Des Étincelles sous le gui
Chapitre 8
Playlist : Mille Cherubini in Coro, Andrew
Bird
Sur le trajet du retour, je me chamaille avec Jonathan par-dessus la musique et sans cesser de pianoter sur mes genoux à propos de l’itinéraire le plus court pour arriver chez moi en évitant les embouteillages, jusqu’à ce qu’il s’arrête en face de mon immeuble. C’est Jonathan Frost tout craché, alors que moi, je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où j’ai réussi à stationner dans ma rue, depuis deux ans que je vis ici.
Je lui lance un regard incrédule.
— Pile devant mon immeuble ? Je n’y crois pas.
Il arque un sourcil, un petit sourire satisfait aux lèvres.
— Disons que j’ai une chance insolente en matière de parking.
— Naturellement.
Jonathan effectue la manœuvre et coupe le contact.
— J’ai lu la romance que j’ai achetée à la librairie, l’autre jour, dit-il.
Je lui lance un regard surpris.
— Ah oui ?
Il hoche la tête.
— Pas mal. Bien sûr, on ne peut pas comparer avec Jane Austen, mais…
Par jeu, j’imprime une petite tape sur sa cuisse musclée avec une étrange impression de déjà-vu.
— Cessez de me taquiner !
Ses lèvres s’étirent en un simulacre de sourire, qui s’évanouit dans un silence pesant. Sa mâchoire se crispe, ses yeux cherchent les miens.
— Leurs conceptions de l’amour sont très éloignées, déclare-t-il enfin.
— Je dirais même totalement opposées.
Son regard erre sur ma bouche.
— Pourtant, ça finit par marcher. C’est le pivot de leur relation. Ils sont attirés par leurs différences qu’ils tentent de dépasser sans perdre leur individualité. Ils mûrissent ensemble et, par là, révèlent leur vraie personnalité.
Mon palpitant s’emballe dans ma poitrine. Je n’aurais pu mieux dire. Diable d’homme !
— La promiscuité forcée, ça aide, dis-je. Coincés dans une calèche pendant plusieurs jours d’affilée, une auberge avec une seule chambre et…
— Un seul lit, achève-t-il. Je me suis renseigné. C’est un stéréotype populaire. C’est très compréhensible.
— Je suis sûre que vous avez potassé les caractéristiques du genre.
Ses doigts tambourinent sur le volant.
— Je me suis documenté sur la littérature sentimentale en général. Je ne fais pas les choses à moitié, Gabriella.
Je sonde son visage.
— Non, bien sûr.
Il pose les deux mains sur le volant. Sa mâchoire est agitée d’un tic nerveux. Et puis soudain, il ouvre sa porte.
Je cligne des yeux et sors de ma torpeur quand je comprends ce qu’il s’apprête à faire. Il va ouvrir la mienne et me faire le coup de la galanterie. C’est intolérable, étant donné que le simple contact de sa main m’a tellement excitée tout à l’heure que je me suis trémoussée sur mon siège pendant tout le trajet de retour.
Je m’escrime sur la poignée pour le prendre de vitesse, mais c’est trop tard, il tient la portière ouverte et me tend la main pour m’aider à descendre. Je considère le tas de neige à mes pieds et accepte à contrecœur, tâchant d’ignorer la décharge électrique qui me traverse de part en part lorsque nos doigts se frôlent.
Je franchis l’obstacle et atterris en douceur dans la poudreuse. Le nez en l’air, je contemple la neige qui tombe dru au-dessus de nos têtes et tire la langue dans un grand éclat de rire, les yeux clos.
La neige réveille l’enfant émerveillé qui sommeille en moi. J’adore ça.
Un gros flocon glacé atterrit sur ma langue. Je pousse un petit cri de plaisir et ouvre lentement les yeux. Jonathan me fixe intensément.
— Qu’y a-t-il ?
— Votre capacité à vous réjouir. C’est une belle leçon d’humilité.
Pas possible ! Des félicitations de la part de Jonathan Frost ! Et pas n’importe lequel ! Un compliment qui flatte mon ego, me valorise et contribue à renforcer l’estime de soi, telle la lumière d’une bougie à travers la vitre par une nuit sombre et froide.
La gorge nouée, je sens les larmes me brouiller la vue.
— C’est idiot, vous ne pensez pas ?
Il secoue la tête.
— Non.
— Bizarre ? Étrange ? Puéril ?
J’énumère quelques-uns des qualificatifs que l’on m’attribuait quand je débordais de joie, au point de paraître suspecte aux yeux de mon entourage.
Il avance d’un pas, ses bottines crissant dans la neige.
— Non, Gabriella, je ne pense pas que ce soit idiot, bizarre, étrange ni puéril de rater les occasions de croquer la vie à pleines dents quand on est jeune. Je crois au contraire que c’est courageux, héroïque et admirable.
Il m’effleure la joue du bout des doigts. Je ferme les yeux. Ça me paraît si naturel, alors qu’une petite voix intérieure me souffle le contraire.
C’est complètement insensé. Jonathan Frost n’est pas un tendre. Il ne lit pas les romans d’amour que j’affectionne, et je ne vois pas la flamme de la passion brûler au fond de ses yeux quand il me regarde. Il ne me tient pas la main, ne me réchauffe pas le cœur et ne me considère pas comme la huitième merveille du monde.
Et pourtant, le voilà qui prend mon visage en coupe entre ses grandes mains calleuses avec une détermination tranquille. Je meurs d’envie de t’embrasser, me dit son regard fixé sur ma bouche.
Je ne détourne pas la tête quand ses pouces dessinent des cercles sur mes joues. Je sens la chaleur de son corps tout proche. Nos cuisses se frôlent, nos poitrines se heurtent, nous respirons à l’unisson. Je sens monter le désir au creux de mon ventre et encore plus haut, là où un maelström d’émotions que je refuse d’analyser fait battre mon cœur.
J’ignorais à quel point j’avais envie de lui. Mais peut-être que cela doit arriver pour dissiper la tension, surmonter l’animosité qui nous anime depuis douze mois. Et si un baiser suffisait à tout effacer pour abréger enfin ce supplice ?
Il comprend le message que lui transmet mon regard : J’en ai très envie moi aussi.
Je fais courir mes doigts le long de son torse à travers l’étoffe de son blouson. Il m’observe, les cils battant au-dessus de ses yeux vert pâle, et moi je reste concentrée sur sa bouche sensuelle, lèvres entrouvertes.
— Je ne devrais pas, murmure-t-il d’une voix si basse que j’ai peine à l’entendre. Pas encore.
Je ne comprends pas ce qu’il dit, mais je suis incapable d’enchaîner deux idées cohérentes. Je ne pense qu’à une chose : explorer jusqu’au bout la fulgurante attirance qui me pousse vers lui et me libérer une bonne fois de cette torture. Je vais l’embrasser pour l’extirper de mon esprit. Il faut que ça marche.
Il se penche vers moi, tandis que je me hausse sur la pointe des pieds. Nos lèvres se joignent, se caressent et se soudent. Je m’enivre de son odeur, tel l’air vivifiant d’une montagne enneigée. Sa bouche a un goût de chocolat et d’eau fraîche. Je sens mes genoux fléchir quand sa langue s’enroule autour de la mienne. Je noue mes bras autour de son cou et glisse les doigts dans les mèches épaisses de ses cheveux. Il m’écrase littéralement contre sa poitrine et j’entends son cœur cogner à grands coups désordonnés.
Jonathan incline la tête et approfondit son baiser, qui devient encore plus brûlant et humide, un ballet désespéré au rythme de « oh oui… encore… ne t’arrête pas ». Ses doigts s’insinuent sous mon manteau et il plaque mes hanches contre les siennes. Le souffle coupé, je sens son érection durcir contre mon bas-ventre, qui se contracte douloureusement, inondant mes sous-vêtements. Je perçois notre souffle haché et les soupirs saccadés entre chaque assaut dévorant de ses lèvres et de sa langue. Je me presse étroitement contre lui, alors que nos corps ondulent en cadence.
Il resserre son étreinte autour de ma taille et promène les mains vers le haut de mon dos jusque dans mes cheveux, tandis qu’il m’embrasse avidement, comme si nous faisions l’amour avec la bouche. Je suce sa langue avec la même frénésie, la même sauvagerie ; il émet un gémissement rauque, à croire qu’il est à l’agonie. Je laisse échapper un soupir d’impuissance. Je suis complètement désemparée.
Pourquoi le baiser que nous venons d’échanger est-il le plus fabuleux de ma vie ? Et pourquoi faut-il que ce soit lui ?
La gorge nouée, le cœur en berne, je l’embrasse encore et encore.
— C’est trop bon. Ce n’est pas normal.
— C’est vrai, murmure-t-il tout contre mes lèvres. Un seul baiser et je m’enflamme.
Baiser. Le mot résonne dans le silence ouaté. La réalité me frappe de plein fouet, comme la gifle glacée du vent d’hiver. Je m’écarte d’un bond et me frotte les lèvres d’un doigt tremblant. Mon Dieu ! J’ai embrassé Jonathan Frost. Et pas qu’une fois. Un millier de fois. Passionnément.
Il me dévisage comme si le brouillard qui lui embrumait l’esprit se déchirait, qu’il venait de comprendre ce qu’il a fait et n’arrive pas à le croire. Sans un mot – que pourrais-je dire ? –, je recule d’un pas chancelant et fonce vers le porche de mon immeuble. Arrivée là, je me retourne et lui fais face.
Jonathan me fixe intensément, la respiration haletante.
J’ai besoin d’air moi aussi, à croire que mon souffle est suspendu aux baisers qui nous désintègrent et nous fondent l’un dans l’autre.
Un vrai désastre !
J’entre dans le hall en trombe et gravis l’escalier quatre à quatre jusqu’au deuxième étage. Je ferme la porte de l’appartement et m’affale par terre.
Qu’ai-je fait ?
D’où je me trouve, je distingue par la porte entrouverte de ma chambre, au bout du couloir, l’ordinateur posé sur mon bureau. J’ai une boule dans l’estomac en songeant à M. Reddit. C’est lui que j’attendais, lui que j’étais censée embrasser par un jour de neige.
Nous ne sommes pas vraiment ensemble, mais nous avons tacitement admis que nous l’espérions, une fois que nous nous serions rencontrés et aurions appris à nous connaître. Comment ai-je pu l’oublier ? Comment ai-je pu me laisser si facilement séduire par le parfum hivernal de Jonathan, son boniment sur les romans d’amour, le confort de sa voiture et ses bonbons chocolat-menthe ?
Une peur panique m’envahit. Et si je m’étais encore une fois aventurée sur un terrain dangereusement glissant ?
J’ai déjà été abusée dans le passé, et même si Trey avait une personnalité bien différente – tout en charme et en flirt, rien à voir avec mon collègue froid et revêche –, leurs objectifs étaient identiques, non ?
Le but ultime de Trey visait le rachat de la librairie Bailey par l’entreprise familiale et pour parvenir à ses fins, il a exploité ma naïveté, mon esprit romanesque, ma confiance en l’humanité. Jonathan veut la librairie pour lui seul ; ce type est ambitieux, opportuniste et calculateur. J’ignore de quelle façon cette opération de séduction, cette mascarade de gentil garçon qui embrasse comme un dieu, s’intègre dans son plan, mais comment croire qu’il ne s’agit pas d’une machination ?
Quelle que soit la motivation de Jonathan pour exploiter cette attirance sexuelle dont je ne peux nier l’évidence, pas plus que la couleur de mes yeux ou de mes cheveux, je dois y mettre fin. Tout de suite. Pas question de rêver à l’étincelle de désir que j’ai surprise dans son regard, son demi-sourire sexy quand il m’a aperçue en sortant des vestiaires. Je ne veux plus songer au chocolat chaud à la menthe poivrée, au M&M’s chocolat-menthe, à son laïus sur la romance, ou à ses excuses soi-disant sincères…
Ni à ses baisers. Mon Dieu ! Ses baisers !
Je devrais peut-être m’inspirer de ses paroles doucereuses, ses gestes sensuels. Il est temps de contre-attaquer.
D’un pas incertain, je gagne ma chambre et ouvre mon armoire pour chercher la tenue la plus sexy de ma garde-robe. Je finis par la trouver, l’accroche à la porte et l’inspecte, la tête inclinée. Gingerbread y jette un œil et émet un long miaulement.
— Tu as raison, Ginge, c’est un peu trop provocant pour aller travailler, mais aux grands maux les grands remèdes, comme on dit.
Si Jonathan Frost croit qu’il lui suffit de m’embobiner pour me faire perdre mon job, il se trompe.
Je repasse soigneusement ma robe cramoisie pour effacer les faux plis avant de choisir les boucles d’oreilles assorties. Je me rappelle la flamme qui brillait dans les yeux de Jonathan quand il a déclaré : « Je n’ai pas l’intention de baisser les bras sans me battre, Gabriella. »
Je me déteste pour avoir succombé à son manège de séducteur dans la voiture.
Je me déteste pour lui avoir rendu ses baisers, m’être abandonnée contre son corps puissant, chaud et dur, alors qu’il n’est pas l’homme de mes rêves.
Je me déteste car, tandis que je regarde la neige tomber par la fenêtre, je revois les flocons mêlés à ses cheveux sombres et savoure encore le goût enivrant de ses lèvres sur les miennes.
Je m’écroule sur mon lit. Ma robe rouge repassée est prête comme une armure pour la bataille à venir. Je serre Gingerbread dans mes bras et enfouis le visage dans sa fourrure soyeuse. Elle miaule et me jette un air inquisiteur.
Je dépose un baiser sur son joli petit museau rose.
— Tu veux savoir ? Je compte bien mettre Jonathan Frost à genoux demain.
*
* *
Hier soir, j’ai craqué et écouté une romance audio parce que je manquais de sommeil et que j’avais besoin d’être reposée pour mon plan d’attaque. Malheureusement, les aristocrates dans la bibliothèque sont revenus me hanter, un rêve scandaleusement obscène.
Il me suffit d’y penser pour rougir de la tête aux pieds au souvenir des endroits où les mains et la bouche du Jonathan fictif s’activaient la nuit dernière.
En marchant sur le trottoir pour me rendre à la librairie, je m’efforce de chasser la scène de mon esprit. Je repasse mentalement la liste des tâches à accomplir cette semaine avec des airs de Noël à fond dans mes écouteurs, me fiant à ma seule vision pour éviter de me faire renverser comme une vulgaire quille de bois. Par conséquent, mes écouteurs bloquent non seulement le bruit de la circulation, mais aussi celui des pas qui se rapprochent, et je sursaute lorsqu’une main m’attrape le coude.
Je pousse un cri, lâche le gobelet de chocolat que j’étais en train de siroter et me prépare à la défense. Je m’apprête à bloquer le poignet de mon assaillant pour le tirer vers moi et le tordre, comme me l’a enseigné ma mère, mais il me lâche presque immédiatement.
Je pivote pour lui flanquer un coup de poing dans la figure, quand l’odeur familière d’une eau de Cologne radioactive me monte aux narines.
— Trey !
Cheveux blonds, courts sur les côtés, plus longs sur le crâne. De grands yeux bleu azur. On dirait l’incarnation d’une poupée Ken.
Haletante, j’ôte mes écouteurs et me tourne vers lui.
— Qu’est-ce qu’il t’a pris, Trey ? Tu m’as fait une de ces peurs !
Il ouvre la bouche pour répondre, mais c’est Jonathan que j’entends à sa place.
— Gabby ! s’écrie-t-il d’une voix autoritaire, profonde, tonitruante.
Je reste muette en le regardant s’approcher à grandes enjambées.
Trey paraît comprendre que le temps lui est compté.
— Écoute, Gabby, Bailey n’en a plus pour longtemps. Viens travailler avec moi. Tu nous apporteras le charme suranné des petites boutiques. Les librairies indépendantes sont vouées à disparaître. Tu pourras continuer à faire ce que tu aimes dans une grande chaîne du livre.
J’ai un mouvement de recul.
— Tu n’y es pas. Je veux sauver Bailey.
Il se rapproche.
— Impossible. Ne sois pas naïve. Ton idéalisme ne pourra pas sauver…
Jonathan ne le laisse pas terminer sa phrase. Il le plaque contre un mur d’un mouvement souple.
Il pourrait le jeter à terre, le malmener, mais il se contrôle, laissant Trey indemne, juste assommé, la respiration sifflante, la tête coincée sous son bras.
Jonathan m’adresse un regard inquiet.
— Vous êtes blessée ?
— Non, ça va. Je ne l’ai pas vu arriver et j’ai été surprise, mais il ne m’a pas fait mal. Vous pouvez le lâcher.
Jonathan baisse le bras et s’avance vers moi, ignorant Trey, qui joue les victimes, toussant et se massant la gorge avec ostentation.
Malgré ses yeux brillants de colère et sa bouche pincée, Jonathan ne se départit pas de son calme. Il n’est même pas essoufflé.
— Vous êtes sûre que ça va ? insiste-t-il.
Je murmure que oui.
Quelque chose d’électrisant, de terrifiant se déclenche au fond de mon cœur. Ma cage thoracique ressemble à la fameuse boule de cristal qui tombe à minuit à Times Square – immense et brillant de mille feux.
— Je n’avais pas l’intention de te faire peur, Gabs, intervient Trey, brisant l’enchantement.
Gabs. Dieu que je déteste ce surnom ! Je détache mon regard de Jonathan et glisse un œil dans sa direction.
— Dans ce cas, pourquoi m’as-tu attrapé le bras par-derrière ?
— Je t’ai appelée je ne sais combien de fois, mais tu n’as pas réagi, réplique-t-il, comme si c’était de ma faute.
Je désigne mes écouteurs.
— Évidemment. Et d’ailleurs, c’est très bien comme ça.
Il me lance un regard suppliant, comme le jour où je lui ai annoncé notre rupture.
— Tu ne m’as pas vraiment laissé le choix, argumente-t-il. J’ai essayé de te téléphoner et je t’ai envoyé des textos depuis un tas de numéros différents, dont aucun n’a abouti. Je t’ai offert des fleurs. Je voulais que tu saches que j’étais désolé et que tu me manquais. Tu n’as jamais répondu.
— Parce que j’ai bloqué tous les numéros que tu as utilisés. Quand je t’ai dit que c’était fini, je le pensais ! La page est tournée. Et maintenant, je dois aller travailler. Laisse-moi tranquille, Trey, c’est la dernière fois que je te le dis.
— Gabs, plaide-t-il en avançant d’un pas. Écoute…
— Non.
Il s’approche encore.
— Je t’en prie. Juste…
Jonathan le repousse sans ménagement d’un coup brutal à la poitrine.
— Elle a dit non, profère-t-il d’une voix glaciale, faussement calme.
Trey le toise avec hauteur, puis recule pour se dégager. Du plat de la main, il lisse sa coûteuse doudoune où l’on voit encore la marque des doigts de Jonathan.
— Alors c’est ton nouveau petit ami ? lance-t-il. L’homme à tout faire de la librairie ?
Le mépris qui transparaît dans ce mot est proprement stupéfiant.
— Jonathan et moi sommes cogérants, Trey. Et même si notre relation ne te regarde pas, je peux te dire qu’il vaut dix fois ta petite personne. Maintenant dégage, pour l’amour du ciel. Je ne te souhaite pas de bonnes fêtes.
Je passe en trombe devant ce minable et poursuis mon chemin, Jonathan sur mes talons. Il jette un regard menaçant par-dessus son épaule, sans doute pour ôter à Trey l’envie de me suivre. Nous gardons le silence durant le court trajet jusqu’à la librairie. En arrivant, Jonathan déverrouille la porte et s’efface pour me laisser entrer.
Je le remercie et, sans lui donner le temps de répondre, je file dans l’arrière-boutique pour me débarrasser de mes gants et de mon écharpe, luttant pour refouler mes larmes.
Dire que Trey m’a traitée de naïve et d’idéaliste en déclarant que je ne peux rien faire pour sauver cet endroit. Je vais lui montrer, moi. Il va voir !
On frappe un coup discret à la porte. Je comprends pourquoi. Après la grande frayeur que je viens de vivre, Jonathan prend des précautions pour éviter de me faire peur. Mon ennemi juré, froid et revêche a disparu, laissant la place à quelqu’un dont j’ai affirmé à Trey qu’il était dix fois meilleur que lui.
Et j’étais sincère.
Je refuse de croire que Jonathan Frost a volé à mon secours pour chercher ensuite à me séduire, me rouler dans la farine ou ruiner ma carrière.
Ce qui, après tous ces mois passés à le détester cordialement, est un profond soulagement. Mépriser quelqu’un est usant et en penser le plus grand mal moralement épuisant. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais pas mesuré à quel point c’était vrai. Un peu comme lorsqu’on enlève des vêtements trempés après une longue journée passée dans la neige, j’ai l’impression que l’on a m’ôté un fardeau des épaules et je sens une lueur d’espoir poindre à l’horizon.
Je ne sais trop que penser de Jonathan. C’est encore trop tôt. Je ne suis sûre que d’une chose : ce que je pensais à son sujet ne correspond pas à ce que je viens de vivre. Il m’a protégée et on n’agit pas ainsi envers quelqu’un dont on cherche à anéantir la vie et le travail.
Cela dit, je ne suis guère plus avancée.
Quoi qu’il en soit, la tournure des événements m’a coupé l’herbe sous le pied concernant le choix de ma robe. Elle n’est pas sexy par vengeance, mais sexy tout court. Et je suis sûre qu’après la petite séance de baisers d’hier soir, ce n’est pas vraiment une bonne idée.
— Gabriella !
Douce et un peu rauque, la voix de Jonathan me fait l’effet d’un doigt descendant langoureusement le long de ma colonne vertébrale.
— Oui.
— Ça va ?
Je n’ai toujours pas retiré mon manteau. Le dos tourné, je fixe le mur.
Non, ça ne va pas du tout. Mon ex m’a fichu la trouille avec son comportement agressif. Jonathan a pris ma défense, tel un preux chevalier. Et me voilà dans l’arrière-boutique exiguë avec comme seule armure un malheureux manteau de laine pour empêcher Jonathan Frost de me voir dans ma robe rouge affriolante. Je me tiens là, le cœur battant, pendant que mon univers se recompose. J’aimerais garder Jonathan Frost bien au chaud au fond de la boîte de l’animosité, ornée du ruban de l’hostilité orgueilleuse, mais il y a percé un trou hier soir et l’a entièrement pulvérisée ce matin.
À présent, il ne me reste plus rien. Pas de ressentiment ni de froide distance, pas même un manteau de laine, une robe rouge, voire la peau sur les os, pour protéger mon cœur.
Mais je dois l’affronter.
J’enlève mon manteau, virevolte sur mes talons et prends le taureau par les cornes.
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