Entre deux meutes (French Edition)

Franck J. Matthews · Chapitre 8 sur 28

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Entre deux meutes (French Edition)

Chapitre 7 - Caro

 

 

Seule, assise sur ce lit aux mesures pharaoniques, je me refais le fil de notre arrivée.

La testostérone saturait cette salle du conseil. Harry était le seul loup que j’avais rencontré donc je ne m’attendais pas à ce qu’il y en ait autant. Des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes, des vieux. Les regards qui nous étaient destinés n’étaient pas emplis de bienveillance ! Surtout ceux portés sur moi. Je confirme qu’ils n’aiment pas les humains lambdas. Je vais vivre trois semaines d’enfer !

Cette demeure absolument phénoménale, blottie au cœur de la forêt est un havre de paix. C’est un véritable petit Chambord, ce manoir.

Sans oublier Boris. Il est si intrigant. Et beau, évidemment. Il semble d’ailleurs que ce soit une caractéristique déterminante pour être un loup. Ils font un tri à la naissance ou un truc du genre ? Mais au-delà de sa stature et de son physique d’Apollon, il déploie un charisme incroyable. Le mec n’est pas alpha pour rien. Il dégage vraiment quelque chose de spécial. Et ce regard… Deux émeraudes qui ne m’ont pas quittée plusieurs minutes durant. C’était flippant. Il voulait peut-être me dévorer ? Je crois que j’aimerais bien ça… Tu t’égares, là !

Ce n’était pas le moment de l’apostropher sur cette insistance donc je me suis mordu la langue pour ne rien dire. Hors de question de jouer avec ma vie au milieu d’une meute. Elliott, en revanche, a fondu un plomb ! Quelle idée de se moquer de l’alpha en plein conseil, alors qu’on vient juste d’arriver ? Ce môme est inconscient, il me fatigue ! Il paraît qu’on a ce qu’on mérite. Mais certains sont sans doute morts pour moins que ça. J’ai cru que Harry allait lui arracher la tête. Je suis sûre qu’il était super fier de sa vanne en plus ! Bon, on ne va pas se mentir, j’avoue m’être fait la réflexion, en sus de me demander s’il faisait des soirées disco ou si ça

swinguait dans les bermudas.2

Il a indiqué que nous aurions une conversation plus poussée ensemble. Je pense avoir droit à des indications pour ne pas me faire remarquer. Tout moi, quoi !

Curieuse, je me lève en quête de découverte. Le manoir est splendide, ce serait dommage de ne pas en profiter un minimum. Je vais néanmoins tenter de me faire la plus petite possible.

J’actionne la poignée, entrouvre la porte par laquelle je glisse une tête pour vérifier que je suis seule. Le chemin est libre : go !

La porte en face de la mienne est sculptée dans un bois somptueux. Je pose la pulpe de mes doigts sur les contours.

— La porte de ma chambre vous plaît ?

Merde ! Absorbée par cette beauté, je n’ai pas entendu l’alpha arriver. Comme un lapin pris dans les phares d’une voiture, je bugue.

— Je disais, la porte de ma chambre vous plaît ? reprend-il avec un sourire en coin.

Mon Dieu ! Il était déjà beau, mais avec ce sourire espiègle, il est à tomber. Bon, ressaisis-toi, Caro !

— Euh, oui, elle est superbe. Vous avez dit « ma chambre » par contre ?

— En effet.

— Ah, d’accord.

— Un problème ?

Bah ouais ! Ils ont tellement peur de nous qu’ils nous font dormir en face de l’alpha. J’espérais être un peu tranquille, à l’écart. Comment formuler cela avec tact et diplomatie ?

— Oui. Je pensais que nous serions à part, pas en face de l’alpha. Votre confiance m’honore, ne puis-je retenir, sardonique.

— Je vois. En fait, vous êtes ici parce que j’ai accepté votre présence. Ce n’est pas le cas de ma meute. Donc si vous voulez être tranquille, il vaut mieux que vous ne soyez pas trop loin de moi.

— C’est une menace ?

— Un simple constat. Je pense qu’on a pas mal de choses à se dire. Je vous propose d’ailleurs qu’on aille s’installer dans mon bureau.

Ce n’est pas vraiment une suggestion, davantage un ordre dissimulé.

Je le suis dans ce dédale. Vais-je un jour retrouver mon chemin seule ? J’en doute. Trop de portes similaires, trop de couloirs qui n’en finissent pas. Guidée et complètement paumée, j’en profite pour m’émerveiller de la décoration de ce lieu unique. Autant que j’en profite.

Il pousse une porte derrière laquelle se trouve un bureau gigantesque, une table de réunion et une magnifique bibliothèque sur quatre étages. Une échelle sur rails permet de monter pour consulter les milliers d’ouvrages qui se trouvent dans cette pièce. J’ai toujours rêvé d’un tel lieu. J’ai l’impression d’être Belle. Sauf que la bête est canon, cette fois !

Il m’invite d’un signe de la main à prendre place sur le canapé Chesterfield.

— Je vous sers quelque chose à boire ou à manger ? Thé, café, petits gâteaux ?

— Vous auriez une bière fraîche par hasard ?

Oui, parce que là, c’est clairement une bière qu’il me faut !

Un petit rire lui échappe. Il se dirige vers un des rares murs sans livres et appuie dessus. Un pan se détache et dévoile une partie réfrigérée. D’un geste désinvolte, mais contrôlé, il retire deux bières du mur ! Le mec est un magicien.

— Vous avez un frigo dissimulé dans le mur ! La classe.

— Et encore, vous n’avez rien vu ! finit-il sur un clin d’œil.

Mon ventre opère un looping. Euh, il m’arrive quoi, là ?

Avoir une relation avec un homme est exclu depuis que j’ai appris ma grossesse. Hors de question qu’un mec vienne briser ce lien que j’ai avec Elliott, une relation fusionnelle qui ne laisse place à aucune autre. J’ai eu

quelques PC3 parce que j’ai quand même des besoins à assouvir, je reste humaine, mais des trucs sans lendemain et sans que mon fils soupçonne quoi que ce soit. C’est plus facile aujourd’hui puisque, comme tout ado, il joue les ermites dans sa chambre sur sa console ! Ma présence n’est donc requise que pour répondre aux interminables questions « On mange quoi ce soir ? » et « Tu as lavé mon linge ? ». J’en rajoute un peu parce qu’il m’aide quand même pas mal à la maison. Il sait que je bosse comme une folle pour qu’on ne manque de rien. À la différence de beaucoup d’hommes, il sait donc où est rangé l’aspirateur, comment fonctionne un sèche-linge et connaît l’usage d’une serpillière. Je n’ai pas tout raté dans ma vie !

Il me rejoint sur le canapé et s’installe à une distance raisonnable.

— Madame, comme vous le savez, nous n’avons pas pour habitude d’accueillir des gens de votre espèce.

OK ! Le mec attaque fort, là. Il m’a refroidie en deux secondes.

— Petit un, appelez-moi encore « Madame » et je vous fais manger vos chaussettes Mickey. Je m’appelle Caro. Petit deux, vous savez ce que vous dit mon espèce ? C’est pas moi qui me transforme en chien donc sur un autre ton. Je suis là uniquement parce que je veux en apprendre plus sur la nature de mon fils et pour son bonheur qu’il trouvera peut-être à vos côtés compte tenu de ce que nous venons de découvrir. Je n’attends rien de vous donc ne prenez pas cet air suffisant avec moi.

Bon, bah j’ai encore ripé ! Je voulais être gentille, mais mon impulsivité a pris le dessus, on dirait.

Boris me regarde, éberlué. Je pense qu’il n’a pas l’habitude qu’on s’adresse à lui de cette façon.

— Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous avez du caractère, Caro, sourit-il finalement, les mains levées devant lui en signe de paix. Vous avez mal interprété mon propos, je ne souhaitais en aucun cas vous donner l’impression que je vous rabaisse.

Mes joues s’enflamment. Quelle conne ! Ça m’apprendra à tourner ma langue sept fois dans ma bouche. Je suis nerveuse aussi, ce qui me rend encore plus à fleur de peau dans mes réponses.

— Harry m’a confié la teneur de votre dernier échange, concernant le père d’Elliott notamment.

— Ah super, je vois qu’on peut lui faire confiance !

— Je suis son alpha, c’est normal que je sois informé de tout ce qui concerne les membres qui composent ma meute ou les personnes que l’on accueille.

J’opine de la tête. En effet, quel chef serait-il s’il ne disposait pas de toutes les informations ? Passons sur cet état de fait.

Il poursuit, calmement : 

— La situation d’Elliott n’est pas commune. Rares sont les loups qui ne connaissent pas leur nature et ne sont pas élevés parmi une meute. Il est important qu’il se trouve et apaise son loup qui, maintenant qu’il a une vraie place, va avoir besoin de ce lien d’appartenance. Sans cela, votre fils deviendra fou et son loup prendra le dessus pour étouffer sa partie humaine.

Je n’étais clairement pas prête à cela. Cette information se fraie un chemin dans mes synapses et atteint enfin sa cible. La pilule est dure à digérer. J’imagine le pire en quelques secondes et les larmes pointent à mes yeux.

— Je ne veux pas perdre mon fils, il est tout ce que j’ai, ma seule raison de vivre ou de me lever le matin, celui pour qui j’ai consenti à ne vivre ma vie que dans l’intérêt de la sienne. S’il faut qu’il reste auprès d’autres loups plutôt qu’avec moi, je ferai le nécessaire, quitte à être malheureuse comme les pierres. C’est mon rôle et je sacrifierai ma vie pour lui, comme toutes les mères, je suppose.

Boris me sourit, compatissant.

— Mes loups vont l’entraîner. Il va gagner en confiance, en musculature et ses transformations seront de moins en moins douloureuses. Nous avons vraiment à cœur de l’aider, n’en doutez pas.

Ses propos me rassurent et m’inquiètent en même temps. Je me triture les doigts, signe de mon angoisse naissante. Il attrape une de mes mains qu’il cale entre les siennes et me fixe en reprenant : 

— Vous êtes la bienvenue sur notre territoire. J’ai fait passer le mot pour que vous soyez bien accueillie. Malgré cela, je sais que certains ne seront pas toujours aimables avec vous. Beaucoup de nos loups périssent à cause de l’Homme qui nous traque sans relâche et à qui nous tentons de dissimuler notre vraie nature. Seuls des romans d’histoires fantastiques narrent des récits avec des loups. Je pense que vous pouvez comprendre l’appréhension de certains dans ce contexte.

J’opine de la tête, incapable de prononcer quoi que ce soit. Je lis ce genre de livre donc je vois très bien de quoi il parle. À aucun moment, je n’ai pu imaginer qu’une part de vérité pouvait y être dissimulée. Il va me falloir une seconde bière, je crois. Étonnamment, j’adore que ma main soit au chaud dans les siennes. Des frissons parcourent mon échine à ce geste d’une tendresse dont je n’ai jamais eu l’habitude et que je n’aurais pu imaginer de la part d’un être bestial comme lui. Caro, détends-toi, laisse le toutou tranquille !

— Par ailleurs, Elliott n’est pas un loup ordinaire puisqu’il est le fils d’une humaine et d’un loup. Il va falloir qu’il gagne la confiance de nos pairs. Cela prendra du temps, mais je sais qu’il y arrivera. Je pense d’ailleurs que son père n’était pas un loup lambda.

— Comment ça ? tenté-je.

— Son aura est puissante. S’il s’entraîne correctement et se fait respecter des autres, il est voué à de grandes choses.

Mon regard surpris lui répond. Il n’a toujours pas lâché ma main et je n’ai pas envie de la retirer. Il me regarde toujours dans les yeux et j’adore ça. J’ai horreur des gens qui détournent le regard quand ils me parlent. J’ai le sentiment de pouvoir rester des heures à le contempler, rendant toute parole futile. Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? Je dois me ressaisir de toute urgence !

J’ai l’impression qu’il lit en moi comme dans un livre ouvert lorsqu’il reprend : 

— J’ai encore plein de choses à vous apprendre sur notre condition et ce que cela suppose, notamment sur la durée de vie des métamorphes, mais je pense qu’un petit temps de digestion des informations que je vous ai communiquées sera nécessaire. Je vous fais visiter les lieux et le village ? me propose-t-il finalement.

Sa bienveillance me touche. Je ne connais pas cela de la part d’un homme. Mes collègues masculins sont sympas, mais pas plus que ça. Mes clients, au supermarché comme au bar, sont souvent des tocards qui ne disent bonjour et merci que les 36 du mois, et mes plans cul… bah on sait pourquoi ils sont là et nos relations n’ont rien de bien tendre !

Je me lève à sa suite, signe de ma validation. Après avoir fermé la porte de son bureau, il m’attrape la main pour me guider et ne la lâche pas. Je la lui concède avec plaisir.

 

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