Des Étincelles sous le gui

Chloe Liese · Chapitre 4 sur 17

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Des Étincelles sous le gui

Chapitre 2

 

Playlist : Greensleeves, Mountain Man

 

Huit heures plus tard, je suis accueillie par des exclamations de bienvenue dès que je referme la porte.

June et Eli, mes meilleurs amis et colocataires, ont adopté leurs postures favorites durant nos soirées libres – Eli au fond du canapé avec une couverture lestée qu’il attend de partager, et June, allongée sur un fauteuil relax. Elle lance un marshmallow sur la télé en huant Michael Caine, alias Ebenezer Scrooge, au moment où il apparaît sur l’écran dans Noël chez les Muppets. Le marathon des films programmés à la télé pour les fêtes a commencé.

Je retire mes bottes et mon harnachement d’hiver, laissant un sillage humide dans l’entrée.

— Je meurs de faim, dis-je.

— Il reste de la soupe, annonce Eli.

— Super. Je suis gelée.

Je me dirige vers la cuisine et me sers un bol de son fantastique bouillon de poulet en luttant contre un brusque accès de mélancolie. Les tasses de café vides de June jonchent le comptoir à côté des livres de cuisine d’Eli. Lequel se tord de rire devant la télévision, tandis que June gratifie Scrooge d’un geste expressif. Je ferme les yeux et savoure l’instant que je grave dans ma mémoire, consciente que notre colocation ne durera pas éternellement.

Nous cohabitons tous les trois depuis la fac, ce qui nous permet d’économiser dans une ville où les loyers ne sont pas donnés et de bénéficier d’un logement plus agréable que si nous louions individuellement. Je pressens ce qui va arriver. Bientôt, Eli ira vivre avec son petit ami Luke et June, lasse des trajets interminables, finira par déménager plus près de l’hôpital.

Et je resterai seule avec ma chatte Gingerbread et mes piles de romans d’amour qui atteignent le plafond. Je ne suis pas à plaindre, non, mais… ils vont me manquer, d’autant que j’ai beaucoup de mal à m’adapter au changement. En fait, si les festivités de fin d’année sont mes préférées, ce n’est pas seulement à cause de ma passion pour la neige, la menthe poivrée, le chocolat, les sablés au sucre et les traditions de Noël, c’est aussi dû au fait que les personnes avec qui je partage cette période lui donnent tout son sens. Sans oublier notre marathon de films de Noël ; ma recette de Pizzelles, que je tiens de ma famille ; les soufganiot, les beignets de Hanoucca d’Eli ; la promenade annuelle de notre trio, muni de thermos de cidre brut, au jardin botanique transformé en féerie hivernale, et June, un peu pompette, qui engage une bataille de boules de neige au retour.

Et si c’étaient les dernières fêtes que nous passons ensemble ?

June me tire de mes pensées moroses.

— Ça va ?

Je lui tourne le dos pour dissimuler mes yeux embués.

— Oui, merci. Comment s’est passée la journée, vous deux ?

— Le boulot, répondent-ils en chœur.

C’est à peu près tout ce que j’obtiens quand je leur pose la question, chacun exerçant une profession qui exige la confidentialité. June est infirmière en réanimation et Eli psychothérapeute pour enfants.

— Et toi ? demande June, tandis que je me fais griller une tranche de pain.

— Épuisant, dis-je en regardant le début du film du coin de l’œil. J’ai eu maille à partir avec M. Grincheux toute la journée.

Jonathan était plus ronchon que jamais, tandis que je décorais la librairie en fredonnant mes airs de Noël favoris. Pendant que j’égayais les lieux avec des flocons de neige, des toupies de Hanoucca en pâte à modeler et en papier mâché, des kinaras, des arbres de Noël, des piñatas en forme d’étoiles à sept branches, des ménorahs et des symboles de feu et de lumière du solstice d’hiver, je l’ai surpris en train de m’observer, sourcils froncés, avec une expression énigmatique. Et au moment de partir – nous assurons la fermeture à tour de rôle –, il a filé sans me souhaiter une « bonne soirée » sur son ton bourru habituel.

Quand je retourne au salon, Eli rabat la couverture et tapote le canapé près de lui. Je m’affale à ses côtés sans répandre de la soupe un peu partout, ce qui relève de l’exploit.

— Alors tu t’es disputée avec Monsieur Grincheux ? dit-il. Nous sommes le 1er décembre, donc tu as décoré la librairie aujourd’hui. C’est un véritable travail de titan. Comment y arrives-tu seule ? Ça me dépasse. Tu devrais engager quelqu’un pour t’aider.

— Nous n’avons pas de budget pour cela, El.

— Son crétin d’associé pourrait au moins mettre la main à la pâte, marmonne June, le nez dans sa soupe.

— Jonathan ? Ce rabat-joie ? Jamais de la vie.

Eli met le film en pause.

— Peut-être que les fêtes de fin d’année sont un mauvais moment à passer pour lui, suggère-t-il avec diplomatie.

June et moi lui lançons un regard mauvais.

Il lève les mains en signe de reddition.

— Je me borne à dire que certains ont de bonnes raisons de ne pas aimer les fêtes.

Je m’insurge avec véhémence.

— Je ne vois pas pourquoi ! Je m’évertue à représenter toutes les religions à la librairie afin que nos clients se sentent à l’aise.

Eli installe la couverture sur mes genoux.

— Et tu t’en sors à merveille. Mais en suivant ta logique, si on s’efforce de respecter les croyances de chacun, on ne peut pas faire l’impasse sur ceux qui ne les apprécient pas.

Je fronce le nez.

— Toi et ta logique !

June se penche pour récupérer la télécommande, posée sur les genoux d’Eli.

— Tu pourrais laisser ta casquette de psy dans ton cabinet et arrêter avec ton altruisme à deux balles ? Je n’ai pas envie que ça déteigne sur moi.

Je le gratifie d’une chiquenaude du bout de mon pied nu.

— C’est vrai, El. De quel côté es-tu ? Je te rappelle que supporter Jonathan Frost m’a fait perdre plusieurs années de ma vie et que je souffre de reflux gastriques depuis qu’il travaille à la librairie.

— En tant qu’infirmière, intervient June, je te signale que tu irais beaucoup mieux si tu n’étais pas une chocoholique invétérée. Sans parler de ton régime qui consiste à quatre-vingt-dix pour cent de tomates.

— Je suis à moitié italienne ! On ne se refait pas !

Elle réintègre son fauteuil avec la télécommande et soupire de satisfaction.

— Choix alimentaires mis à part, ce type n’en est pas moins débile et il n’a certainement pas aidé ton RGO.

— Je peux te poser une question ? demande Eli.

— Oui, mais fais vite. Je veux regarder les Muppets vêtus à la mode victorienne, histoire d’oublier un peu la triste réalité.

— Jonathan sait que tu souffres d’autisme ?

Je me tortille, mal à l’aise, et souffle sur ma soupe.

— Non.

— Et les Bailey ?

— Oui.

June lui jette un de ses regards perçants dont elle a le secret.

— Où veux-tu en venir ?

— Ce que je veux dire, Gabby, c’est que tu es toi-même avec les Bailey, n’est-ce pas ?

Je hoche la tête.

— Je ne pense pas que tu doives te justifier pour être en accord avec toi-même, mais je me demande pourquoi les Bailey sont au courant et pas Jonathan. Est-ce que tu te conduis naturellement en sa présence ?

J’évite son regard et fixe la vapeur qui s’échappe de mon bol.

— La plupart du temps. Je ne sais pas. Je ne cherche pas à cacher mes particularités sensorielles, et je ne fais pas non plus semblant d’être ce que je ne suis pas…

— Mais…

— Mais je ne me suis pas appesantie sur mes difficultés à établir des relations sociales, parce que… euh… je n’avais pas prévu de nouer une amitié ou un autre lien avec lui.

— Pourquoi pas ?

— Il est si… intimidant, si arrogant et…

Et tu lui en veux depuis le premier jour, susurre l’ange perché sur mon épaule, parce qu’il incarne toutes les qualités que tu n’as pas et que tu finis par développer un complexe d’infériorité.

Le diable, de l’autre côté, ne dit mot – il se contente de manier sa fourche au manche extensible, assez longue pour renverser l’ange de mon épaule et l’envoyer valdinguer, hurlant, dans une chute vertigineuse.

Je crois que je suis en train de perdre la tête.

La voix d’Eli me sort de mon dilemme ange-démon.

— Je comprends ton raisonnement et tu sais que je respecterai toujours tes décisions à ce sujet. Cela dit, ça aplanirait les conflits entre vous s’il savait que certains aspects de son attitude te déroutent, rendent la communication difficile et te poussent à bout, tu ne crois pas ?

Je déglutis nerveusement et m’humecte les lèvres.

— Oui, mais alors… il connaîtrait mon point faible et pas l’inverse.

Le diable sur mon épaule acquiesce vigoureusement.

— À moins qu’il ne suive le mouvement et ne t’avoue ses faiblesses à son tour. Dans ce cas, vous partageriez vos vulnérabilités et pourriez même devenir amis.

June lui lance un autre regard aigu. Une sorte de conversation neurotypique muette s’établit entre eux.

Je claque des doigts.

— Arrêtez de parler dans mon dos.

— Eli lit trop de romans à l’eau de rose, commente June.

Je lis et vends des romans d’amour, c’est mon métier, mais je ne vois pas le rapport.

— Et alors ?

— Je me demande si tu lui plais, poursuit Eli, qui marche sur des œufs. Mais comme il ignore comment tu fonctionnes, il se plante sur toute la ligne pour te montrer qu’il tient à toi.

Je le dévisage, sidérée. Une bulle de silence enfle dans la pièce, que je crève dans un éclat de rire tonitruant. Je ris à m’en tenir les côtes, les larmes aux yeux.

— C’est trop drôle !

Eli, lui, ne rit pas.

— Je suis sérieux.

— Ça ne m’impressionne pas, riposte June. En admettant qu’elle lui « plaise », comme tu dis, se comporter en âne bâté est une façon stupide, misogyne et régressive de le montrer.

— Il n’y a aucune chance, dis-je. Surtout si l’on prend en considération que, jusqu’à aujourd’hui, il croyait que je fréquentais notre pire ennemi.

— Mais tu as rompu avec Trey quand tu as découvert qui il était vraiment, intervient Eli.

— Alors pourquoi cet imbécile s’imaginait-il que vous sortiez encore ensemble ? questionne June.

— Parce que je ne lui raconte pas ma vie. Pour moi, il était évident que Trey et moi avions rompu, mais je suppose que Jonathan croyait que nous étions toujours ensemble et que je me montrais discrète à ce sujet.

Eli se rapproche sur le canapé.

— Comment a-t-il appris votre rupture ?

Je fixe l’image figée sur l’écran.

— Est-ce qu’on va enfin voir un fantôme flanquer la frousse à Michael Caine ?

— Pas tant que nous n’aurons pas démêlé ce micmac.

Je soupire, pose mon bol sur la table basse et m’affale sur le canapé.

— Trey a envoyé un bouquet de Noël effroyablement cher à la librairie ce matin avec un mot, je cite : « Tout ce que je veux pour Noël, c’est toi. »

June fait une grimace.

— Quel sale type ! Combien de numéros différents as-tu bloqués déjà ?

— Cinq. Je croyais avoir mis les points sur les i. Donc quand le bouquet est arrivé, Jonathan a lu la carte et s’est lancé dans une diatribe incendiaire contre mon petit ami, disant qu’il manquait singulièrement de tact pour m’offrir un bouquet trop parfumé, alors que je suis allergique. C’est alors que je lui ai annoncé qu’il avait un train de retard.

Eli se frotte le menton.

— Et comment a-t-il réagi ?

Je tends le bras pour actionner la télécommande que June tient à la main.

— Il a pris la couleur de la neige fondue dans la rue à la fin de la journée et il est resté bouche bée comme un casse-noix démantibulé. C’était réjouissant.

Les yeux de June s’écarquillent. Eli esquisse un sourire satisfait que je remarque à peine.

Je pose les pieds sur ses genoux.

— Bon, on regarde Noël chez les Muppets, oui ou non ? J’ai envie de voir un Grincheux en prendre pour son grade.

*

* *

Après le film, je me douche avant d’enfiler mon pyjama préféré, imprimé de flocons de neige. J’enveloppe mes cheveux dans une serviette pour les sécher en fredonnant Greensleeves et esquisse un pas de danse dans ma chambre. Gingerbread, ma chatte roux tigré, couleur de pain d’épice, somnole, étalée comme une étoile de mer sur ma balle rebondissante qui me sert de siège. Je l’enlève de là, prends sa place et l’installe sur mes genoux.

Je souris en l’entendant ronronner lorsqu’elle se rendort, et allume mon ordinateur portable.

Une photo de June, Eli et moi, serrés les uns contre les autres, s’affiche sur l’écran. Eli sourit, ses boucles auburn tombant sur ses yeux plissés ; il ne peut pas s’empêcher de cligner des paupières quand on le photographie. Les cheveux noirs brillants coupés au carré, le nez froncé, un grand sourire aux lèvres, June a les bras passés autour de nos épaules, front contre front avec Eli, écrasant mes boucles sur mon crâne tandis que je plaque un baiser sur sa joue. La neige saupoudre nos têtes comme du sucre glace et le jardin botanique ressemble à une tapisserie de lumières scintillantes en toile de fond.

Je contemple la photo, submergée de gratitude : j’ai la chance d’avoir des parents aimants, des amis qui représentent pour moi le frère et la sœur que je n’ai pas eus, une chatte fidèle, une ville où je me sens bien, un travail que j’adore et des patrons que j’aime encore plus. J’ai tant de raisons d’être reconnaissante. Et si mon seul boulet dans l’existence – même si c’est un très gros boulet revêche – est Jonathan Frost, je pense que je peux m’en accommoder.

— Coucou !

Je fais volte-face. June se tient dans l’encadrement de la porte.

— Ça va ? demande-t-elle. J’ai conscience que nous t’avons un peu rudoyée tout à l’heure à propos de ta bête noire au boulot. J’essaie de te protéger. Et Eli est un incorrigible romantique.

Je souris.

— Je sais. C’est pour ça que je vous aime tous les deux. Je vais bien, je t’assure. Juste un peu fatiguée.

Elle hoche la tête.

— D’accord. Ne veille pas trop tard avec M. Reddit.

Je lève les yeux au ciel.

— Oui, maman.

Eli et June ne comprennent pas pourquoi je dialogue presque tous les jours avec quelqu’un que je ne connais pas. J’ignore jusqu’à son nom. Je sais seulement que nous habitons dans la même ville – le monde est petit.

Je pourrais tenter de leur expliquer ma relation avec M. Reddit, surnom qu’ils lui ont attribué, mais je garde pour moi le bonheur que j’éprouve à lui parler. Derrière le rempart d’un écran, je suis moi-même, sans contrainte, l’esprit clair, vif et précis. M. Reddit ne me voit pas lutter pour déchiffrer ses mimiques, il ne remarque pas que je me promène avec mes écouteurs antibruit, ni à quel point je suis perdue quand ma vie sort de la routine. Je m’aime telle que je suis, chaque centimètre carré de ma personne, celle qui s’intègre aisément dans ce monde, comme celle qui est socialement inadaptée, mais c’est une autre paire de manches de demander à quelqu’un de m’apprécier malgré mon infirmité.

Je ne dévoile pas à M. Reddit mon trouble de la personnalité antisociale, de sorte qu’il n’y a aucun risque qu’il me rejette.

Voilà pourquoi je préfère rester discrète vis-à-vis de June et d’Eli. Je devine leurs réactions. Eli m’encouragerait à miser sur la vulnérabilité. June déclarerait que mon amoureux devrait m’accepter telle que je suis, sinon il n’en valait pas la peine.

Et ils auraient raison. Mais c’est facile à dire. Ils ne savent pas ce que représente cette quête désespérée de l’amitié et de l’amour. Être autiste et demi-sexuelle ne signifie pas seulement être sans défense, comme c’est le cas pour tout un chacun quand on essaie de nouer une relation avec l’autre, mais aussi peser le pour et le contre : comment une handicapée telle que moi peut-elle accorder sa confiance à quelqu’un, moi que l’on ne traite pas toujours avec compréhension et gentillesse ?

J’ai donc gardé M. Reddit pour moi seule depuis que nous nous sommes rencontrés, il y a un peu plus d’un an, dans un fil de discussion Reddit sur les livres. Le ton est monté quand un internaute a fait l’apologie de 1984 de George Orwell et qu’un autre – c’est-à-dire moi – a expliqué patiemment et logiquement à quel point il avait tort.

Ça a vite dégénéré. Le type m’a affublée de tous les noms d’oiseaux.

Et c’est alors que Nom-d’un-chien a mis les pieds dans le plat. Je n’avais pas besoin d’un chevalier de Reddit dans son armure brillante, mais je n’étais pas contre. Et c’est ainsi qu’a commencé notre amitié livresque virtuelle.

Par un accord tacite, Nom-d’un-chien, alias M. Reddit, et moi ne nous parlons que le soir sur une plateforme de chat, Telegram, qui exige que l’on s’inscrive avec un numéro de téléphone, mais autorise à ne dévoiler que le nom d’utilisateur. Connaissant ma propension à l’hyperfocalisation, à la limite de l’obsession, j’ai préféré ne pas télécharger l’application sur mon téléphone, ce qui signifie que je ne peux chatter avec lui que sur mon ordinateur, à la maison.

Chaque soir, après avoir pris des nouvelles de June et/ou d’Eli, en fonction de leurs emplois du temps respectifs, une fois le dîner et la douche expédiés, je m’installe à mon bureau, Gingerbread sur mes genoux, et je termine la journée en bavardant avec M. Reddit. Je suis quelqu’un de routinier et il est devenu l’élément essentiel de mon quotidien. Voilà pourquoi en ouvrant Telegram, je constate, le cœur serré, que je n’ai pas de nouveau message.

Il est rare que M. Reddit me laisse sans nouvelle. Depuis que nous avons commencé nos discussions, ce n’est arrivé qu’à deux reprises, parce qu’il était malade et dans l’impossibilité d’écrire.

Je respire à fond pour surmonter ma déception et, incapable de m’en empêcher, je déroule la conversation de la veille entre l’ancien Nom-d’un-chien, qui a changé son nom d’utilisateur en M. Reddit, quand je lui ai appris que c’était le surnom que lui donnait ma colocataire, et MargaretCHATwood ou MCHAT, comme il m’a baptisée. Je commence par le message qui m’attendait quand je me suis connectée hier soir.

M. REDDIT : Pouvons-nous parler de la raison pour laquelle Marianne Dashwood s’adonne à des exercices de respiration ?

MCHAT : C’est une incorrigible romantique. Elle a tendance à accentuer le côté dramatique de la vie.

Il a commencé Raison et Sentiments de Jane Austen, parce que je lui ai reproché de n’avoir lu qu’Orgueil et Préjugés.

M. REDDIT : Accentuer le côté dramatique ? « Ce n’est pas le temps ni l’occasion qui doivent déterminer l’intimité – c’est le caractère seul. Sept années seraient insuffisantes pour que certaines personnes pussent se connaître l’une l’autre, et sept jours sont plus qu’il n’en faut pour certaines autres. » Vraiment ? Sept jours pour « déterminer l’intimité » ? Avec cette philosophie de la vie, je parie que Marianne va s’amouracher d’un crétin.

MCHAT : Oui, elle tombe amoureuse d’un goujat. Mais ce n’est pas de sa faute ! Il l’a séduite en omettant de lui signaler qu’il est sans le sou et doit épouser une riche héritière, ce que Marianne n’est évidemment pas. Elle a le cœur brisé, alors un peu de compassion, s’il vous plaît.

M. REDDIT : Vous me divulgâchez la fin !

MCHAT : Voyons, c’est l’héroïne romanesque et désespérée du roman. Vous vous doutiez bien qu’Austen allait lui briser le cœur.

M. REDDIT : Je maintiens que vous avez divulgâché l’intrigue, CHATWOOD.

MCHAT : Désolée !

M. REDDIT : Tu parles !

MCHAT : Je vous jure que c’est vrai. Je ne pensais pas révéler un secret. Je croyais que c’était évident.

M. REDDIT : C’est tout sauf évident ! Il s’agit d’une histoire d’amour et je m’attendais à ce que son amoureux soit le bon numéro, pas un bourreau des cœurs.

J’ai beau le relire, je ne peux m’empêcher d’être surprise. Gingerbread me regarde d’un air endormi et roule sur le dos. Je lui grattouille le ventre avec un soupir en secouant la tête.

— Ne t’inquiète pas, ma chatounette, je lui ai prouvé qu’il avait tort.

MCHAT : Pour votre gouverne, M. Reddit, sachez que les écrits d’Austen sont souvent romanesques, mais pas au sens moderne du terme. Ce sont avant tout des romans de mœurs.

M. REDDIT : Ah oui ? Je pensais que Jane Austen était l’une des pionnières les plus influentes de la littérature dans la tradition des romans psychologiques.

MCHAT : Son œuvre a été romancée par la culture populaire, adaptée au cinéma qui a mis en avant le côté romanesque. Orgueil et Préjugés est d’un romantisme échevelé, c’est vrai. Ses autres écrits comportent également des intrigues et des scènes incroyablement romanesques. Seulement… elle n’a pas écrit des romans sentimentaux au plein sens du terme. J’adore Austen, mais ce genre est bien plus diversifié qu’il n’y paraît et j’aimerais le faire savoir à un large public.

M. REDDIT : J’aurais aimé le savoir moi aussi. En fait, je m’attendais bêtement à un happy end.

MCHAT : Eh bien, maintenant au moins vous connaissez « ce » critère de la romance, le happy end.

M. REDDIT : Nous discutons de toutes sortes de livres, mais j’ai l’impression que la romance est votre genre préféré. Je me trompe ?

MCHAT : Non. Je suis incapable de lire autre chose depuis quelque temps – enfin, en dehors de la lecture croisée d’Austen avec vous.

À une époque, j’étais très éclectique en matière de lecture, mais ces derniers mois, je ne lis que des romans d’amour. Après m’être coltiné Jonathan Frost le Grincheux toute la sainte journée, j’ai besoin de voir ces crétins récolter ce qu’ils méritent et que les fins soient heureuses. Je vends d’ailleurs des tonnes de romans à l’eau de rose à la librairie. Je m’efforce d’inciter les lecteurs à lutter contre les stéréotypes négatifs sur ce sujet et à s’y plonger. Je m’attendais à ce que M. Reddit nourrisse les mêmes préjugés lui aussi.

En fait, pas du tout.

Je souris en lisant sa réponse. Hier soir, elle m’a illuminée comme un sapin de Noël quand papa allumait les guirlandes. Ce soir, j’ai l’impression de briller de mille feux.

M. REDDIT : D’accord, CHATwood. Pourriez-vous me conseiller ?

MCHAT : Sans blague ? Vous voulez vraiment lire un roman d’amour ?

M. REDDIT : Bien sûr. Par où dois-je commencer ?

Je déroule la liste que je lui ai recommandée (je me suis peut-être un peu emportée en énumérant mes romans préférés dans l’ordre, mais je suis libraire et mon plus grand bonheur est de recommander des livres !). Lorsque j’arrive à la fin de notre conversation, à l’habituel « Bonne nuit, MCHAT » de M. Reddit, je me mords les lèvres et me fais violence. Mes doigts effleurent les touches, impatients de taper ce que j’ai failli écrire tant de fois ces derniers mois, depuis que je me suis mise à fantasmer. Et si ?

Et si mon amitié virtuelle avec M. Reddit devenait réelle ? Voire plus ? Cet espoir – l’éventualité de passer d’une relation amicale à amoureuse – m’anime depuis que j’ai rompu avec Trey.

Sachant comment je fonctionne, il n’est guère surprenant que, après une année à bavarder tous les soirs avec M. Reddit jusqu’à devenir si proches, il me suffit de songer à lui certaines nuits – la chaleur de sa voix, ses questions réfléchies, l’intérêt qu’il manifeste à mes réponses – pour être presque aussitôt submergée par une vague de jouissance.

Chaque fois que cela se produit, l’envie me prend de déclarer : « Pensez-vous que nous devrions nous rencontrer ? »

Je fixe l’écran et je sens mon courage s’évanouir, surtout si je considère son silence, ce soir. Et s’il se contentait d’une simple amitié ? Si je gâchais cette relation harmonieuse, fondée sur la compréhension et la confiance, pour explorer le champ des possibles ?

En fin de compte, je renonce à lui dévoiler le fond de ma pensée, contrairement à ce que cette malheureuse romantique désespérée de Marianne a osé faire.

Si seulement je pouvais connaître son cœur, tout deviendrait facile.

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