Entre deux meutes (French Edition)
Chapitre 22 - Caro
Le bruit de mes dents qui s’entrechoquent finit par me sortir de ma léthargie. La douleur, alors oubliée l’espace de quelques secondes, me renverse comme un tsunami. J’ai le sentiment d’être une ecchymose sur pattes.
Depuis quand ai-je perdu connaissance ?
L’odeur d’urine, de sueur et de sang mélangés m’oblige à ouvrir les yeux pour découvrir ce nouvel environnement. Un gémissement m’échappe lorsque j’essaie de me redresser, en vain.
— Caro ?
Ah ! A priori, s’ils ont réussi à me reconnaître, cela signifie qu’il ne m’a pas encore trop esquintée.
— Hm…
Je vous ai dit que je pouvais être très prolixe quand je veux !
— Comment tu te sens ?
Au top ! Il me manque un bouquin et un petit cocktail et mes vacances seront idéales.
— J’ai connu mieux, grommelé-je. Je suis là depuis longtemps ?
— Plusieurs heures, oui. Leur alpha, que l’on ne voit pas habituellement, t’a jetée au sol sans plus de cérémonie. Les gardes ont ensuite refusé de répondre à nos questions.
C’est fou comme le temps passe vite quand on se fait éclater la face.
— Comment tu es arrivée ici ? me chuchote la même voix.
Il me semble en reconnaître le timbre, mais la pénombre des lieux m’empêche de distinguer correctement le visage de la personne qui me fait face.
— On va dire que j’ai débarqué en carrosse pour finir aux oubliettes après avoir tenté d’informer Elliott de notre localisation, tenté-je avec humour avant qu’une quinte de toux sifflante m’envahisse.
— OK, je vois, me glisse Alison que je reconnais enfin. Ne bouge pas trop, Caro.
On sent bien qu’elle est infirmière.
— Vous êtes tous là ?
— Oui, me répondent collégialement plusieurs voix.
— Pas tous en bon état, malheureusement. Leurs séances de torture, juste pour s’amuser, vont finir par avoir notre peau, lance une voix que je ne connais pas.
— Qui parle ?
— Maddy, la femme du bêta, Harry.
Oh, je vais enfin la rencontrer. J’aurais préféré faire sa connaissance autour d’une bière, mais va pour une prison dont les barreaux sont en argent. C’est tellement naze de faire comme tout le monde.
— Je suis ravie de te rencontrer, Maddy. Lynn et Harry vont être heureux de te retrouver.
— Ils vont bien ?
— Oui, ne t’inquiète pas. Au fait, je suis Caro…
Et je cherche mes mots, ne sachant pas comment me présenter parce que je n’ai pas de fonction particulière dans cette famille devenue la nôtre en si peu de temps.
— La compagne de notre alpha, finit Maddy pour moi.
Je souris, même si tout ce qu’il se passe ne s’y prête pas. La déférence avec laquelle elle a dit ces mots m’émeut et me réchauffe. Elliott et moi avons trouvé notre place, ensemble. Et dire qu’ils ne voulaient pas que j’accompagne mon fils il y a maintenant plusieurs semaines.
Alison tend un bras vers moi, faisant tinter ses chaînes au passage, tâte mes côtes et mon buste, sans doute à la recherche de fracture.
— Ouch !
— Désolée, je voulais voir à quel point c’était grave. Je pense que tu as un pneumothorax, donc évite les gestes brusques pour ne pas aggraver ton état.
Même si je l’avais voulu, j’en aurais été incapable de toute façon.
— Et qu’est-ce que je peux faire pour améliorer mon état ?
— Présentement, du repos, rien de plus malheureusement. Je n’ai pas de drain thoracique ou d’aiguille creuse sous la main. Si tu étais une louve, tu serais déjà remise, mais en tant qu’humaine, ça va prendre du temps.
Je savais que je vivrais moins longtemps que mon fils et Boris puisque leur nature les fait vieillir moins vite. Pour autant, je n’avais pas prévu de crever aussi rapidement quand même. Ce n’est pas le moment de me laisser aller à des idées noires. Je ne sais pas s’ils vont réussir à nous localiser. En tant que compagne de leur alpha, je me dois de tout tenter pour les aider à s’échapper. J’avais prévu de les retrouver et de les aider à se libérer.
Comme dirait Hannibal « j’adore quand un plan se déroule sans accroc4 » sauf au poumon, évidemment.
Nous sommes enfermés dans deux cellules.
— Vous pouvez bouger ?
— Non, nous sommes tous maintenus par des menottes en argent qui nous empêchent de cicatriser ou de nous transformer.
La poisse ! Je suis libre de mes mouvements, pour le moment. Enfin, autant que faire se peut puisque me mouvoir relève de la torture.
— Je suppose que vous avez tenté de briser vos chaînes, que personne n’a d’épingle dans les cheveux et que des équipes de gardes tournent régulièrement ?
— Dans le mille !
Fait chier. Comment vais-je pouvoir les sortir d’ici ? Je ne suis toujours qu’une simple humaine qui ne fera pas le poids face à des loups. À moins que…
— Est-ce qu’il arrive qu’un garde vienne seul ? tenté-je.
— Oui, pour nous lancer des gamelles remplies d’un truc immonde. Je ne sais pas ce que tu as en tête, mais certains sont là depuis des mois, donc ne compte pas sur eux… murmure Alison.
— Il est hors de question que vous continuiez de souffrir. Il te reste un peu de force ?
J’appréhende sa réponse qui va être déterminante pour la suite.
— Plus que jamais, Caro ! Je veux en faire de la chair à pâté.
— Excellente réponse.
Je me lève avec la grâce d’un hippopotame cul-de-jatte, m’approche des barreaux que je peux prendre à pleines mains, et passe la tête entre deux pour évaluer les lieux, la distance entre l’entrée de la pièce et notre cellule notamment.
De retour auprès de mes camarades de sauterie, je leur fais part de mes intentions.
— C’est du suicide, entends-je.
— Rester ici encore des semaines aussi, ne puis-je retenir. Je crois en vous ! Vous pourrez retrouver vos loups pour vous échapper et vous remettre plus rapidement de vos blessures.
— Et toi ? Comment tu vas faire ? Tu ne peux pas te transformer.
— J’improviserai, ne vous inquiétez pas pour moi.
Des minutes, puis des heures, s’égrènent sans qu’une visite ait lieu.
— Quelqu’un approche, murmure Maddy.
Enfin, les choses sérieuses vont débuter.
Je me positionne au fond de la cage, adossée au mur, feignant une quasi-inconscience.
— La belle au bois dormant ne s’est toujours pas réveillée ? interpelle le nigaud graveleux qui voulait poser ses sales pattes sur moi lorsque j’étais enfermée dans la chambre.
Aucune réponse n’est formulée.
— Oh, les tas de merde, je vous parle !
— Vous voyez bien que non, rétorque Alison.
J’entends que des récipients métalliques sont jetés à plusieurs endroits.
— Allez, les toutous, la gamelle est servie !
Mais quelle raclure ! Il fera vraiment moins le malin dans cinq minutes.
— Toi, recule ! vocifère-t-il.
Je ne sais pas à qui il s’adresse, même si aux bruits des chaînes, j’en déduis qu’il parlait à Alison.
La porte s’ouvre après que j’ai entendu le cliquetis des clés dans la serrure.
Parfait, voilà une porte ouverte qui n’attend que nous !
— Alors, poupée… Maintenant que le chef ne veut plus de toi, je vais enfin pouvoir faire un peu mumuse avec ton petit cul !
— Je vous interdis de la toucher ! s’interpose Maddy avec force.
— Sinon quoi ? la nargue cet empaffé.
Ses pas approchent encore. Son odeur nauséabonde envahit mes narines lorsqu’il se penche à ma hauteur.
La main dans la poche de mon gilet, j’attends l’instant fatal pour dégainer. Alison doit guetter mon signal pour agir. Ce sera notre seule chance, on ne peut pas se louper.
Son visage se trouve désormais à quelques centimètres du mien, puisque je sens son haleine immonde caresser mes joues.
— Maintenant ! hurlé-je en ouvrant les yeux tout en gazant sa face de pet.
Surpris par mon réveil soudain, il recule, se frottant les yeux tout en beuglant. Alison en profite pour lui faire un croche-patte. Un bruit sourd nous informe qu’il est au sol, gesticulant dans tous les sens.
— J’aurai ta peau, salope !
Ouais, et bisous à ta femme, enfoiré.
Alison tire sur ses chaînes pour gagner de la mobilité, l’attrape à la gorge et la lui arrache, sans plus de cérémonie. Quelques soubresauts le remuent encore lorsque je fouille ses poches à la recherche des clés pour libérer mes camarades. Son corps sans vie gît désormais dans une marre d’un mélange de sang, de cartilage de trachée et d’œsophage sans doute.
Un hoquet de nausée m’échappe. C’est vraiment dégueu comme spectacle, mais nécessaire. C’est pas le moment de flancher.
Mon sésame enfin en main, je cours rendre leur liberté à nos loups.
— Transformez-vous maintenant et partez le plus vite possible. Ils ne s’attendront pas à vous voir, donc l’effet de surprise vous permettra de fuir.
Je les laisse muter et les suis.
Ils se ruent dans les couloirs, tandis que les gardes sonnent l’alerte. Ils n’ont pas le temps de se transformer sur notre passage ou de tenter de tirer. La surprise, couplée à l’animosité, le souhait de vengeance et l’excitation de s’échapper de mes loups, engendre un vrai carnage.
Nous arrivons enfin à l’étage qui nous permettra de rejoindre la forêt. Notre liberté est à quelques mètres seulement.
— Courezzzzzz ! leur ordonné-je en hurlant.
Mon corps me fait un mal de chien et la course menée jusqu’à maintenant commence à avoir raison de ma volonté. Je sais qu’ils vont s’en sortir, c’est tout ce qui compte. Je ralentis la cadence, ma respiration erratique m’empêchant de poursuivre. J’aperçois du coin de l’œil Johan se jeter sur moi.
Son corps m’écrase au sol avec violence. Ma colonne vertébrale résonne à l’impact et cède. Mon crâne se fracasse sur les pavés. Même mon sang a décidé de m’abandonner, s’échappant massivement par mes oreilles, mes narines et ma tête.
Aucun de mes membres ne me répond. Je sens le souffle du père de mon fils à mon oreille.
— Tu vas finalement crever comme tu as vécu : seule. Merci de m’avoir donné un héritier.
J’ouvre les yeux. La haine qui anime ses pupilles est indescriptible. Je vais mourir, cela ne fait aucun doute.
Au lieu de cela, les deux hurlements que j’entends à proximité me font ouvrir les yeux. Le lien qui m’unit à Boris s’anime.
La cavalerie arrive. Il est trop tard pour moi, j’ai perdu énormément de sang. Je sens la vie me quitter petit à petit. Je lui souris et souffle :
— Je n’ai jamais été seule, connard.
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