Entre deux meutes (French Edition)
Chapitre 3 - Caro
Bordel de merde !
Aucune pensée cohérente ne me traverse. Mon fils a voulu me protéger. Il n’a toujours pas compris que c’est mon rôle de faire ça. Et il gît désormais inconscient après s’être transfor… Quoi ?
Transformé est pourtant le terme adéquat. Dans un ensemble de craquements d’os à faire pâlir n’importe quel ostéopathe, Elliott a muté en une sorte de loup. Enfin pas une sorte, c’était bien un loup, sauf que sa taille était bien plus impressionnante. Bon, je ne côtoie pas de loups tous les jours non plus et on ne peut pas dire que Saint-Luc soit connue pour ça, mais j’ai déjà vu des reportages animaliers et ils semblaient plus petits que la créature qu’est devenu mon fils.
Un amas de fourrure blanc et gris le recouvrait, son regard a viré au jaune, et sa gueule ornée de crocs affûtés a fini sa course sur la main de ce garçon. La douleur, et peut-être la vision du sang, a eu raison de son corps, le faisant tomber dans l’inconscience quasi instantanément, après un dernier cri d’effroi et de souffrance. J’aimerais le plaindre, mais je n’en ai pas la force. Ce petit con est vraisemblablement à l’origine du harcèlement de mon fils et a tenté de nous attaquer, par-dessus le marché.
Mais que s’est-il passé ? Qu’est devenu Elliott ? Depuis quand il se métamorphose en loup ?
Qu’il occulte le harcèlement passe encore, mais ce genre de transformation, faut pas déconner ! Pourquoi ne me parle-t-il plus alors que nous sommes si proches normalement ?
Que dois-je faire maintenant ?
La bête, enfin mon fils, semble respirer sereinement, son poitrail se soulevant de manière calme et régulière.
Allez, Caro, bouge-toi le cul !
Je déchire un pan de ma jupe pour recouvrir la main ensanglantée de notre agresseur. Ce qu’il reste de ses doigts forme un ensemble difforme de chair. Je tente comme je peux de limiter l’écoulement avec un pseudo-garrot.
Tandis que je m’affaire à vérifier son pouls, de nouveaux craquements résonnent dans la nuit noire seulement éclairée par la pleine lune entourée d’un halo lumineux. Je me retourne et découvre le corps de mon fils en passe de retrouver son aspect humain, tandis que ses vêtements ont totalement disparu. Enfin, quelques vestiges en lambeaux jonchent le sol à ses pieds. Mes cours de sauveteur secouriste du travail n’auront pas été réalisés en vain !
Je termine rapidement ma manœuvre pour sauver la main de ce gamin, du moins ce qu’il en reste, et me dirige à grandes enjambées vers le seul qui importe vraiment. Il est bouillant, mais son cœur bat. En reprenant ma respiration, je m’aperçois que j’étais en apnée depuis de nombreuses secondes. Tellement inquiète, respirer n’était même plus dans mes priorités.
Je pose ma veste sur lui, plus pour son égo et pour dissimuler son anatomie que pour le protéger de la fraîcheur de la nuit. Par chance, il n’y a pas âme qui vive et nous ne sommes plus très loin de chez nous.
J’attrape mon grand dadais comme je peux et tente, tant bien que mal, de le traîner jusque chez nous. Il pèse le poids d’un âne mort, mais une mère inquiète pour son enfant peut soulever des montagnes. Merci l’adrénaline ! Ce ne sont donc pas ses quatre-vingt-cinq kilos qui vont m’arrêter. Lorsque je réussis à franchir le seuil de notre appartement, à le hisser sur le canapé puis à le recouvrir d’un plaid, je m’effondre, exténuée. Je n’ai pas la force de le monter dans sa chambre.
Ma conscience me rappelle à l’ordre : je ne peux pas laisser ce gamin se vider de son sang, seul dans la rue. J’apprends à mon fils à ne pas infliger aux autres ce qu’on n’aimerait pas qu’on nous fasse. Et clairement, je n’aimerais pas retrouver le corps de mon fils mutilé, voire mort, parce que personne ne lui aura porté assistance. Je ne prends pas plus de temps pour réfléchir et traîne ma carcasse à l’extérieur en courant. Mes poumons sont en feu, je n’ai pas l’habitude de porter ce poids et de courir autant. Je contacte finalement le 112 lorsque je m’approche en prenant soin de mettre mon téléphone en numéro privé.
— Vous avez contacté les urgences, que puis-je pour vous ?
— Bonjour. Je vous appelle parce qu’un jeune homme est tombé dans les vapes après s’être grièvement blessé la main.
— Très bien. Comment vous appelez-vous ?
— Euh… Christine Moldu, tenté-je hésitante.
— Très bien, Christine. Parlez-lui, mentionnez son prénom pour voir s’il répond.
— Je ne le connais pas.
— Pressez ses doigts valides, alors, et demandez-lui de le faire à son tour.
— Il ne bouge pas, je crois qu’il est inconscient.
— Comment s’est-il blessé la main ?
— Il semble avoir été mordu par un chien. Il saigne abondamment. J’ai tenté de faire un garrot avec un pan de ma jupe.
— Est-il conscient ?
— Non, il est toujours inconscient, mais il respire.
— Où vous situez-vous ?
— Il est rue de la Soif à Saint-Luc, à côté de Loches.
— Très bien, je vous envoie les pompiers pour qu’ils le transfèrent au CHU de Tours en chirurgie de la main. Restez bien avec lui. Je vous mets en relation avec un méd…
Je mets fin à l’appel. Le môme ne sourcille toujours pas. Au bout de quelques courtes minutes, j’entends la sirène des pompiers se rapprocher. Il est temps pour moi de m’éclipser, il sera pris en charge et sauf. Il n’est pas futé, mais ne mérite pas de mourir juste parce qu’il est bête. Il va déjà avoir perdu sa main, la punition se rappellera à lui jusqu’à la fin de sa vie.
Sur le chemin menant à notre appartement, une réflexion m’assaille soudain : que va-t-il raconter à son réveil ? Il est probable qu’il accable mon fils de tous les maux compte tenu de sa haine pour lui. Je ne peux pas laisser faire cela…
Je dois d’abord vérifier l’état d’Elliott avant de trouver une solution à ce nouveau problème et tente de me concentrer pour demeurer calme. Chaque chose en son temps.
De retour, je me dirige vers le salon lorsque j’entends un râle provenant des toilettes, suivi de haut-le-cœur.
Au moins, il est vivant ! À nous deux, gamin !
Je le laisse se vider de son repas improvisé. Pour un vegan, bouffer de la chair humaine n’était pas prévu au programme.
Lorsque la chasse d’eau est tirée, je me positionne dans le couloir : bras croisés sur la poitrine, regard incandescent de colère prêt à flinguer n’importe qui, mâchoires serrées à s’en faire péter les molaires.
Il ouvre la porte et ses joues assaillies de larmes ajoutées à l’éclat de tristesse et d’incompréhension de son regard ont raison de ma colère. Je me jette sur lui pour le serrer dans mes bras. Il est la prunelle de mes yeux, la seule personne au monde qui compte. Il m’étreint à son tour et des torrents se déversent désormais de ses yeux. Il craque – pas les os, cette fois – et la maman poule en moi n’est plus qu’amour.
Le besoin de comprendre les événements demeure et après quelques minutes de reniflements ingrats à mon oreille, je lui propose :
— Un chocolat chaud à boire dans le canap’, ça te tente ?
Il ne peut pas refuser, c’est normalement une pratique interdite pour éviter tout accident sur le tissu en peau de pêche.
— Carrément. Je vais juste me passer un t-shirt.
Je remarque qu’il a eu la décence d’enfiler un boxer à son réveil. Merci pour moi, j’ai vu assez d’horreurs pour aujourd'hui !
La machine est enclenchée pour déverser le breuvage de toutes nos grandes discussions.
Comme à l’accoutumée, il est installé sur le canapé tandis que je prends place sur la méridienne.
— Je crois qu’on doit parler, mon chéri…
— Je crois aussi, rétorque-t-il dans un sourire. Tu n’as pas préparé une session chocolat chaud-canap’ pour rien.
Après une grande respiration, je ne peux empêcher ma bouche de lancer :
— C’est quoi ce merdier, exactement ?
Je crois que le mode toboggan s’est activé inconsciemment – vous savez, ce moment où tout ce qui vous passe par la tête glisse sans retenue. Mon fils pouffe en entendant ma question. Je n’en prends pas ombrage, on se connaît par cœur, il devait s'y attendre.
— Je ne sais pas quoi te répondre, mamou. J’ai vu l’autre taré lever sa batte sur toi et j’ai perdu tout contrôle. Lorsque je me suis réveillé, j’étais dans le canap’, nu, du sang plein les mains avec un goût de fer dans la bouche.
— Tu ne te rappelles donc rien ? m’étonné-je en posant une main sur sa joue.
Son « non » de la tête confirme mes soupçons. Mais comment peut-on occulter de tels événements ? Est-ce que sa part animale lui ôte toute conscience ? Il ne m’a pourtant pas attaquée.
— Ah !
Plus éloquent et prolixe, on meurt ! J’ai tout donné dans cette exclamation. Je dois donc expliquer à ma progéniture qu’il peut se transformer en loup. Easy ! Après quelques secondes de réflexion peu concluantes, je tente :
— Il était une fois un jeune homme…
— Maman, je suis plus un enfant et je veux pas la version conte de fées, mais la réalité !
— Oui, bah c’est pas si simple ! T’es marrant, toi ! Mon fils est comme
Didier1, version Stephen King, bouffant des mains pour me protéger, et je dois le lui expliquer.
Des yeux ronds me toisent et je me rends compte que j’ai pensé à haute voix. Merde ! Il se lève, furieux, sans renverser le chocolat chaud – ouf.
— C’est pas ce que je voulais dire ! ramé-je, peu convaincante.
— Il y avait peut-être un entre-deux à trouver, là, maman, éructe-t-il.
S’il m’appelle maman, ça signifie qu’il est vraiment en colère. Quelle tourte aussi !
— Je vais t’expliquer ce que j’ai vu parce que je t’avoue que ce n’est pas encore très clair pour moi. Et arrête de marcher, tu me donnes le tournis.
Il reprend sa place à mes côtés. J’attrape une de ses mains que je serre entre les miennes et lui rapporte consciencieusement les événements de la soirée.
Le silence s’éternise ensuite.
— Parle-moi, mon chéri…
La sonnette l’empêche de me répondre. Sauvé par le gong sur ce coup. Sauf qu’il est très tard, qu’après la journée que j’ai passée, je n’attends personne et vu son air, lui non plus. Espérons que ce ne sont pas les flics qui ont retrouvé notre trace, je ne sais pas mentir.
Il se lève et s’approche de la porte. Je le retiens et le repousse, comme je peux, évidemment. Puisque je suis sa mère, il n’utilise pas sa force contre moi, mais reste aux aguets à mes côtés. Au moment où j’enclenche la poignée pour ouvrir, il se met à renifler… comme un chien.
— N’ouvre pas, mamou ! aboie-t-il derrière la porte.
Trop tard.
Un homme d’une petite quarantaine d’années me toise, un sourire carnassier ornant son visage taillé à la serpe. Son regard bleu azuréen ne me quitte pas. Ses muscles saillants sont visibles sous son treillis et son t-shirt noir moulant. Deux mains puissantes clôturent ce tableau divin – de quoi faire trois tours dans sa culotte sans toucher l’élastique s’il met une baffe. Que fait cette personne devant mon domicile ?
— Bonsoir. Je m’appelle Harry. Nous devons parler de ce qu’il s’est passé ce soir.
Mon fils grogne derrière la porte, littéralement. Je blêmis puis tombe comme une pierre. Ma chute est amortie par deux bras vigoureux et tout s’éteint. Ça fait beaucoup pour une seule journée.
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