Des Étincelles sous le gui

Chloe Liese · Chapitre 13 sur 17

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Des Étincelles sous le gui

Chapitre 11

 

Playlist : The Holidays with You, Sara

Watkins

 

Jusqu’au jour de la grande braderie, avant la fermeture annuelle pour les fêtes de fin d’année, Jonathan et moi avions réussi d’un commun accord à observer une conduite exemplaire. Pas de querelles mesquines. Pas de disputes pour savoir qui était de corvée de café ou qui l’avait préparé trop serré. Pas de bouleversement puéril dans les rayonnages ni de réagencement des gondoles en vue de privilégier nos collections favorites.

Pas de longs baisers frénétiques à en perdre haleine.

Quel ennui !

Sauf hier, quand Jonathan a calculé – sous ma surveillance, bien entendu, histoire de vérifier qu’il ne falsifiait pas les résultats – que notre chiffre d’affaires de décembre avait augmenté de vingt-cinq pour cent par rapport à l’année dernière et que je caracolais en tête.

Ce n’est pas vraiment une surprise, car tout en s’ingéniant à booster les ventes, Jonathan passe le plus clair de son temps devant son ordinateur, me chassant dès que je m’approche. Et tandis qu’il tapote sur son clavier, je m’active sur le terrain et réalise plus de ventes que lui. Son comportement me laisse perplexe. Que fabrique-t-il sur son ordinateur ? Je n’en ai aucune idée, à moins qu’il n’ait commencé à postuler pour un job dans la finance au sommet de l’une des tours du centre-ville ?

Je devrais sauter de joie. Parader devant Jonathan Frost au son de la musique des Chariots de feu. Au lieu de quoi, je contemple la librairie, mon royaume, sans éprouver aucun sentiment de triomphe. J’ai au contraire envie de pleurer.

C’est absurde. J’ai obtenu ce que je voulais : j’ai sauvé la librairie et mon job par la même occasion. J’ai fait la paix avec Jonathan et nous allons nous séparer en bons termes. Dans quelques jours, je rencontrerai M. Reddit et j’espère ressentir pour sa personne réelle les mêmes sentiments que pour l’ami virtuel.

Alors pourquoi suis-je au bord des larmes ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?

Je me tamponne les yeux d’un revers de main au moment où Jonathan se matérialise près de moi. Les mains sur les hanches, il inspecte le magasin qui, je l’avoue, ressemble un peu à l’atelier du Père Noël ou à l’antre de l’abominable homme des neiges, lequel aurait eu un bébé qui aurait vomi partout.

Des couronnes, des guirlandes, de la fausse neige, des étoiles et des flocons scintillants en papier mâché et en argile de ma fabrication, des kinaras, des toupies de Hanoucca, des piñatas à sept branches, des ménorahs, des symboles du solstice d’hiver, ainsi que des serpentins brillants, couleur or et argent, suspendus au plafond et sur toutes les surfaces disponibles.

L’air sent le sucre, le chocolat, les agrumes et les branches de pin fraîchement coupées. Des ampoules multicolores ornent les rayonnages et des figurines en métal irisé – rennes, boîtes-cadeaux miniatures et pommes de pin – encombrent les étagères et les tables. Sur ses minuscules rails, un petit train électrique tourne en sifflant au pied du sapin, placé devant la cheminée et décoré de guirlandes lumineuses blanches, de rubans de couleurs vives, de personnages et de bibelots divers.

Des piles de livres colorés s’entassent sur chaque table, à portée de main, munis de post-it indiquant le genre, l’intrigue, les thèmes, le contexte ou des messages tels que « Si vous avez aimé tel ou tel titre, vous adorerez celui-ci ». À côté de la vitrine, un tréteau croule sous les pâtisseries, un autre supporte du matériel pour travaux manuels – des boules de coton, des assiettes en carton, de la colle pour fabriquer des bonshommes de neige et des animaux tels des renards, des lapins ou des ours polaires, des kits contenant de quoi construire des maisons en pain d’épice, des paillettes et des filtres à café pour réaliser des flocons de neige, des pots de peinture à doigts, du papier cartonné, des cure-pipes multicolores destinés à confectionner toutes sortes de décorations de Noël, et des signets en bois prédécoupés que l’on peut peindre à sa guise.

— C’est l’enfer, soupire Jonathan en se massant le front.

— N’exagérons rien. On déchantera quand il faudra faire le ménage ce soir, après la fermeture.

— Non, c’est déjà le cas. Et ce sera encore pire quand vos musiciens viendront pousser la chansonnette.

Une bouffée d’allégresse chasse mes idées noires. Nos chamailleries me manquaient.

— C’est un trio de jazz, dis-je.

Il fronce les sourcils, l’air désapprobateur.

— Qui va chanter des chants de Noël ?

Je lui envoie une bourrade dans les côtes.

— Et des airs traditionnels. Ne soyez pas si grincheux. C’est juste pour le fun.

— Juste pour le fun ?

Il se retourne et me lance un tel regard que je manque trébucher. Au moment où je vais heurter le pilier de bois derrière moi, il glisse le bras autour de ma taille pour me retenir et me serre contre lui. L’espace d’un instant, nous nous dévisageons en silence et le reste du monde s’évanouit.

Il me relâche lentement sans s’écarter. Je ne bouge pas non plus.

— Des paillettes, Gabriella, grommelle-t-il. De la colle, des confettis, du pain d’épice, des biscuits, du glaçage… Rien à voir avec les bouquins.

— Indirectement, si. Ils attirent les clients, les poussent à entrer et à acheter des livres.

Jonathan tourne les talons et regagne l’arrière-boutique.

Il ne décolère pas.

— Une vraie drogue. J’ai déjà mal au crâne.

— C’est bon pour les affaires !

— Je sais, mais ce n’est pas une raison pour aimer ça.

Hilare, je fais volte-face et examine la salle avant de procéder à des rectifications de dernière minute. Un autre paquet de lingettes pour bébé à côté des gâteaux – j’espère que les visiteurs comprendront l’allusion et se nettoieront les mains avant de manipuler les livres. La table de bricolage est placée devant la vitrine afin que les passants puissent assister à la fabrication des cadeaux de Noël, tandis que les musiciens se tiendront en face de l’autre vitrine.

Le trio de jazz arrive à l’heure dite, s’installe et je tourne le panneau « OUVERT » quand ils achèvent de s’échauffer sur le thème de A Charlie Brown Christmas de Vince Guaraldi. Une minute plus tard, un gamin aux cheveux noirs déboule dans la librairie, suivi par une femme à la chevelure de même nuance, qui lui arrive aux épaules.

— Jack !

Le gamin se fige, la main posée sur le tréteau des pâtisseries, ou plus exactement sur un énorme cookie au chocolat parsemé d’éclats de sucre d’orge.

— Quoi ?

— Calme-toi.

Elle le serre contre elle avec un sourire las. Ces deux-là me sont vaguement familiers – la forme du visage, peut-être, ou les cheveux bouclés foncés. J’ai l’impression de les connaître sans me rappeler où ni quand je les ai rencontrés.

— Pardon pour notre entrée explosive, s’excuse la jeune femme. Je m’appelle Liz. Et voici Jack, ajoute-t-elle en arquant les sourcils (ce qui me rappelle là encore quelque chose.) Il a un mot à vous dire.

Jack lève les yeux vers moi, l’air penaud.

— Pardon pour le biscuit.

Je m’accroupis à sa hauteur. Il est probablement encore à l’école primaire, même s’il est grand pour son âge. Souriant, je lui tends la main qu’il saisit dans la sienne en me rendant mon sourire.

— Ce n’est pas grave, dis-je. Je m’appelle Gabby.

— Jack. Enchanté.

— Pareillement, Jack.

Il incline la tête.

— Tu aimes Noël, hein ?

J’agite mes boucles d’oreilles clochettes et ajuste mon serre-tête en forme de bois de cerf. Jack observe les paillettes réversibles blanches qui représentent des flocons de neige sur ma robe pull rouge.

— Comment as-tu deviné ?

Il éclate de rire.

— Tu es rigolote.

— Je suis flattée. Si ta maman est d’accord, tu peux avoir le cookie que tu as choisi, dis-je en désignant les gâteaux d’un signe de tête.

Il lève les yeux vers sa mère.

— Maman ? Tu permets ?

— Oui, répond-elle en souriant.

Je tends à Jack une petite assiette en papier recyclé, que j’ai décorée de flocons de neige au pochoir à mes moments perdus. Jonathan a frôlé la commotion en s’abstenant de me taquiner à ce sujet et le plus drôle est que ses piques m’ont manqué.

À l’aide des pinces, Jack transfère adroitement le biscuit dans son assiette.

— Le chocolat fourré à la menthe, c’est mon préféré, dis-je.

Il sourit, la bouche pleine.

— Moi aussi.

Tout en mastiquant, il promène son regard autour de lui et écarquille les yeux quand il repère un livre dans la section jeunesse qui occupe les rayonnages du bas, afin que les enfants puissent y accéder facilement. Il abandonne son assiette sur la table et fonce dans cette direction.

— Jack, attends ! s’écrie sa mère. Il faut d’abord te nettoyer les mains… (Mais il a déjà retiré le livre de l’étagère et tourne les pages, assis par terre.) Nous l’achèterons, ne vous en faites pas, s’empresse-t-elle d’ajouter, embarrassée.

— Je ne suis pas du tout inquiète. Voulez-vous du café ? (Je désigne les thermos disposés sur la table.) Ou du thé ? Il y a aussi du cacao chaud et du cidre épicé.

Liz n’a pas le temps de répondre que retentit la voix de Jonathan, froide comme un blizzard :

— Ce n’est pas une bibliothèque ici, petit. Si tu ouvres un livre, il faut l’acheter.

Je me retourne et le fusille du regard.

— Jonathan Frost ! Ne soyez pas si scrogneugneu !

Les sourcils froncés, il fixe l’enfant, qui semble pétrifié.

— Foutaises, grommelle-t-il dans sa barbe.

Exaspérée, je me précipite vers lui toutes griffes dehors. Brusquement, Jack sourit, saute sur ses pieds et se jette au cou de Jonathan.

— Oncle Jon !

Jonathan le soulève du sol et le prend dans ses bras.

— Salut, mon grand !

— Lance-moi en l’air ! supplie Jack.

Jonathan lève les yeux au ciel.

— Euh… je ne crois pas…

— S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît !

Jonathan secoue la tête, comme s’il hésitait, puis s’exécute, arrachant des cris de joie à son neveu.

Il lance le garçon de plus en plus haut et le rattrape habilement au vol. Je les observe non sans appréhension et sens mon cœur fondre comme du caramel chaud, réchauffant chaque parcelle de mon corps.

Une dernière fois, Jonathan projette dans les airs son neveu hurlant de joie avant de le reposer sur le sol. Il n’a pas l’air essoufflé le moins du monde. Une légère rougeur aux joues révèle qu’il vient de lancer en l’air un gamin de près de trente kilos une demi-douzaine de fois. Nos regards se croisent.

Jonathan passe un bras autour des épaules du petit garçon.

— Liz, Jack, dit-il, je suppose que vous avez déjà fait connaissance. Gabriella, voici ma sœur, Liz, et son fils Jack, mon neveu. J’ignorais qu’ils viendraient.

Il lance à sa sœur un regard d’avertissement, auquel Liz répond par un sourire désarmant. Deux profondes fossettes creusent ses joues et ses yeux bleu foncé pétillent. Je me dis in petto que Jonathan serait encore plus séduisant s’il lui prenait l’envie de sourire lui aussi, pour changer.

— Oui, confirme-t-elle. Gabby nous a chaleureusement accueillis, malgré notre entrée en catastrophe.

Jack met son grain de sel.

— Elle m’a offert un cookie et elle m’a laissé regarder les livres. Et tu as raison, elle est très jolie…

Jonathan, dont les joues virent au rose pivoine, plaque la main sur la bouche de son neveu.

— Tu ne sais pas garder un secret, hein ?

Liz s’avance avec une lingette et entreprend de nettoyer les mains de son fils.

— Je t’avais prévenu. Il ne faut rien lui dire si tu ne veux pas qu’il le répète.

— Il m’a posé la question, proteste Jonathan sur la défensive, évitant de croiser mon regard. Je n’allais quand même pas mentir ?

Jonathan a donc parlé de moi à sa famille ? Il pense… que je suis jolie ? On s’est embrassés, donc il me trouve à son goût, mais ce n’est pas comme me l’entendre le dire avec une sorte de gravité mêlée de timidité.

Il détourne les yeux.

— Nous allons choisir quelques livres, maintenant qu’il a les mains propres, annonce Liz, avant d’entraîner son fils vers la section pour enfants, nous laissant seuls Jonathan et moi.

Nous nous fixons du regard, tandis que le trio de jazz joue The Christmas Song en arrière-fond.

— Il est vraiment mignon, dis-je.

Jonathan jette un regard à son neveu et enfouit les mains dans ses poches.

— Un vrai petit diable.

C’est cela son sens de l’humour : l’esquive. Je me demande jusqu’à quel point son esprit caustique cache ses sentiments.

— Vous l’aimez beaucoup, n’est-ce pas ? Et il vous embobine autour de son petit doigt.

Son regard revient vers moi.

— C’est peu de le dire.

— Il a de la chance.

Jonathan ne me quitte pas des yeux. Le trio termine son morceau avant d’enchaîner avec la mélodie entraînante de Ocho Kandelikas. La porte s’ouvre et une foule de clients pénètre à l’intérieur, rompant le silence qui s’était installé entre nous.

*

* *

Je noue un ruban argenté autour d’une pochette en papier recyclé portant le logo de la librairie Bailey, quand je devine dans mon dos la présence de Jonathan, forte et réconfortante, et respire son eau de Cologne, un mélange de fumée de bois et de sapin de Noël.

Mon client le perçoit également et semble intimidé.

— Merci pour votre confiance, dis-je en glissant le ticket de caisse dans le sachet. Et avant de partir, n’oubliez pas de déguster une boisson chaude gracieusement offerte par la maison. Joyeuses fêtes à vous !

Je me retourne pour faire face à Jonathan qui arbore une mine renfrognée.

— À quoi riment ces sourcils froncés, Monsieur Frost ?

Il se rembrunit encore plus.

— Avez-vous pris le temps de faire une pause depuis l’ouverture ?

Je plisse le nez en réfléchissant.

— Peut-être.

Il pose un cookie au chocolat parsemé d’éclats de sucre d’orge sur le comptoir, m’attrape par le coude et m’oblige à m’asseoir sur un tabouret.

— Mangez et buvez ça, dit-il en désignant un grand verre d’eau fraîche.

J’attaque le biscuit qui a un goût de paradis.

— Mmm… excellent !

Il commence à enregistrer les livres du client suivant avec un simulacre de sourire.

— Un morceau de carton serait délicieux après un jeûne prolongé, lance-t-il par-dessus son épaule.

Je sens une onde de chaleur m’envahir.

— Vous me surveillez ?

Il entreprend de scanner une nouvelle pile de livres.

— Absolument. Il est hors de question que vous me claquiez entre les mains et m’abandonniez dans cet univers à paillettes infernal.

Je m’étouffe de rire.

— Allez, Frost. Ce n’est pas si terrible.

Il glisse la carte de crédit du client dans le lecteur avec un regard sévère.

— Buvez, Gabriella.

— Quel tyran, je marmonne entre mes dents avant de vider mon verre d’un trait.

J’obtiens un grognement en guise de réponse.

— Ah, vous voilà !

La voix d’Eli résonne dans mon dos.

Je pivote et le découvre en compagnie de Luke et de June.

— Regardez-vous tous les deux ! s’exclame joyeusement Luke. La félicité professionnelle incarnée !

Jonathan lui jette un regard noir tandis qu’Eli me serre dans ses bras.

June m’enlace et m’entraîne un peu à l’écart.

— Cet endroit est merveilleux, s’extasie-t-elle.

Je lui rends son étreinte et m’éclaircis la gorge.

— C’est Jonathan Frost, dis-je en le désignant du pouce par-dessus mon épaule. Ne commence pas à sortir tes griffes, s’il te plaît. Jonathan, je vous présente ma meilleure amie, June Li.

June lève les yeux vers lui, ce qui n’est pas une mince affaire, étant donné qu’elle mesure difficilement un mètre cinquante-sept et que Jonathan la dépasse d’une bonne tête. Elle l’observe, le regard vide, les lèvres pincées.

— Hum…, fait-elle.

— Nous avons négocié une trêve, ne l’oublie pas, dis-je entre mes dents.

Eli lâche un soupir.

— June, sois sympa. C’est Noël.

— Foutaises, murmure-t-elle.

Jonathan arque un sourcil.

— C’est exactement ce que je pense.

Les lèvres de June frémissent, comme si elle se retenait de sourire.

— Du moment que vous la traitez comme une reine, murmure-t-elle, la main tendue.

Jonathan la serre avec vigueur.

— Je fais de mon mieux.

Je m’empresse d’intervenir.

— C’est un amour. Il m’a apporté des biscuits et un verre d’eau.

June acquiesce.

— Je confirme. Elle se néglige.

— Ah, vous voyez ? dit Jonathan d’un air satisfait.

Je proteste avec véhémence.

— Je suis peut-être distraite, mais je ne me néglige pas.

— Alors comment appelez-vous oublier de manger pendant six heures d’affilée, Gabriella ? intervient Jonathan, les bras croisés sur sa poitrine.

— On est au courant, dit Eli. Croyez-moi.

Je dégringole du tabouret et fourre le dernier biscuit dans ma bouche.

— Qu’est-ce que vous avez tous à vous liguer contre moi ? Bon, j’emmène June faire une petite visite.

Eli esquisse une moue dépitée.

— Et moi, alors ?

Je lui tape sur l’épaule.

— Tu es déjà venu. Va faire un tour avec ton chéri. Ah, Frost !

Jonathan m’enveloppe d’un regard intense.

— Di Natale ?

— N’essayez pas de truander en enregistrant les livres, d’accord ?

Sa bouche se tord en un léger sourire.

— Parole de scout, Gabriella.

— Bon.

J’entraîne June dans le couloir, puis jusque dans l’allée de service. Je referme la porte derrière nous.

June fronce les sourcils.

— Je croyais avoir droit à une visite guidée ?

— Je flippe à mort.

Ses pupilles s’agrandissent.

— À quel propos ?

— À cause de Jonathan. Et de M. Reddit. J’ai l’impression que mon cerveau est un nœud géant de lumières de Noël entremêlées. Je suis incapable de savoir laquelle s’allume pour qui et je me sens coupable, comme si je trahissais M. Reddit. J’ai peur, car être amie avec Jonathan, c’est nouveau pour moi, mais d’une certaine façon, ça ne l’est pas du tout, et curieusement, je me sens si bien avec lui et…

June m’entoure les épaules.

— Respire un bon coup, Gabby.

J’obéis.

— Et maintenant, expire.

Je m’exécute.

Elle ouvre la porte et me pousse à l’intérieur.

— Il fait froid comme les couilles du diable dehors. Viens, on va trouver un placard pour bavarder.

— Je croyais qu’on rôtissait en enfer.

— Relis tes classiques. Dans L’Enfer de Dante, Satan est gelé jusqu’à la taille, il bat des ailes et crée un vent froid qui continue de figer la glace qui l’entoure. Le centre de l’enfer est réservé à la trahison… et les couilles sont des blocs de glace.

— Ah oui, j’avais oublié.

J’ouvre la porte du placard où nous entreposons les produits d’entretien et trébuche sur un carton de détergent industriel. June me suit et ferme la porte.

— En parlant de trahison… assieds-toi.

— J’ai l’impression d’être entourée de petits chefs autoritaires, dis-je.

— Quelqu’un doit faire contrepoids à Eli, poursuit-elle en ôtant différents objets qui encombrent une caisse de papier toilette avant de s’y installer. Il est trop protecteur. Elle se penche en avant, les coudes sur ses genoux. Écoute, tu as besoin de souffler. Tu en as bavé pour essayer de sauver cet endroit. C’est ton dernier jour avant les vacances et c’est une réussite. Mais au lieu de te réjouir, tu culpabilises à cause d’un type que tu n’as jamais vu et d’un autre que tu détestes depuis près d’un an et avec qui tu commences tout juste à établir des relations à peu près normales. Tu ne leur dois rien, Gabby.

« Si ce M. Frost, qui s’intéresse apparemment à toi et te rend heureuse, s’avère être le bon, c’est qu’il doit en être ainsi. M. Reddit était là à un moment donné et pas à un autre, et c’est très bien comme ça. Si, quand tu l’auras rencontré en vrai, tu découvres que le lien que tu as noué avec lui au cours de vos discussions nocturnes est beaucoup plus profond que celui que tu as établi avec ton collègue pendant douze mois, tant mieux. Mais tous les deux pourraient tout aussi bien être de sombres crétins auxquels je me ferai un plaisir de botter les fesses, et ce sera parfait comme ça également.

— June. Ne commence pas.

Ses yeux cherchent les miens.

— D’accord, parce que c’est Noël. Quoi qu’il en soit, tu es trop dure envers toi-même.

Je me frotte les tempes en gémissant.

— Ça n’a aucun sens ! Tout s’embrouille dans ma tête, je ne sais plus où j’en suis et…

June me serre dans ses bras. Je me mets à pleurer.

— Une chose à la fois, d’accord ? Tu t’en sors très bien.

Je me dégage et m’essuie les yeux.

— Tu crois ?

— J’en suis sûre. Tu devrais être fière de ce que tu as accompli. C’est fantastique. Tu y as mis tout ton cœur, Gabby, et ça se voit. On va fêter ça. Aujourd’hui, tu dois te concentrer sur ton incroyable réussite professionnelle. Dans trois jours, nous nous occuperons de M. Reddit. Ensuite, on se consacrera à ton beau ténébreux là-bas.

Elle saute sur ses pieds et ajuste son bonnet noir qui se confond avec sa chevelure couleur sable.

— Maintenant, j’ai droit à ma visite guidée.

De retour dans la librairie, je ne peux contenir ma joie. Après l’agitation des dernières heures, je la considère d’un œil neuf – partout des lumières clignotantes et des décorations aux couleurs vives, des guirlandes étincelantes, du bois poli, et des rangées de reliures arc-en-ciel. Des clients savourent des boissons chaudes, parents et enfants s’initient aux travaux manuels, un petit groupe danse près de la porte au son de l’orchestre. Mon rêve se réalise.

J’aperçois Eli et Luke en grande conversation avec les Bailey devant la caisse où officie Jonathan. C’est au-delà de mes espérances, mais en même temps, cela me paraît si naturel – nous tous, ensemble.

Mme Bailey croise mon regard et m’adresse un clin d’œil complice. Je lui souris avant d’emmener June faire le tour du propriétaire.

Je sens les yeux de Jonathan rivés sur moi. Lorsque j’accueille des clients ou réponds à leurs questions. Ou que je me hausse sur la pointe des pieds pour attraper mon roman préféré pour le conseiller à un lecteur. Quand je le rejoins à la caisse avec June, une fois la visite terminée, mon cœur saute dans l’inconnu avant de s’envoler et tourbillonner dans les airs…

Je lève les yeux, certaine de croiser les siens, pendant que j’atterris en douceur. Je me réfugie dans le regard de Jonathan, où je me sens en sécurité, à l’abri : c’est un cadeau.

Que je suis terrifiée à l’idée de perdre.

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