Entre deux meutes (French Edition)
Chapitre 14 - Elliott
— Mamou ! Mamou ! Mamou !
J’entre en trombe dans la chambre de Boris sans songer une seconde qu’ils pourraient être occupés. Je viens d’apprendre que ma mère a été agressée, alors au diable les convenances.
Dès qu’elle me voit, elle tente de me rassurer, mais je l’ignore superbement. Je la force à se lever du lit où elle était assise pour l’inspecter de la tête aux pieds. Je souffle seulement une fois mon examen terminé sans trouver de dégât important.
— Je te dis que je vais très bien ! Vraiment, je me porte comme un charme.
Je ne décolère pas pour autant.
— Je savais que j’aurais dû venir te chercher au boulot ! Pourquoi je t’ai écoutée ?
Elle se pose l’index sur les lèvres de façon ironique.
— Hum… Je ne sais pas… Peut-être parce que je suis ta mère ?
Elle retrouve son sérieux en voyant les traits de mon visage tirés par l’inquiétude.
— Ne t’inquiète pas, fils, me chuchote-t-elle en m’ébouriffant les cheveux. Boris m’a sauvée.
Je décroche enfin les yeux de mamou pour me tourner vers l’alpha de la meute.
— Je… Merci, vraiment. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle…
— Moi non plus, Elliott, me répond Boris avec un sourire. C’est bien pour ça que je suis allé la chercher. Et qu’elle ne retournera pas travailler jusqu’à nouvel ordre.
Je constate que ma petite mamounette fronce les sourcils. Cette décision ne doit pas la ravir. Moi, je l’approuve avec vigueur.
Désormais rassuré, je me rends compte que j’ai peut-être interrompu un moment d’intimité.
— Bon… hum… Je vais vous laisser, dans ce cas. Encore merci, Boris.
Je me dirige vers la porte, mais l’alpha me rappelle.
— Une seconde, Elliott. Comme je viens de l’annoncer à ta mère, nous avons retrouvé Johan. Je lui ai fait parvenir un message. D’après mes informations, il dirige sa propre meute. Je lui ai proposé une rencontre d’alpha à alpha. Nous devrions recevoir une réponse sous peu.
J’affiche un air hagard l’espace d’un instant. Paniqué à l’idée que quelque chose soit arrivé à ma mère, j’avais complètement oublié les recherches concernant mon géniteur.
— Une réponse ? m’enquiers-je quand je reprends mes esprits.
— Je lui ai demandé de nous rendre visite ici. Je crois qu’il est grand temps que tu fasses la connaissance de ton père.
— Oh ! Euh… Très bien, merci.
Cette fois, je les laisse seuls. Une fois dans le couloir, mes pieds ne me portent pourtant pas vers ma chambre. Je sais très bien que je n’arriverai pas à dormir. Il va me falloir un moment pour assimiler l’idée de rencontrer Johan.
Il serait donc un alpha ? Cela expliquerait pourquoi Harry radote sur la puissance de mon aura. Je sens l’excitation me gagner. En tant que chef de meute, Johan disposera sûrement des réponses dont j’ai besoin.
Je tempère néanmoins mon enthousiasme. Il s’agit certes de mon père biologique, mais la meute de Boris m’a recueilli, entraîné et protégé. Je me sens chez moi, ici, autant que quand je vivais juste avec mamou.
— Les liens qu’on tisse deviennent parfois plus forts que ceux du sang.
J’approuve la remarque de mon loup. J’ai envie de rencontrer mon père, mais j’en arrive à la conclusion que cela ne m’engage à rien. J’ignore si j’aurai envie d’apprendre à le connaître, de passer du temps avec lui. Je prendrai une décision sur mon avenir une fois toutes les cartes en main.
Toute cette histoire me tracasse tout de même. Quand ces pensées commencent à me faire des nœuds au cerveau, je comprends que j’ai besoin d’en parler. Je me dirige donc vers l’infirmerie. Lynn est de service, cette nuit, et j’ai pris l’habitude de me confier à elle.
Une fois arrivé à destination, j’ouvre la porte en douceur pour ne pas réveiller les patients endormis. J’aperçois Harry dans un coin qui discute avec sa fille. Tous deux m’accueillent d’un geste de tête.
— Comment vont Jeanne et Gaëtan ?
Il s’agit des deux loups chargés d’escorter Alison pendant sa sortie de ravitaillement médical. Malheureusement, ils sont tombés sur le berserker qui a enlevé notre amie infirmière en leur causant de légères blessures.
— Ils se remettront vite, répond Lynn. On les garde en observation pour la nuit, mais ils devraient sortir demain.
Les yeux de Harry quittent sa fille pour se poser sur moi. J’y lis un avertissement – après tout, je passe beaucoup de temps avec son unique enfant –, mais également un voile d’inquiétude. Si gros bêta commence à douter, la meute court au-devant de gros problèmes.
— Je vais aller vérifier le périmètre de sécurité, annonce-t-il après un instant. Maintenant que plus personne ne sort du village, nous nous exposons à des tentatives d’infiltration.
Il dépose un baiser sur le front de sa fille, me fixe une nouvelle fois du regard, puis sort de l’infirmerie.
— Comment va ta mère ? me demanda alors Lynn.
— Bien, Boris est arrivé à temps.
Elle incline la tête sur le côté en plissant les yeux. Elle est vraiment à croquer quand elle essaie de deviner ce que je pense.
— Tu ne me dis pas tout, m’accuse-t-elle.
Je souris devant sa perspicacité.
Comment lui cacher quoi que ce soit quand le simple fait de sentir son regard sur moi me fait fondre ?
Je lui avoue tout, mes pensées, mes craintes et mes doutes. Elle m’écoute avec attention, pose parfois une question, me touche le bras pour me rassurer. Je vide mon sac qui se remplit depuis dix-huit ans à cause de l’absence de mon père.
Quand je sors de l’infirmerie une heure plus tard, je me sens plus léger. Avec ma mère, Boris, Harry et Lynn à mes côtés, je me sens prêt à rencontrer Johan, qui qu’il soit.
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— Il vient de passer le portail, annonce Harry.
— Il est seul ? demande Boris.
Le bêta opine d’un air incertain.
Je comprends ses doutes. Je connais mieux les us et coutumes des loups, désormais. L’alpha est le membre le plus important d’une meute. Sans lui, le reste de la communauté lupine part à la dérive, voire se désagrège, si personne ne prend sa place. Il est donc étonnant qu’un alpha se déplace seul, surtout sur un territoire qui ne lui appartient pas.
Soit Johan nous fait confiance, soit…
— Soit il cache quelque chose, conclut ma voix intérieure.
La question flotte dans le hall d’entrée sans trouver de réponse.
— Allons l’accueillir, nous enjoint Boris en carrant les épaules.
Nous lui emboîtons le pas tandis qu’il ouvre la porte du manoir.
Une grande partie des loups de la meute se trouvent dans la cour en contrebas pour observer l’arrivée de l’alpha d’une autre meute. Johan, entouré de Paul et de Josie, se dirige vers nous d’un pas léger.
Voilà donc mon père.
Blond aux yeux bleus, la mâchoire carrée, les épaules larges, il avance avec les mains croisées dans le dos comme s’il se trouvait chez lui. Les regards des curieux lui glissent dessus sans qu’il y prête attention. Il ne craint visiblement pas qu’un des loups de Boris l’attaque pour revendiquer le contrôle de sa meute.
L’air détaché, il monte les marches qui mènent à l’entrée du manoir.
— Johan, bienvenue ! l’accueille Boris. Merci d’avoir répondu à notre invitation.
L’intéressé ne répond pas tout de suite. Il analyse chaque personne présente sur le perron. Il pose son regard sur mamou et moi en dernier. Il dégage une aura phénoménale, digne d’un alpha, mais très différente de celle de Boris. Je ne parviens pas à mettre le doigt sur ce qui les sépare, mais la distinction est bien là.
— Merci, dit finalement Johan. Votre message m’a surpris. Agréablement, bien sûr.
Il garde le silence un instant avant de reprendre.
— Caro, dit-il en inclinant la tête en direction de mamou. Tu as l’air en forme.
Je la vois serrer la mâchoire, en proie à des sentiments contradictoires. Johan ne s’en inquiète pas outre mesure. Il se tourne plutôt vers moi.
— Et tu dois être Elliott. Je suis ravi de te rencontrer. Jusqu’à la semaine dernière, j’ignorais que j’avais un fils.
— Entrons, propose alors Boris. Nous discuterons plus confortablement à l’intérieur.
Johan acquiesce sobrement, toujours d’un calme imperturbable.
Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais son comportement m’intrigue. Il n’exprime pas plus d’émotions que s’il achetait des légumes au marché, et pourtant, un fort intérêt pour mamou et moi brûle dans son regard.
— Il est plus humain que loup, observe ma voix intérieure.
— Que veux-tu dire ?
— Il cache son jeu. Il calcule chacune de ses actions avant de les réaliser. Comme s’il vivait une partie du jeu dont les humains raffolent. Celui avec les pions sur un plateau de bois.
— Les échecs ?
Mon loup acquiesce avec dédain. Il considère tout ce qui ressemble à une stratégie comme de la manipulation. En temps normal, je trouve son côté direct trop simpliste, mais en cet instant, j’abonde dans son sens.
Mon père nous réserve des surprises, et pas forcément des bonnes.
Nous rejoignons la salle d’audience où Boris prend place sur son trône, Harry sur sa droite et mamou sur sa gauche. Quant à moi, je me tiens un peu en retrait.
Seul, en territoire inconnu, Johan se comporte comme s’il contrôlait la situation. Il prend la parole en premier en ouvrant les bras.
— Je tiens à adresser les remerciements officiels de ma meute. Vous avez retrouvé et protégé ma famille. Pour cela, nous avons une dette envers vous. Mes loups se tiennent prêts à vous apporter tout soutien nécessaire.
Boris hoche la tête, satisfait par cette première marque d’humilité et de respect.
— En revanche, poursuit mon géniteur, vous comprendrez que la situation doit changer. Mon fils et sa mère rejoindront ma meute dès aujourd’hui.
Boris se lève de son trône, le visage déformé par la fureur.
— Hors de question ! Elliott et Caro resteront ici ! Ils font partie de notre meute !
Il se redresse de toute sa hauteur. Ses yeux lancent des éclairs. Ses bras musclés se tendent, menaçant de faire craquer les manches de sa chemise. Son aura pulse avec force pour emplir toute la vaste pièce.
Il est véritablement impressionnant.
Contre toute attente, Johan lui rit au nez.
— Allons, n’exagérons rien. Nous parlons d’une humaine et d’un adolescent qui ignorait son identité de loup encore récemment.
Boris frise l’apoplexie. Harry glisse la main vers le pistolet accroché à sa taille. Au moindre geste de travers, il criblera Johan de balles en argent. Tous les loups présents montrent les dents. Même ma mère adopte une posture menaçante.
Mon géniteur ne se départit toujours pas de sa sérénité. Il se comporte comme s’il était invincible, immortel. Il marche un instant de gauche à droite en reprenant la parole.
— Contrôlez vos loups, Boris. Voyez-vous, je connais votre situation. Vous n’osez même plus sortir de votre village de peur de subir un énième enlèvement. De tels signes de faiblesse ne peuvent qu’attirer les prédateurs. Je ne constitue pas une menace directe pour vous, mon territoire me suffit, mais je n’hésiterai pas à répandre certaines informations préjudiciables. Je suis désolé d’en arriver là, je souhaite simplement retrouver ma famille.
Il garde le silence une poignée de secondes pour nous permettre d’assimiler ses propos. Il conclut ensuite d’un ton tranchant.
— Vous voulez protéger votre meute ? Cela vous coûtera mon fils et sa mère.
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