Entre deux meutes (French Edition)

Franck J. Matthews · Chapitre 9 sur 28

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Entre deux meutes (French Edition)

Chapitre 8 - Elliott

 

Quand je rejoins Harry dans le hall, il sort du manoir sans m’adresser la parole. Il m’en veut encore de m’être moqué de son alpha. Gros bêta prend son rôle au sérieux. Je décide donc de faire preuve de bonne volonté, sinon il ne m’aidera jamais à me contrôler.

— En quoi va consister mon entraînement ?

— Je te le dirai une fois arrivés.

Il s’enferme dans un silence irrité l’espace d’un instant, puis interpelle deux personnes.

— Paul ! Josie ! Avec moi.

Un homme et une femme dans la trentaine interrompent leur séance de tractions, hochent la tête, puis nous emboîtent le pas sans poser de questions. Harry guide notre quatuor vers le portail du complexe avant de nous emmener entre les arbres. Bien loin des chemins dégagés, je ne parviens plus à avancer sans me prendre des branches basses ou des toiles d’araignée dans la figure.

— C’est encore loin ?

Les deux loups que je ne connais pas me toisent avec dédain. Génial, je continue à me faire des amis parmi les membres de ma propre espèce.

— Ici, ça ira, annonce alors Harry.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?

— Chasser, naturellement.

Le sourire carnassier de gros bêta ne me rassure pas le moins du monde. Je m’imagine déjà ses crocs s’allonger et sa fourrure se développer, mais il garde son apparence humaine pour le moment. Tant mieux, j’ai des questions à poser.

— Je croyais que je devais apprendre à contrôler le loup en moi, pas à me transformer pour chasser. Je ne risque pas de lui donner l’ascendant sur moi ?

Harry lève la main pour interrompre les protestations agacées de Paul et de Josie.

— Que fais-tu quand tu as faim ? me demande-t-il.

Je cherche un piège, mais n’en trouve aucun.

— Euh… Je mange.

— Et quand tu as soif ?

— Je bois.

— Pourquoi ?

Cette dernière question me cloue le bec.

Il paraît que c’est utile pour rester en vie, gros bêta !

Je réfrène mes instincts pour répondre posément.

— Parce qu’il s’agit de besoins vitaux. Si je ne m’y plie pas, mon corps arrêtera de fonctionner.

Harry acquiesce avec satisfaction.

— Exactement. Et répondre aux besoins de ton loup doit devenir aussi naturel que boire ou manger. Il fait partie de toi, désormais. Il ne s’agit pas d’un intrus que tu gardes à distance ou d’un chien sans esprit que tu cherches à dresser. Tu ne peux pas te séparer de lui plus que tu ne pourrais te priver de ton cerveau ou de ton cœur.

Cette explication me donne du grain à moudre. Je me gratte la joue en réfléchissant.

— Alors, je dois céder au moindre de ses caprices ?

Mes trois camarades font « non » de la tête. Josie abandonne même son air renfrogné une seconde pour participer à la conversation.

— Ton loup et toi vous complétez, comme les deux faces d’une même pièce. Vous devez apprendre à vivre en harmonie sans que l’un prenne le contrôle sur l’autre. Sans équilibre, vous périrez tous les deux.

Je prends une grande inspiration quand je comprends où elle veut en venir.

— Et quoi de mieux pour établir un lien que de communier avec lui sous forme de loup ?

Satisfaits que je comprenne enfin, je vois les premiers sourires se dessiner sur le visage de mes compagnons.

Harry frappe dans ses mains, prêt à se transformer.

— En piste !

Josie et Paul se cambrent pour se préparer à marcher à quatre pattes, mais je ne bouge pas.

— Encore un problème ? soupire gros bêta.

Je garde le silence un instant. Je me rends compte que si j’exprime la raison de mon hésitation, ils vont se moquer de moi. En même temps, ce genre de concept doit paraître ridicule à des loups. Mais bon, je me lance tout de même.

— Non, non… Enfin, si. Voilà, je suis… je suis vegan.

Mes trois acolytes du jour semblent se lancer dans un concours de celui qui écarquillera le plus les yeux.

Puis Paul explose de rire tandis que Josie agite la tête d’un air désabusé.

— Vraiment, Harry ? soupire cette dernière. Un hybride adulte qui ne se contrôle toujours pas et qui ne mange pas de viande ? On gère une meute, pas un cirque !

— Je sais qu’on veut renforcer nos rangs, renchérit Paul, surtout avec les événements récents, mais on tombe bien bas avec ce loupiot.

Gros bêta adresse un regard d’avertissement à ses subalternes, mais je rebondis sur les propos qui attisent ma curiosité.

— Les événements récents ? Vous avez des problèmes ?

Harry soupire. Il espérait visiblement me cacher la vérité.

— Des disparitions inexpliquées frappent nos loups depuis quelques semaines. Nous suspectons une autre meute de vouloir envahir notre territoire, ou tout du moins, affaiblir notre position.

Je n’en crois pas mes oreilles. Cette meute compte au moins cent membres, elle roule sur l’or et elle dispose d’un alpha avec un nom ridicule, mais une aura surpuissante. Qui oserait s’en prendre à eux ?

Je m’apprête à poser davantage de questions quand gros bêta lève la main pour m’interrompre.

— Assez parlé de ça. Concentrons-nous sur ton entraînement. Tu dois chasser. Même si tu passes la majorité de ton temps sous forme humaine, il s’agit d’un besoin vital pour ton loup.

— Mmh…

Mon enthousiasme transcendant n’échappe pas à mes camarades.

— Vois plutôt les choses comme ça, intervient Paul, tu es vegan pour éviter la souffrance animale, mais en chassant, tu ne consommes pas les pauvres bêtes élevées et massacrées dans des conditions horribles. Tu participes seulement à un écosystème naturel. On ne mange jamais plus que nécessaire, sinon nous manquerions de proies en peu de temps.

— Et puis, renchérit Josie, le vrai problème, ce sont les humains ! Si tu souhaites vraiment sauver les animaux et la planète, c’est eux qu’on devrait chasser !

Cette idée me perturbe profondément. Des flashs de l’attaque de Max me reviennent à l’esprit. Je ressens le goût de sa chair dans ma gueule. L’envie de vomir me saisit les tripes. J’arrive tant bien que mal à me retenir, mais je ne parviens pas à m’empêcher de frissonner.

— Les loups mangent les humains ?

Josie éclate de rire.

— Non, je voulais juste voir la tête que tu ferais !

Sans un mot de plus, elle s’élance dans un bond gracieux au milieu duquel elle se transforme. Elle atterrit avec légèreté sur ses quatre pattes tandis que sa queue brune bat l’air avec douceur.

Il n’y a pas à dire, les loups ne manquent pas de majesté. Surtout maintenant que je sais qu’ils ne consomment pas de chair humaine.

Finalement, il vaut mieux ça que d’être un crapaud !

Convaincu de ne plus avoir le choix, je ferme les yeux pour établir un contact avec mes instincts de loup.

Je n’ai pas besoin de chercher longtemps.

Je me suis déjà transformé sans le vouloir, alors maintenant que j’essaie de le faire consciemment, j’y parviens sans mal.

Enfin, façon de parler, ça me fait un mal de chien. Ou de loup, plutôt.

Je craque de partout comme si une armée d’ostéos s’acharnaient sur moi, mon sang me brûle, mes muscles gonflent douloureusement au point de tendre ma peau. Bref, rien de plaisant, mais ça ne dure pas.

Une seconde plus tard, je me retrouve à quatre pattes.

Mais cette fois, je conserve toute ma présence d'esprit. Je ne me sens pas relégué au second plan par des instincts qui prennent le dessus.

— C’est plus agréable comme ça, non ?

Je me fige, une patte en l’air. Je ne suis pas psy, mais entendre des voix est rarement bon signe. La présence qui m’effleure ne me paraît cependant pas menaçante. Au contraire, elle semble explorer mon esprit avec curiosité. Je décide donc de l’interroger.

— Tu… Tu parles ?

— Non, la gueule des loups ne permet pas de parler, mais tu entends ma conscience.

— Je sais, je voulais dire… Peu importe. Comment… Comment se fait-il que tu existes ? Tu as toujours été là ?

— Toujours, non. Seulement depuis ta naissance. J’existe parce qu’au moins un de tes géniteurs est un loup.

Ma voix intérieure me confirme ce que je redoutais déjà. Je ne connais pas mon père, mais il n’a rien d’humain.

Je pense que je luttais avec cette idée. Jusqu’à quelques minutes auparavant, j’espérais qu’il s’agissait d’une erreur, que je m'étais transformé par hasard. Ou que je pourrais apprendre à prendre le dessus sur mon côté animal au point de l’éliminer complètement.

Je savais que cette théorie n’avait aucun sens, mais je m’y raccrochais. Je refusais de voir ma petite vie tranquille aussi violemment chamboulée.

Je dois pourtant l’accepter, désormais.

Je suis un loup. Comme mon père.

— Les chiens ne font pas des chats, hein ? lancé-je à ma voix intérieure.

— Non, les chiens ne peuvent faire que des chiens. Une autre engeance serait contre nature.

— Non, je sais. Je… Laisse tomber.

Cette conversation très premier degré ne finit pas de m’interpeller. Je partage donc mon identité avec une conscience construite. Je sens que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire, mais une nouvelle voix fait irruption dans mon esprit.

— Tu vas rester planté là encore longtemps ?

— Harry ? m’étonné-je. On peut se parler par télépathie ?

— Bienvenue dans le monde des loups ! Allez, viens, il est temps de se mettre en route.

Je m’élance à la suite de mes trois camarades à fourrure. On trotte côte à côte quelques instants sans s’inquiéter du gibier alentour.

Je me sens merveilleusement bien. Les grandes bouffées d’air frais de la forêt apaisent mon esprit. Tous mes problèmes se volatilisent comme je m’abandonne à ma forme animale.

— La vie d’un loup est plus simple que celle d’un humain.

La remarque de ma voix intérieure me fait réfléchir. Elle marque un point. Un loup s’occupe de ses besoins vitaux et de la sécurité de sa meute. En dehors de ça, il jouit d’une liberté sans limites.

Curieux de tester cette théorie, je m’élance de toute la puissance de mes pattes.

J’entends dans mon esprit les voix de Harry, Paul et Josie qui m’intiment de rester auprès d’eux, mais je ne résiste pas à l’envie d’allonger mes foulées.

Je cours donc à toute allure entre les arbres. Je pose mes coussinets avec assurance, comme si j’avais fait ça toute ma vie. Je comprends vite que ma queue me sert de gouvernail. Si l’ensemble de mon corps ne bouge pas à l’unisson, je risque de perdre l’équilibre.

Mais ça n’arrive pas.

Je cours. Je cours à en perdre haleine.

Et à chaque pas, l’euphorie qui m’envahit le cerveau gagne en intensité.

J’ignorais qu’on pouvait prendre autant de plaisir en faisant si peu.

— Les humains se compliquent trop la vie, me dit ma voix intérieure. Ils en oublient les bonheurs les plus simples !

Encore une fois, la justesse de ses propos m’ébahit. Mon loup ne capte peut-être rien aux métaphores ou au second degré, mais il comprend ce qui compte vraiment.

Au bout de quelques minutes, je réalise que j’ai distancé mes camarades. Ils me traitent comme un louveteau inconscient, mais ils n’arrivent pas à tenir la distance. Je ne manquerai pas de pointer cette ironie du doigt quand ils me rejoindront.

J’entends d’ailleurs du bruit dans les fourrés sur ma droite. Il s’agit certainement de Harry, prêt à me sermonner.

— Non, me dit ma voix intérieure. Sers-toi de ton museau.

Je lève le nez pour renifler et reconnais l’odeur d’un loup, mais pas celle de l’un de mes compagnons.

Aussitôt, mes poils se hérissent. Je recule sans tourner le dos à l’animal menaçant qui apparaît au grand jour. Il fait presque deux fois ma taille. Ses yeux dorés brillent d’une lueur meurtrière au milieu de sa fourrure d’un noir de jais.

Je me rends vite compte que je ne fais pas le poids. Je me prépare à me carapater quand je sens des présences derrière moi.

— Elliott !

Je n’ai jamais été aussi content de voir Harry. En bon bêta, il se positionne devant moi en montrant les dents. Paul et Josie s’interposent également, prêts à attaquer.

Le message est clair : dégage ou tu vas y laisser des plumes.

L’intrus ne s’émeut cependant pas de cette démonstration de force. Il ne recule pas, bien au contraire.

— Quelque chose ne va pas !

Mon loup est mieux placé que moi pour comprendre ce qu’il se passe. Je lui fais confiance là-dessus, mais ça ne me donne pas de solution.

Alors que je réfléchis, Paul et Josie se jettent sur notre ennemi à l’unisson.

Ce dernier se tourne sur le côté pour les accueillir d’un vigoureux coup d’épaule et les envoie rouler à terre, comme s’ils venaient de s’écraser sur une plaque d’acier renforcé. Josie reste au sol, assommée, tandis que Paul crache du sang comme s’il s’était cassé les crocs sur ce monstre.

Harry s’élance à son tour, mais notre adversaire ne réagit pas. Il se laisse attaquer sans prendre la peine de se défendre. Ce comportement irrite gros bêta qui finit enfin par faire perler une unique goutte de sang sur le museau du monstre. Ce dernier devient aussitôt enragé. Il fonce sur Harry, le rate de peu et s’écrase sur un arbre qui émet un craquement inquiétant.

Ce choc aurait eu raison de n’importe qui, mais ce forcené reprend aussitôt ses assauts comme un fou furieux. Un vrai berserker.

En moins de cinq secondes, il plaque la tête de son adversaire au sol d’un coup de patte.

Couché, Médor ! On touche pas à gros bêta !

En quelques instants, cet énergumène a mis mes trois camarades hors combat. Et pourtant, je m’apprête à lui sauter dessus. J’ignorais que me transformer signifiait abandonner mon instinct de survie.

— Un loup se bat pour sa meute, me dit ma voix intérieure. Même au péril de sa vie.

Ça me fait une belle jambe ! Ce monstre va m’arracher la tête !

Mais j’oublie mes doutes.

Je fonce sur la créature qui maintient toujours Harry au sol et parviens à la faire bouger de quelques centimètres. Une douleur sourde me parcourt l’épaule. J’ai l’impression d’avoir essayé de passer à travers un mur en béton armé.

Au moins, gros bêta profite de cette courte diversion pour se libérer. Il lève alors le museau pour hurler. Je comprends aussitôt qu’il appelle des renforts.

Le berserker hésite, puis décide finalement de détaler. Nous ne lui donnons pas la chasse. Nous ne sommes pas en état.

J’observe un instant le regard indéchiffrable de Harry qui ne bouge pas d’un poil, puis je boite jusqu’à Josie. Je l’inspecte rapidement, puis je m’écroule au sol, submergé par la douleur.

Avant de perdre connaissance, j’arrive à m’adresser à ma voix intérieure.

— Je croyais que la vie de loup était censée être simple !

 

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