Des Étincelles sous le gui
Chapitre 10
Playlist : Make Way for the Holidays,
Le Bon
Une heure plus tard, après le départ de Mme Bailey – la librairie était ouverte depuis trois quarts d’heure –, j’ai vendu deux romans d’amour, un polar soft et, sans blague, trois thrillers. Entre deux clients, je décide de me préparer un thé au lait sucré, quand je remarque que la branche de gui s’est détachée de la voûte séparant la caisse de l’arrière-boutique où elle est suspendue. Je me hausse sur la pointe des pieds, attrape le ruban doré et le remets en place.
Au même moment, Jonathan Frost entre par la porte de l’arrière-boutique et avec lui un courant d’air glacé s’engouffre à l’intérieur. Il la referme avec précaution et braque son incroyable regard vert sur moi. Je reprends appui au sol, tandis que Jonathan traverse le couloir, un gobelet décoré de flocons de neige dans chaque main.
Nous nous excusons en chœur.
— Si nous parlions ?
Jonathan ne me lâche pas des yeux.
— Oui.
Il me tend un gobelet qui sent la menthe poivrée et le chocolat doux-amer. Nos doigts se frôlent.
— Je crois que je vais d’abord boire mon chocolat pour me donner du courage, dis-je.
Il esquisse l’ombre d’un sourire.
— On dirait bien que c’est votre jour de chance.
— Merci.
Je jette un œil par-dessus mon épaule pour vérifier qu’il n’y a personne et indique l’arrière-boutique.
— Maintenant ? C’est possible ?
— D’accord.
Je passe devant lui, mon chocolat à la main, et m’installe à la table. Je le regarde poser son café, puis enlever ses gants, un doigt après l’autre. Il retire son manteau, qu’il fait glisser sur ses épaules et le long de son dos, avant de passer une main dans ses cheveux malmenés par le vent.
Il s’assied en face de moi et récupère sa boisson. (J’ai inconsciemment refermé la main autour de son gobelet.) Il m’effleure les doigts au passage d’un geste rassurant.
— Encore merci pour tout, dis-je.
— De rien, Gabriella.
Je bois une gorgée de mon chocolat, tandis que Jonathan sirote son café. Nous gardons le silence, environnés de la vapeur qui s’élève de nos verres.
Je m’enhardis à prendre l’initiative et m’éclaircis la gorge.
— Je ne suis pas très douée pour décrypter les gens, et les événements récents me portent à croire que je vous ai mal jugé depuis un certain temps, peut-être même depuis le début. D’où l’hostilité injustifiée que je vous ai manifestée. Je tiens à m’excuser et je propose qu’on soit amis.
Les sourcils froncés, il considère la main que je lui tends.
Il s’ensuit un silence pesant, plus glacé que l’air du dehors. Ma main commence à faiblir, de même que mon courage. Mais au moment où je m’apprête à la retirer, il la saisit dans la sienne, chaude et forte. Je ressens un profond soulagement, scintillant comme la neige au soleil et les guirlandes sur les branches des sapins.
Du pouce, il caresse le dos de ma main et je crois voir les coins de sa bouche se relever en un semblant de sourire.
— C’est très aimable à vous et j’apprécie, dit-il. Je vous ai probablement manifesté une hostilité injustifiée moi aussi et je vous présente mes excuses à mon tour.
Son pouce me rend folle. Je croise étroitement les jambes sous la table et j’ai toutes les peines du monde à me concentrer.
— Et l’amitié ?
— D’accord pour l’amitié.
Je libère ma main d’un mouvement un peu trop brusque. Les amis ne s’excitent pas en se tenant simplement la main, et je dois garder mon sang-froid.
— Super ! dis-je. Va pour l’amitié.
La tête penchée, Jonathan étreint son café entre ses mains. Je m’abstiens de lorgner ses longs doigts enroulés autour du gobelet. Je mériterais d’être canonisée pour mon héroïsme !
— Ce que vous avez dit tout à l’heure avant que je m’en aille…, commence-t-il.
Je sens le rouge me monter aux joues.
— C’était grossier de ma part. Désolée. Je me suis laissé emporter.
Son pied cherche le mien sous la table.
— Gabriella, laissez-moi finir.
J’acquiesce, le nez dans mon chocolat.
— Je reviens sur votre commentaire concernant mon comportement tout à l’heure. Vous aviez raison et je suis confus. Je ne suis pas doué pour arrondir les angles ou édulcorer la vérité. Je n’ai pas besoin de ça, contrairement à vous. Je n’ai pas cherché à me mettre à votre place. Je n’ai rien compris, conclut-il avec un soupir, les yeux baissés.
— Il ne faut pas culpabiliser, Jonathan. Nous sommes très différents et nous n’envisageons pas les choses de la même façon. Même avec la meilleure volonté du monde, il y aurait eu un clash entre nous, de toute manière.
Il relève la tête.
— Et quelle est votre vision des choses ?
Je ne peux m’empêcher de sourire dès qu’on aborde ce sujet.
— Je veux que la librairie reste authentique, qu’elle devienne le pilier culturel du quartier et fasse bon accueil à tous ceux qui en franchissent le seuil. Je souhaite qu’elle soit personnalisée, qu’elle se distingue des librairies en ligne et des grandes chaînes du livre. J’aimerais absolument garder l’âme de ce lieu. Et vous ?
Il hésite, cherchant ses mots.
— Moi… je voudrais en faire une entreprise efficace, modernisée, financièrement stable et rentable, afin de préserver son « âme », comme vous dites, le plus longtemps possible.
Mon cœur effectue un double salto, puis une réception parfaite avec une joyeuse montée d’adrénaline.
J’entrechoque mon gobelet au sien.
— Tchin-tchin !
— On change de sujet ?
— D’accord.
Il s’ingénie à ne pas lorgner mes seins.
— C’est quoi cette robe rouge, Gabriella ? Un nouvel instrument de torture ?
J’éclate de rire.
— Oh, ça ! Hier soir, après vous savez quoi, j’ai sombré dans la paranoïa. J’étais persuadée que vous aviez essayé de me séduire pour me faire perdre mon job.
Il hausse les sourcils de surprise.
— Quoi ?
— Le coup du gui, enfin, c’est ce que j’ai cru…
— Le coup du gui ?
— Voyons, Frost, ne faites pas l’idiot. Suspendre du gui est un piège, une ruse sensuelle. Comme vos prétextes fallacieux. Vous me suivez ?
— Pas vraiment.
— Donc, j’ai pensé que vous aviez manigancé une entreprise de séduction pour me piéger quand vous m’avez raccompagnée hier soir, le coup du chevalier servant à la Darcy offrant la main à Elizabeth pour l’aider à monter en voiture. Le grand jeu quoi.
— Pardon ?
— J’étais molle comme une poupée de chiffon dans vos bras quand vous m’avez embrassée. Je n’ai offert aucune résistance.
— Mais vous y avez répondu. Nous étions deux, que je sache.
— C’est vrai. On s’est embrassés. C’était une erreur… (J’ai du mal à qualifier d’erreur ces baisers fabuleux, pourtant c’est un fait. N’est-ce pas ?) Mais les préliminaires, c’était votre œuvre. Et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi. Alors j’ai imaginé le pire. Jusqu’à ce que vous me prouviez le contraire ce matin. Et là, je me rends compte que même si nos personnalités, notre façon de gérer la librairie ne coïncident pas vraiment, vous n’avez jamais cherché à me rendre la vie infernale. Disons que, d’un certain point de vue, comme je ne suis pas trop moche, vous avez peut-être le béguin pour moi, mais parfois un baiser est juste un baiser, un point c’est tout.
Du doigt, il dessine des arabesques sur la table, le regard sombre.
— Je n’ai jamais souhaité vous rendre la vie infernale, Gabriella. Je n’essaie pas non plus de vous séduire pour vous faire perdre votre job. Et vous n’êtes certainement pas moche, sous n’importe quel point de vue. Quant au reste, je ne sais trop quoi dire.
— Le baiser ? Ou plutôt les baisers ?
Il acquiesce.
— Je suis d’accord, dis-je. Je ne suis pas du genre à embrasser quand je n’en ai pas envie. Et je n’éprouve pas d’attirance physique sans avoir développé un lien émotionnel au préalable. J’ai été sidérée quand j’ai compris que j’étais… (je m’éclaircis la gorge, rouge comme une pivoine) que je craquais pour vous. Je suis demi-sexuelle, vous savez, ce qui veut dire que je ne peux pas désirer quelqu’un avant de mieux le connaître.
« Et puis j’ai réfléchi que, même si je ne vous portais pas dans mon cœur depuis le premier jour, j’ai établi une relation privilégiée avec vous – l’amour que nous partageons pour cet endroit, nos responsabilités communes et même la façon dont je devine ce qui risque de vous agacer ou de vous plaire en dépit de votre apparente insensibilité de grincheux radin. C’est un lien compliqué, mais un lien tout de même. Il y a une certaine familiarité et, curieusement, une sorte de sécurité dans la dynamique de notre duo et sa prévisibilité. Une sorte… d’intimité. Cela fait de moi une proie facile. Et vous ?
Sur ces mots, je plonge le doigt dans la crème qui nappe mon chocolat, le fourre dans ma bouche et le suce avec gourmandise.
Jonathan émet un râle étranglé, comme s’il était à l’article de la mort.
— Qu’est-ce qu’il vous arrive ?
Il se cache le visage dans ses mains.
— Arrêtez ça tout de suite.
— Je bois mon chocolat, Monsieur Frost, c’est tout. Maintenant, j’aimerais entendre votre théorie à propos des baisers.
Il lâche un profond soupir.
— J’ai dit ce que j’avais à dire.
— Ah oui ?
Il tend le bras et passe le pouce sur mes lèvres, m’embrasant tout entière.
— Vous avez de la crème, là, au coin de la bouche. Et je ne peux pas me concentrer sur la question de l’attirance sexuelle dans ces conditions.
Je me sens rougir jusqu’à la racine des cheveux. Un lourd silence s’installe.
Je me lèche les lèvres pour recueillir un peu de crème du bout de la langue.
— Et comme ça ? C’est mieux ?
— Non, souffle-t-il, les yeux braqués sur ma bouche.
J’ai du mal à respirer.
— Pourquoi ?
Le regard de Jonathan accroche le mien.
— Parce que je meurs d’envie de vous embrasser. Et je sais que c’est réciproque. Mais, dans les circonstances actuelles, je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Pas entre… amis.
C’est dur à admettre, mais il a raison. Je ne devrais pas avoir envie de l’embrasser, alors que nous venons de passer de la haine à l’amitié, et que M. Reddit m’attend au bout de cette folie.
Et me voilà en train de le dévorer des yeux – une vague de chaleur m’envahit au souvenir de ses baisers, de sa langue explorant ma bouche, de ses lèvres brûlantes sur les miennes.
L’amitié, claironne l’ange perché sur mon épaule. C’est toi qui l’as voulu !
Les amis ne s’embrassent pas de cette manière, rétorque le diable en faisant tournoyer sournoisement sa fourche ardente entre ses mains. Ils ne sont pas censés peupler tes fantasmes nocturnes…
Je m’arme de courage et lève mon gobelet pour porter un toast.
— À l’amitié !
Jonathan m’imite.
— À l’amitié !
— Nous devons faire de notre mieux pour sauver Bailey. Vendre autant de livres que possible, même si nous sommes toujours concurrents. Nous pouvons être professionnellement rivaux, mais amis dans la vie, non ? Cesser de nous battre ? L’un contre l’autre, je veux dire, même si nous continuons à lutter pour la librairie. Bailey est mon univers. Je n’ai jamais imaginé travailler ailleurs.
— Je sais.
Nous reposons nos gobelets.
— Et si vous changiez d’emploi après les fêtes, vous qui avez le sens des affaires ? (Je prêche pour ma paroisse, une fois mon discours terminé.) Vous n’aimeriez pas jongler avec des chiffres dans une des tours du centre-ville, gagner des millions, vous payer un SUV branché ?
Il arque les sourcils.
— Vous me croyez vraiment si superficiel ?
— Pardonnez-moi, dis-je, la mine contrite. Non, je sais que vous ne l’êtes pas. Mais je suis persuadée que vous pourriez réussir n’importe où. Moi non.
Son pied rencontre le mien sous la table.
— Que voulez-vous dire ?
Je glisse une jambe entre les siennes avant de me lâcher :
— Je veux dire que je suis autiste et que trouver un environnement professionnel qui me convienne et où je pourrais m’épanouir n’est pas aussi simple pour moi que pour vous, les neurotypiques. Je suis plus à l’aise avec les livres qu’avec les gens. Les livres m’aident à interagir avec les autres. Ils me servent d’intermédiaire, un moyen d’entrer en relation avec le monde.
« Ici, à la librairie, je me réalise pleinement, je sais que je suis à ma place quand j’aide quelqu’un à trouver le livre qui lui correspond, quand j’établis une relation avec lui à travers un personnage, quand je propose à un enfant l’histoire qui lui fera aimer la lecture ou quand je transforme un cynique blasé en un fervent lecteur de romance.
Jonathan ne me quitte pas des yeux. Il tend la main par-dessus la table, saisit la mienne et emmêle ses doigts aux miens.
Il ne prononce pas un mot, mais comme lorsqu’il m’a embrassée, j’entends très clairement sa voix dans mon esprit. Je veux savoir. Dis-moi ce qui te passe par la tête, ou rien du tout, si tu préfères. Je t’écoute.
Je m’aperçois que je suis en train de tout déballer sans vergogne.
— Ça signifie que j’ai des difficultés de communication et d’intégration sociales, je dis ce que je pense sans détour. Je suis intolérante au bruit, qui me cisaille les tympans et le cerveau, et peut déclencher des réactions négatives – voilà pourquoi j’ai toujours mes écouteurs vissés sur la tête. J’aime commencer la journée avec un chocolat chaud et je mange pratiquement toujours la même chose, car certaines routines et rituels aident à s’adapter à un monde anxiogène et chaotique.
« Je possède la même robe pull déclinée en six couleurs, parce que trouver des tenues confortables et correctes pour le travail n’est pas chose aisée, et quand je déniche la perle rare, je constitue un stock. Pour moi, la musique est non seulement nécessaire, mais vitale. Ajoutez à cela que je suis confiante et naïve, et que j’ai été mal jugée et incomprise plus souvent qu’à mon tour.
« En conclusion, je suis une créatrice, une rêveuse avec une âme d’artiste, je vais au bout de mes passions, j’aime farouchement les causes et les personnes qui me tiennent à cœur, et je ne fais rien à moitié.
Soulagée d’avoir vidé mon sac, je risque un œil vers Jonathan. Ses yeux lancent des éclairs et je constate qu’il serre les dents.
— Je me sens très vulnérable en ce moment, j’ajoute pour combler le silence. Dites quelque chose.
Il avale péniblement sa salive. Ses doigts dansent autour des miens.
— J’aurais aimé avoir été au courant depuis le départ. Et en même temps, j’ai l’impression que j’avais déjà presque tout deviné. Je suis heureux que vous vous soyez confiée à moi.
— Même si j’ai essayé de vous expliquer qui je suis, ça ne veut pas dire que ce sera plus facile de me comprendre.
Il me dévisage, la tête penchée sur le côté.
— Je crois vous comprendre assez bien, Gabriella. Ce qui est normal, étant donné le temps que nous passons ensemble.
— En ce qui me concerne, la réciproque n’est pas vraie.
— Je cache bien mon jeu.
— C’est grossier, dis-je en faisant mine de retirer ma main, mais il la retient.
— C’est un mécanisme de défense, se justifie-t-il. Je sais dissimuler, contrairement à vous. Ça peut paraître un avantage, mais comme vous vous êtes présentée à moi sans fard, Gabriella, j’ai plus ou moins appris à savoir ce que vous aimez et ce dont vous avez besoin. J’ai compris que le changement vous angoisse et que l’inconnu vous est insupportable.
— Vraiment ?
— C’est pour cette raison que je ne vous ai pas informée de la réunion une semaine à l’avance. Je savais que vous vous inquiéterez. Et je… je ne voulais pas vous effrayer. Alors je me suis dit que vous avertir la veille serait bien assez tôt, mais il y a eu l’incident des fleurs et puis, vous avez lâché cette bombe à propos de Trey, ce qui m’a perturbé, et ensuite le lendemain matin, avant la réunion…
Je presse ses doigts entre les miens.
— Je sais. Vous aviez prévu de me le dire à ce moment-là, mais les Bailey ont débarqué trop tôt.
Il plante son regard dans le mien.
— Vous me croyez maintenant ?
— Oui.
Il a l’air soulagé.
— Tant mieux !
Nos regards se soudent. C’est intense, si intime que c’en est presque insupportable. Je baisse les yeux sur sa main autour de la mienne, les bouts de nos doigts qui se frôlent.
— Gabriella !
Le cœur battant, je ne relève pas la tête.
— Oui, Jonathan.
Du pouce, il dessine des cercles au creux de ma paume.
— Merci de me faire confiance.
— Merci d’en être digne.
Il me lâche la main et attrape son café, qu’il remue dans le sens des aiguilles d’une montre.
— Au nom de l’amitié, je suppose que je devrais vous rendre la pareille et me confier à mon tour.
— Quel enthousiasme !
Il me jette un regard noir.
— Je m’applique, Gabriella.
Je lui fais du pied sous la table.
— Désolée. J’apprécie l’effort.
— Je souffre d’un diabète de type 1, déclare-t-il, comme s’il parlait à son café. Il est contrôlé. Mais ce n’est pas anodin, ni pour moi ni pour les autres. Quand je suis de mauvais poil, que je m’interromps au milieu d’une conversation ou que je m’esquive sans crier gare, c’est parce que je ne me sens pas bien, ou que mes alertes me préviennent que le taux de sucre est trop haut ou trop bas. Je dois tester ma glycémie, prendre une rapide collation ou attendre l’ajustement de l’insuline.
Les pièces du puzzle commencent à se mettre en place.
— Alors quand Eli est venu à la librairie pour l’heure du conte, votre glycémie était trop basse ?
Il acquiesce.
— Et quand vous avez avalé les bonbons dans la voiture, c’était pour la même raison ?
Il hoche de nouveau la tête.
— Vous surveillez votre diabète avec le téléphone, c’est ça ?
— Oui. J’ai une application connectée à ma MGC, un système de mesure du glucose en continu, mais je vérifie aussi ma glycémie avec un glucomètre. Ma MGC n’est pas infaillible et je n’aime pas tabler uniquement là-dessus. Hier soir, par exemple, j’ai utilisé le glucomètre avant de quitter les vestiaires après le match, car je me sentais un peu faible. Sachant que je devais vous raccompagner, je voulais m’assurer qu’il n’y avait pas de danger, alors j’ai vérifié encore une fois dans la voiture avec l’application et ma MGC. Mais mon taux était encore trop bas. D’où le beurre de cacahuètes.
Il contemple toujours son café comme s’il appréhendait de me regarder en face. Craignait-il, comme moi, d’être mal jugé s’il se confiait ? Je veux qu’il sache qu’il n’a rien à craindre de mon côté. Maintenant que je suis au courant, c’est comme s’il m’avait donné la clé de son cœur auquel rares sont ceux qui y ont accès, un cadeau que je conserverai jalousement.
Il lève les yeux quand je heurte son pied sous la table.
— Merci de me faire confiance.
Il accroche mon regard et se met à jouer avec mon pied.
— Merci d’en être digne.
— À partir de maintenant, il n’y aura plus de secret, d’accord ? Vous me direz si vous ne vous sentez pas bien ou si vous avez besoin d’une pause. De mon côté, j’essaierai d’être honnête avec vous en cas de problème. (Je m’interromps pour choisir mes mots, parce que c’est important et que je ne veux pas risquer un malentendu.) Je ne peux pas me mettre à votre place dans le sens où je ne souffre pas de diabète, mais… je crois comprendre ce que signifie vivre avec une maladie incurable qui échappe à votre contrôle. Impossible de guérir, de l’oublier ou d’en faire abstraction. Et même si l’on s’habitue, si l’on ne raisonne plus en termes de bien ou de mal, elle est là. Il n’est pas toujours facile de vivre avec ce sentiment de différence, de distance, quand vous devez gérer ce handicap dans un certain contexte social et dans votre vie quotidienne, en suscitant souvent l’incompréhension de votre entourage.
Jonathan s’éclaircit la gorge. Ses pieds s’enlacent aux miens sous la table.
— Merci, Gabriella, déclare-t-il d’une voix sereine, détendue. Ça me touche beaucoup.
Nos yeux se croisent. Nous nous penchons l’un vers l’autre. Si près qu’une sonnette d’alarme résonne dans ma tête. Il glisse sa cuisse entre les miennes. Subjuguée, les yeux rivés sur sa bouche, je me rappelle nos baisers passionnés.
Au moment où je m’apprête à attraper mon ami par son magnifique pull vert et à l’embrasser jusqu’à en perdre la raison, le carillon accroché au-dessus de la porte résonne, annonçant l’entrée d’un client. Dieu soit loué !
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