Entre deux meutes (French Edition)

Franck J. Matthews · Chapitre 24 sur 28

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Entre deux meutes (French Edition)

Chapitre 23 - Elliott

 

 

Nous courons à vive allure depuis deux heures. Le reste de la meute commence à avoir du mal à suivre. Portés par l’inquiétude et la magie qui coule désormais dans nos veines, Boris et moi allons trop vite pour nos camarades.

— Je sens la présence de Caro, m’annonce mon alpha en s’arrêtant afin d’attendre le reste de nos loups.

— Elle va bien ?

— Johan l’a violentée, mais elle se remettra.

Une colère froide fait trembler sa voix. Il ne supporte pas que mon père ait blessé mamou. Moi non plus, d’ailleurs. Mon cher géniteur ne perd rien pour attendre.

— Dépêchons ! enjoint Boris à l’ensemble de la meute.

Chaque loup en état de combattre nous accompagne. Il nous faudra au moins ça pour triompher de Johan.

Quelques minutes plus tard, nous nous dressons devant une véritable place forte fermée par une lourde double porte blindée. Des hommes et des femmes patrouillent sur les parapets, un fusil d’assaut à la main. Je ressens la présence de l’argent dans leurs armes.

Si nous nous approchons à découvert et qu’ils font feu, nous courons au carnage.

Harry peste en arrivant à la même conclusion que moi.

— On peut tout de suite oublier un assaut frontal. Il nous faut un plan !

Boris ne répond pas. Il n’en a pas besoin. Son aura déjà phénoménale associée à la magie de la source se charge d’exprimer ses émotions. Il émet des vagues de colère si puissantes qu’elles en deviennent presque douloureuses. Je remarque que ça perturbe beaucoup de nos loups, mais pas seulement.

Des relents de peur me parviennent depuis l’intérieur de la place forte.

— Ils nous craignent ! annoncé-je.

Notre alpha ferme les yeux un instant pour affûter ses sens, puis une vague de triomphe nous submerge.

— Je peux les plier à ma volonté ! s’exclame Boris. Nous entrerons sans combattre !

Sans attendre de réponse, il projette son aura sur le domaine de Johan avec la puissance d’une catapulte.

Je vois les gardes en patrouille se tenir aux rebords des parapets en secouant la tête comme pour chasser un mauvais rêve. Je sens leur résolution céder sous les assauts mentaux de notre alpha. Sa force de volonté écrasante m’impressionne.

Pourtant, nos adversaires commencent bientôt à résister.

Ils ne luttent pas seuls.

Johan les défend.

— Lui aussi bénéficie de l’appui de la magie lupine ! grogne Boris.

— Peut-être, interviens-je, mais il ne partagerait jamais un tel pouvoir. Or…

— Nous en disposons tous les deux, conclut notre alpha.

Il redouble d’efforts tandis que je joins mon esprit au sien. Je lui transmets toute l’énergie dont je dispose. Ensemble, nous tombons sur la place forte comme une volée de flèches. Nos adversaires se noient dans le torrent de nos auras combinées. Plusieurs gardes lèvent leur fusil dans l’intention de nous tirer dessus, mais nous les en dissuadons.

L’un après l’autre, les loups de Johan ploient sous la force de notre volonté.

Je perçois alors quelque chose d’étrange.

Une sorte de résistance, mais pas envers nous.

— La plupart d’entre eux ne souhaitent pas être là ! comprends-je. Ils se soumettent à mon père par absence de choix, mais si nous brisons sa domination sur eux…

— Ils se battront à nos côtés, termine Boris. C’est parfait !

Cet espoir nous donne davantage de courage. Nous commençons réellement à croire que nous pouvons sauver mamou.

Nous nous lançons donc dans une bataille mentale sans merci.

Je perçois la présence de Johan qui lutte vaillamment. Même seul, il résiste à nos assauts avec une force impressionnante. Chaque fois que nous libérons un de ses loups, il renforce son emprise sur les autres.

Mon esprit est tellement mêlé à celui de Boris que je sens ses muscles se contracter, ses jambes trembler. Il donne tout ce qu’il a pour sauver la femme qu’il aime, mais aussi pour secourir les loups sous le joug de mon père.

Pendant un temps interminable, rien ne semble se passer. Personne ne bouge, personne ne parle.

Pourtant, je participe au combat le plus violent de ma vie.

Chaque loup de Johan converti à notre cause nous coûte une quantité invraisemblable d’énergie. Et il en reste tellement à libérer…

Le sentiment d’invincibilité insufflé par la magie s’estompe peu à peu pour céder le pas à une profonde lassitude. J’ai l’impression de m’enfoncer dans un abysse de fatigue.

Je me sens prêt à abandonner.

Seule l’idée de secourir mamou me maintient conscient.

Je m’effondrerai d’épuisement s’il le faut, mais je la sortirai de là !

Boris et moi tenons bon. Nous gagnons du terrain. Lentement, péniblement, nous progressons dans notre entreprise de délivrance mentale.

Après une éternité de lutte acharnée, Johan rend enfin les armes.

Sa présence se retire d’un coup, comme s’il battait en retraite.

Aussitôt, la majorité des loups présents dans la place forte retrouvent leur libre arbitre.

Les portes s’ouvrent pour nous autoriser à entrer.

Pourtant, Harry hésite.

— Je ne remets pas votre nouveau pouvoir en cause, mais ça me paraît un peu trop facile.

J’émets un grommellement outré.

Facile ? Je ne sais même pas comment je tiens encore debout !

Mais je me retiens de morigéner gros bêta. De plus importantes préoccupations m’accaparent. Mamou nous attend.

Entraîné par l’euphorie de la victoire, Boris se prépare à foncer, mais il se force à écouter son second.

— Tu crois qu’il s’agit d’un piège ?

— Johan nous tourmente depuis des semaines en enlevant nos loups sans qu’on réussisse à les protéger ou à découvrir qui se cache derrière tout ça, et nous parvenons à forcer l’entrée de sa base en cinq minutes ? Oui, c’est un piège. J’ignore où est parti Johan, mais il ne prépare rien de bon.

Le doute commence à saisir notre meute. Beaucoup ont affronté le berserker de mon père dans la forêt. Alors, si d’autres de ces créatures nous attendent à l’intérieur…

Notre alpha balaie l’appréhension croissante.

— Caro et nos loups se trouvent à l’intérieur. Nous ne pouvons pas les abandonner. En route !

Alors que nous marchons vers la porte, je me demande si la magie ne cause pas un excès de confiance en nous. Je me sens invincible depuis que j’ai foulé les volutes de la source, mais je doute de l’être réellement. Boris est convaincu que nous vaincrons, mais j’ignore s’il s’agit d’une conclusion rationnelle ou si l’arrogance et la peur de perdre mamou l’aveuglent.

En levant les yeux, je vois les gardes sur les parapets déposer leurs armes au sol.

— N’attaquez aucun des loups qui se rendent, ordonne Boris. Ils se trouvaient sous le joug de Johan contre leur volonté. Nous venons les libérer, pas les tuer.

Au moins, notre alpha ne laisse pas sa colère causer un débordement de violence.

Nous entrons donc dans la place forte avec prudence, mais sans rencontrer la moindre résistance. Les loups anciennement soumis à Johan nous regardent passer sans réagir. Ils vont avoir besoin de temps pour reprendre leurs esprits.

— Par ici, nous enjoint Boris. Je ressens la présence de nos loups.

Nous nous engageons à l’intérieur d’un bâtiment sans regagner forme humaine au cas où un danger nous guetterait.

Au bout de quelques pas, notre alpha s’arrête. Il renifle l’air avant de montrer les dents.

— Oui, je le sens aussi, annoncé-je.

De la magie.

Mais pas comme celle dont Boris et moi bénéficions.

Une forme corrompue, malsaine.

Une porte explose au bout du couloir.

Cinq loups semblables à celui responsable des enlèvements sortent d’une pièce en grondant avec férocité.

Nous avons dû nous mettre à vingt pour triompher d’une seule de ces créatures, et voilà que cinq d’entre elles se dressent à présent devant nous.

— Voilà donc ce que Johan préparait, grommelle Harry. Pourquoi s’acharner à défendre des loups normaux quand on peut libérer des monstres pareils ?

L’horreur commence à saisir notre meute. Nos camarades se savent impuissants face à de telles abominations, même en supériorité numérique. Je sens que certains envisagent de battre en retraite. Mais s’ils le font, mamou est perdue.

— Montrons l’exemple, me lance Boris.

Il a raison. Lui et moi pouvons lutter contre ces monstres d’égal à égal.

Il est temps que nous testions les limites de notre nouveau pouvoir.

Je me jette sur la créature la plus proche de moi et, au lieu de rebondir dessus comme un loup normal, je l’envoie rouler au sol. Je grogne férocement en direction de mes autres adversaires en signe d’avertissement.

Le message est clair : détalez ou vous allez prendre cher.

Mais rien ne se passe.

Les berserkers semblent aux prises avec une force invisible. Ils veulent tourner les talons, mais n’y arrivent pas.

Je comprends qu’il s’agit du même phénomène qui a empêché la première créature de révéler l’identité de son alpha. Non content de corrompre ces loups avec une magie trop puissante pour eux, il exerce un contrôle néfaste qui les prive de tout libre arbitre.

Ils nous tueront ou mourront en essayant.

Cette conclusion me peine, mais mamou passe en priorité.

Boris et moi lançons donc l’assaut.

Revigorés par notre bravoure, nos loups nous suivent.

Le couloir est large, mais pas assez pour permettre un affrontement entre cent de nos camarades contre cinq de ces monstres.

Nous utilisons donc un système de rotation. Boris et moi restons en première ligne, mais à chaque fois qu’un de nos loups prend un coup, un autre vient le remplacer. Ainsi, nous espérons user nos adversaires jusqu’à arriver à les terrasser.

L’un après l’autre, nos vaillants camarades s’écrasent sur des monstres trop puissants pour eux.

Boris et moi attaquons férocement en isolant une créature à la fois. Une première tombe sous nos crocs, puis une deuxième. Les blessés légers s’accumulent dans nos rangs, mais nous poussons notre avantage. Bientôt, il ne reste plus que deux monstres en état de combattre.

La victoire nous tend les bras quand notre alpha s’effondre brusquement au sol, tétanisé. Il respire à peine. Il gémit faiblement, comme si on venait de lui arracher le cœur.

Boris !

Je peine à établir un contact avec son esprit tourmenté. Je lui tourne autour en l’appelant sans relâche. Plus il reste inerte, plus je m’affole.

Pourquoi s’est-il écroulé ainsi alors que mamou se trouve enfin à notre portée ?

Quelque chose d’horrible a dû arriver.

Au bout de plusieurs secondes, il me répond enfin.

— Johan a grièvement blessé Caro. Elle agonise.

Nous hurlons tous les deux de désespoir.

Le combat cesse aussitôt. Même les loups dopés se figent devant tant de souffrance.

Je ne parviens pas à y croire.

Nous avons trouvé la source de magie, anéanti la domination de mon père sur les loups innocents, affronté des monstres contre nature…

Tout ça pour que mamou meure à quelques dizaines de mètres de nous ?

Hors de question !

— Debout ! ordonné-je à Boris.

Mais il reste mollement affalé sur la pierre du couloir.

— Tout est perdu… suffoque-t-il, la poitrine comprimée par la douleur. Je ne peux pas vivre sans elle.

— Elle n’est pas encore morte ! insisté-je. Mais elle le sera si tu abandonnes. EN ROUTE !

Je le relève de force et le pousse devant moi.

— Mais, et les autres ?

— Ils s’en sortiront très bien ! Fonce !

Boris s’ébroue pour reprendre contenance, puis pique un sprint vers l’extrémité du couloir. Je lui emboîte le pas en bousculant violemment les deux créatures restantes au passage.

Je lis dans l’esprit de mon alpha que mamou est toute proche. Si nous nous dépêchons, nous pourrons peut-être la sauver.

Nous enfonçons une porte sans prendre la peine de ralentir, puis nous tournons sur la droite en dérapant, nos griffes dures comme l’acier créant des étincelles sur le sol de pierre.

— Là ! s’exclame Boris.

Un ultime battant de bois nous sépare de mamou. L’odeur du sang me prend à la gorge.

Si elle n’est pas morte, elle le sera bientôt.

Le temps presse, mais une silhouette familière se dresse devant nous sous forme humaine.

— Tiens, tiens, tiens, s’amuse Johan. Comme c’est gentil de nous rejoindre ! Bien sûr, vous arrivez trop tard pour…

Il ne termine pas sa phrase. Boris et moi nous jetons sur lui, prêts à le déchiqueter.

Magie ou non, il ne fera pas le poids face à notre fureur.

Je bondis vers sa poitrine tandis que mon alpha enfonce ses crocs dans sa cuisse. Mon père pousse un hurlement de douleur avant de se transformer, mais ça ne lui fait gagner que quelques secondes. Il a beau se débattre, Boris et moi l’attaquons comme des possédés, sans nous donner la peine de nous défendre. De vrais fous furieux.

Malgré ses coups désespérés, il ne parvient pas à lutter. Nous sommes deux, gorgés de magie et enragés par ce qu’il a fait subir à mamou. Si elle meurt, notre monde s’effondrera. Tout ça à cause de l’arrogance de cet enfoiré.

Ce salaud va payer.

Nous privons définitivement Johan de son moment de triomphe quand nous lui arrachons chacun un côté de la gorge. Les lambeaux de chair se désolidarisent du reste de son corps dont le sang se déverse tandis qu’il s’effondre sur le sol de pierre. Incapable de respirer, il émet quelques gargouillis, puis ses yeux écarquillés par la stupeur se fixent à jamais sur le plafond.

Toujours avec un sentiment d’urgence, nous abandonnons la dépouille de mon géniteur pour nous précipiter aux côtés de mamou.

Mon cœur se fend quand je vois sa silhouette difforme, brisée, gisant au milieu d’une mare de sang.

Je me transforme sans même y penser.

— Mamou ! Mamou !

J’ai bien conscience que l’appeler ne la ramènera pas, mais j’ignore quoi faire d’autre.

Je m’agenouille à ses côtés pour poser sa tête sur mes cuisses. Je caresse ses cheveux poisseux de sang.

— Mamou… Réponds-moi, mamou. Reste avec nous…

Sur ma droite, Boris s’est pétrifié. Il ne bouge pas le moindre poil. Je le sens prêt à mourir en voyant sa compagne dans un tel état. Son cœur est réduit en poussière, son esprit s’évapore.

Il nous a déjà à moitié quittés quand il s’approche de mamou pour lui mordre la main avec une douceur infinie.

— Reviens-moi, ma louve…

Il s’agit autant d’une supplication que d’une prière.

Mais à moins d’un miracle, rien ne saurait l’exaucer.

 

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