Des Étincelles sous le gui

Chloe Liese · Chapitre 6 sur 17

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Des Étincelles sous le gui

Chapitre 4

 

Playlist : Little Jack Frost Get Lost, Bing

Crosby et Peggy Lee

 

— C’était plutôt sinistre, dis-je en saluant les Bailey de la main.

Les bras croisés sur sa poitrine à côté de moi, Jonathan suit des yeux le taxi qui s’éloigne sur la chaussée enneigée. Il ne répond pas, mais je devine que ses petites cellules grises fonctionnent à plein régime. Comme s’il sentait mon regard braqué sur lui, il tourne ses yeux vert délavé vers moi et me fixe pendant une longue minute interminable, stoïque et glacial comme jamais, tandis que seuls le bruit léger des flocons qui tombent sur le bitume et le chuintement des pneus brisent le silence.

Comment peut-il être si calme en pareil moment ? La réponse est qu’il a eu le temps de se préparer. On ne lui a pas coupé l’herbe sous les pieds, contrairement à moi.

Je vais enfin pouvoir prendre ma revanche. Je commence par ce qui, j’en suis sûre, va l’agacer. Ça marche à tous les coups. Souriant, je me mets à fredonner.

« Little Jack Frost get lost, get lost. »

Il plisse les yeux. Un tic agite sa mâchoire. Je jubile.

— Dommage que vous ne vous appeliez pas Jack, dis-je en esquissant quelques pas de danse avant de répéter le refrain. Jack Frost ? Il n’y a pas mieux.

Il marmonne dans sa barbe, ouvre la porte et m’invite à entrer.

Je déteste qu’on me force la main, mais je n’ai pas envie de me geler dehors, vêtue en tout et pour tout d’une robe pull rose au genou. Je me précipite à l’intérieur, frissonnant dans la chaleur ambiante. Je me tourne vers Jonathan qui verrouille la porte, me rappelant amèrement que je suis coincée ici avec lui dans un climat hostile, qui risque de se dégrader encore plus.

— Vous savez ce que cela signifie, dis-je. Ce que les Bailey nous ont laissé entendre.

Il passe devant moi, ramasse la pile de romans sentimentaux que j’avais posée sur la table et la fourre sous son bras.

— Cela signifie que cette librairie indépendante est au bord de la faillite après des années d’hémorragie d’argent en raison de méthodes commerciales dépassées, d’un système de chauffage, ventilation et climatisation déficients, d’une présence en ligne inexistante et d’une indifférence totale pour les prix concurrentiels.

— C’est vrai, mais ce n’est pas ce que je voulais dire.

Il s’immobilise, se retourne et me toise de ses yeux verts couleur de frimas.

— Expliquez-vous, Gabriella.

Je bous comme une cocotte-minute dont son ton tranchant, condescendant, menace de faire exploser le couvercle. Furieuse, je m’approche, récupère mes livres et retourne à la table centrale.

— Comme si vous ne saviez pas ce qu’ils avaient en tête quand ils ont parlé de réduire les dépenses. À moins d’un miracle, l’un de nous deux ne sera plus là l’année prochaine.

Jonathan attrape une pile de thrillers ésotériques de la rentrée d’hiver et la pose sur la table avec bruit, renversant au passage mes romans de Noël.

— Bien sûr que je le sais. Je l’avais compris dès le départ, Gabriella, depuis le premier jour.

Je remets mes livres en place d’un geste rageur, repoussant les polars au fond.

— Tant mieux pour vous, Jonathan. Pendant ce temps, certains étaient trop accaparés par leur travail pour perdre leur temps à organiser un sabotage professionnel.

— D’accord, rétorque-t-il sans s’émouvoir. Je suis le capitaliste teigneux qui a débarqué pour renflouer l’entreprise et vous la victime de mes machinations diaboliques, qui n’a au grand jamais souhaité mon départ et dont l’amour des livres et les sourires charmeurs destinés à nos rares clients vont nous sortir d’affaire comme par magie.

Je serre les poings sans répondre.

— Je reconnais que je suis un cérébral, un calculateur, Gabriella, reprend-il avec une douceur affectée. J’avais anticipé ce qui a été exposé au cours de la réunion, tout à l’heure. Mais de grâce, épargnez-moi ces fadaises au sujet d’arrière-pensées que je serais le seul à entretenir depuis que j’ai été engagé.

— Dixit celui qui m’a caché cette réunion !

Il serre les dents. Il sait qu’il est surpris en flagrant délit de mensonge.

— Je vous jure que j’allais le faire.

Je croise les bras sur ma poitrine.

— Ah oui ? Quand ça ?

Il s’éclaircit la gorge.

— Hier, mais… j’avais la tête ailleurs et j’ai oublié. J’avais l’intention de vous le dire ce matin. Seulement les Bailey – pour une fois – ont débarqué à l’ouverture, et ensuite, j’ai été retardé dans ce satané bistrot où je me suis procuré votre lait chocolaté à la menthe poivrée…

— Chocolat chaud !

— C’est pareil ! Ils n’ont pas respecté les proportions, donc j’ai exigé qu’ils en préparent un autre, et quand je suis arrivé ici, il était trop tard. Si un regard pouvait tuer, je serais déjà six pieds sous terre. Vous étiez convaincue que je vous avais volontairement laissée dans l’ignorance.

— Vous le saviez depuis une semaine. Pourquoi avoir attendu la dernière minute ?

— Si je vous expliquais, Gabriella, vous ne me croiriez pas.

Je lui fais les gros yeux, l’air menaçant.

— Vous pensez tout savoir de moi, hein ?

Il me dévisage, la mâchoire serrée.

— Innocente comme l’enfant qui vient de naître, n’est-ce pas ? Vous croyez m’avoir cerné également. Et vous m’en voulez pour cette raison.

Je suis bien obligée de reconnaître qu’il est dans le vrai.

— J’éprouve un complexe d’infériorité en votre présence, dis-je en refoulant mes larmes. Quand ils vous ont engagé, j’ai vraiment cru que je n’étais pas à la hauteur.

Son expression s’adoucit. Il ouvre la bouche pour ajouter quelque chose, mais je le prends de vitesse.

— Je reconnais que j’ai parfois mal jugé votre façon péremptoire de nous imposer des coupes budgétaires, Monsieur Frost, mais je refuse d’être méprisée et laissée-pour-compte. Ce temps-là est révolu. J’ai bien l’intention de me défendre.

Il bat des paupières, l’air ébranlé. Il avance d’un pas. Je recule et heurte la table, envoyant valser une pile de livres sur le sol.

— Gabriella…

Je repousse la table pour écarter l’obstacle qui nous sépare, avant de me rappeler que, j’ai beau être d’une taille supérieure à la moyenne, Jonathan me dépasse d’une bonne tête. Nos poitrines se frôlent. Nos regards se croisent.

— J’aime cet endroit de tout mon cœur, dis-je avec véhémence. Il nous reste moins d’un mois pour sauver les meubles. Trois semaines et demie avant la fermeture pour les fêtes de fin d’année. Je vous répète qu’il y aura des réductions de dépenses et que l’un de nous deux sera viré. C’est inéluctable.

Nos regards se soudent pendant ce qui me paraît être un très long moment.

— C’est aussi simple que ça ? fait-il.

— C’est la triste vérité. Vous les avez entendus, tout à l’heure. Vous connaissez les chiffres mieux que moi.

Jonathan me fixe sans sourciller.

— Oui, et je ne céderai pas si facilement. Je n’ai pas l’intention de baisser les bras sans me battre, Gabriella.

— Je m’y attendais. Voilà ce que je vous propose. Celui qui vendra le plus de livres ce mois-ci restera en place.

— C’est donc votre façon de voir les choses ? demande-t-il d’une voix uniforme au bout d’un long silence tendu.

— Les ventes brutes ne sont pas l’unique critère d’évaluation des compétences managériales, je veux bien l’admettre, mais regardons les choses en face : dorénavant, le gagnant tirera parti de ce que l’autre a apporté à l’entreprise. Sans moi, vous auriez une librairie figée depuis 1988. Au fil des ans, j’ai aménagé un bel espace d’accueil, où j’ai ajouté ma touche personnelle ; une classification accessible et intuitive par genre et sous-genre ; et un agenda d’animations, de rencontres et de dédicaces programmé pour l’année. Grâce à moi.

— Et grâce à moi, vous avez un système de CVC qui ne risque pas de faire fondre les calottes polaires, de coûter le PIB d’une petite nation en factures d’électricité ni de faire fuir les clients à cause de son incapacité à réguler la température ; l’utilisation des données pour établir une stratégie marketing élaborée sur la segmentation de la clientèle ; et dernier détail insignifiant, un système de paiement et de comptabilité digne du e XXI siècle.

Je renifle.

— Ce n’était pas si catastrophique.

— Un fusible sautait au moins deux fois par semaine quand on allumait la climatisation, les radiateurs étaient une bombe à retardement, l’évaluation de nos stocks n’était pas adaptée à la demande des clients et cet ancien boulier en bronze, que vous qualifiez d’« antiquité », était à la fois inefficace et responsable d’innombrables erreurs de facturation.

— Gilda ! Elle me manque.

Il lève les yeux au ciel, comme pour prier Dieu de lui insuffler la patience.

— Gilda, c’est ça. Vous tapiez manuellement les prix sur une caisse enregistreuse victorienne.

— Une caisse enregistreuse victorienne dorée. Gilda avait de la classe !

— Elle a déclenché un contrôle fiscal !

On se regarde en chiens de faïence. Nos visages sont dangereusement proches. Il sent si bon. Une odeur de conifère, d’air hivernal, de fumée de bois. Je sens mes joues s’empourprer.

Jonathan me fixe d’un œil inquisiteur – mon menton relevé avec défi, ma rougeur révélatrice. Sa mâchoire se crispe. Ses sourcils se froncent. Le silence s’éternise entre nous.

J’ai hâte d’en finir, de m’éloigner à bonne distance, parce que j’ai du mal à contenir ma colère et que je suis inexplicablement excitée. Mes fantasmes de la veille, le tourbillon de sensations, sa chaleur, son parfum, l’énergie brute qui circule entre nous… Je brûle d’enrouler mes jambes autour de ses hanches, de coller mes lèvres aux siennes et de l’embrasser à en perdre haleine.

Je ferme les yeux, dissociant mentalement le Jonathan fantasmagorique et la réalité cauchemardesque.

— Vous empiétez sur mon espace vital.

— C’est vous qui avez commencé, rétorque-t-il.

J’ouvre la bouche, puis la referme. C’est moi, il a raison.

— D’accord. N’en parlons plus.

Il s’éloigne de trente centimètres à peine.

— C’est mieux ?

Je m’écarte de la table et reprends contenance.

— Beaucoup mieux. Que pensez-vous de mes conditions, Monsieur Frost ?

Il me dévisage intensément, les bras croisés.

— Uniquement la vente des livres ?

— C’est ça.

Qu’il aille au diable avec ses sourcils arqués et son air hautain.

— Vous vous rappelez que certains des meilleurs polars psychologiques de ces derniers temps ont été publiés cette année ou vont bientôt sortir ?

— Quatre mots pour vous, Monsieur Frost : littérature jeunesse et romances de Noël.

— Techniquement, ça fait six.

Je trépigne.

— Vous avez parfaitement compris ce que je veux dire ! Maintenant, répondez-moi : acceptez-vous les termes de l’accord, oui ou non ?

Nouveau silence rompu par le tic-tac de l’horloge murale qui égrène les minutes restantes du pitoyable manège de notre rivalité professionnelle.

— J’accepte, dit-il enfin.

Avec un sourire hypocrite, je me glisse dans son dos et retourne à mon étalage à moitié démoli de romances de Noël.

— Parfait.

— À une condition.

Contrariée, je lui jette un coup d’œil par-dessus mon épaule.

— C’est-à-dire ?

Jonathan s’adosse à l’un des piliers de bois poli qui s’élève jusqu’au plafond voûté de la boutique et m’observe, les pieds croisés, les mains dans les poches.

— S’il s’avère que l’avenir financier de la librairie n’est finalement pas si mauvais et que nous pouvons tous les deux garder notre emploi après le nouvel an, nous négocierons une trêve.

Il s’approche et ramasse sur la table l’une de mes romances historiques favorites de l’époque Régence. Il tambourine du bout des doigts sur la couverture hivernale, puis l’ouvre au recto qui représente un couple à demi nu, étroitement enlacé dans un décor enneigé.

Je ne peux détacher mon regard de l’homme torse nu aveuglé de désir, enserrant de son bras musclé la taille souple de la jeune femme ; les yeux vitreux, la bouche entrouverte, elle s’abandonne lascivement contre lui. C’est une ode à la sensualité de 12 × 18 centimètres.

— Une trêve ?

Jonathan acquiesce en refermant le livre.

— Nous cogérons… courtoisement.

Je m’étrangle de rire et reprends mon sérieux quand je m’aperçois qu’il ne plaisante pas.

— Vous pensez que c’est possible ?

Il ouvre le livre au milieu. Je m’empresse de poser la main sur la sienne, de peur qu’il n’abîme la tranche.

— Financièrement, vous voulez dire ? poursuit-il. Pas si les choses restent en l’état, mais il est encore temps d’agir. Quant au plan personnel, ça reste à voir.

Il baisse les yeux sur ma main, puis relève la tête. Je surprends une lueur dans ses yeux pâles et rusés sous ses cils sombres et épais.

— Je croyais que ce chapitre était clos, ajoute-t-il.

Je me hâte de récupérer le livre.

— Exact. Jusqu’à ce que vous vous apprêtiez à endommager la marchandise.

— J’avais l’intention de l’acheter.

— Ben voyons ! Il s’agit d’une romance, je vous signale.

Il hausse un sourcil.

— J’oubliais que vous savez tout à mon sujet, y compris mes préférences littéraires. Je ne lis pas ce genre de livre. Au grand jamais.

Mince. Et si c’était le cas ?

Je lui lance un regard venimeux tandis qu’il dispose ses polars devant mes romans à l’eau de rose. Il ébranle mes convictions et je le déteste pour cela.

— Laissez-moi deviner, dis-je, sceptique. Vos « lectures romanesques » se résument à Orgueil et Préjugés et vous pensez que Jane Austen était l’une des pionnières les plus influentes de la littérature dans la tradition des romans psychologiques.

Il vacille et manque lâcher un des volumes qu’il arrange en petits tas bien nets.

— Je sais que c’est plus complexe que cela.

Je considère le bouquin qu’il était censé acheter et que j’ai récupéré.

— Peut-être bien. Ceci, Monsieur Frost, est un roman d’amour dans tous les sens du terme. En fait, c’est celui que je préfère.

Avec une gaucherie qui ne lui ressemble pas, il manipule la pile de thrillers qu’il renverse par terre. Son regard se pose sur moi, puis sur le livre que je tiens toujours à la main.

— Votre préféré ? répète-t-il en me fusillant du regard.

— Oui. Qu’y a-t-il donc de si étonnant ?

Il cligne des yeux, puis fixe les rayonnages dédiés aux romans historiques.

— Et quels sont les autres ? Vos préférés ?

C’est un ordre. Pas une question.

Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle il se comporte si bizarrement ni pourquoi je m’apprête à lui obéir. Mais la fan de romans d’amour que je suis ne peut s’en empêcher. Je déambule entre les rayonnages garnis de romans historiques, désignant au passage des titres, telle Vanna White sur la roue de la fortune. Je fais courir mon index sensuellement le long de l’étagère.

— Celui-là. Celui-là. Celui-là. Celui-là. Celui-là aussi.

J’entends Jonathan avaler sa salive derrière moi et jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Le regard qu’il fixe sur moi me fait peur.

Je suis la gazelle et lui le lion. Il a l’immobilité d’une statue. Curieusement, cela me rappelle le Jonathan aristocrate de mes fantasmes, entrant dans la bibliothèque en culottes et bottes hessiennes, avant de refermer la porte avec un déclic définitif qui avait changé le monde.

Rien ne lui échappe ? Doit-il s’immiscer dans chaque compartiment de ma vie ? Je me fige, déconcertée. Il me dévisage avec une telle intensité qu’on dirait qu’il me transperce jusqu’à la moelle.

Jamais je ne me suis sentie aussi nue.

— Vous avez fini de jouer avec moi ? dis-je.

Comme si mes paroles avaient brisé un sort, il cligne des yeux, puis, tel un gros matou à l’affût dans l’herbe, il franchit la distance qui nous sépare.

— Vous croyez que je joue avec vous ? répète-t-il, un feu brûlant dans ses yeux qui cherchent les miens. Vous avez si peu d’estime pour moi ?

Je redresse le menton. Toutes les fois où il s’est montré cassant, hautain, où il m’a remise à ma place avec arrogance me reviennent à la mémoire.

— Pourquoi en aurais-je ?

Jonathan pose sa main sur la mienne et s’empare du livre.

— Vous n’avez pas tout à fait tort, admet-il. Je peux être froid et calculateur, voire tranchant et abrupt. Croyez-le ou non, la vérité est que je tiens aux Bailey, à cette librairie… à tout ce qu’elle m’a apporté. Quitte à perdre la boule, ajoute-t-il mezza voce en tournant les talons.

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