Entre deux meutes (French Edition)
Chapitre 4 - Elliott
Je récupère prestement ma mère des bras de cet inconnu en montrant les dents.
Qu’est-ce qu’il me prend ? Ce n’est pas comme si mes canines très légèrement pointues allaient impressionner ce type.
Toujours est-il que j’essaie de lui claquer la porte au nez, mais il retient le battant de sa grande paume.
— Je peux t’aider, fiston, avance-t-il. Je sais qui tu es. Je sais ce que tu es. Donne-toi la peine de m’écouter cinq minutes et tu y verras plus clair.
J’hésite. J’ai évidemment besoin de réponses, mais tout chez ce Harry m’indique de rester sur mes gardes. Son sourire carnassier associé à son air confiant me hurle qu’il représente un danger. Sa musculature impressionnante m’incite à penser qu’en cas de problème, il m’écrabouillerait comme une araignée sous une botte. Si encore il avait une cicatrice en forme d’éclair sur le front et des lunettes rondes, mais non. Il ressemble plus à Hulk qu’à un apprenti sorcier.
Et il ne s’agit là que de mon raisonnement logique. Des instincts dont j’ignorais l’existence me poussent à me méfier de notre visiteur. Son regard me hérisse le poil. La force qui émane de lui comme une aura ne paraît pas naturelle. Je ressens soudain une envie étrange de lui obéir, de me soumettre à sa volonté. Je dois fournir un réel effort pour ne pas devenir servile.
Son odeur m’aide à garder ma lucidité tant elle m’alarme. Un mélange d’arômes de feuilles mortes, de terre et… de sang. Je pense d’abord me méprendre sur ce dernier élément, mais il n’en est rien. Je goûte presque le fer du bout de ma langue.
J’arrive à la conclusion que cet homme est un dangereux prédateur quand mamou reprend ses esprits.
— Quéquya ?
Ou tout du moins, elle essaie.
Je l’aide à tenir debout seule, puis elle récupère toutes ses facultés en voyant l’étranger entrer dans notre appartement sans y avoir été invité.
— Où vous croyez-vous ? Sortez d’ici tout de suite !
Ses yeux lancent des éclairs et son index pointé vers la porte ne tremble pas. Elle est incapable de se transformer en animal, mais elle sait faire peur quand elle sent un danger menacer sa famille.
L’intrus lève des mains apaisantes en prenant place sur notre canapé.
— Calmez-vous, humaine.
Je grogne aussitôt en entendant cet ordre méprisant. J’ignore en quoi être humain constitue une insulte, mais le ton de ce type ne trompe pas. Ma réaction ne l’impressionne en rien. Il se contente de hausser un sourcil blasé.
— Et si vous m’écoutiez au lieu de m’agresser ? Après tout, je ne vois personne d’autre se bousculer pour vous expliquer pourquoi ce jeune homme se transforme en loup.
J’échange un regard perplexe avec mamou. Non seulement cet énergumène est au courant de mon problème, mais en plus, la situation lui semble tout à fait normale. On se met d’accord silencieusement pour l’écouter sans baisser notre garde.
Harry sait qu’il a fait mouche avec sa dernière réplique. Il étend les bras sur le haut du canapé et plie la jambe pour poser sa cheville droite sur son genou gauche.
— Asseyez-vous, je vous prie, nous invite-t-il comme s’il était chez lui.
Mamou et moi nous exécutons en tirant deux chaises de la table à manger. Nous nous installons côte à côte sans quitter l’intrus du regard.
— Bien ! s’exclame ce dernier. Et maintenant, écoutez-moi attentivement, parce que je déteste me répéter. Comment tu t’appelles, fiston ?
Je coule un regard de biais à ma mère pour savoir si je dois répondre. Entre mes émotions de la soirée et mon instinct qui me pousse à grogner ou à renifler en permanence, elle dispose d’un meilleur jugement que moi.
Elle m’encourage d’un signe de tête. Je comprends son raisonnement. Après tout, s’il a trouvé où on vit, lui donner mon prénom n’empirera pas la situation.
— Elliott, réponds-je donc.
— Bien, Elliott. Tu es un loup.
— Non, protesté-je aussitôt.
Harry s’interrompt sur sa lancée pour m’offrir un regard perplexe. Mon instinct nouvellement éveillé semble avoir la même réaction de surprise. Cette dénégation étonne donc deux entités.
— Je me suis transformé en loup une fois, tenté-je de me justifier. Ça ne définit pas qui je suis.
L’intrus balaie cet argument d’un revers de main.
— Je ne suis PAS un loup ! hurlé-je face à sa nonchalance.
Mon emportement ne l’émeut pas. Il reprend la parole d’un ton posé.
— Il s’est passé quelque chose, ce soir, n’est-ce pas ? Une menace qui ne t’a pas laissé le choix, j’imagine.
— Comment le savez-vous ? m’étonné-je en oubliant de me montrer agressif.
— Parce qu’il faut un élément déclencheur pour adopter sa forme de loup pour la première fois, surtout quand on ignore son identité. Je le sais parce que je suis moi-même un loup. J’ai senti ta transformation, comme tout le reste de ma meute. Crois-moi, fiston, ta nature ne fait aucun doute.
L’inquiétude remplace le besoin de savoir sur les traits de ma mère.
— Vous, un loup ? Et il y a une meute ?
Harry opine.
— Nous vivons sous forme humaine la plupart du temps, mais nous fonctionnons comme des loups dans la nature. Notre alpha dirige la meute, tout le monde lui obéit.
— Et vous êtes ? s’enquiert mamou.
— Son bêta. Son lieutenant, si vous préférez. Je l’aide à gérer la meute et à éliminer les menaces.
— Donc si vous vous gavez trop, vous devenez un gros bêta ?
Je ricane à la blague de ma mère. Qu’est-ce qu’il croyait, ce type ? Qu’il pouvait s’inviter chez nous sans subir l’humour lourdingue de la famille ?
Mais que mamou se réfugie derrière des plaisanteries dans un moment pareil m’inquiète. Elle doit être au bord de la panique, même si elle n’en montre rien.
Je ne me sens d’ailleurs pas plus vaillant. Moi, un loup ? Pourquoi ? Et comment ? Je m’ébroue pour ne pas laisser ces questions me submerger.
Gros bêta ne se vexe pas. Il poursuit plutôt ses explications, impassible.
— Vivre en groupe est naturel, pour nous. Tout comme chasser ou montrer les dents face à une menace.
Je ferme aussitôt la bouche. Mon instinct vient encore d’avoir raison de moi.
L’intrus ricane avant de poursuivre.
— Si Elliott n’apprend pas à se contrôler, son instinct prendra le dessus. Il représentera un danger pour lui-même et pour les autres. Votre fils risquera d’attaquer à peu près n’importe qui. Même vous ne seriez pas en sécurité à ses côtés.
Mon regard se porte sur mamou. Et si je me transformais au cours d’une dispute ridicule ? Et si je lui broyais la main comme avec Max ? Ou pire ?
C’est déjà assez difficile pour moi d’accepter ma part animale, mais si en plus je mets ma mère en danger…
Je décide de repousser tous mes doutes pour chercher une solution.
— Comment apprendre à me contrôler ?
Harry hoche la tête, satisfait que je me montre enfin constructif.
— Tu vas venir avec moi. Les membres de ma meute t’enseigneront le nécessaire.
— Et moi ? demande aussitôt ma mère.
— Vous n’avez pas votre place parmi nous, humaine !
— Alors, Elliott restera ici !
— Ce choix ne vous revient pas, rétorque Harry d’une voix glaciale.
— Je n’ai jamais laissé un homme me séparer de mon fils, alors je ne vais pas commencer aujourd’hui ! fulmine mamou. Et maintenant, fichez le camp !
Je pose une main sur l’épaule de ma mère pour la calmer. Gros bêta a raison. Ce choix me revient. Sa tête, par contre, ne me revient pas. Je lui offre donc mon sourire le plus mauvais.
— Vous l’avez entendue. Partez d’ici, et ne revenez pas.
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— J’ai appelé mes patrons, je n’irai pas travailler aujourd’hui.
Je hoche la tête sans répondre. Je ne regrette pas le moins du monde d’avoir dit à Harry de dégager hier soir, mais notre problème persiste. Et je n’entrevois aucune solution.
Votre fils risquera d’attaquer à peu près n’importe qui. Même vous ne seriez pas en sécurité à ses côtés.
Les paroles de Harry passent en boucle dans mon esprit. Elles ont hanté mon sommeil. Je dois avoir une tête à faire peur.
Mamou s’approche de la table de la cuisine avec une tasse fumante de chocolat chaud.
— Allons, ne t’en fais pas, me dit-elle en passant un bras autour de mes épaules. On va s’en sortir. Toi et moi, ensemble, comme d’habitude.
Sa bonhomie me rassure. Il me faut bien ça après la sale nuit que je viens de passer...
— Nous deux contre le reste du monde, hein ?
— Comme toujours, me confirme-t-elle avec un clin d’œil. Tu veux sortir un peu pour te changer les idées ?
Des pensées négatives me submergent à nouveau. Je ne me sens pas capable de me trouver dans un lieu public entouré de gens. Et si j’avais une nouvelle crise ?
Mamou lit mon doute sur mon visage.
— On peut aller en forêt, si tu veux. On ne croisera pas grand-monde, à cette heure-là.
L’idée de profiter de l’air extérieur me tente. Je ne supporterais pas de rester enfermé toute la journée à tourner en rond et à ruminer. Pourtant…
Mamou bat l’air de sa main en comprenant la raison de mon inquiétude.
— Ne prends donc pas trop à cœur les paroles de ce Harry. Je sais parfaitement que tu ne m’attaqueras jamais. Loup ou pas, je reste ta mamounette, et aucune partie de toi ne l’oubliera.
Je grommelle. Je sais qu’elle dit ça juste pour me rassurer, mais la vérité est que je risque de la blesser, ou pire, et il en est hors de question.
En voyant mon doute, elle prend mon visage entre ses mains pour plonger son regard dans le mien.
— Tu m’entends, fils ? Tu ne me fais pas peur. Je t’aime, et rien ne changera jamais ça.
Une chaleur bienvenue me parcourt tout entier. Je soupire, incapable de résister à l’intensité de l’amour de ma mère.
— Va pour la forêt !
C’est une tradition, pour nous. Quand une ombre plane sur nos vies, quand une situation nous échappe ou quand on a besoin de se retrouver juste tous les deux, la forêt nous offre le refuge nécessaire. Coupés du monde, on réfléchit, on rit, on échange. Et surtout, on s’isole de nos problèmes l’espace d’un instant.
Dix minutes plus tard, nous prenons donc la direction de la forêt à pied. L’inquiétude me tord les entrailles à chaque fois que nous croisons quelqu’un, mais on atteint vite les premiers arbres. Une fois l’orée passée, un poids tombe de mes épaules. Je me sens tout de suite mieux.
Je respire l’air pur et frais à pleins poumons. J’écoute les oiseaux pépier. Je ressens la terre s’enfoncer légèrement sous mes chaussures.
— Aaaah… C’était une bonne idée !
— Toutes mes idées sont bonnes ! s’esclaffe ma mère. Tu devrais le savoir, depuis le temps !
Son enthousiasme me semble un poil forcé. Ses lèvres s’étirent en un large sourire, mais les petits plis au coin de ses yeux démentent sa tranquillité apparente. L’anxiété la ronge. Et comment le lui reprocher ? Elle vient de découvrir que son fils est en partie animal !
Nous marchons en silence quelques instants. Je crois que nous cherchons tous les deux nos mots. Nous avons déjà fait face à des situations difficiles, par le passé, mais jamais rien de tel.
Alors que mamou ouvre enfin la bouche, je tourne brusquement la tête.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? me demande-t-elle.
Je ne réponds pas, trop absorbé par la stimulation qui me parvient. Je renifle bruyamment l’air autour de moi, puis je me lèche le coin des lèvres en percevant une odeur alléchante. Je plisse les yeux pour mieux voir et distingue une minuscule queue touffue entre deux buissons au loin.
Je m’élance à toutes jambes en ignorant les appels de ma mère.
— Elliott ? Mais qu’est-ce que tu fais ? Elliott ! Reviens !
Ses paroles n’atteignent pas mon cerveau embrumé. Seule ma proie compte, désormais. L’anticipation du goût de la chair fraîche me fait perdre la raison.
Mon instinct me crie de courir à quatre pattes pour aller plus vite, mais cela ne fonctionnerait pas avec mes membres humains. Or, il me reste juste assez de lucidité pour me retenir de me transformer, même si toutes les fibres de mon corps y aspirent.
Rien ne m’empêchera de chasser ce lapin, mais je le ferai en restant moi-même.
Je cours. Je cours plus vite que je ne l’ai jamais fait. Plus vite qu’aucun humain.
L’euphorie me gagne à chaque foulée quand je sens mes pieds puissants s’enfoncer dans la tourbe pour mieux bondir. La réaction apeurée des animaux me procure une extase sans pareille. Deux biches s’enfuient, terrifiées. Les oiseaux s’envolent des arbres devant lesquels je passe. Même les sangliers s’éloignent prudemment.
Le roi de la forêt effraie ses sujets.
C’est grisant d’être au sommet de la chaîne alimentaire.
Quand mon lapin perçoit ma présence, il reste pétrifié une seconde, puis détale comme si sa vie en dépendait.
Ce qui est bien évidemment le cas.
Le vegan en moi dort profondément. J’ai hâte de manger de la viande fraîche.
Malgré la vitesse inhumaine à laquelle je cours, ma proie prend de la distance. Il zigzague entre les arbres avec facilité tandis que les obstacles me ralentissent.
En moins d’une minute, je le perds de vue.
Je pousse un hurlement de frustration qui ressemble à s’y méprendre à celui d’un loup, puis abandonne la poursuite.
Mes sens humains reprennent peu à peu le dessus tandis que je me dirige vers le chemin principal. Je ne m’étais pas rendu compte que je m’étais enfoncé aussi loin entre les arbres.
Mamou arrive quelques instants plus tard, hors d’haleine.
Elle s’arrête devant moi, les mains sur les genoux pour tenter de calmer sa respiration saccadée. Elle lève un index, essaie de parler, puis repose sa main sur son genou.
Une poignée de secondes plus tard, elle réussit à prendre la parole.
— Ne me refais… plus jamais ça… J’ai cru que… tu étais… en danger…
— Sorry, mamou, dis-je en arborant un sourire contrit. J’ai… euh… j’ai senti un lapin…
Elle arrête de haleter sous le coup de la surprise.
— Un… quoi ?
J’écarte les mains, incapable de répondre. Je ne me l’explique pas moi-même.
Ma chère mère soupire. Décidément, je ne la ménage pas depuis hier…
— Si en plus de tout le reste, tu commences à te carapater à chaque fois que tu vois une bébête, je vais finir par t’acheter une laisse !
Je sais qu’elle dit ça pour détendre l’atmosphère, mais je ne trouve pas l’idée si mauvaise.
Si je n’apprends pas à me contrôler, il faudra bien m’empêcher de nuire.
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