Des Étincelles sous le gui

Chloe Liese · Chapitre 3 sur 17

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Des Étincelles sous le gui

Chapitre 1

 

Playlist : Let It Snow ! Let It Snow !

Let It Snow !, Ella Fitzgerald

 

Le monde est un globe de neige. D’épais flocons tourbillonnent dans un ciel sillonné d’arabesques argentées et s’éparpillent autour de moi. Une bourrasque de vent me cingle le visage et s’engouffre dans mes vêtements. Par un matin glacial de décembre, je me rends à la librairie Bailey, dont je suis la cogérante, et en fervente adepte des fêtes de fin d’année que je suis, je commence la journée comme je le fais depuis des années : entre mes mains gantées, je serre une tasse de cacao chaud à la menthe poivrée – nappée de sauce au chocolat et de crème fouettée – tandis que la voix rauque et mélodieuse d’Ella Fitzgerald résonne dans mes écouteurs.

« Let it snow ! Let it snow ! Let it snow ! »

La chanson s’achève et la voix d’Ella s’évanouit. J’ouvre la porte de la librairie et retire mon casque antibruit en peluche blanche imitant la fourrure, qui tient lieu de cache-oreilles. Il est temps d’affronter la réalité : mon métier de libraire, cette existence merveilleuse ponctuée de chansons et de chutes de neige pittoresques, serait un rêve concrétisé s’il n’y avait un petit caillou dans ma chaussure…

Mon regard accroche la silhouette familière d’un géant haut comme une tour, aux larges épaules gainées de coton amidonné, immaculé.

En fait, « petit » n’est pas le qualificatif le plus adéquat.

— Miss Di Natale.

La voix polaire de mon interlocuteur dégouline le long de ma colonne vertébrale, telle une goutte d’eau échappée de la banquise.

Les mains encombrées par mon chocolat et un sac de toile contenant des décorations de Noël réalisées par mes soins, je claque la porte d’un coup de pied et pousse le verrou du coude, vu que nous n’ouvrons pas avant une heure.

Je réponds avec une allégresse feinte :

— Monsieur Frost…

Ma bête noire, mon ennemi juré le bien nommé (tout le monde sait que frost signifie « gel » en anglais) louche ostensiblement sur l’horloge murale ancienne, dévoilant ainsi son meilleur profil. Un nez fort, des pommettes aiguës qui semblent taillées dans la glace, une mâchoire en cristal de roche. Il hausse un sourcil sombre en se retournant et me vrille de son regard vert sapin avant de lâcher :

— Merci de vous joindre à nous… avec trois minutes de retard.

Je le hais. Ce type est le houx épineux dans la guirlande de Noël qu’est ma vie.

Depuis douze épouvantables mois, je codirige la plus ancienne librairie indépendante de la ville avec cet ours mal léché de Jonathan Frost ; avoir tenu si longtemps sans péter un plomb relève du miracle.

Mon regard rivé au sien, j’avale une grande gorgée de chocolat et me lèche les lèvres, parce que je sais que ça l’agace. Avec sa remarque désagréable des « trois minutes de retard », il l’a bien cherché.

Ses yeux se posent sur ma bouche, sa mâchoire se crispe et il fait volte-face.

Il s’active sur un carton de nouvelles acquisitions dont il découpe le ruban adhésif à l’aide d’un cutter, comme s’il plantait la lame rétractable dans le ventre d’un poisson.

— Voyons voir, ils ont raté votre lait chocolaté hors de prix, c’est ça ?

Je grince des dents en passant devant la vitrine de la boutique.

— C’est du chocolat chaud. Et effectivement, ils ont oublié la menthe poivrée. Impossible de débuter les fêtes de fin d’année sans ça.

Il s’attaque au carton suivant avec l’agilité d’un tueur professionnel. Je le regarde manier la lame, puis poser le cutter perpendiculairement au bord du comptoir avant d’ouvrir le carton à grand renfort de muscles que je vois jouer sous la fine étoffe de sa chemise.

Quel gâchis que cette espèce de morceau de bois ait un corps d’athlète.

— Cessez de me reluquer, Gabriella.

— C’est le cutter que je regarde.

— Bien sûr.

Mes joues virent à l’écarlate. Je flanque les décorations de Noël sur le comptoir avec une telle force que j’entends un craquement.

— N’importe qui au courant des romans gores dont vous vous abreuvez, Monsieur Frost, ne quitterait pas le cutter des yeux.

— Non seulement vous matez mes muscles, mais vous surveillez aussi mes lectures, si je comprends bien ?

Pour toute réponse, j’émets un grognement furieux qui s’étrangle dans ma gorge quand j’avise une assiette de sablés posée dans un coin du comptoir. Découpés dans diverses formes en hommage aux fêtes de l’hiver, ils scintillent de cristaux de sucre brillants comme des diamants. Je me penche pour mieux voir. Une riche odeur de beurre et de candi me chatouille les narines. Je peux presque les sentir fondre sur ma langue.

— Ça vient d’où ?

Jonathan hisse les deux cartons sur ses épaules, faisant apparaître des choses intéressantes sous sa chemise.

— Vous avez droit à une réponse.

Je me tourne vers les mystérieux biscuits, de peur d’être accusée de reluquer ses fesses, tandis qu’il se dirige vers les étagères dédiées aux nouveautés. Tout en me creusant les méninges, je pose mon gobelet sur le comptoir, puis ôte mes moufles, mon écharpe et mon manteau, que j’accroche à leur place habituelle. Je prélève un biscuit dans l’assiette et l’examine.

— Les Bailey ?

Jonathan a un soupir las.

— Eh bien, quoi ? C’est possible, non ?

Les propriétaires de la librairie, M. et Mme Bailey, se montrent rarement, mais se comportent envers moi comme des grands-parents attentionnés. Je travaille pour leur compte depuis six ans, d’abord à temps partiel durant mes études, ensuite comme gérante au cours des deux dernières années après avoir obtenu mon diplôme. Ils savent à quel point je raffole du mois de décembre, des fêtes de fin d’année et, bien sûr, des friandises. Je les imagine bien nous faire livrer des biscuits à la boutique (ils adorent Jonathan pour une raison qui m’échappe).

Donc, s’ils n’ont pas envoyé les cookies, qui est-ce ? Nous n’avons pas embauché de personnel cette année en raison d’un budget très serré et aussi parce que Clark, l’étudiant qui nous aidait à mi-temps, a démissionné la semaine dernière. Apparemment, il considérait les relations entre Jonathan et moi comme « toxiques et hostiles ».

Les jeunes de nos jours ont tendance à fuir les conflits comme la peste. Ils n’ont vraiment pas de tripes.

J’examine le cookie sous tous les angles.

— Bon, alors, Monsieur Frost, si ce n’est pas les Bailey, qui est-ce ?

Jonathan émet un claquement de langue réprobateur et rectifie l’alignement des livres sur l’étagère.

— J’ai dit une seule réponse, Gabriella.

Perplexe, mais attirée par l’odeur délectable du gâteau, je m’apprête à y goûter, mais me ravise aussitôt. Soudain, une petite ampoule clignote dans ma tête. Je pointe le biscuit vers Jonathan avec un regard soupçonneux.

— C’est vous !

Il s’immobilise avec le livre qu’il tient toujours à la main. Lentement, il jette un coup d’œil par-dessus son épaule et nos yeux se croisent. Son expression est… indéchiffrable.

Je ne suis pas physionomiste. Avec le temps, je suis capable de repérer des schémas et de mémoriser leur signification. Après douze mois passés à observer les changements subtils de ses traits sculptés dans la glace, je connais mieux Jonathan Frost que je ne veux bien l’admettre. Mais là, c’est nouveau.

Décontenancée, je me mords les lèvres presque jusqu’au sang, afin que la douleur m’aide à me ressaisir. Son regard se voile et s’attarde sur ma bouche.

Sans trop savoir pourquoi, je suis littéralement en train de rôtir dans ma robe pull vert émeraude. Quelqu’un aurait-il monté le chauffage à mon insu ?

J’essaie de reprendre l’avantage.

— À supposer que ce soit vous, je me demande bien pourquoi vous avez apporté ces biscuits, dis-je, la voix coassante.

Le regard de Jonathan croise le mien. Encore une mimique que je ne reconnais pas. J’ai l’estomac en vrac.

Il s’apprête à répondre quand un coup à la porte l’interrompt.

— C’est fermé jusqu’à dix heures ! glapit-il, la mine renfrognée.

L’air paraît plus frais maintenant que je suis libérée de l’emprise de son regard. Ayant recouvré mes esprits, je laisse tomber le biscuit comme s’il me brûlait les doigts, me frotte les mains et me dirige vers la porte.

— Pas le cran d’y goûter, hein ? lance-t-il.

Il doit les avoir confectionnés lui-même en veillant à mélanger un laxatif à la pâte.

— Le jour où je mangerai quelque chose que vous aurez préparé, il gèlera en enfer, Monsieur Frost. Et pour votre gouverne, sachez que l’empoisonnement est un crime.

Il se remet à ranger les livres avec une précision millimétrique.

— S’il n’y a pas mort d’homme, on n’écope que de quelques années.

Je manque trébucher en m’approchant de la porte.

— Je l’aurais parié !

Il lève les yeux au ciel.

— Franchement, Gabriella, quoi que vous en pensiez, je ne suis pas obligé de calquer ma vie sur les thrillers dont je m’abreuve, comme vous dites.

— Mieux vaut cacher la boîte de cutters, on ne sait jamais.

Je m’apprête à déverrouiller la porte quand j’aperçois mon reflet dans le verre dépoli. Entre la marche en plein vent de ce matin et les petits jeux de Jonathan, j’ai l’impression d’avoir traversé une tornade : mes joues sont aussi rouges que mes lèvres, mes yeux noisette aussi grands que des soucoupes, agités de tics, et mes boucles couleur châtain miel, qui d’habitude ondulent joliment sur mes épaules, rebiquent comme électrifiées.

Tandis que je tente de mettre un peu d’ordre dans ma coiffure et de reprendre visage humain, je surprends le regard de Jonathan fixé sur mon reflet et sens un frisson remonter le long de mon échine. Il hausse un sourcil et me lance une œillade glaciale. Je lui tire la langue.

— Ça vous va bien, dit-il.

— Qui est-ce qui parle ? Vous qui laissez un pauvre livreur se geler sur le trottoir.

Jonathan – ce monstre – ne répond jamais quand on frappe à la porte avant l’ouverture, mais il arrive que les livreurs s’égarent et ne trouvent pas la ruelle de service. Je suis l’âme charitable qui les remet dans le droit chemin.

Je déverrouille la porte et aperçois un jeune homme – du moins ses jambes – titubant sous le poids d’un bouquet qui lui dissimule la moitié du corps.

— Mademoiselle Gabriella Di Natale ?

Je le considère, bouche bée. Il y a plusieurs centaines de dollars de fleurs. Des roses pourpres, des poinsettias aux pétales veloutés, des branches de pin et de houx, des lis blancs comme neige de la dimension d’une assiette. Leur parfum me monte aux narines, provoquant un éternuement carabiné qui me plie en deux.

Un torse puissant de la taille d’une maison passe devant moi, tandis qu’un nouvel éternuement me secoue tout entière. Jonathan saisit le grand vase conique comme s’il s’agissait d’une brindille et non d’une imposante gerbe pesant une bonne dizaine de kilos et va pêcher la carte qui l’accompagne. Je suis également curieuse de savoir qui les envoie – je n’en ai pas l’ombre d’une idée.

Le livreur finit par jeter un coup d’œil par-dessus le bouquet.

— Euh, mais… c’est pour Mlle Gabriella Di… j’ai besoin d’une signature.

Sa voix s’étrangle devant le regard froid que lui jette Jonathan.

Mon associé se tourne vers moi, alors qu’un nouvel éternuement me saisit.

— Elle a l’air d’être en état de signer, d’après vous ? dit-il en apposant sa signature d’un geste ample. Gabriella, dites-lui que je n’ai pas l’intention de voler vos fleurs.

— Bien sûr que non. Quelle idée ! Merci A-A-A-A-TCHOUM !

— Joyeuses fêtes ! jette Jonathan en claquant la porte.

Il se dirige vers l’arrière-boutique en dépouillant le bouquet de tous les lis qui le composent.

— C’est la dernière fois que je vous offre des petits gâteaux en guise de rameau d’olivier un 1 er décembre, ajoute-t-il. Dire que vous m’accusez de vouloir vous empoisonner, alors que votre petit ami vous envoie un cadeau hautement pathogène. Un drôle de loustic, celui-là.

Une nouvelle vague d’éternuements m’ébranle de la tête aux pieds.

— Q-quoi ?

— Il vous expédie des fleurs pour Noël sans se soucier qu’elles soient allergisantes. Les parfums trop forts vous font éternuer et vous donnent la migraine.

— Il n’est pas… Attendez. Comment le savez-vous ?

Jonathan pose le bouquet sur le comptoir, ouvre la porte du fond qui donne sur la ruelle et jette des lis d’une valeur de cent dollars dans la benne à ordures, comme s’ils grouillaient de vermine.

— Douze mois, Mademoiselle Di Natale.

— Douze mois quoi ?

Il ferme la porte et se dirige vers la kitchenette qui comporte une cafetière et des tasses, ainsi qu’un placard dont les étagères sont séparées en leur milieu par du ruban adhésif, comme si nous étions des belligérants et que le coin d’une boîte de crackers empiétant sur le territoire ennemi était une déclaration de guerre.

Jonathan ouvre le robinet de l’évier et retrousse ses manches jusqu’aux coudes, chaque pli de sa chemise blanche empesée révélant quelques centimètres de muscles ciselés, ombrés de poils bruns. Je m’évertue à détourner le regard, mais c’est peine perdue.

À l’exception de mes deux meilleurs amis, qui sont également mes colocataires, la seule personne avec qui je passe le plus clair de mon temps est Jonathan Frost au-cœur-froid-comme-la-banquise et je pense que cela me ramollit le cerveau – huit longues heures par jour, semaine après semaine. On ne cesse de se toucher, de s’effleurer quand on se croise entre les rayonnages de la librairie. Je ne peux m’empêcher d’admirer le jeu de ses muscles sous sa chemise quand il déballe les cartons et garnit les étagères. Je vois ses yeux se plisser dangereusement lorsque j’enfreins le règlement et m’accroupis par terre pour lire une histoire à l’un de nos jeunes lecteurs.

À ces moments-là, il se produit parfois un phénomène curieux. Mon esprit efface cinquante-deux semaines de querelles quotidiennes, de luttes de pouvoir mesquines et prend une tournure inexplicable, comme se fixer sur ses mains qu’il frotte sous l’eau, par exemple. Je me surprends alors à penser à d’autres occasions où les bras se plient, les mains se mouillent, les doigts se recourbent. En voyant son pouce frotter une tache d’encre sur sa paume, je l’imagine encerclant autre chose et…

Il coupe l’eau, prélève d’un coup sec une serviette en papier au distributeur et s’essuie les mains. Sa voix me fait l’effet d’un coup de tonnerre et je me redresse, comme frappée par la foudre.

— Douze mois. Cinquante-deux semaines. Six jours par semaine. Huit heures par jour. Deux mille quatre cent quatre-vingt-seize heures. Croyez-le ou non, j’ai appris quelques trucs en cours de route.

Je m’ébroue et croise les bras sur ma poitrine.

— Je vois. Sois proche de tes amis et encore plus proche de tes ennemis, dit le dicton.

Jonathan lève les yeux. Je surprends son regard qui parle dans un langage codé que j’ignore.

Je déteste cette sensation familière, qui ne manque jamais de craqueler le vernis de mes difficultés sociales. Je suis neurodivergente dans un monde neurotypique, que mon cerveau autiste ne déchiffre pas de la même façon que Jonathan Frost, ce génial tacticien. C’est l’une des raisons pour lesquelles je le déteste : je devine son esprit rusé, froid et calculateur. Il possède ce qui me fait défaut, il voit ce que je ne peux pas voir et manie ces armes sans pitié. Voilà pourquoi les Bailey l’ont engagé.

Parce qu’il est ce que je ne suis pas.

Et dans mes pires moments, il m’oblige à prendre conscience de mes lacunes.

Je voulais incarner tout ce que les Bailey désiraient quand Mme Bailey a pris sa retraite et qu’ils m’ont offert cette promotion. Les Bailey le souhaitaient également. Ils m’aiment beaucoup. Ma passion pour les livres est un atout majeur. Seulement, le bilan financier serait certainement mieux équilibré avec un gérant unique, à une époque où les librairies indépendantes disparaissent les unes après les autres.

Mais après ma première année en solo, constatant que je croulais sous les tâches administratives, les Bailey m’avaient informée, autour d’une tasse de thé, que le fardeau était trop lourd pour une seule personne et qu’il me fallait un associé.

Jonathan avait donc été embauché il y a exactement un an aujourd’hui. En entrant dans le magasin, excitée comme une puce à l’approche des fêtes, je l’avais vu flatter M. Bailey, tandis que, les joues roses de plaisir, Mme Bailey souriait à quelque chose qu’il venait de dire. J’avais été flouée. Cette évidence m’avait frappée comme une boule de neige reçue en pleine poitrine.

Depuis, il s’évertue à charmer les Bailey en se rendant indispensable. Il est sûr de lui, froidement efficace et, au bout d’un an sous sa direction, la librairie fonctionne comme une machine bien huilée.

Jonathan est le cerveau. Je l’admets.

Mais moi, je suis l’âme.

Les touches fantaisistes de la vitrine, l’installation de fauteuils en peluche dans des endroits stratégiques, c’est moi. Je suis le sourire chaleureux qui vous accueille et la table de présentation artistiquement agencée qui attire le client. Jonathan le sait. Il n’ignore pas que sans moi, cet endroit serait fonctionnel, mais impersonnel, parfaitement organisé et mortellement ennuyeux.

Bref, il a autant besoin de moi que moi de lui.

Ce serait sans doute une bonne raison d’unir nos forces et mettre nos différences de côté. Mais depuis que Potter’s Pages, la redoutable chaîne de librairies, s’est implantée dans le quartier, il y a deux ans, et que nos bénéfices ont pris un sacré coup, je sais que ce n’est qu’une question de temps avant que les Bailey n’annoncent qu’ils ne peuvent plus se permettre de nous garder tous les deux. Je n’ai aucune intention de céder ma place à Jonathan Frost, ni de lui permettre de devenir la force dominante, de sorte que le choix des Bailey s’impose comme une évidence.

En d’autres termes, après avoir commencé par un conflit de personnalités, notre querelle s’est transformée en un duel à mort.

Une mort professionnelle, bien entendu.

Le bruit régulier de gouttes d’eau provenant du robinet mal refermé interrompt mes réflexions.

Je m’aperçois que je fixe Jonathan avec insistance.

Il soutient mon regard.

Apparemment, un certain temps s’est écoulé, car j’ai oublié de battre des paupières. Les yeux me brûlent.

Adossé à la porte, les bras croisés sur sa poitrine, Jonathan, qui est fait d’une substance extraterrestre cryogénique, semble parfaitement à son aise. Il pourrait demeurer toute la journée sans ciller, contrairement aux faibles créatures de mon espèce.

Incapable de résister davantage, je me tourne vers l’énorme composition florale et cligne des yeux à toute vitesse, réprimant un soupir de soulagement tandis que je fais pivoter le vase pour l’examiner. Je repère un bristol dissimulé au milieu des fleurs. J’étais si troublée que j’avais oublié la carte de l’expéditeur.

Je tends la main quand Jonathan interrompt mon geste.

— Attendez !

Je me fige. Il se tient derrière moi, assez près pour que je sente sa présence, mais pas trop pour me mettre mal à l’aise. Son souffle chaud caresse ma nuque et je respire le léger parfum boisé de son eau de Cologne. Toutes ces odeurs me font mal à la tête, mais celle de Jonathan est agréable, je dois le reconnaître.

Il passe devant moi et détache le clip en plastique qui fixe la carte à une tige de poinsettia.

— Faites attention !

Je lève les yeux. La mâchoire serrée, il me vrille de son regard sombre. Dans la lumière chaude de la boutique, je distingue un reflet auburn qui joue dans ses cheveux couleur chocolat doux-amer.

— Attention à quoi ?

— Au poinsettia. Il peut provoquer une éruption cutanée.

— Une éruption cutanée ?

Il se penche sur la carte de visite.

— Exactement, Gabriella. Je vous répète que vous n’avez rien à craindre de moi. Votre petit ami vous a envoyé des plantes toxiques, un cauchemar pour vos sinus.

Mon petit ami. Nous y revoilà.

Trey et moi avons rompu depuis six mois et, auparavant, nous n’étions pas exactement « ensemble ». J’ai besoin de temps pour ressentir une attirance, et même si j’étais fascinée par Trey, le type souriant aux cheveux dorés, qui m’avait payé un chocolat chaud dans la cafétéria où il était entré boire un latte, j’hésitais à sortir avec lui. Mais Trey avait de la suite dans les idées et, très vite, il avait pris l’habitude de m’offrir mon café du matin, il m’inondait de SMS et une voiture m’attendait devant la librairie à la fin de la journée pour me conduire au restaurant où il m’invitait à dîner.

Ce qui, rétrospectivement, aurait dû m’alerter. Quand je l’avais averti que j’avais besoin de temps pour savoir où j’en étais, il m’avait fait la cour avec une ardeur renouvelée. Et pendant deux mois, sourde aux signaux d’alarme qui se déclenchaient dans ma tête, je m’étais laissée griser par les dîners en ville, les conversations brillantes, les textos et les coups de fil non-stop. Je me disais qu’au fond, tout se passait pour le mieux, n’est-ce pas ? Bien sûr, il me poursuivait de ses assiduités, mais la plupart des filles ne tergiversaient pas si longtemps avant de passer à l’acte.

Étant demi-sexuelle, je ne me laisse pas facilement séduire par un homme. Il me faut du temps pour savoir si je le trouve attirant, si je le désire, si j’aime l’odeur de sa peau, le contact de sa main sur la mienne ou l’idée d’envisager une relation charnelle. En d’autres termes, pour stimuler ma libido, j’ai besoin de connaître la personne et d’établir un lien émotionnel fort avec elle. Et cela ne se fait pas en un jour.

Trey ne comprenait pas et, à l’évidence, je n’avais pas réussi à le convaincre. C’était du moins ce que je pensais à l’époque. Je sais aujourd’hui que mes explications auraient dû suffire, qu’un partenaire digne de ce nom aurait respecté mes limites au lieu de les transgresser.

Jonathan avait deviné que je fréquentais quelqu’un. Trey n’était jamais venu me voir à la librairie, ce qui m’attristait, car Bailey était ma fierté et ma joie. Il prétextait qu’il travaillait dans la finance, à l’autre bout de la ville, et était très occupé. Le jour où il était entré dans mon bistrot favori était une exception à cause d’une réunion avec des clients, mais à présent, effectuer le déplacement pour prendre un café tous les matins en valait vraiment la peine.

J’ai donc reçu des monceaux de fleurs – qui me faisaient éternuer – accompagnés de poèmes à l’eau de rose. Il m’envoyait des messages et m’appelait si souvent qu’il était évident qu’il y avait quelqu’un dans ma vie.

Lors des promotions d’été, alors que, débordée, je courais en tous sens, Jonathan découvrit le pot aux roses en voyant le nom de Trey s’afficher sur mon téléphone.

Il désigna mon portable en dardant son regard de banquise sur ma personne.

— Qui est-ce ?

Je m’empressai de récupérer l’appareil posé sur le comptoir.

— C’est mon petit ami et ça ne vous regarde pas.

— Vous sortez avec ce type ? proféra-t-il d’une voix dure et teintée de mépris. Trey Potter. Le fils et l’héritier de Potter’s Pages, notre concurrent numéro un, qui cherche à nous racheter ?

Le sang battait violemment à mes tempes, je me souviens. J’avais l’impression que le monde se dérobait sous mes pieds. Trey m’avait révélé être lié aux Potter sans préciser qu’il était le fils du propriétaire, ni qu’il escomptait réaliser une acquisition. Les Bailey non plus, qui se confiaient alors à Jonathan plus qu’à moi concernant la situation financière de la société.

J’encaissai le choc sous le regard inquisiteur de Jonathan Frost à mesure que les pièces du puzzle se mettaient en place – les questions de Trey sur mon travail, ma relation avec les Bailey, son refus de mettre les pieds à la librairie, son insistance à garder notre relation secrète. Abasourdie, blessée dans mon amour-propre, je relevai le menton dans une attitude de défi et, ravalant mes larmes, je passai en trombe devant Jonathan dans un silence hautain.

Ce soir-là, j’avais exigé des explications et rompu avec Rey. Il m’avait assuré qu’il m’aimait, que même s’il avait été effectivement chargé « d’engager une relation avec moi afin d’exploiter les possibilités stratégiques » – ce qui, après m’être concertée avec mes amis, signifiait « tenter de m’attirer dans le camp des Potter et me convaincre d’inciter les Bailey à vendre » –, il était tombé éperdument amoureux de moi.

« Je ne peux pas vivre sans toi, avait-il plaidé. Je ne veux pas que tu me quittes. Je ne m’en remettrai jamais. »

À force de lire des romans d’amour, je ne suis pas insensible aux plates excuses quand elles se présentent, mais je sais aussi reconnaître une personne toxique quand j’en rencontre une. Or Trey était une relation toxique par excellence.

Par la suite, j’ai envisagé de mettre les choses au clair avec Jonathan un nombre incalculable de fois en lui expliquant que, n’ayant aucune idée de ce que je savais ou ignorais, il s’était complètement trompé à mon sujet, ce jour-là. Je n’ai pas avalé la façon dont il me l’a dit, mais je lui suis reconnaissante d’avoir lâché cette bombe. C’est grâce à sa franchise brutale que j’ai pu découvrir les véritables motivations de Trey, rompre avec lui et avouer aux Bailey ce qu’il s’était passé afin qu’ils sachent que ma loyauté était sans faille.

Ce qui m’en empêche est que j’ai scrupule à discuter de notre vie privée dans la bataille qui nous oppose pour la librairie, sans parler du fait que je n’ai pas envie de dévoiler mes faiblesses. Cela équivaudrait à baisser la garde. Or dans notre lutte acharnée pour le pouvoir, c’est un risque que je ne peux pas courir.

Les jours où je me sentais mieux disposée envers Jonathan – quand je me souciais de l’opinion qu’il avait de moi –, j’espérais qu’il tirerait les conclusions qui s’imposaient. Qu’il se rendrait compte que Trey était de l’histoire ancienne, alors que les mois passaient et qu’aucun rachat ne se produisait, que ma relation avec les Bailey restait chaleureuse et que mon ex ne se manifestait plus. Apparemment, c’était trop demander.

Aujourd’hui, j’ai compris pourquoi. Jonathan Frost me tenait en piètre estime. Et peut-être qu’au fond de moi, je le savais. Mais maintenant que je n’ai plus aucun doute à ce sujet, le plaisir délicieusement pervers que je vais éprouver à lui démontrer qu’il avait tort l’emporte sur la honte. J’en ai assez, je ne peux plus supporter la mauvaise opinion qu’il a de moi.

— C’est probablement ce qu’aurait fait Trey s’il était toujours mon petit ami, je déclare en le regardant bien en face. J’ai rompu il y a six mois. En réalité, c’est vous qui m’avez éclairée, mais bien sûr, vous avez supposé que j’étais au courant du rachat, alors que, depuis votre arrivée, j’ai été écartée des décisions financières et n’en avais aucune idée. Grâce à vous j’ai compris que je n’intéressais Trey que pour mon influence sur les Bailey. Il espérait que je plaiderais sa cause et parviendrais à les persuader d’accepter l’offre de rachat des Potter.

À la gêne que je ressens après cette confession se substitue la jubilation de le voir se décomposer, bouche bée, les yeux écarquillés. Sa main retombe sur le comptoir avec un bruit mat. Je lui ai cloué le bec.

Je lui décoche un sourire réjoui.

— Il serait peut-être temps de se rendre à l’évidence, Monsieur Frost. Vos talents de détective ne sont plus ce qu’ils étaient.

Sur cette pique assassine, je tourne les talons en attrapant mes décorations au passage.

Je m’en vais métamorphoser cet endroit en un paradis hivernal.

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