Des Étincelles sous le gui

Chloe Liese · Chapitre 15 sur 17

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Des Étincelles sous le gui

Chapitre 13

 

Playlist : You and Me at Christmas,

Why Don’t We

 

Sans doute en raison de l’accumulation de fatigue, j’ai sombré dans un profond sommeil sans rêves pour la première fois depuis des semaines. Je me réveille en pleine forme le matin de la veille de Noël, puis partage un brunch avec Eli et June avant de me rendre chez mes parents pour le réveillon. Entre les fous rires, un merveilleux repas et la musique, c’est un joyeux chaos, mais un enfer pour mes oreilles qui nécessite l’usage des écouteurs.

Cette nuit-là aussi, je dors comme une souche et me réveille dans un paysage complètement blanc. Un Noël parfait.

Bing Crosby chante son célèbre tube À propos de rien, tandis que la neige tombe et que mes parents et moi ouvrons nos cadeaux devant le sapin. Au début de la mélodie suivante, « Oh, petit Jack Frost, va-t’en, va-t’en », je fais de mon mieux pour chasser Jonathan de mes pensées, puisque j’ai rendez-vous demain avec M. Reddit. Après une nouvelle longue journée de fête, je m’écroule sur mon lit dans le confort douillet de mon appartement avec Gingerbread, ma boule de poils, mais je n’ai pas autant de chance que les deux nuits précédentes.

Cette fois, mes rêves sont différents. Les mains et le corps qui m’étreignent, me caressent, m’emplissent font preuve d’une douceur attentive, comme si nous nous découvrions l’un l’autre pour la première fois. Ce n’est pas Jonathan… et pourtant quelque chose au fond de moi m’affirme le contraire. Alors que je nage entre deux eaux, mon rêve se transforme et Jonathan me dit au revoir en bas de chez moi après la grande braderie.

Votre M. Reddit a intérêt à bien se tenir, me répète-t-il avec un regard incandescent. Il lui reste à prouver qu’il est digne de vous.

M. Reddit… s’empare de mon esprit, squatte mes pensées, m’entraîne vers la surface.

M. Reddit…

Je n’ai jamais évoqué ce nom. Je ne l’ai révélé qu’à mon ami virtuel et à lui seul.

Je me débats dans les vagues où se brisent et déferlent la mémoire et les rêves, je cherche à le rejoindre et suffoque sans pouvoir prononcer un mot.

J’aimerais pouvoir lui dire : Ne pars pas ! Ne pars pas maintenant que je t’ai trouvé !

J’ai tellement peur qu’il ne disparaisse dans les abysses de la nuit, comme l’autre jour quand nous nous sommes séparés. Mais pas cette fois. Il me serre dans ses bras pour me faire remonter à la surface, sa bouche s’empare de la mienne, me chuchote à l’oreille, m’insuffle de l’air et de l’espoir. C’est moi, murmure-t-il. Depuis le début.

Je me redresse dans mon lit, haletante, le cœur tambourinant dans ma poitrine.

Je ne peux pas le croire. Et pourtant…

J’ai du mal à imaginer qu’un scénario aussi invraisemblable puisse être vrai, mais je suis certaine de n’avoir jamais mentionné M. Reddit devant Jonathan. C’est forcément lui. Il n’y a pas d’autre explication.

Tout en m’activant, je me remémore notre conversation l’autre soir après la fermeture de la librairie, les questions qu’il m’a posées, son hésitation, sa tendresse, son expression circonspecte, je n’ai plus aucun doute. C’est lui. Jonathan est mon M. Reddit.

J’enfile en vitesse un legging doublé de polaire, mes chaussettes canne à sucre les plus criardes, mais ne trouve nulle part mon vilain pull de Noël.

Après réflexion, je me souviens de la dernière fois que je l’ai vu. Je l’ai oublié à la librairie. Mon confort sensoriel fluctuant d’un jour à l’autre, je prévois des vêtements de rechange, au cas où… Pour mon dernier jour de travail, j’avais apporté mon horrible pull et un legging polaire, pareil à celui que je porte en ce moment, que j’ai ensuite omis de rapporter à la maison.

Je pourrais mettre autre chose. Mais je me rappelle le sourire ébouriffant de Jonathan, son éclat de rire quand j’ai suggéré de porter l’affreux pull de Noël.

Mon cœur fait des bonds désordonnés dans ma poitrine pendant que je passe un T-shirt à manches longues en coton à porter sous le pull, puis me brosse les dents et tente de discipliner mes cheveux en bataille avant de me précipiter dehors. Un millier de questions me taraudent l’esprit. Depuis combien de temps Jonathan est-il au courant ? Quand l’a-t-il découvert ? Et pourquoi ne m’a-t-il rien dit ?

Je fonce et dérape sur la neige en évitant les passants emmitouflés qui traînent le pas, tellement j’ai hâte de le retrouver et d’obtenir des réponses. Mes écouteurs enveloppent le monde dans un silence paisible, tandis que la neige caresse ma peau comme une bénédiction, une promesse.

La voix de Jonathan résonne dans ma tête quand je lui ai déclaré espérer que son amie virtuelle répondrait à ses attentes.

« Je sais déjà que c’est le cas. »

Mon cœur s’envole dans un battement d’ailes. Je franchis le dernier pâté de maisons et pénètre dans la librairie. Aucun bruit à l’intérieur ; je suis accueillie par un cocon de vide, de silence amplifié par mon casque. La lumière du jour entre à flots, aucune lumière électrique ne brille. L’odeur des livres neufs et de l’encaustique me monte aux narines.

Sans perdre une seconde, je me dirige vers l’arrière-boutique et avise mon sac en toile suspendu à la patère. Je le décroche, l’ouvre, en retire mon horrible pull de Noël et l’enfile, arrachant mes écouteurs au passage.

La voix de Mme Bailey provient du bureau.

— Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit ?

Je me fige, haletante.

— Vous savez pourquoi. (Mon estomac fait un looping. C’est Jonathan.) Elle va me haïr.

Le sang bat à mes tempes. J’ai peine à respirer, à saisir ce dont il s’agit.

— Peut-être au début, objecte Mme Bailey. Mais elle comprendra que c’est le seul moyen de sauver la boutique.

J’ai l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds. Je me raccroche à quelque chose pour ne pas tomber tout en imaginant la scène : Mme Bailey me convoque dans son bureau au retour des vacances, elle me prend la main, me remercie pour mes efforts et me dit qu’elle est désolée, mais qu’elle doit d’abord penser à l’entreprise et à ce que Jonathan lui a apporté.

Les paroles qu’il a prononcées me reviennent en mémoire : « Elle va me haïr. »

Mon premier réflexe est de fuir. Je gagne la sortie sur la pointe des pieds et me glisse au-dehors. Je me mets à courir, dévalant le trottoir, glissant sur le verglas et la neige, les larmes me brouillent la vue…

Un coup de klaxon m’arrête avant de m’engager plus avant sur le passage piéton.

Je m’aperçois que j’ai laissé mon casque antibruit à la librairie.

Je remonte sur le trottoir et m’appuie à la vitrine du café où j’ai acheté mon chocolat chaud à la menthe pendant le mois de décembre, non loin de l’endroit où Trey m’a accostée, où Jonathan a volé à mon secours et où tout a basculé. Je prends une profonde respiration, lève le nez et observe les flocons qui tombent à la dérive, légers comme une plume.

Que dois-je faire ? Je ferme les yeux, laisse le vent frais lécher ma peau et sens mon cœur ralentir et se stabiliser.

Alors, telle la beauté lisse de la neige fraîche, mes idées s’éclaircissent. Quelle idiote je fais ! Je suis tombée au milieu d’une conversation entre deux personnes qui m’ont prouvé à maintes reprises qu’elles étaient dignes de confiance et ne me trahiraient pas. Qu’est-ce qui m’a pris de me sauver comme une voleuse ? Les Bailey et Jonathan ne me veulent aucun mal. Il doit y avoir une raison. Une explication…

— Gabby !

La voix de Jonathan résonne à l’autre bout de la rue.

Et comme l’autre jour, il court, slalomant entre les congères, les couples qui déambulent main dans la main. Je le regarde avancer, cheveux au vent, l’œil flamboyant.

Il s’immobilise devant moi et me fixe intensément, mes écouteurs à la main.

— J’ai tout de suite compris en les voyant que tu étais venue. J’ignore ce que tu as entendu Gabby, mais je suis de ton côté, je te le jure.

Je m’approche et lui prends la main.

— Je sais.

Ses yeux cherchent les miens.

— C’est vrai ?

Je souris, attrape mes écouteurs et les enfile autour de mon cou.

— Bien sûr. Et je suis de ton côté, moi aussi. Je ne sais pas de quoi vous discutiez, Mme Bailey et toi. J’ai seulement compris que tu redoutais de m’en parler.

Il passe ses bras autour de mes épaules.

— J’ai essayé je ne sais combien de fois, mais je craignais que tu me prennes en grippe.

— J’ai confiance en toi, Jonathan.

— C’est vrai ?

— Oui.

Il fronce les sourcils.

— Et c’est tout ?

Je hoche la tête, clignant des yeux pour chasser mes larmes.

— Enfin… disons que j’aimerais bien en apprendre davantage sur les mesures capitalistes drastiques que tu as prises pour sauver la librairie, et pourquoi tu es tellement sûr que je vais te détester.

Il se raidit, comme s’il se préparait à quelque chose de déplaisant. Ses yeux fouillent les miens.

— Il s’agit d’une version en ligne de la librairie. Livres brochés, audio, e-books. Les amateurs de romans d’amour représentent notre segment clé, notre clientèle cible numéro un. Cela attirera les lecteurs sur notre site web et pas forcément à la librairie. Ça ne te plaira pas, parce que tu souhaites que l’endroit soit plein de monde, comme autrefois, Gabby, mais c’était ça ou rien. Je voulais trouver une solution pérenne pour toi, afin que Bailey vive encore des années et des années. Je sais bien que ce n’est pas l’idéal, mais c’est l’unique façon de…

— Jonathan…

Il me fixe, le souffle court, les pupilles dilatées, l’air hagard.

J’effleure sa joue d’un doigt léger sous mon gant.

— Merci pour tes explications et le reste. Je ne peux pas te dire combien ça me touche. J’aimerais en savoir davantage, mais le fait est que…

Je le dévisage et sens que la déchirure au fond de mon cœur se referme, tandis que tout ce que j’ai pu admirer et adorer chez ces deux hommes – mon ennemi numéro un et mon ami virtuel, le monde réel et l’imaginaire – fusionne en une réalité parfaitement imparfaite, époustouflante.

Lui.

— J’ai un rencard, dis-je sans cesser de caresser sa joue. Et je ne voudrais pas le faire attendre.

Il me scrute avec attention.

— Il se trouve que moi aussi.

Des larmes perlent à mes cils, menaçant de déborder.

— Dis-moi où ?

Il avance d’un pas.

— Devant le jardin botanique, à dix heures précises. Je vais rencontrer la MargaretCHATwood de mes rêves. Et j’espère que…

Je me jette à son cou et écrase ma bouche contre la sienne. Il pousse un gémissement rauque qui allume des étincelles sur ma peau. Ses lèvres s’entrouvrent et sa langue cherche la mienne, puissante, exigeante, affamée, et c’est l’attente, le désir, l’apaisement, des halètements étouffés, tandis que nous nous accrochons l’un à l’autre comme si c’était la fin du monde.

Ses mains descendent le long de mon dos, agrippent mes hanches et me plaquent contre lui.

— Gabriella…

Je l’étreins de toutes mes forces et éclate en sanglots.

— Jonathan… C’est toi, n’est-ce pas ?

Il acquiesce.

— Tu n’es pas déçue ?

Je ris à travers mes larmes, dévie à la commissure de ses lèvres, embrasse sa mâchoire et lèche sa gorge à petits coups de langue. Son bassin chaloupe contre le mien.

— Est-ce que j’ai l’air déçu ?

Il enfouit les doigts dans mes cheveux, effectue un délicieux massage sur mon cuir chevelu, pendant que sa main libre remonte le long de ma taille. Il m’embrasse plus profondément encore et je m’abandonne à ses baisers incandescents.

— Non, je ne crois pas.

Je glisse les mains dans ses poches arrière, m’empare de ses fesses et les pétris à travers l’étoffe.

— Quel soulagement ! Je suis si heureuse, sur un petit nuage. J’avais le cœur brisé. Je vous voulais tous les deux, et maintenant je n’ai plus à choisir, parce que c’est toi… tout entier.

Je perçois son sourire contre ma bouche.

— Malgré mes ruses de capitaliste et la librairie en ligne ?

Je hoche la tête, niche mon visage au creux de son cou et respire la fumée de bois et les forêts hivernales.

— Surtout avec tes ruses capitalistes et la librairie en ligne. Tu as sauvé Bailey.

— Pour toi.

— Pour moi.

Je sens son sourire s’élargir. Il me caresse, puis dépose une traînée de baisers sur ma gorge et le long de ma clavicule.

— Je n’y travaillerai que si tu le souhaites. Mais si tu préfères être seule maîtresse à bord…

J’ai l’impression qu’un seau d’eau glacée se déverse sur ma tête. Je retire mes mains de ses poches et lève les yeux. Les bouts de nos nez se frôlent et nos lèvres s’écartent.

— De quoi parles-tu ? Je viens de te trouver et tu veux déjà me quitter ?

Il esquisse un sourire tendre et délicat, m’attire contre lui et fourre mes mains dans ses poches.

— J’ai toujours été là pour toi, Gabriella. Bien sûr que j’aimerais rester, mais pas contre ton gré.

Je me liquéfie dans ses bras. Ses doigts dessinent des cercles apaisants autour de ma taille avant de descendre sur mes fesses.

— J’en serais très heureuse. Nous formons une sacrée équipe, vous et moi.

Je cherche son regard, retire une main de sa poche et écarte une mèche de cheveux de son visage.

— Qu’est-ce qui t’a mis sur la voie ?

Il s’incline vers moi, les yeux clos.

— Lors de notre dispute après la réunion avec les Bailey. J’avais choisi un roman d’amour et tu avais fait une remarque au sujet de Jane Austen, tu te souviens ? C’était presque mot pour mot la teneur de notre conversation en ligne. J’ai cru que je devenais dingue, que j’imaginais des choses, mais quand je t’ai demandé ensuite de me citer tes romans préférés, c’étaient exactement les mêmes que MCHAT. En rentrant chez moi, j’ai tâché de te tirer les vers du nez sur Telegram au sujet de ton travail pour obtenir d’autres indices. Et quand tu as mentionné un collègue qui te menait la vie dure et détestait les vacances, j’ai su que c’était toi. J’en étais aussi certaine qu’il était possible de l’être.

« Alors voilà pourquoi tu as dit : « Je ne devrais pas. Pas encore », quand on s’est embrassés ?

Il ouvre les yeux.

— J’aurais préféré attendre que tout soit clair entre nous. Seulement, tu étais si merveilleuse, là debout devant moi, capturant des flocons de neige sur ta langue avec un sourire radieux. Je savais que tu avais envie de moi, même si tu avais du mal à franchir le pas. J’ai passé une demi-heure dans ma voiture à t’écouter parler, à te regarder te tortiller sur ton siège, les cuisses serrées, les yeux rivés sur ma bouche – bon sang Gabby, je n’ai pas pu m’en empêcher. C’était trop tentant.

Je me remémore nos baisers enfiévrés, nos langues s’explorant dans un ballet délicieusement sensuel, ses mains s’immisçant sous mon manteau pour plaquer mes hanches contre les siennes.

— Et quand on s’est embrassés ?

Il garde le silence sans me quitter des yeux, me serrant étroitement contre lui, comme s’il craignait que je me volatilise s’il me lâchait.

— Je me suis mis à prier, parce que t’embrasser, c’était comme donner de l’eau à un homme assoiffé dans le désert, un rayon de soleil perçant à l’horizon. Je suis fou de toi, définitivement. Je ne suis pas croyant, Gabriella, mais j’ai prié de toutes mes forces pour que ce ne soit pas une mauvaise blague, que tu sois heureuse en découvrant que ton ami virtuel et moi ne faisions qu’un, que la bonne fortune qui m’a permis de croiser ton chemin n’ait pas la cruauté de m’en écarter pour toujours.

Je saisis son visage entre mes mains.

— Jonathan… Mon M. Reddit. Mon Scrogneugneu à moi. C’était toi. C’était tellement évident.

— Comment l’as-tu compris ?

Je souris si largement que ma mâchoire me fait mal.

— Tu as commis une erreur. Le soir de la fermeture, tu as mentionné M. Reddit.

Il écarquille les yeux.

— J’ai fait ça ?

Je hoche la tête.

— J’en ai pris conscience la nuit dernière – enfin, tôt ce matin. En rêve.

Il esquisse un sourire lent, paresseux, si superbement sexy que j’ai envie de couvrir son visage de baisers.

— Tu rêves de moi, Di Natale ?

Je lui assène une tape affectueuse sur l’épaule et reprends mon sérieux en captant son regard.

— Je te l’ai avoué le soir de la fermeture. Pourquoi ne m’as-tu rien dit quand tu as eu des soupçons ?

Il fait courir sa main sur ma joue, la mine grave.

— Au début, parce que j’étais tourneboulé. Il fallait que je mette de l’ordre dans ma tête. Et aussi parce que tu me détestais, Gabriella. J’avais tellement envie que ça marche entre nous. J’ai compris que tu avais besoin de temps pour me voir sous mon meilleur jour. N’oublie pas que je devais terminer la création de la librairie en ligne et trouver le courage de t’en parler. Je ne voulais pas mettre la charrue avant les bœufs : te révéler qui j’étais – qui nous étions – avant de te parler du reste, y compris la boutique.

Je m’accroche à son cou et me colle contre lui avec fougue.

— Je suis tellement contente que ce soit toi. Je le souhaitais si fort.

Il me dévisage comme s’il voulait me dévorer toute crue.

— Tu as vu de quoi tu as l’air ? Regarde-toi.

Je baisse les yeux sur mon pull moche de Noël avec ses lumières clignotantes, qui attend que j’appuie sur le bouton pour déclencher la musique.

— Le comble du kitsch, pas vrai ?

Il enroule ses bras autour de ma taille, me plaquant contre lui.

— Magnifique, murmure-t-il. C’est encore plus joli ici, ajoute-t-il en se penchant pour m’embrasser sur la tempe. Ici aussi, poursuit-il en déposant un baiser au niveau de mon cœur. Et là, conclut-il en effleurant mes lèvres des siennes.

Ma bouche s’ouvre tandis qu’il me serre étroitement dans ses bras. Son baiser est calme et doux, mais ne le reste pas longtemps. Sans que je m’en aperçoive, Jonathan m’a presque acculée au mur. Je m’évertue à déboutonner son manteau en même temps que le mien.

— Attends, dit-il, alors que ma main s’aventure le long de sa cuisse, là où je devine qu’il souffre autant que moi. Tu vas trop vite, Gabriella, ajoute-t-il de la voix profonde et autoritaire dont il use dans mes fantasmes d’aristocrate obscène, pendant nos interminables parties de jambes en l’air dans un fouillis de draps emmêlés.

Ça me rend folle.

— J’ai besoin de toi, dis-je.

Il m’attire encore plus près, ses mains glissent le long de mes fesses jusqu’à mi-cuisses, il me soulève et enroule mes jambes autour de sa taille.

— Moi aussi.

— Écoute… à propos de ce rendez-vous… Si on le déplaçait ? Un endroit avec un lit. Où personne ne viendrait nous déranger pendant plusieurs jours.

— Chez moi. Pas de colocataire, ni de trouble-fête.

Je l’embrasse à pleine bouche, jusqu’à en avoir le souffle coupé, avant de me dégager.

— Chez toi. Entendu.

Il fronce les sourcils.

— Où vas-tu ? Nous avons un rendez-vous, je te signale.

— Je vais faire un saut à la maison. Quinze petites minutes, d’accord ?

— Quinze minutes ! répète-t-il comme si j’avais dit quinze ans.

— Histoire de prendre quelques affaires de rechange. Pas de sous-vêtements…

Son regard s’assombrit.

— Je t’accompagne. Ça ira plus vite.

— J’ai dit quinze minutes, Frost, pas une de plus.

J’éclate de rire quand il s’incline et me juche sur son épaule en me tapotant les fesses.

— OK. Mais tu devras rattraper le temps perdu, je te préviens.

*

* *

De surprise, June lâche son stylo eye-liner.

— Sans blague ! M. Grincheux est M. Reddit ? Jonathan Frost ?

— C’est difficile à admettre, dis-je en entassant les objets les plus hétéroclites dans un sac : mon oreiller, des chaussettes de laine, aucun sous-vêtement, un tas de pulls, des romans d’amour, de fines gaufrettes fourrées au chocolat à la menthe. Et pourtant c’est vrai. Je dois me pincer pour y croire.

— Vous allez vous envoyer en l’air comme des bêtes, c’est ça ?

— Pendant quelques jours.

Je m’assieds sur mon lit à côté de Gingerbread, lui offre une poignée de friandises et lui susurre à l’oreille :

— Je ne vais pas trop te manquer ? Ne t’inquiète pas, je te présenterai Jonathan bientôt.

Ma chatte ronronne comme un moteur que l’on aurait boosté, probablement parce que je lui ai donné trois fois plus de gâteries que d’habitude, mais je préfère croire qu’elle est surexcitée à l’idée de rencontrer l’homme qui fait le pied de grue en bas de l’immeuble.

— Gabby ?

La voix de June résonne depuis la salle de bains Jack and Jill qui sépare nos chambres.

— Oui ?

— Tu as évalué les probabilités ?

Je louche vers la fenêtre qui donne sur la rue où est stationnée la voiture de Jonathan. Je l’imagine avec ses cheveux sombres, son air sévère, ses yeux couleur d’hiver, son sourire doux et chaleureux, destiné à moi seule.

— Terriblement minces. J’ai une chance incroyable !

Je bondis sur mes pieds et jette mon sac sur mon épaule avec l’impression de revivre le matin de Noël.

June observe mon reflet dans le miroir, mon sourire béat, des étoiles plein les yeux.

— Oh là là ! On dirait que tu es vraiment mordue !

Je lui souris.

— Oui.

— Il a intérêt à être à la hauteur, murmure-t-elle en ramassant son eye-liner.

— Figure-toi qu’il a créé une librairie en ligne qui dégagerait assez de bénéfices pour que Bailey soit définitivement tirée d’affaire. Et il l’a fait pour moi…

— Zut ! s’exclame June.

Un trait noir d’eye-liner lui balafre la tempe. Elle balance le stylo et se retourne vers moi, les larmes aux yeux.

— Ce que tu peux être fleur bleue quand tu t’y mets ! Ça bousille mon œil de biche. C’est ta faute aussi, avec tes histoires à faire pleurer dans les chaumières qui ruinent mon maquillage.

— J’ai besoin de ton soutien. Et de celui d’Eli.

Elle s’ébroue et se tamponne les yeux.

— Il vote pour.

— C’est vrai. Il est déjà en train de planifier un double mariage, le mien et le sien avec Luke. Il est au septième ciel. J’aimerais que tu sois heureuse pour moi, toi aussi.

Elle franchit la distance qui nous sépare, m’étreint à m’étouffer, dépose un baiser sur ma tempe, puis me donne une tape sur les fesses.

— Si quelqu’un mérite un happy end, c’est toi. Maintenant, sauve-toi, mauvaise fille ! ajoute-t-elle pendant que je me précipite hors de la pièce.

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