Des Étincelles sous le gui

Chloe Liese · Chapitre 11 sur 17

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Des Étincelles sous le gui

Chapitre 9

 

 

Playlist : Merry Christmas (I Don’t Want

to Fight Tonight), Alex Lahey

 

— Gabriella…, répète patiemment Jonathan, tandis que je me tourne vers lui. Je vous ai demandé si vous…

Sa voix s’éteint. Son regard glisse le long de mon corps, comme s’il était doué d’une vie propre. Il se laisse aller contre la porte, les yeux clos.

— Bon sang ! murmure-t-il.

Je me mords les lèvres en considérant la soie fluide écarlate.

— C’est un peu osé pour travailler, je sais, dis-je. Un peu trop provocant même.

Il ne réagit pas.

— Vous êtes sûr que ça va ?

— J’ai posé la question en premier, rétorque-t-il, les mâchoires crispées.

Les yeux clos, ses cheveux bruns retombant en mèches désordonnées sur son front, les joues empourprées, il respire profondément, la mâchoire agitée d’un tic nerveux. Il porte un pull à col en V vert, évasé à la taille, qui souligne ses bras puissants et ses pectoraux saillants. J’imagine mes mains s’immisçant sous la laine douce pour vagabonder sur ses muscles durs et les couvrir de caresses.

Il fourre les poings dans les poches de son pantalon marron en daim qui dessine parfaitement ses fesses dures et ses jambes interminables ; la stature athlétique classique d’un joueur de hockey. Ses bottines marron impeccablement cirées brillent sous les lumières du magasin ; la beauté virile incarnée.

Je considère ma robe portefeuille ornée de manches bouffantes, d’un ourlet à volant et d’un nœud souple à la taille, qui moule mes hanches rondes. Le décolleté très échancré, maintenu par un bouton-pression, galbe joliment ma poitrine plutôt menue. Avec les bottes à talons compensés qui complètent ma tenue, on dirait que mes jambes sont longues d’un kilomètre.

Apparemment, il a sorti le grand jeu lui aussi. Serait-il donc capable de lire dans mes pensées ?

Les deux font la paire.

Je me décide à répondre :

— Je vais bien, merci. Et vous ?

Il secoue la tête. Je m’avance vers lui, mes talons résonnant sur le parquet ciré en écho aux battements de mon cœur. Quand j’arrive à sa hauteur, je m’aperçois que nous nous trouvons sous le gui.

Jonathan ne me regarde pas. Il contemple les petites boules blanches, décorées d’une faveur dorée, suspendues au-dessus de nos têtes.

Pendant une fraction de seconde, il me prend l’idée ridicule que j’adorerais embrasser Jonathan Frost jusqu’à la fin des temps.

J’ai beau ne pas le soupçonner de duplicité à mon égard, savoir qu’il n’essaiera pas de me draguer ni de me réduire au chômage, il existe toujours un climat de rivalité entre nous. Même s’il n’est pas mon pire ennemi, comme je l’ai longtemps cru, nos objectifs sont malgré tout diamétralement opposés.

Et puis il y a une autre raison, la plus essentielle. Mon ami geek, qui souhaite me rencontrer depuis des mois, désir d’ailleurs partagé. Le charmant M. Reddit.

Impossible de l’oublier. Je ne peux pas rêver d’embrasser Jonathan Frost à la librairie, dans mon lit ou sous la neige. Voilà qui devrait suffire à dissiper mes pensées lubriques. Surtout quand il me reste moins de deux semaines pour le battre à plate couture et terminer l’année en beauté avec des ventes record. Et que je suis si près de conquérir M. Reddit.

Jonathan se décide enfin à croiser mon regard. Il fait de son mieux pour ne pas lorgner mes seins.

— Miss Di Natale.

— Oui, Monsieur Frost.

Il lève les yeux au ciel.

— Vous avez des vêtements de rechange dans la boutique, n’est-ce pas ?

— Oui. Pourquoi ?

— Pour ôter cette robe et revêtir une tenue décente.

J’éclate de rire.

— Mais je suis parfaitement à mon aise dans cette tenue. Je n’ai pas l’intention d’en changer.

Il soupire comme s’il avait deviné ce que j’allais dire.

J’ondule des hanches en tapotant mon menton, simulant une intense réflexion.

— Sauf si…

Son regard s’attarde sur ma bouche.

— Sauf si quoi ?

— Sauf si vous renoncez à un jour de vente en ma faveur.

Il lève brusquement les yeux et me lance une œillade incendiaire.

— On en revient toujours à votre fichu marché !

Je hausse les épaules avec une nonchalance étudiée. Mon cœur bat la chamade.

— Nous sommes deux, que je sache. Vous avez accepté.

Il secoue la tête avec un rire qui sonne creux. L’arrogance de sa réaction déclenche une sonnette d’alarme dans ma tête.

— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle ni où est le problème, Monsieur Frost. La situation serait-elle indigne de vous ? Suis-je ridicule d’insister pour que nous nous y tenions ? À moins que vous ne vous attendiez à ce que j’annule notre accord après l’interlude torride d’hier soir et l’aide précieuse que vous m’avez apportée ce matin pour me débarrasser de mon ex – qui, je vais vous confier un petit secret, était la dernière personne à qui j’ai fait l’erreur d’accorder ma confiance, croyant qu’il avait les meilleures intentions du monde, et qui a presque anéanti ma carrière.

Jonathan darde sur moi son regard glacé couleur d’hiver. Il a l’air plus furieux que jamais.

— Vous devriez peut-être envisager que tout le monde n’est pas profondément immoral comme ce salaud de Trey Potter. Mais vous avez bien sûr intérêt à vous accrocher de toutes vos forces à ce marché, de me le jeter à la figure chaque fois que nous dépasserons le stade de la simple courtoisie, et de ne surtout pas tenir compte des douze dernières heures, sans parler des douze derniers mois.

Il s’écarte du mur et s’avance vers moi presque à me toucher, poitrine contre poitrine. Nos yeux se croisent comme on croise le fer.

— J’espère que vous ne me ferez jamais confiance, profère-t-il, que vous n’aurez jamais une bonne opinion de moi ni n’envisagerez l’éventualité que vous rendre malheureuse et sans emploi soit le but de ma vie. Quoi que je fasse ou dise, Gabriella, vous ne voyez en moi que ce qui vous arrange : une ordure.

— Et pourquoi pas ? Quelque chose m’aurait échappé ? Dès votre arrivée, il y a un an, vous m’avez jaugée d’un seul regard dédaigneux, puis vous avez procédé à une démolition systématique de tous mes faits et gestes, mes méthodes – un peu chaotiques, je l’avoue – en critiquant mes idées créatives pour remettre la librairie à flot, parce qu’il ne s’agissait pas d’une approche « fondée sur les données ». Avez-vous, oui ou non, accepté de m’évincer pour devenir l’unique gérant après le nouvel an ?

Il se penche vers moi.

— D’accord, souffle-t-il d’une voix basse, dangereuse. Je n’ai peut-être pas été un modèle d’amabilité et j’ai pu passer pour quelqu’un de froid et distant au début, mais vous avez une mémoire sélective des douze derniers mois, Gabriella. De mon point de vue, vous avez passé l’année écoulée à voir mes efforts pour réformer notre système commercial comme des attaques personnelles, à me reprocher d’accomplir la mission pour laquelle j’ai été embauché, à savoir rendre cette boutique plus efficace et rentable, et ce – du moins je l’ai cru jusqu’à récemment – tout en fricotant avec notre concurrent.

J’ouvre la bouche pour répondre, mais il poursuit, la respiration saccadée, les yeux étincelants :

— Quant à votre petit « marché » dont le but est de désigner le futur gérant, oui, je l’ai accepté. Mais vous oubliez un détail important, Mademoiselle Di Natale : c’étaient votre idée, vos conditions, votre ultimatum. Vous n’avez jamais imaginé une solution différente ni sollicité mon avis pour parvenir à ce but. Parce qu’à vos yeux, nous ne pouvons être que des adversaires féroces et sournois.

Il est si près qu’il me suffirait de tourner la tête pour que nos bouches se frôlent.

— Qui est le vrai méchant ici ? me souffle-t-il à l’oreille.

La rage me submerge, tel un flot de lave incandescente. Son audace…

Le carillon de la porte de derrière retentit. Sauvés par le gong ! Mme Bailey entre en fredonnant.

— Bonjour, bonjour ! lance-t-elle, tout sourire.

Nous lui répondons du bout des lèvres, tandis qu’elle ferme la porte et retire ses gants noirs en cuir souple. Son sourire s’évanouit quand elle nous dévisage.

— Ça va ?

Jonathan fourre les mains dans ses poches et s’éclaircit la gorge.

— Très bien, merci, Madame Bailey.

Je renchéris avec un sourire contraint.

Elle louche sur la branche de gui accrochée au plafond, puis, sans ajouter un mot, elle se dirige vers son bureau.

Je la suis du regard, quand soudain, Jonathan se rue sur le portemanteau, attrape sa veste et ses gants, et sort par la porte de derrière dans une bouffée d’air glacé.

*

* *

Pendant que, cloîtrée dans le bureau, Mme Bailey est aux prises avec la triste réalité financière et que Jonathan reste curieusement absent – je ne surveille pas ses allées et venues, pour qui me prenez-vous ? –, je m’occupe comme je peux.

Mes écouteurs coincés sur les oreilles, je mets la musique à fond pour effacer ses paroles acerbes, car à force de ressasser, je commence à paniquer.

Et si je m’étais trompée à son sujet ? Sur nous ? Sur un tas de choses ?

Je sens l’angoisse grandir et me coupe du monde avec une compilation de chants de Noël pendant que je réorganise les vitrines, rafraîchis le chevalet de trottoir, puis envoie un e-mail à nos abonnés pour les informer de la grande braderie avant la fermeture pour les fêtes de fin d’année, le 23 décembre, avec des prix cassés, les meilleures pâtisseries de la boulangerie voisine, un atelier de Noël et un petit orchestre.

Lorsque mon estomac commence à crier famine, j’émerge de ma bulle pour grignoter une barre protéinée au chocolat et à la menthe dans la kitchenette. Ce matin, j’ai à peine eu le temps de boire deux gorgées de mon chocolat avant l’épisode rocambolesque avec Trey, et je n’ai rien avalé depuis.

J’enfourne la dernière bouchée quand Mme Bailey sort de son bureau.

— Gabby, ma chère, voudriez-vous venir une minute, s’il vous plaît ?

— Bien sûr, dis-je, tâchant de ne pas me mettre martel en tête.

La pagaille qui règne dans la pièce donnerait des boutons à Jonathan.

Elle désigne d’un geste la chaise de l’autre côté de la table.

— Asseyez-vous, je vous en prie.

J’ai l’impression d’avoir été convoquée dans le bureau du proviseur. Auquel cas, j’exige que mon complice subisse le même sort.

— Jonathan ne se joint pas à nous ?

— Je ne pense pas qu’il va revenir. Je l’ai appelé sur son portable pour lui proposer de prendre sa journée, s’il le souhaite.

J’ai un poids sur l’estomac.

— Quoi ?

Il va rater un jour de vente. En outre, Jonathan est si coriace qu’il ne s’absente que s’il est au bord de l’agonie. C’est arrivé deux fois en douze mois et encore, il n’a manqué que deux demi-journées.

— Je ne m’inquiéterais pas à votre place, ajoute Madame Bailey.

Sauf que je m’inquiète justement. Parce que depuis son départ, ce matin, et malgré mes efforts pour me changer les idées, je rabâche chaque mot du laïus qu’il m’a servi. Les fondements sur lesquels je m’appuie depuis le jour de son arrivée commencent à s’effriter.

Et si je m’étais méprise non seulement sur sa réputation usurpée de séducteur, mais aussi sur sa personnalité réelle ? Et si l’homme que j’ai vu à l’œuvre ce matin et dont le comportement a bouleversé mes certitudes quant à sa personne et notre relation n’était pas l’inconnu que je croyais ?

Dans ce cas, pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? Jonathan Frost est la personne la plus directe que je connaisse. Il ne prend pas de gants, ne mâche pas ses mots, vous dit ses quatre vérités sans se soucier de doucher vos espoirs, vos rêves ou de faire vaciller votre univers sur son socle. Pourquoi ne m’a-t-il pas éclairée plus tôt ?

Mme Bailey retire ses lunettes et s’accoude sur le bureau.

— Gabby, puis-je vous poser une question ?

— Oui, naturellement, Madame Bailey.

— Pourquoi vous obstinez-vous à considérer Jonathan comme votre ennemi ? Au début, je veux bien l’admettre. Il bousculait votre train-train, nos vieilles habitudes ; il est compétent dans des domaines où vous ne connaissez rien, et vice versa. J’espérais… (elle s’interrompt, soupire et baisse la tête) que vous auriez dépassé le stade de la querelle, surtout dans la situation actuelle, et que vous auriez mis de côté vos différences au vu des avantages que vous auriez pu en retirer.

Accablée, je bats désespérément des paupières pour refouler mes larmes, tandis que la voix de Jonathan résonne dans ma tête.

« Vous n’avez jamais imaginé une solution différente ni sollicité mon avis pour parvenir à ce but. Parce qu’à vos yeux, nous ne pouvons être que des adversaires féroces et sournois. »

— C’est difficile quand vous avez été flouée dans le passé, quand on a exploité votre vulnérabilité, dis-je. J’ai du mal à faire confiance et à accorder le bénéfice du doute. J’ai trop peur de me tromper encore une fois. Je suis désolée, j’ajoute en me tamponnant les yeux avec un sourire rassurant. Je vais bien, vraiment. Je n’aurais pas dû vous répondre ça…

Le front barré d’un pli soucieux, Mme Bailey pose sa main ridée sur la mienne et la presse entre ses doigts.

— Bien sûr que si, Gabby, ma chérie, affirme-t-elle. Je vous ai posé la question. Je veux savoir. Ce que vous m’avez avoué à propos de votre perte de confiance, du mensonge et de la manipulation dont vous avez été victime concerne le fils Potter, n’est-ce pas ?

Je frémis au souvenir de ce qui s’est passé ce matin. L’agression de Trey, Jonathan se précipitant à mon secours, comme si rien au monde ne pouvait l’arrêter.

Et puis son inquiétude bien réelle. « Vous n’êtes pas blessée, vous êtes sûre ? »

Je hoche la tête. Mme Bailey est au courant de mes déboires avec Trey il y a quelques mois, parce que je le lui ai avoué. Elle sait que je n’avais aucune idée de sa véritable personnalité, et que je me suis empressée de rompre dès que j’ai compris ses véritables intentions. J’étais horriblement gênée, mais elle a fait preuve de compréhension et m’a assuré qu’elle me croyait. J’ai mis des mois à m’en remettre.

— Cette histoire m’a anéantie, je murmure comme pour moi-même.

Elle acquiesce.

— C’est normal d’être méfiante après coup. Mais pour être franche, même si Jonathan est loin d’être aussi… mauvais que vous le croyez, ce n’est pas un saint. Nous avons eu des mots à propos de son comportement envers vous et notre clientèle. Il est exigeant, fier, impatient, et apprendre à sourire de temps en temps ne lui ferait pas de mal.

— Vous pouvez toujours compter là-dessus.

Mme Bailey glousse.

— Vous avez des caractères très différents. Je savais que les débuts seraient difficiles, et ça a effectivement été le cas. Ajoutez à cela des malentendus, des luttes de pouvoir, des modes de gestion légèrement opposés…

— Légèrement opposés ? Vraiment ?

Le silence retombe. Mme Bailey cherche mon regard, me lâche la main et s’enfonce dans son fauteuil.

— Je n’avais pas prévu que vous seriez si têtus, si réticents à vous donner une chance. Et si vous essayiez d’être amis ?

— Pardonnez-moi. Qu’avez-vous dit ?

— Le meilleur chemin se découvre souvent pas à pas. Il est malaisé, mais pas impossible, de passer de l’aversion à l’amitié.

— L’amitié.

Je prononce ce mot et en savoure le goût sur ma langue. Amitié. Pourrais-je un jour être… amie avec Jonathan ?

J’imagine achever ce pénible périple de douze mois par un revirement spectaculaire. Avec la tête haute, le respect mutuel, le vœu que le meilleur gagne et des paroles amicales au moment de nous dire adieu.

Mais ensuite, je pense à ce que je ressens quand ma main effleure la sienne, quand ses yeux croisent les miens, la rougeur qui lui a monté aux joues lorsqu’il m’a dévisagée après la réunion l’autre jour, dans la voiture, quand nous nous sommes embrassés ou lors de notre dispute ce matin – comme si l’air se chargeait d’électricité, d’énergie et d’excitation…

Rien à voir avec l’amitié. Du moins, pas au sens habituel du terme. Mais c’est peut-être aussi bien. Quelle que soit la nature de ce qui nous lie, Jonathan et moi, jusqu’à ce que nos chemins se séparent, cela n’a rien à voir avec ce que j’ai vécu dans le passé.

Mme Bailey semble lire dans mes pensées, comme si elle comprenait ce que signifie jouer les équilibristes entre le désir et la haine, et essayer de trouver une troisième voie, un juste milieu.

— Ça vaut le coup d’essayer, n’est-ce pas ? enchaîne-t-elle, les yeux pétillants. Dans l’esprit de Noël ? Apporter un peu de paix sur terre, ici, à la librairie Bailey ?

J’envisage d’offrir mon amitié à Jonathan, de déposer les armes et de lui tendre le rameau d’olivier pour proclamer une trêve. Je me rappelle ce que j’ai ressenti quand il a pris ma main dans la sienne. Le bout de mes doigts et mes paumes deviennent moites, comme brûlés à ce souvenir.

Au fond de moi, je songe que la « paix », que nous soyons amis ou ennemis, est la dernière chose à espérer venant de Jonathan Frost.

Or je m’entends déclarer à Mme Bailey :

— Je vais essayer. C’est promis.

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