Entre deux meutes (French Edition)
Chapitre 5 - Caro
Est-ce que je commence sérieusement à envisager l’idée d’attacher mon fils avec un harnais comme certains parents avec leurs enfants à Disneyland ? Peut-être…
J’ai toujours trouvé ce système assez scandaleux bien qu’efficace sans doute, mais les enjeux sont un peu plus importants que de perdre mon fils dans la parade des princesses. Il boufferait les princesses à ce stade ! Et n’y voyez aucune allusion déplacée, bande de petits coquins.
Je m’inquiète réellement. Il n’a pas encore terminé son lycée et au vu de son état actuel, je ne vois pas comment il pourrait y retourner.
Impuissante.
Pour la première fois de ma vie, je suis impuissante pour aider mon fils. En cet instant, je songe à tous les parents qui se retrouvent dans des situations inextricables où ils ne peuvent rien faire pour sauver leurs enfants. Les larmes me monteraient presque aux yeux. La volonté ne fait pas tout, encore faut-il être en mesure d’agir.
Pas le temps de s’apitoyer, j’ai des solutions à trouver. Allez, Caro, sors-toi les doigts, enfin ! C’est pas en chouinant que tu vas trouver la solution !
Ce n’est peut-être pas pour rien qu’Elliott a toujours aimé les grands espaces et les promenades en forêt. Je n’avais juste pas envisagé qu’un jour cela consisterait à poursuivre le dîner encore vivant. Il faut qu’on retrouve l’autre colosse arrogant pour obtenir des réponses.
— Mamou, je ne sais pas comment ni pourquoi, mais j’arrive à sentir les choses avec beaucoup plus de précision, me glisse Elliott en attrapant mon bras, une pointe de panique dans la voix.
— OK, et qu’est-ce que tes sens de super héros te disent ?
— Qu’il va falloir courir vite !
Il attrape ma main et se met à sprinter à une allure que mes jambes ne peuvent tenir. Je manque de tomber à deux reprises. C’est à cet instant que j’aperçois un loup d’une taille invraisemblable. Il est noir de jais, superbe. Son poil luisant me donnerait presque envie de lui faire des caresses s’il ne me faisait pas autant flipper. Babines retroussées, il semble nous pourchasser et prêt à nous bouffer tout cru. J’ai l’air d’une mère-grand à ce point ?
Elliott me prend par les hanches tout en s’excusant et me balance par-dessus son épaule comme un vulgaire sac à patates.
— Mais lâche-moi, ça va pas !
— Tu ne vas pas assez vite, mamou, donc accroche-toi !
Oh, bordel ! Qui aurait cru que le seul homme à me coller sur ses épaules serait mon fils ? Pas moi.
— Accélère, il nous rattrape !
— Je fais ce que je peux !
— Fais mieux alors ! ne puis-je retenir.
Alors que nous slalomons entre les racines, un rugissement bestial retentit. Le loup à nos trousses cesse instantanément sa course et baisse sa gueule. Celui qui sort des fourrés est gris foncé. Il ne lâche pas du regard l’animal noir qui nous suivait et grogne à son tour.
— Attends, Elliott, arrête-toi !
— Bah, t’es dingue ?
Je lui emmanche une claque sur les fesses.
— Un, tu ne me parles pas comme ça, jeune homme. Deux, si je te demande de t’arrêter, c’est qu’il y a une bonne raison.
Il rit, ce petit con, puis se retourne pour me déposer et me permettre de voir la suite du spectacle.
Le loup noir s’affaisse, en signe de soumission et repart en couinant. Même Elliott se ratatine quelque peu sur lui-même.
Il se passe quoi exactement, encore ?
— C’est Harry, mamou, m’indique Elliott. Je reconnais son odeur et ressens son aura. Il est puissant.
Ah bah, quand on parle du loup, on en voit la queue – sans mauvais jeu de mots. A priori, c’est donc lui qui nous a trouvés. Et sauvés.
Il entame sa transformation pour échanger des paroles plutôt que des grognements, je suppose. Elle est très rapide et ne semble pas aussi douloureuse qu’elle l’était pour mon fils.
Je ne m’étais pas trompée, le mec est sculpté. La vache, j’en prends plein les yeux et peux voir le loup. Bah oui, il est à poil. Je ne me retourne pas pour autant !
— La vue vous plaît ? lance-t-il mutin.
— Mouais, on a vu pire, mais il n’y a pas de quoi se la raconter non plus.
Un rire tonitruant me répond. Il a peut-être de l’humour, finalement.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? lancé-je alors qu’il dévie vers le tronc d’un arbre duquel il retire un sac à dos et des vêtements.
Fin du spectacle. Dommage, il y avait pire à zieuter.
— De rien, me répond-il en commençant à se vêtir.
— Hm.
— Je viens de vous sauver d’un loup prêt à vous attaquer et votre seule question est de savoir ce que je fais ici ? Il a ressenti le loup d’Elliott et vous êtes sur notre territoire alors qu’il ne fait pas partie de notre meute.
— Si je résume, vous venez de faire taire un de vos toutous parce qu’il attaque des gens qui se promènent et je dois vous remercier, en plus ?
Il s’approche de nous d’une démarche qui laisse entendre que je vais prendre cher. 3, 2, 1. Impact.
— N’insultez pas mes congénères et amis ou je prendrai un malin plaisir à vous dépecer vivante à coups de griffes.
— Tout le monde se calme, maintenant ! Merci, Harry, d’être intervenu, grince mon adorable fils.
Un signe de tête lui répond tandis que ses yeux restent ancrés dans les miens. S’il pense que je vais me soumettre comme un bon chien-chien, il se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Il faut avoir le doigt long, on est d’accord !
— Elliott, es-tu prêt à en apprendre davantage sur ta condition ? Il va falloir que tu maîtrises l’animal qui est en toi.
On croirait entendre le slogan des Frosties que je mangeais gamine. Mon fils me regarde, à la recherche de mon approbation. A-t-on vraiment le choix ? Je ne peux rien faire à mon niveau, et j’apprendrai peut-être des choses.
Après notre échange silencieux, il rétorque :
— Oui, je veux tout savoir pour protéger ma mère de ce que je suis et éviter tout accident. Par contre, elle sera à mes côtés, je ne pars pas sans.
— Ouais, j’ai bien compris que c’était tous les deux ou rien. J’en ai parlé à l’alpha et il est prêt à faire une exception pour laisser ta charmante maman t’accompagner.
Son ton sardonique me tire un sourire en coin. Je suis peut-être pas un loup, mais j’ai fait flancher un alpha et un bêta. Caro 1 - les toutous 0.
— Je vais vous accompagner chez vous afin que vous preniez vos affaires.
— Elliott, je peux te parler en tête à tête deux minutes ?
Nous nous écartons tous les deux. Il se passe des événements invraisemblables, mais notre vie ne peut pas s’arrêter comme ça.
— Je veux venir avec toi, mon chéri, mais je ne vais pas pouvoir m’absenter indéfiniment de mon travail. Enfin, mes travails. Les factures ne vont pas se payer toutes seules.
— Oui, je comprends, mamou. Tu peux poser quelques jours de vacances, quand même ? Je ne suis pas prêt à affronter ça tout seul.
— Et il en est hors de question. Je vais m’arranger pour ça. Je ne prends jamais de congés donc ils vont bien m’accorder deux ou trois semaines.
Nous scellons cela par un câlin. Je profite d’y avoir encore droit, ça ne durera pas.
— Comme c’est mignon, ne peut s’empêcher de commenter l’autre empaffé.
— On vous a pas sonné, vous.
Notre nouvel « ami » prend la tête du convoi et nous mène jusque chez nous, comme convenu.
Une fois à l’intérieur, Elliott file dans sa chambre. Harry choisit ce moment pour m’interroger sans cérémonie :
— Qui est son père ?
— Un homme.
— Oui, merci, ça, je m’en doute. Mais vu que votre fils est un loup, son père ne pouvait qu’en être un.
— Je suppose, oui. Je ne l’ai jamais su.
Je me replonge dans mes souvenirs et ma rencontre au lycée avec Johan, puis raconte :
— J’ai rencontré Johan dans mon nouveau lycée après le décès de mes parents et mon arrivée en famille d’accueil. Il était beau à damner un saint. Un physique d’athlète de haut niveau et un sourire enjôleur. Elles le voulaient toutes. À dire vrai, il me faisait flipper, même si je n’ai jamais baissé le regard devant lui. Ce n’était déjà pas mon genre à l’époque.
Il semble que cette partie soit amusante puisque Harry se met à rire. Sourcils levés, je le toise et son rictus disparaît aussi vite.
— Je ne voulais pas vous couper. Mais je ne suis pas étonné, c’est tout.
— Hm. Tout le monde était au courant de ma situation dans ce nouvel établissement, alors que moi, je ne connaissais personne. Il est arrivé en terminale et est tombé dans ma classe. Notre histoire a duré un an.
— Mais vous aviez quel âge ?
— Dix-sept ans. Il a été mon premier et unique amour. À la fin du lycée, il est parti et je ne l’ai jamais revu.
Je prends une respiration avant de poursuivre :
— Quatre mois plus tard, je découvrais que j’étais enceinte.
— Vous l’avez revu ?
— Jamais. Je ne l’ai pas cherché longtemps non plus. Il n’est pas au courant qu’il a un fils.
— Et Elliott est au courant de cette histoire ?
Je souris. Oh oui, Elliott sait, même si la façon dont il l’a appris était cocasse.
À cinq ans, il m’a demandé qui était son père. Je lui ai répondu que c’était le père Noël et qu’il ne pouvait le voir qu’une fois par an. Cette réponse ne l’avait pas satisfait longtemps, vous vous en doutez. Lorsqu’il a eu huit ans, il a appris que le vieux bonhomme en rouge était une pure invention marketing. J’ai donc eu droit à un interrogatoire en règle!
— Maman ! s’était-il écrié en colère à la sortie de l’école.
— Qu’est-ce qu’il y a, mon chéri ?
— Tu m’as menti ! avait-il continué, un doigt accusateur pointé vers moi.
Inutile d’en dire davantage. J’ai compris instantanément de quoi il retournait.
— Viens, on va discuter de tout ça une fois rentrés, lui avais-je proposé en lui attrapant la main.
Main qu’il avait rejetée dans la seconde. Il ne m’a plus adressé la parole du trajet jusqu’à la maison. L’instant tant redouté était désormais bien présent. La porte à peine franchie, les questions fusèrent :
— Je veux savoir qui est mon père, et maintenant ! avait-il exigé.
— Je comprends, mon petit loup, mais je n’ai pas grand-chose à te dire, malheureusement.
— Dis-moi quand même !
— Ton père et moi nous sommes rencontrés au lycée. Nous avons vécu une belle histoire. Un jour, alors que nous venions de passer une soirée merveilleuse pour fêter la fin de notre lycée, il est parti, a quitté la ville et moi en même temps. Il n’a jamais su que j’étais enceinte et que j’attendais le plus merveilleux des petits bonshommes.
— Pourquoi tu m’as fait croire que c’était le père Noël ? a-t-il repris les bras croisés sur la poitrine, les yeux mi-clos, semblant vouloir détecter un éventuel mensonge.
— J’ai paniqué !
— Et il s’appelait comment ?
— Johan, ai-je répondu, laconique.
Je reprends contenance à l’arrivée de mon fils, dont les traits sont si semblables à ceux de son père au passage, qui descend avec deux valises sous le bras.
— Je suis prêt, on peut y aller.
À mon tour de préparer le nécessaire. J’en profite pour passer un coup de fil à mes deux employeurs qui m’accordent chacun trois semaines. C’est toujours ça de pris avec Elliott.
Sur le départ, je prends enfin conscience d’une chose. Je vais me retrouver au milieu d’une bande de canidés qui détestent les humains. Je sens que je vais passer les meilleures vacances de ma vie. Je vais peut-être envisager une carrière chez Canigou ? Ou éleveuse de toutous ?
Le cœur palpitant, les mains moites et les doigts tremblants resserrés autour de la poignée de ma valise, je jette un dernier coup d’œil à notre repaire. Pour Elliott, j’irai au bout du monde et je surmonterai tous les obstacles qui se mettront en travers de ma route.
J’ai peur, c’est certain, mais nous nous sortirons de cette galère comme de toutes les autres.
C’est parti !
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