux très pris professionnellement, ils ne se voient pas autant qu’ils le souhaiteraient.
— Je suis lessivée, dis-je. Vous pourriez me déposer à la maison en passant ?
Eli pince les lèvres.
— On pensait aller au restaurant à côté.
— Ils ont le meilleur sandwich au fromage grillé de la ville, affirme Luke. Sans oublier les milkshakes. Telle que je te connais, tu vas adorer.
Jonathan ne me quitte pas des yeux.
— Gabriella aime le lait chocolaté à la menthe poivrée, pas les milkshakes, intervient-il.
Je m’empresse de rectifier.
— Le chocolat chaud à la menthe poivrée.
— Arrêtez de chicaner sur les mots. En tout cas, ce n’est pas un milkshake.
C’est notre joute verbale habituelle, mais sans acrimonie. Le ton est cordial, presque… amical.
— Je dois admettre que Jonathan a raison, dis-je. Je déteste les milkshakes, la texture… Mais je peux faire un effort et me joindre à vous…
— Je vous ramène, propose Jonathan.
— Tu es sûr que ça ne te gêne pas ? demande Luke.
Eli nous gratifie d’un coup d’œil hésitant.
— Nous ne voudrions pas vous déranger…
— J’accepte, merci, dis-je.
Au fond, pourquoi pas ? C’est l’occasion de prouver que cette histoire de libido en folie est du grand n’importe quoi. Je suis capable d’effectuer un trajet d’une demi-heure en compagnie de Jonathan sans me liquéfier de désir au point de me répandre à ses pieds, telle une misérable petite flaque d’eau, et prouver que je peux être froide comme un concombre.
Jonathan pose une main au creux de mon dos et me guide vers la sortie. J’inspire à fond. La chaleur de ses doigts à travers mon manteau… Merveilleux. Je m’abandonne contre lui, tel un chat qui se frotte à vos jambes. Quant à mon plan « froide comme un concombre », c’est mal parti.
En passant, je lance un rapide au revoir à Luke et à Eli qui se couvent du regard, la mine réjouie.
— Les deux font la paire !
— Comme vous dites !
Il me précède, ouvre la porte et braque son porte-clés sur un SUV noir qui se déverrouille docilement au second bip.
Je constate en m’approchant qu’il ne s’agit pas d’un de ces crossovers bas sur pattes qui se donnent des allures de SUV, mais d’un gros gabarit impressionnant !
— Ouh là, quel engin !
Les mots m’ont échappé malgré moi.
— N’y voyez surtout aucune insinuation ! je bredouille en glissant un regard vers Jonathan, consciente de ma gaffe.
— L’idée ne m’a pas effleuré, assure-t-il en esquissant un de ces fameux demi-sourires sans me regarder.
Après quoi, il ouvre la portière passager et m’offre sa main pour m’aider à monter. Je la fixe d’un air hébété, ce qui n’a pas l’air de lui plaire.
— Voyons, Gabby, je n’ai pas craché dans ma paume, que je sache. Cessez de faire l’enfant.
J’ai des fourmis dans tout le corps, les joues en feu. C’est la première fois que je l’entends m’appeler par mon surnom, qui résonne sur ses lèvres dans le silence ouaté de la neige tombant à gros flocons. Gabby.
Nos regards se soudent.
J’avance lentement les doigts de sa main tendue.
Je ne sais pas ce qui me prend, ni comment m’arrêter.
Je demande à mi-voix :
— Pourquoi ?
La neige saupoudre les cheveux sombres de Jonathan et son blouson noir. Il avale péniblement sa salive.
— Parce que j’en ai envie.
Ce n’est pas vraiment une réponse, mais apparemment je dois m’en contenter. Le bout de mes doigts frôle les siens et effleure sa peau calleuse jusqu’à ce que nos paumes se rencontrent.
L’air s’échappe de mes poumons. Sa main est chaude et solide et, au moment où je me persuade que non, ce n’est pas un remake de la scène culte où Darcy aide Elizabeth à monter en voiture et où le monde bascule sur son axe, son pouce me caresse le dos de la main. À l’évidence, ce point est relié à toutes les zones érogènes de mon corps. Je m’affale comme une poupée de chiffon sur mon siège, tandis que le désir pulse douloureusement entre mes jambes.
Si Jonathan ressent la même chose, il n’en montre rien. Il referme la porte, le visage dénué d’expression.
Le diablotin sur mon épaule ricane en dessinant une flamme dans les airs du bout de sa fourche. C’était quoi cette histoire de ne pas fondre de désir ? Tu brûles pour lui.
L’ange de l’autre côté lui jette un regard sévère et réprobateur. Elle est censée se pâmer pour M. Reddit.
Bouillant de colère, je contemple la neige qui tournoie devant le pare-brise. Je ne supporte pas quand l’ange et le diable ont tous les deux raison. Je devrais me languir d’amour pour M. Reddit, au lieu de quoi, Jonathan Frost m’a transformée en une loque lascive, alors qu’il reste impassible, sans qu’un muscle de son visage ne bouge.
Je le regarde contourner la voiture dans un tourbillon de neige, quand il tend soudain la main et serre le poing.
Peut-être n’est-il pas si insensible, après tout.
Satisfaite, je m’humecte le pouce et l’index pour éteindre la flamme qui danse au-dessus de ma tête ; si son désir est égal au mien, voilà qui devrait remettre les compteurs à zéro. Quelque chose dans ce goût-là.
Le diable sur mon épaule se rembrunit. L’ange approuve avec enthousiasme.
Jonathan ouvre la porte et se glisse derrière le volant. L’air soucieux, il consulte son téléphone, puis tapote l’icône d’une application que je ne distingue pas. Je me dévisse le cou pour mieux voir.
— La curiosité est un vilain défaut, Gabriella.
Je détourne la tête, rouge d’embarras.
— Vous me l’avez pratiquement mis sous le nez.
— Absolument pas.
— Bien sûr que si.
— Bien sûr que non.
Dégoûtée, j’actionne la poignée de la porte.
— Je rentre à pied.
La serrure s’enclenche.
Je pivote vers lui.
— Ma dernière heure est arrivée, c’est ça ?
Jonathan se frotte le visage, puis pose les mains sur ses genoux. Il me fixe intensément.
— Gabriella…
— Jonathan ?
— Cessez de menacer de rentrer à pied dans la neige. Ou d’affirmer que je veux vous tuer, même pour plaisanter.
Il tend la main vers le tableau de bord et ouvre une petite trappe contenant des… bonbons ?
Je le regarde dépiauter habilement deux minicoupelles de beurre de cacahuètes, qu’il fourre dans sa bouche.
Je n’en reviens pas.
— Qui êtes-vous donc ?
— Jonathan Frost, votre associé que vous vous plaisez à détester. Je croyais qu’on en avait déjà parlé.
Mastiquant avec vigueur, il appuie sur le bouton pour démarrer le moteur.
Un grand frisson me parcourt de la tête aux pieds.
— Vous avez des bonbons dans votre voiture ! Vous avalez du sucre ? Et vous aimez ça ?
— Je suis un homme aux multiples facettes, Gabriella. Servez-vous.
Je me penche en avant. Mes dents claquent si fort que j’ai du mal à articuler.
— Des M&M’s chocolat-menthe ?
— Pour vous.
Il augmente le chauffage et dirige la soufflerie vers moi.
Il a remarqué que j’avais froid. Je sens mon ventre complètement tourneboulé.
— Vous n’aimez pas ça ?
— Le chocolat à la menthe, c’est vraiment immonde.
— Dans ce cas, que font des M&M’s chocolat-menthe dans votre boîte à gants ?
Jonathan se carre dans son siège et passe une main dans ses cheveux.
— Je les ai achetés à la supérette tout à l’heure pour m’excuser de m’être comporté comme un imbécile ce matin. Et puis je me suis avisé que c’était ridicule. Il n’y aura jamais assez de M&M’s dans le monde pour que les choses s’arrangent entre nous.
Je reste sans voix.
Le silence retombe. Je garde les yeux fixés sur les bonbons. Jonathan contemple la neige.
Il attrape une gourde en acier dans son support et avale deux grandes gorgées. Fascinée, j’observe sa pomme d’Adam monter et descendre. Je rêve de lécher sa gorge du bout de la langue. Il consulte de nouveau son téléphone puis, la mine satisfaite, il passe la marche arrière et commence à reculer.
Je suis toujours sous le choc.
— Donc… vous les avez achetés… pour moi ? À cause de ce matin ?
Jonathan stoppe au milieu du parking et se tourne vers moi. Brusquement, l’habitacle a l’air d’avoir rétréci.
— C’est si difficile à croire ?
J’ai la bouche sèche. Ça m’a tout l’air d’un test que je vais probablement rater.
— Euh… eh bien…
— Ce n’est pas le cas. Vous ne pouvez pas le rater. (Apparemment, j’ai dû parler tout haut.) Il suffit de répondre à la question.
Je le dévisage avec curiosité : son nez droit et fort, ses pommettes saillantes, ses yeux délavés qui brillent dans le faible éclairage. Et il y a cette… attirance au fond de moi, qui m’incite à enjamber le tableau de bord, grimper sur ses genoux et l’embrasser à perdre haleine, savourer le goût doux-amer du chocolat sur sa langue, respirer sa peau qui fleure bon le savon, pareil au parfum d’une longue promenade dans une forêt de conifères sous la neige.
Quelque chose, je ne sais quoi, me pousse irrésistiblement vers lui, alors que, dans quelques semaines, je dois rencontrer celui que j’aime vraiment et que le mutant avec qui je travaille sortira définitivement de ma vie.
Qu’est-ce qui cloche chez moi ?
— Si seulement je le savais, dis-je, répondant en même temps à sa question et à la mienne.
Pour combattre le malaise de cette crise existentielle, j’ouvre le sachet de M&M’s et en gobe la moitié.
Jonathan démarre en soupirant.
— Mollo sur le sucre, Gabriella.
— La ferme ! Je vous rappelle que vous les avez achetés pour moi. Le poids du remords ? Tu parles !
La mâchoire crispée, il serre les doigts sur le volant. Ses joues se creuseraient d’une fossette s’il souriait. J’imagine sa barbe de trois jours, sombre et dense, frottant entre mes cuisses. Mon esprit s’emballe, imaginant les baisers brûlants et humides de sa bouche sur ma peau, remontant plus haut, encore plus haut, jusqu’à ce que…
— C’est vrai, proteste Jonathan, m’arrachant à mes pensées lascives. J’ai un curieux sens de l’humour parfois et je suis sujet à des sautes d’humeur. Ça n’a rien à voir avec vous, mais c’est déstabilisant, j’en suis conscient, poursuit-il après une pause, cherchant ses mots. Je suis désolé.
De surprise, je lâche le paquet de M&M’s qui atterrit sur mes genoux. C’est étrange d’entendre Jonathan Frost exprimer des regrets, reconnaître ses défauts et s’excuser, mais… je veux bien le croire. Je m’écarte légèrement pour le dévisager.
— Vous êtes pardonné.
— On dirait que ça vous écorche les lèvres, observe-t-il, en regardant droit devant lui.
— De dire que je vous pardonne ? Ce n’est pas faux. Nous avons été à couteaux tirés pendant si longtemps que je ne sais trop quelle attitude adopter avec vous.
Les sourcils froncés, il ne répond pas. Il a l’air contrarié.
Je résiste à l’envie de glisser les mains dans ses cheveux et d’effacer du bout du doigt la ride qui creuse son front.
— Je n’aurais pas dû vous forcer la main à propos de l’heure du conte ce matin en essayant de vous culpabiliser, dis-je. C’est à mon tour de m’excuser.
Il s’éclaircit la gorge.
— N’en parlons plus. Je vous signale que j’avais un œil sur la caméra de vidéosurveillance dans le bureau. Si ça avait dégénéré, je serais intervenu immédiatement.
J’en reste bouche bée, comme si un voile se déchirait, révélant un visage inconnu et familier à la fois, avec une impression de déjà-vu obsédante.
— Au fait, que s’est-il passé avec Luke tout à l’heure, quand vous l’avez félicité ? Il a répondu que c’était un grand compliment dans votre bouche. Vous jouez au hockey vous aussi ?
Mon instinct me pousse à protéger ce pan de ma vie, mais si Jonathan est capable de s’excuser, je suppose que je peux lui faire confiance.
— Je suis la fille de Nicholas Sokolov. Inutile de vous dire que je suis tombée dans la marmite quand j’étais petite.
Jonathan me jette un regard interloqué avant de reporter son attention sur la route.
— Si c’est une blague, elle n’est pas drôle.
— C’est la pure vérité.
Il accuse le coup.
— Que voulez-vous dire ?
— Que mes parents se sont rencontrés, se sont aimés et ont conçu un bébé, Gabby…
— Gabriella…
Je réprime un fou rire.
— D’accord. Plus sérieusement, mon père aspire à une vie tranquille. Nous faisons profil bas pour ne pas avoir à affronter les foules. Donc j’ai choisi le nom de ma mère, Di Natale. Ça facilite les choses.
Jonathan secoue la tête, incrédule.
— Incroyable !
Tout compte fait, il le prend mieux que la plupart des gens. La voiture n’a pas fait d’embardée. Il n’a pas l’air sur le point d’avoir une syncope. Et il ne m’a même pas demandé un autographe.
— C’est pour cette raison qu’il n’a jamais mis les pieds à la librairie. Enfin, ce n’est pas vrai. Mes parents sont déjà venus me voir après la fermeture. Jamais quand c’est ouvert, parce qu’alors les gens vous envahissent, ils réclament des autographes, ils…
— Gâchent tout et vous empêchent de mener une vie normale.
— Oui.
— Je suis sûr qu’il y veille jalousement et qu’il cherche à vous protéger. C’est ce que je ferais à sa place.
— C’est exact.
— Je sais garder un secret, n’ayez pas peur.
Je tripote le sachet de bonbons, soulagée qu’il connaisse la vérité et certaine de pouvoir compter sur sa discrétion.
— Merci, Jonathan.
Le silence retombe. Tendu, à couper au couteau, insoutenable.
Jusqu’à ce que Jonathan demande à Siri de mettre la Radio de Noël. Sa voix est autoritaire, à la limite du BDSM.
Insupportable.
Je ne cache pas ma stupéfaction. Il me lance un regard incertain.
— Qu’y a-t-il ?
— Je ne vous ai jamais entendu parler sur ce ton.
— Quel ton ?
Je serre les cuisses dans l’espoir d’apaiser la tension douloureuse de mon entrejambe.
— Comme un dominant à sa soumise dans la chambre à coucher.
Il me jette un regard incrédule.
— J’ai demandé à Siri de chercher une fréquence sur l’autoradio, Gabriella, pas de s’accroupir à quatre pattes !
Je m’étouffe avec une nouvelle fournée de M&M’s.
Jonathan fixe la route en dissimulant un sourire.
— Vous avez vraiment l’esprit mal tourné.
— Moi ? C’est vous qui venez de dire…
— La ferme ! lance-t-il en me citant. Écoutez cette soupe que je supporte pour vous faire plaisir.
J’éclate de rire et m’interromps quand la mélodie s’élève dans l’habitacle. Les paroles sont suggestives, lourdes de sens.
« I’ll wait up for you, dear Santa baby, so hurry down the chimney
tonight 1. »
Jonathan se racle la gorge et roule des épaules, comme si ses vêtements étaient trop serrés. Je me tortille dans mon siège et ouvre la fenêtre, les joues brûlantes.
— Vous avez chaud ?
Mon Dieu, je n’ai jamais eu aussi chaud de ma vie.
— Un peu.
Jonathan baisse le chauffage, puis descend sa vitre de quelques centimètres. Cette chanson sexy n’arrange rien. Rouges comme des pivoines, nous gardons les yeux rivés sur la route. Je crois entendre sa respiration chaotique, les battements précipités de son cœur.
Peut-être me voit-il de cette façon, lui aussi ?
Paniquée, je me mets à pianoter sur mes genoux au rythme de la chanson, comme si mes cuisses étaient les touches d’un piano imaginaire. Cette tactique a le don de me calmer, en général.
En même temps, je me repasse le film des événements depuis que je suis montée en voiture. Je suis de plus en plus excitée et désorientée. Le monde ressemble au poème de Shel Silverstein, Backward Bill – sens dessus dessous et méconnaissable.
Jonathan s’est proposé de me raccompagner. Il m’a offert des M&M’s chocolat-menthe pour s’excuser de la façon dont il s’est conduit ce matin. Il a mis une station dédiée exclusivement à Noël pour me faire plaisir, alors qu’il déteste ça. Il a une double personnalité qu’il dissimule depuis douze mois, à moins qu’il ne manigance un sale coup.
Je me tourne sur mon siège pour lui faire face.
— Pourquoi êtes-vous si gentil avec moi ?
Son regard ne dévie pas de la chaussée enneigée.
— Je vais répondre à votre question par une autre.
— Je n’aime pas ça.
— Tant pis, dit-il avant de prendre une grande respiration. Pourquoi pensez-vous que je suis gentil avec vous ?
— Parce que vous avez changé de tactique pour me piéger.
— Et si je vous prouvais le contraire, le croiriez-vous ?
Après un an de rivalité acharnée, la réponse fuse spontanément.
— Non.
Pour la première fois depuis notre rencontre, quand, froid comme la banquise, Jonathan Frost a renversé la boule de neige (la bulle dans laquelle je me complaisais), il me vient à l’esprit que je me suis peut-être trompée sur son compte.
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