Entre deux meutes (French Edition)

Franck J. Matthews · Chapitre 7 sur 28

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Entre deux meutes (French Edition)

Chapitre 6 - Elliott

 

Harry nous ramène dans la forêt où il nous a retrouvés. Mes instincts se réveillent à nouveau, mais je m’efforce de les contrôler. Hors de question de laisser mamou seule avec ce type. Non seulement il représente un danger, mais en plus, j’ai bien vu comment elle le regarde. On dirait une fillette devant un stand de barbe à papa.

Nous marchons donc côte à côte en silence tandis que j’explore avec curiosité mes sens décuplés. Je distingue un écureuil pourtant dissimulé derrière des branchages, j’entends l’infime bruit d’une biche qui mâche des feuilles sur un arbuste, je sens l’odeur minérale de la terre sous nos pieds.

Je perçois le monde différemment, et ça me plaît.

Au bout d’un chemin, un large portail de bois agrémenté d’un panneau « propriété privée » nous barre la route. Depuis notre position, nous ne voyons rien d’autre qu’une route terreuse bordée d’arbres. Alors que je tends le cou pour tenter d’apercevoir une quelconque habitation, Harry pousse le portail comme s’il rentrait chez lui.

Mamou et moi sommes déjà venus par ici, mais nous pensions que le terrain appartenait à une des vieilles familles de Saint-Luc, peut-être un vaste espace avec une cabane pour se réunir au moment des fêtes. Nous étions loin de nous douter que cette partie de la forêt abritait une meute de loups.

Ma mère et moi avançons à la suite de notre guide en échangeant des regards curieux. Qu’est-ce qui nous attend au bout de ce chemin ? De l’aide ? Un danger ? Une nouvelle famille ?

Je chasse les questions de mon esprit. Si je veux maîtriser mes instincts, je dois apprendre auprès d’autres loups.

Après cinq minutes de marche, la route sinueuse tourne sur la gauche pour ouvrir la vue sur un vaste manoir entouré d’autres maisons un brin plus modestes. Les habitations semblent confortables, luxueuses. Je vois des caméras de surveillance, une armoire électrique, un garage à motos et d’autres signes de technologie.

Loin de la cabane au fond des bois que nous imaginions, mamou et moi tombons des nues devant de tels palaces. Au moins cent personnes pourraient habiter dans ce complexe sans se marcher dessus. On dirait un de ces endroits qui servent d’abri aux cultes dans les séries américaines.

Ma mère pousse un sifflement admiratif.

— Eh beh ! On ne se refuse rien ! Je croyais que des gens à moitié animaux vivraient plus simplement, plus proches de la nature.

— Nous passons la plupart de notre temps sous forme humaine, répond Harry, et qui n’aime pas son petit confort ? Sans compter que nous devons cacher notre existence aux humains. Nous n’y arriverions pas sans technologie.

Cette déclaration me rassure. J’ignore combien de temps on va rester ici, mais si on peut éviter de dormir dans une grotte au fond des bois sans eau chaude ni électricité, c’est déjà un bon début.

Nous croisons plusieurs personnes sur notre chemin en direction du manoir. Certaines nous observent avec une curiosité teintée de dédain, les autres affichent un air clairement hostile.

À peine arrivés, et notre popularité laisse déjà à désirer.

Décidément, c’est vraiment mamou et moi contre le reste du monde.

J’évite de croiser les regards les plus assassins, mais je remarque tout de même quelque chose d’étonnant : homme ou femme, jeune ou vieux, tout le monde paraît fort, musclé, comme si le recrutement pour la meute se faisait au sein des habitués des salles de sport. Je n’aperçois aucun signe de fragilité, de fatigue ou de doute.

Je me sens soudain tout petit. Je n’ai rien d’un maigrichon, mais je n’ai pas le physique d’athlète apparemment inhérent aux loups.

Nous montons quelques marches de marbre pour rejoindre une imposante porte en bois à double battant. Harry l’ouvre pour nous mener à l’intérieur du manoir.

Chandeliers en cristal accrochés au plafond, candélabres dorés sur les meubles en bois ciré, tableaux sur les murs, immenses tapis sur le sol et autres tentures donnent un air de Versailles à cet endroit somptueux. Le propriétaire doit rouler sur l’or et aimer le montrer.

Harry comprend à notre air ahuri que nous oublions la raison de notre présence ici.

— Notre chef se trouve dans la salle d’audience. Ne le faisons pas attendre, vous visiterez plus tard.

Il nous guide vers une double porte blanche agrémentée de dorures qu’il pousse pour révéler un vaste espace ouvert peuplé d’une dizaine de personnes. Des colonnes de marbre entourent la pièce ronde. Un fin tapis rouge part du pas de la porte pour se rendre vers ce qui s’apparente à un trône. Une haute chaise recouverte de velours pourpre aux contours dorés occupée par un homme de prestance royale.

Je ressens aussitôt son aura qui me force à détourner le regard. Ses habits élégants mais sobres détonnent avec le faste de sa demeure, mais la puissance qu’il dégage ne trompe pas. Il commande. Même moi, je pense que je lui obéirais s’il me donnait un ordre.

Je couine doucement en sentant son aura écraser ma volonté.

— Ça va, fils ?

Je grommelle une réponse inintelligible tandis que notre hôte lève les yeux pour nous accueillir.

— Caroline et Elliott Ray, comme demandé, déclare Harry en inclinant la tête.

Le chef de la meute l’écoute à peine, le regard rivé sur ma mère. La convoitise brille dans ses prunelles ardentes. Je me demande aussitôt ce qu’il lui veut. Je croyais que les loups dédaignaient les gens normaux.

Une pensée affolante me traverse l’esprit.

Les loups mangent-ils les humains ?

Cette attention vigoureuse envers mamou diminue l’impact de son influence sur moi. L’instinct de soumission qui me parcourait jusqu’à présent s’estompe.

Imperturbable, Harry continue les présentations.

— Voici Boris Martin, le chef de notre meute.

Je ne peux retenir un ricanement qui cause des froncements de sourcils.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? me glisse ma mère du coin de la bouche.

Je tente de contenir un fou rire tandis que je formule ma réponse.

— On débarque dans un palace digne d’un roi, le propriétaire est littéralement assis sur un trône, et il s’appelle Boris Martin ? On parle du chef d’une meute de loups, là, je m’attendais à un nom du futur ! C’est quoi la prochaine étape ? On va nous présenter Gros Gégé après sa visite quotidienne au PMU ?

Fait rare, ma mère ne partage pas mon hilarité. Et ce n’est rien en comparaison de la réaction des autres personnes présentes dans la pièce. Les yeux des loups me lancent des éclairs. Des grondements sourds montent de leur gorge.

— Un peu de respect ! tonne Harry.

Le tumulte causé par mon trait d’humour présente au moins un avantage : le chef de meute détourne son regard de mamou pour revenir à l’instant présent.

— Assez.

Il vient de parler d’une voix paisible, mais l’autorité qui en transpire réduit tout le monde au silence. Je refoule immédiatement toute idée de moquerie envers lui.

— Bienvenue dans notre demeure, poursuit le propriétaire des lieux. Vous êtes ici chez vous pour aussi longtemps que vous le désirez. Sachez que vous ne craignez rien sous ma protection. En gage de bonne volonté, j’ai pris les dispositions nécessaires pour régler certains de vos problèmes.

Mamou plisse des yeux suspects.

— Comme ?

— Monsieur Maximilien Billot ne vous importunera plus.

— Maxi… Qui ?

— Le type dont j’ai utilisé la main comme jouet à mâcher, soufflé-je à ma mère.

Avec les événements des deux derniers jours, j’ai relégué Max au second plan. Ou alors, j’évite d’y penser pour ne pas me rappeler l’horrible sensation de sa chair dans ma bouche. En tout cas, si Boris s’est occupé de lui, ça nous fait effectivement un souci en moins.

— Oh, je vois ! dit ma mère. Et hum… Comment vous assurez-vous de son silence ?

— En engageant le meilleur chirurgien de Tours pour remettre sa main à neuf. Il ne gardera que peu de séquelles et recevra une compensation financière importante.

Nous restons silencieux, alors Boris poursuit.

— J’ai également pris la liberté de prévenir le lycée qu’Elliott rejoint une de mes actions humanitaires pour une durée indéterminée. Ma donation à l’école nous évitera les questions indiscrètes. Vous voyez ? Je ne cherche qu’à vous aider.

Mamou ne se départit pas de son air méfiant, mais elle incline la tête en signe de gratitude. Boris s’en satisfait visiblement puisqu’il se tourne vers Harry.

— Montre-leur leurs quartiers, puis commence l’éducation de ce jeune homme, je te prie. Je rendrai visite à madame un peu plus tard pour l’accueillir plus dignement. Ce sera tout, merci.

Il désigne la porte d’un geste de la main pour nous inviter à quitter la pièce. Nous nous exécutons sans rechigner.

Harry nous emmène à l’étage en grognant.

— Tu n’aurais pas dû te montrer aussi insultant !

Je rentre la tête dans les épaules. Son aura n’est pas aussi écrasante que celle de Boris, mais quand il s’énerve, je me sens obligé de me faire tout petit.

— Oh, ça va, tempère mamou. Il a juste fait une blague. Votre cher chef ne l’a même pas remarqué !

— Mh…

Harry nous guide dans un couloir dont la moquette moelleuse donne envie de marcher pieds nus. Il s’arrête devant une porte similaire aux autres.

— Voici votre chambre, indique-t-il à ma mère. Tu occuperas la prochaine sur la gauche, ajoute-t-il à mon intention. Pose tes affaires et rejoins-moi dans le hall d’entrée dans cinq minutes.

Il s’éloigne sans nous donner le temps de poser les questions qui tourbillonnent dans nos esprits.

Après une seconde d’hébétude, ma mère ouvre la porte de sa chambre.

— Allez, viens !

Je la suis, puis soulève nos valises comme si elles ne pesaient rien pour les poser sur son lit à baldaquin. La décoration ici est aussi faste que dans le reste du manoir. Ça nous change de notre appartement.

— Comment tu te sens ? s’enquiert ma mère.

— Ça va, réponds-je en haussant les épaules. La présence des autres loups affecte mon comportement. J’ai l’impression que Boris pourrait me faire sauter dans des cerceaux à longueur de journée sans que ça me dérange, c’est très bizarre.

— Mmh… ça ne me plaît pas beaucoup, mais s’il faut en passer par là pour que tu apprennes à contrôler ton côté lupin…

— Ouais, je me dis pareil.

Mamou me prend le visage entre ses mains avec douceur.

— Mais au moindre problème, au moindre signe de danger, on détale d’ici, tu m’entends ? On improvisera, peu importe tant qu’on reste ensemble. Je compte sur toi pour me prévenir si quelque chose tourne mal, OK ?

J’acquiesce avec un sourire qui satisfait ma mère.

— Allez, maintenant, file rejoindre Harry. Les toutous locaux ne nous ont déjà pas à la bonne, alors pas la peine de les énerver davantage en arrivant en retard. Je m’occuperai de ranger nos affaires.

J’hésite une seconde, puis je hoche la tête. Je me dirige vers la porte et je me retourne une ultime fois avant de sortir.

— Je t’aime, mamou.

— Je sais, fils.

 

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