Entre deux meutes (French Edition)

Franck J. Matthews · Chapitre 3 sur 28

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Entre deux meutes (French Edition)

Chapitre 2 - Elliott

 

 

— Hé ! Elliott, tête de chiotte !

Je soupire sans me retourner. Une main sur mon épaule me force pourtant à faire volte-face.

— Réponds-moi, quand je te parle, TDC !

— TDC ? m’enquiers-je.

— Ben oui, TDC ! Tête de chiotte, mais en plus court !

Il y a le même nombre de syllabes dans les deux cas, abruti !

Je perds patience uniquement dans ma tête. Si j’entre dans son jeu, je suis sûr de m’attirer des ennuis, et j’en ai déjà assez comme ça.

— Mec, t’en as pas marre de ce surnom débile ? lâché-je tout de même.

— Nope ! Tout le monde trouve ça drôle ! Pourquoi, ça te dérange ?

Je garde le silence l’espace d’un instant pour observer nos camarades dans le couloir. Beaucoup nous ignorent, certains arquent un sourcil perplexe, mais personne ne rit.

Je lève les yeux au ciel en soupirant à nouveau, puis me répète la seule phrase qui me fait tenir, ces derniers temps.

Dans quelques mois, je vais à l’université. Dans quelques mois, je vais à l’université.

— Oh ! Tête de chiotte ! Je te cause !

— Je sais, Max, je suis à un mètre de toi et je ne suis pas sourd. Mais tu te rends compte qu’officiellement, tu es un adulte ? Genre, maintenant, tu peux voter.

— Et alors ? Ça va pas m’empêcher d’être drôle !

Il part dans un rire gras tout en essayant de me mettre un coup de revers de main dans l’entrejambe.

— Allez, à toute, TDC !

Je décide de le laisser partir vers la salle de cours en patientant un peu pour prendre de la distance, mais j’attends trop.

— Monsieur Ray ?

Je me crispe en entendant cette voix.

Merde, la CPE !

— Bonjour, madame Gewurzt, dis-je tout de même.

— Veuillez me suivre, s’il vous plaît.

Elle m’entraîne dans une salle de classe vide, puis s’appuie contre une table.

— Je vais devoir appeler votre mère, m’annonce-t-elle.

— Mais je n’ai rien fait !

La CPE me lance un regard morne.

— Je sais, mais je dois rapporter tout élément de harcèlement, c’est le règlement !

— Du harcèlement ? Max me donne juste un surnom débile ! Je ne veux pas embêter ma mère pour si peu, elle a déjà bien assez de problèmes à gérer !

J’essaie d’insister pour ne pas déranger ma pauvre mamou. Avec tout ce que j’ai dû affronter dans ma vie, j’ai la peau dure. Ce n’est pas un pauvre type comme Max qui va me troubler. Il est plus ennuyeux que dangereux, comme une grosse mouche qui vole dans le salon.

Mais madame Gewurzt ne veut rien entendre. Elle évacue mes protestations d’un geste impatient de la main.

— Cela ne m’enchante pas non plus ! s’emporte-t-elle sur un ton agacé. De mon temps, on pouvait finir la tête dans les toilettes un jour sur deux sans que personne ne lève le petit doigt, mais votre génération est bien trop précieuse pour cela ! Non, vous, on doit vous protéger de tout, même des menaces inexistantes. Tout le monde se vexe de tout ! Un mot de trop, on appelle les parents. Un geste déplacé, on appelle les parents. Vous savez combien de temps je passe au téléphone ?

Je lève un sourcil curieux.

— Vous préféreriez que les élèves finissent la tête dans les toilettes ?

Madame Gewurzt lisse son chemisier pour se redonner contenance avant de répondre.

— Non. Toujours est-il que je suis dans l’obligation de contacter votre mère, même si ni vous, ni moi, ni elle ne le souhaitons. Depuis combien de temps ça dure ?

— Je sais pas. Quelques mois, je suppose.

— Je vois. Très bien, filez en cours.

Je comprends que protester ne sert à rien, alors je sors de la pièce en silence. Je vérifie l’heure sur mon téléphone et me rends compte que je vais être en retard. J’écris un rapide message à ma mère pour lui dire de ne pas s’inquiéter, que la CPE fait du zèle, puis je m’élance au pas de course.

Monsieur Rafort ne me passionne pas, mais c’est le dernier cours avant un de ses fameux contrôles surprise qui tombent systématiquement le second jeudi de chaque mois. J’ignore s’il nous croit stupides ou s’il a juste baissé les bras comme la majorité de ses pairs, mais je préfère ne rien manquer de sa leçon.

Je me dépêche donc de monter d’un étage pour rejoindre ma place habituelle. Quand j’arrive, monsieur Rafort commence à peine à parler.

— Eh ! Pssst ! TDC !

Toujours au summum de la subtilité, Max essaie d’attirer mon attention.

— Il paraît que Gewurzt t’a offert un petit tête-à-tête ! Je sais que tu as du mal à pécho, mais tu pourrais au moins viser dans ta catégorie d’âge ! Pour les fossiles, il y a toujours le musée !

Je l’ignore superbement pour essayer de me concentrer sur les charges des ions expliquées par le prof, mais Max n’est pas du genre à abandonner.

— Ou alors, Gewurzt te prévenait qu’elle allait appeler ta chère môman parce qu’un vilain pas beau embête son fiston d’amour !

Il ponctue sa remarque de bruits de bisous qui font rire le fond de la classe.

Cette fois, je me retourne.

Ce salaud peut dire tout ce qu’il veut sur moi, mais on ne touche pas à ma mamounette.

Ouais, je suis un type de dix-huit ans qui aime sa mère, et alors ?

Je décide de frapper là où ça fait mal.

— Gewurzt voulait appeler la tienne, mais ta chère maman était trop occupée à prendre du bon temps avec moi pour répondre !

Mes camarades à portée de voix ouvrent de grands yeux ou se plaquent la main sur la bouche. Personne ne parle de cette façon à Max. Il fait partie des rares intouchables du lycée. Ses parents, tous deux avocats, bénéficient d’une influence conséquente, ici. Que leur fils ait atterri dans le système public parce qu’il s’est fait renvoyer de plusieurs écoles privées ne paraît pas les déranger. Pour eux, le problème vient toujours des autres. Et ils s’assurent que le principal et la CPE le comprennent.

Même Max reste sous le choc de ma réplique, alors j’en profite pour pousser mon avantage. Foutu pour foutu, autant que je me défoule.

— D’ailleurs, tu passes ton temps à dire que tu es blond vénitien et pas roux, mais j’ai vérifié, ta mère est rousse partout, alors accepte ton destin !

Cette fois, la rage de Max explose. Il serre les coins de sa table à s’en faire blanchir les jointures. Je vois presque de la mousse au coin de ses lèvres.

— À la sortie, tu es mort, tête de chiotte !

Oups !

Je me dis que je suis peut-être allé trop loin, mais les réactions de mes camarades démontrent leur satisfaction. Il fallait bien que quelqu’un tienne tête à Max un jour.

— Un peu de silence, au fond ! s’exclame monsieur Rafort. Donc, un atome de fer qui perd deux électrons devient un ion Fe2+.

Max m’adresse des gestes assassins pendant toute la fin du cours, mais je feins de n’y prêter aucune attention. Je patiente en m’astreignant au calme. Dès que la cloche sonne, je me précipite hors de la salle de classe vers la sortie du lycée. Un piétinement digne d’un troupeau d’éléphants m’indique que Max se lance à ma poursuite.

— TDC ! mugit-il.

Même si la colère donne des ailes, il ne parvient pas à me rattraper. Je slalome entre les élèves pour me précipiter vers l’extérieur. Une fois dans la rue, je saute dans un bus qui s’apprête à partir. Je regarde les portes se refermer devant un Max hors d’haleine aux joues rougies. Je lui adresse un salut sardonique alors que le véhicule s’éloigne.

Ma satisfaction ne tarde pas à me quitter. Je viens encore de me fourrer dans de beaux draps. Je finis par hausser les épaules.

Je m’en inquiéterai demain !

Quand j’arrive chez moi, je me rue sur la boîte aux lettres. Un paquet m’attend à l’intérieur.

— Yes ! m’exclamé-je.

Max, le lycée, la CPE, toute ma journée me sort de la tête. Une seule chose compte, désormais : mon nouveau jeu est arrivé. J’ai dû en revendre d’autres pour me le payer, mais je sais qu’il en vaudra la peine.

Je fonce dans ma chambre, allume ma console et insère le disque. L’écran m’indique que l’installation prendra trente minutes. J’en profite pour me rendre dans la cuisine et me préparer un bol de céréales, puis je gribouille quelques lignes pour mon exposé sur les anticorps.

Une fois mon dîner et mes devoirs expédiés, je retourne dans ma chambre.

Un seul mot apparaît sur ma petite télé : « Play ».

Comment résister à une telle invitation ?

J’appuie sur le bouton de ma manette en frissonnant. Après des mois d’attente, je vais enfin prendre le contrôle de mon personnage de fiction préféré : Van Helsing.

Durant les deux heures suivantes, je zigouille vampires, loups-garous et autres créatures. Pris dans mon jeu, je perds toute notion du temps.

Heureusement que j’ai mis une alarme sur mon téléphone. Quand mon portable émet sa mélodie, je grogne un instant, puis je sauvegarde ma partie avant d’éteindre ma console.

J’aurais aimé jouer plus longtemps, mais hors de question que j’abandonne mamounette. Je vais systématiquement la chercher au bar quand elle finit tard. Je refuse de la laisser rentrer à pied seule quand il fait nuit. Surtout qu’elle doit s’inquiéter à cause du coup de fil de la CPE.

J’enfile donc mes chaussures à la va-vite, puis je prends la direction du second lieu de travail de ma mère. Il ne me faut que dix minutes de marche rapide pour rejoindre ma destination, mais une silhouette familière m’attend déjà devant le bar.

— Coucou, ma petite mamounette d’amouuur !

Ma tentative mielleuse ne suffit pas à craqueler son masque d’inquiétude.

— Du harcèlement ? Vraiment ? Et depuis plusieurs mois ? Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?

— Mais enfin, mamou, je t’ai dit, c’est rien ! Juste un pauvre type qui s’amuse à me donner un surnom débile. Il ne m’a même pas touché !

— Je ne veux pas le savoir ! On est censés ne rien se cacher l’un à l’autre !

— Je sais, je sais… Du coup, je devrais peut-être t’avouer que j’ai provoqué Max et que je risque d’avoir des ennuis demain…

Ma mère ouvre aussitôt des yeux affolés.

— Mais pourquoi tu as fait ça ? Tu te contrôles si bien, d’habitude.

Je lui offre un sourire contrit avant de lever des mains impuissantes.

— Il s’en est pris à toi… avoué-je.

Elle me lance un regard insondable qui lui donne un air de statue avant de m’attirer contre elle.

— Oh, mon petit loup… soupire-t-elle en me serrant dans ses bras. Je sais que tu veux prendre soin de moi, mais ne te mets pas en danger pour des bêtises pareilles !

— Mamou, j’étouffe !

Elle relâche sa prise, une larme au coin de l’œil. Tout ce que j’espérais éviter.

— Je… désolé… soufflé-je.

Pour mon plus grand bonheur, elle se met à rire.

— Allez, ne t’en fais pas ! J’appellerai le principal demain pour demander à discuter avec les parents de ce Max. Je suis sûre que nous trouverons une solution.

J’en doute sérieusement, mais elle vient de retrouver sa bonne humeur habituelle, alors je me tais.

— Tu as mangé ? me demande-t-elle.

— Yes ! Et j’ai même fait mes devoirs. T’inquiète, paupiette, je gère !

Nous marchons dans un silence complice, bras dessus, bras dessous, en profitant de l’air encore doux malgré la nuit tombée.

Quand vient le moment de traverser une ruelle isolée, une silhouette sort de l’ombre.

— Eh bien, eh bien ! Qu’avons-nous là ? Ne serait-ce donc pas les TDC ?

Max tape une batte de baseball dans la paume de sa main à plusieurs reprises pour se donner un air menaçant.

— Qu’est-ce que tu fous là ? m’enquiers-je avec hargne.

— Tout le monde sait que tu vas chercher ta môman au travail, le soir. J’ai décidé d’en profiter pour donner une leçon à toute la famille.

Ma mère avance vers Max l’air furieux. Elle sait déjà se défendre quand elle est seule, mais alors quand quelqu’un s’en prend à moi, elle se transforme en lionne.

— C’est toi qui emmerdes Elliott ? Baisse ta batte avant que je te la fasse bouffer !

Bien loin de montrer des signes de peur, notre agresseur affiche un large sourire. Je comprends alors qu’il s’apprête à frapper.

— Mamou !

Je me précipite devant ma mère juste à temps. La batte s’abat sur l’épaule que j’ai mise en avant pour nous protéger. Je sens quelque chose craquer tandis que je m’écroule au sol.

J’entends ma mère hurler sans comprendre ce qu’elle dit. Un étrange bourdonnement envahit mes oreilles.

La douleur me transperce quand je m’appuie sur mon mauvais bras pour essayer de me redresser.

Je reste donc allongé, le regard tourné vers le sol. J’aperçois alors le reflet de la pleine lune dans une flaque d’eau. Elle semble floue, ondulante, mais elle a sur moi un impact certain.

Le bourdonnement s’accroît et envahit tout mon cerveau. Mon sang bout dans mes veines. Toutes mes articulations, tous mes muscles s’enflamment alors que je sens mon corps se transformer. Un puissant instinct prend le contrôle sur mes pensées rationnelles. Je ne m’étonne pas de me retrouver à quatre pattes ou de me couvrir de fourrure.

Une seule chose compte : je dois sauver ma mère.

Tout le reste passe à la trappe dans mon cerveau embrumé.

Je me précipite vers notre agresseur qui lève de nouveau son arme. Il pousse un cri de terreur en me voyant me jeter sur lui. Je bondis, gueule ouverte, et referme mes mâchoires avec force sur son poignet.

Max hurle de douleur, mais ça ne m’empêche pas de secouer vigoureusement la tête pour lui faire lâcher sa batte. Je réduis sa main en charpie grâce à mes crocs acérés et avale de petits morceaux de chair au passage.

Quand je le libère enfin, il se ratatine sur le sol en gémissant.

Le soulagement m’envahit. Mamou est sauvée.

Une fois le danger éliminé, je sens l’obscurité m’appeler. Une dernière pensée me traverse l’esprit avant que je sombre dans l’inconscience.

Merde, je suis pourtant vegan.

 

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