Histoire de la République de Gênes
La dépense subite du secours envoyé à…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Les Pisans disparurent des mers et se renfermèrent dans leurs murailles.
Les historiens de Gênes semblent les oublier dix ans. Nous anticipons sur cette époque pour dire l’issue de cette guerre terrible. En 1293, Pise avait été admise par ses voisins de Toscane à un traité par lequel elle faisait abandon à ceux-ci de tous les territoires qu’ils lui avaient enlevés. En 1299 elle obtint des Génois, au lieu d’une paix, une trêve de vingt-sept ans. Les Pisans abandonnèrent la Corse à leurs adversaires, leur livrèrent Sassari en Sardaigne et payèrent 135,000 livres5 pour les frais de la guerre. A ce prix les prisonniers de la Meloria furent enfin relâchés; les historiens étrangers disent que sur les seize mille, après seize ans de captivité, il n’en restait plus que mille vivants.
CHAPITRE V.
Perte de la terre sainte. - Caffa. - Commerce des Génois du XIIIe au XIVe siècle.
Les succès des Génois jetaient un éclat nouveau sur leur république: sa considération s’était accrue parmi les puissances. Cette époque brillante était pourtant marquée par une grande calamité, l’expulsion des chrétiens de la Syrie. Les villes maritimes dont la possession lui restait seule ne recevaient plus de secours. Longtemps Charles d’Anjou, secondant les prédications des papes, avait paru faire de grands efforts pour réunir les forces italiennes afin de les conduire en bonne harmonie à la défense de la terre sainte. Ce n’était là qu’un prétexte pour ses menées et pour son ambition. La concorde ne se rétablit ni en Syrie ni en Italie.
Charles ne partit point. Au milieu des hostilités d’Acre contre Tyr, Bihor ou Bondocar, soudan du Caire, suivi de forces irrésistibles, avait déjà pris Assur, Sophie, Jaffa (1263), Antioche (1267), quand il vint mettre le siège devant Acre (1272). Un traité, une sorte de répit qu’il accorda, n’avait laissé au roi Hugues de Lusignan, pour tout royaume, que la plaine d’Acre et le chemin de Nazareth. Tyr et Tripoli tenaient aussi, mais comme des principautés indépendantes (1274). Cet abaissement et l’état précaire de possessions ainsi réduites n’avaient pas empêché le concile de Lyon de délibérer sérieusement sur les lois de la terre sainte et sur les moeurs de ses habitants si dignes de correction et de réforme.
Il paraissait des légats, et, soit impéritie, soit intrigue, au milieu des dissensions auxquelles les chrétiens de Syrie étaient en proie, ces envoyés venaient ordinairement rompre des trêves et provoquer les Sarrasins. Bondocar ravagea de nouveau tout le pays (1275): heureux qui put fuir et sauver sa vie et quelques débris! Ce conquérant mourut, mais Kélaoun, son fils, se rendit encore plus terrible. Il assiégea, prit et ruina Tripoli. De là il revint devant Ptolémaïs. La lutte fut longue. On doit distinguer les derniers efforts des Génois pour sauver la place.
Zacharie, leur amiral, prit en Chypre tous ses compatriotes en état de porter les armes et les transporta devant Acre (1289). Du fond de la mer Noire, Paulin Doria, consul de la colonie de Caffa, accourut avec du secours (1291). Tout fut inutile. Ptolémaïs tomba, ses défenseurs y périrent. De tout ce qui restait de Latins un petit nombre purent s’échapper par mer: les croisades furent finies; l’ombre même du trône de Jérusalem n’exista plus.
C’était sans doute une grande perte pour les Génois, mais leur habileté les rendait capables de réparer bientôt leurs dommages; ils perdaient une domination partagée; comme marchands ils conservaient des consommateurs et de riches marchés, mais il y fallait toute leur souplesse. Déjà un commerce aussi assuré que lucratif leur avait fait désirer de se ménager à tout prix la faculté de fréquenter l’Égypte. Avant la dernière catastrophe ils y avaient obtenu une sorte de neutralité mercantile auprès du plus redoutable ennemi de la chrétienté. Cependant l’amiral Zacharie était resté à courir les mers. Il avait porté assistance au petit royaume chrétien d’Arménie, il y avait renouvelé les anciens traités. En continuant sa croisière il avait été joint par Paulin Doria, ce consul de Caffa venu au secours de Ptolémaïs amené par son zèle et par celui de sa colonie. Arrivé trop tard pour défendre la ville assiégée, il cherchait des ennemis pour tirer vengeance du désastre des croisés. Ces deux amiraux réunis s’emparèrent de tous les bâtiments mahométans qu’ils rencontrèrent et ne firent pas distinction de ceux qui appartenaient au soudan d’Alexandrie. Cette imprudence attira une représaille fatale. Tous les Génois trouvés en Égypte furent mis en captivité. On saisit leurs biens; ce ne fut pas sans peine qu’un envoyé de la république parvint à faire cesser ces rigueurs et à rétablir les relations.
(1290) Le traité qui en résulta, et qui existe aux archives de Gênes, en deux instruments, est d’autant plus curieux que l’un, rédigé en latin, est celui que l’ambassadeur rapporta comme le titre des concessions faites aux Génois; l’autre, en arabe1 est la copie qui lui fut remise des engagements consentis par l’ambassadeur envers le soudan. Dans tous les deux les promesses sont semblables, mais ce sont deux rédactions différentes. Il est dit dans l’arabe qu’après qu’une traduction, mot par mot, a été écrite entre les lignes de l’original, l’ambassadeur Albert Spinola l’a signée avec l’interprète secrétaire de la commune de Gênes et de l’ambassade. Un secrétaire mahométan a lu la version franque interlignée en la traduisant à mesure. Deux docteurs ont assisté à la lecture pour vérifier l’exactitude de cette traduction et sa conformité au texte originaire: on a prêté des serments réciproques. Des évêques, des moines, ont été appelés pour faire foi qu’ils ont reçu celui de Spinola prêté sur l’Évangile. Chargé de restituer la valeur des prises faites par Zacharie, il jure que la somme qu’il remet est le vrai produit qu’on a tiré à Gênes de la vente des effets capturés, et que, de la somme qui lui a été confiée par la commune pour cette restitution, il n’en retient rien; s’il déguise la vérité, il veut être réputé apostat de sa religion, hérétique et ennemi de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa divinité. L’émir qui stipule au nom du soudan Kélaoun et de son fils et en leur âme, consent, s’ils rompent le traité, non-seulement que le Seigneur Jésus-Christ leur soit contraire, mais qu’ils soient tenus pour des chiens, infidèles et hors de leur loi.
L’indemnité étant réglée pour le passé, les stipulations pour l’avenir sont des plus favorables. Pleine sécurité même en cas de rupture pour les vaisseaux qui entreraient dans les ports musulmans avant d’en être instruits. Le consulat génois est admis et reconnu, avec les prérogatives et la juridiction ordinaires. Le mahométan, l’étranger ne peuvent attaquer les Génois que devant leur consul; ceux-ci ne sont soumis à la justice du pays que lorsqu’ils sont plaignants. Si le consul établi dans Alexandrie a lieu, pour lui ou pour les siens, d’en appeler au soudan de quelque tort, on doit à l’instant lui fournir, aux frais de l’État, un messager ou le guider lui-même jusqu’au Caire. L’église de Sainte-Marie, déjà occupée par les Génois, leur reste dévolue et ne sera pas détruite si elle ne tombe d’elle-même. Des magasins leur sont réservés, ils en ont seuls la clef; l’administration des douanes les garde au dehors; cette administration est responsable du prix tant de ce qu’ils vendent dans la douane où tout doit être mis à l’encan, que de ce qu’ils revendent au dehors par le ministère des courtiers publics. L’or et l’argent peuvent seuls être vendus par eux sans formalité; mais s’ils ne s’en font pas payer le prix comptant, on ne leur garantit pas ce genre de créance.
Quand le chancelier de leur consulat répond à la douane pour un Génois, on ne peut retenir les marchandises de celui-ci pour les droits dont il serait débiteur. On ne peut refuser à celui qui part de prendre de lui, en compensation de ces droits, les sommes qui lui sont dues dans le pays.
Par une clause dont la réciprocité sera assurée dans Gênes aux sujets du soudan, nul Génois en Égypte n’est responsable de la faute ou de la dette d’autrui s’il ne s’en est porté pour caution. Le soudan se réserve d’adresser ses réclamations à la république contre ceux qui donneraient lieu à des plaintes.
Ce traité, qui constitue une sorte de colonie au milieu d’une domination étrangère, conserve, comme on le voit, l’empreinte de la politique mercantile adoptée pas les Génois dès qu’ils ont paru aux croisades. Ce système de consulat, les mêmes concessions partout obtenues, les mêmes sûretés pour les transactions, se retrouvent uniformément dans toutes les négociations de la république; au traité d’Alexandrie sont presque entièrement conformes ceux qui, dans le cours de quatre-vingts ans, qu’embrasse ce livre, furent conclus avec les Sarrasins de la Mauritanie, à Tripoli, à Tunis, puis à Grenade pour les côtes du royaume de Garbe comme pour celles d’Espagne. A Tunis2, les droits sont fixés à dix pour cent sur ce que les Génois apportent, à cinq pour cent sur ce qu’ils exportent; le salaire des courtiers responsables du prix des ventes est taxé à demi pour cent. Il est recommandé aux Génois de n’apporter que des monnaies légales, à peine de confiscation. Le roi de Tunis, s’il a besoin de bâtiments de transport, se réserve, moyennant un loyer raisonnable, le droit de mettre en réquisition le tiers des navires génois qui seront dans ses ports, ce qui semble indiquer une fréquentation considérable. La faculté d’extraire de Tunis cinq cargaisons de grains chaque année est promise, pourvu que dans le pays le prix n’ait pas dépassé une certaine limite; mais ces grains ne sont accordés que pour subvenir aux besoins de Gênes, et non pour en trafiquer ailleurs. Cette clause, si facile à éluder, se lit aussi dans une convention de la même époque faite avec le roi de Sicile. Partout chez les Sarrasins il y a promesse de respecter les propriétés sauvées du naufrage; il y a sûreté contre toute avanie, contre toute prétention de rendre responsable un Génois pour un autre: c’est à chacun, dit un de ces traités, de pleurer ses fautes3.
Négliger ces détails quand ils se présentent ne serait pas faire l’histoire du peuple génois; son esprit, sa civilisation, sa politique étaient essentiellement dans son commerce.
Ce commerce était alors le même que nous avons vu fonder dès le temps des croisades, depuis que l’achat et la vente des marchandises avaient remplacé la spéculation sur le transport des pèlerins. On avait continué à fournir aux Latins de Syrie, et, de proche en proche, aux musulmans, les produits du sol et de l’industrie de l’Europe, dont les uns n’avaient pas oublié l’usage, dont les autres ne pouvaient plus perdre l’habitude, même après s’être délivrés du voisinage des Occidentaux. En retour, les produits de l’Orient étaient apportés à l’Occident et se répandaient par les mains des Génois en France, en Flandre, en Angleterre, en Espagne et dans cette Mauritanie peuplée de consommateurs arabes à qui les jouissances du luxe étaient aussi nécessaires qu’à la cour européenne la plus civilisée. Toutes les côtes étaient fréquentées; la Sicile, Chypre, toutes les îles servaient de lieux de relâche et de ralliement. Partout on trouvait des acheteurs ou des vendeurs, et les Génois allaient des uns aux autres avec une infatigable activité4. Les grains, les vins, l’huile se transportaient de port en port. Les toiles de Champagne, les draps fins et grossiers, J’écarlate dont Gênes avait alors une manufacture, les armes de luxe, les coraux s’échangeaient contre le sucre, le cuivre, les teintures du Levant, contre la soie et les tissus de Damas, le coton, le lin, la laine, surtout contre les produits de l’Inde, contre ses épiceries, partout demandées et presque aussi chères que l’or. L’Égypte en était le marché principal. La mer Rouge et les caravanes y apportaient ces riches denrées avec l’or, les perles, les pierres précieuses, les plumes, l’hermine et les autres pelleteries. Mais par cela même que c’était la voie la plus connue au commerce des productions de l’Asie lointaine, tout en la cultivant il était dans l’esprit des Génois d’en rechercher de nouvelles où il se trouvât moins de concurrence, afin d’en exploiter le secret ou le monopole.
Quelques années après le temps dont nous parlons, on sait que le Vénitien Marin Sanudo, enflammé de zèle contre les maîtres profanes de la terre sainte, adressa à toutes les puissances chrétiennes de pressantes exhortations pour les porter à attaquer l’Égypte. Il les appuya de curieuses considérations sur la possibilité de renverser le pouvoir du soudan par les armes, et d’abord sur la facilité de l’affaiblir en s’interdisant tout commerce avec ses États. Il entreprit de prouver qu’il n’était besoin de sacrifier aucune jouissance. On pouvait cultiver ailleurs le sucre, le coton, le lin; on pouvait imiter les tissus où les Égyptiens mêlent la soie. Mais leur principale richesse, dit-il, c’est le commerce des épices, et il est une voie par laquelle l’Europe peut les recevoir sans passer sur les terres du Soudan, sans lui payer tribut. Les marchandises de l’Inde lui parviennent par Aden; mais elles arrivent aussi dans les ports du golfe Persique qui ne sont pas soumis à sa domination. De là elles remontent l’Euphrate, et de ce fleuve plusieurs chemins peuvent les conduire dans notre mer. On faisait ce commerce autrefois par Antioche et le long des côtes de l’Asie mineure. Les épices en revenaient meilleur marché, et cette route est encore suivie, ajoute Sanudo, pour les articles précieux qui ne sont pas d’un grand poids. En évitant le monopole fiscal du Soudan, on y trouve de l’économie, et encore les marchands éprouvent que le gingembre qui n’a pas passé en Égypte vaut vingt pour cent de plus que celui qu’on y prend. Le bon Vénitien insiste donc pour qu’on s’attache à la route de Perse; mais ce qu’il conseille les Génois le faisaient en silence, non sans doute par les sentiments chrétiens qu’il prêchait aux fidèles de la croix, mais par un calcul sur les profits d’une voie privilégiée. Le traité de Zacharie avec le roi d’Arménie a pour but essentiel d’assurer le transit des marchandises par Gogalat, entre le port de Layasso, à l’angle de l’Asie mineure et de la Syrie dans la Méditerranée, et Alep, où, par peu de jours de marche, on communique avec l’Euphrate. Nous trouvons inscrit sur le tarif des droits de ce passage les soies et les draps de soie, les épices, les bois de teinture5, l’indigo, le coton, le sucre, et d’autre part les produits des manufactures de l’Europe.
Mais Gênes, dominant dans la mer Noire, eut bientôt une autre route plus importante et où elle fut bien plus maîtresse: elle ouvrit un commerce immense à Tana dans la mer d’Asoff. Là, venaient les produits de l’Inde et de la haute Asie; un court trajet faisait passer sur le Tanaïs ce qui descendait le Volga ou ce qui le remontait de la mer Caspienne. Ces pays n’attendaient que la présence d’un peuple industrieux et hardi pour devenir l’entrepôt de ces richesses. C’est en allant les chercher à ces sources, c’est en les échangeant, en les apportant aux consommateurs de toutes les autres régions, que les Génois, pour prix de leurs fatigues, de leur intelligence active et fie leur sévère économie, firent et maintinrent tant de grandes fortunes6.
On voudrait seulement pouvoir douter qu’ils fussent abandonnés au trafic des esclaves, et même au commerce des esclaves chrétiens livrés aux mahométans; mais dans leurs traités avec l’Arménie on voit qu’ils étaient acheteurs de cette marchandise, et le serment qu’on exigeait d’eux qu’ils ne la revendraient pas aux infidèles, donne plutôt une présomption fâcheuse qu’une garantie. Ce que nous connaissons des lois de Caffa fait grande mention de l’esclavage domestique et ne parle pas, il est vrai, de la traite des hommes; mais, par les soins des Génois, le soudan d’Alexandrie obtient de l’empereur de Constantinople la faculté d’envoyer deux vaisseaux par an dans la mer Noire7, et les cargaisons qu’ils en rapportent sont composées d’esclaves dont une partie se vendent volontairement, dont les autres sont vendus par leurs parents ou par leurs maîtres. Il serait difficile de croire que les Génois n’eussent pas été les entremetteurs de cette fourniture; mais, au commencement du XVe siècle, parmi les chefs de réclamation qui font envoyer une ambassade au soudan, se trouve la demande de seize mille ducats dus pour les esclaves de Caffa.
Comme nous avons vu les Génois courir à toutes les sources où l’on peut se pourvoir de marchandises, nous les voyons rechercher les consommateurs avec le même soin; on les trouve établis sur tous les marchés. Il ne manque pas de témoignages sur la navigation des Génois dans l’Océan, au commencement du XIVe siècle (1316)8. Le roi d’Angleterre, Edouard II, invite les Italiens, et nommément les Génois, à porter du blé dans son royaume pendant une année de disette. Il fait réclamer la libération d’un de leurs vaisseaux pris par les gens de Calais, vaisseau qui portait du froment, de l’huile, du miel et d’autres provisions. Peu après (1328) on trouve les privilèges accordés en Angleterre aux marchands étrangers. On voit parmi les importations mentionnées les tissus de soie de toute espèce, articles que les Génois apportent de l’Asie; il en est même qui sont nommés draps de Tarse, probablement comme provenant de leur commerce d’Arménie. On voit par les actes anglais de ce temps qu’une multitude de marchands génois, et, sous ce nom (1329), des Doria, des Spinola, des Fieschi, etc., fréquentent l’Angleterre et les provinces françaises (1338) qui obéissent à ses rois. On en voit (1340) plusieurs parvenir à la confiance des princes, être employés (1345) comme agents, négociateurs ou au service maritime et militaire. Par eux est ménagée (1361) une sorte d’alliance ou d’amitié perpétuelle entre l’Angleterre et la république. A la faveur de ces relations il est fréquemment questions d’emprunts obtenus des capitalistes de Gênes, dans les XIVe et XVe siècles.
Ordinairement le Génois se fait assigner son remboursement sur les droits de douane, en obtenant la faculté d’exporter des laines d’Angleterre; et quelquefois aussi nous voyons qu’on n’ignorait pas l’art de faire ces exportations en contrebande. Les Génois fournissent des lettres de change payables à Rome pour acquitter les annates des évêques anglais; et, pour y satisfaire, ils se laissent volontiers défendre d’emporter les monnaies d’or ou d’argent pourvu qu’on les autorise à extraire la laine, le plomb et l’étain. Au reste, fidèles à leur esprit d’association nationale, ils ont un consul appelé par les Anglais maître de la société des marchands génois, et à quelques époques leur activité excite la jalousie des nationaux. On restreint leur commerce; on ne veut pas qu’ils aillent faire le trafic des productions anglaises dans les pays voisins. Un acte exprès ne leur permet de charger que pour débarquer à Calais ou pour passer au delà du détroit de Gibraltar.
Nous ne trouvons pas des traces aussi fréquentes des relations du commerce génois avec les Pays-Bas9. Mais, entre autres faits, nous rencontrons précisément un navire destiné pour l’Écluse, chargé de gingembre, de fleurs d’oranger, de sucre candi, de fruits secs, de riz, de soufre, de salpêtre et de papier pour écrire (carta scrivabilis), expédié par de Negri, de Ferrari, Spinola, Lomellino, pris par les Anglais, réclamé à Londres par Doria et Gentile, et rendu sous la caution de Pinello, marchand génois.
(1277) Pour la France les rapports sont multipliés et bien connus.
Jacques Pinelli, autorisé par la république de Gênes, concourt, avec les autres marchands italiens habitant dans le royaume, au traité par lequel Philippe le Hardi leur accorde domicile et privilèges. Dans cette sorte de colonie fédérative les Lombards et les Florentins étaient plutôt banquiers et financiers, les Génois marchands et navigateurs. Il faut, certes, que cette fréquentation fût lucrative, à voir ces étrangers y tenir malgré les vexations énormes et répétées dont ils sont l’objet.
Philippe (1274), sous les plus vains prétextes, les avait fait tous arrêter en un même jour, les avait rançonnés avant de leur octroyer ces concessions. Philippe le Bel, suivant l’exemple de son père, leur fit éprouver deux fois en deux ans les mêmes rigueurs et toujours par des mesures secrètes qui les atteignent tous à la fois à un jour marqué.
Jadis saint Louis, cédant aux préjugés de son temps, avait prohibé le prêt à intérêt sous de grandes peines et comme une violation des lois divines; ce sont ces peines que les marchands italiens étaient facilement convaincus d’avoir encourues et dont les descendants du saint roi les obligeaient par la terreur à se racheter à prix d’argent. Après cela, l’orage se calme, et sans doute si les emprunteurs trouvaient encore du crédit chez ces banquiers, il fallait bien que l’intérêt des prêts payât le risque du capital et de la personne du prêteur. Vingt ans après ses premières ordonnances, Philippe le Bel, si fameux par sa fausse monnaie et si avide d’argent, ne voit rien de mieux que de détourner les malédictions de son peuple sur les Italiens; il les chasse en leur ordonnant de payer tout ce qu’ils doivent et en confisquant toutes leurs créances. Ils reviennent cependant si bien que son successeur Louis le Hutin, considérant dans un édit royal que depuis trois ans (1315), ils n’ont été soumis à aucune contribution extraordinaire, les taxe à lui payer pendant dix ans cinq pour cent par année de leurs capitaux; et immédiatement un autre édit établit sur eux une imposition de deux deniers par livre du montant de leurs achats et de leurs ventes. Les persécutions, les déclarations que leurs prêts sont annulés ou confisqués (1320) au profit de l’État se répètent de règne en règne (1324).
Indépendamment de ces violences, ils devaient être spéculateurs bien attentifs (1330) si les seules variations de la monnaie n’avaient pas détruit cent fois leur ouvrage (1337). Il est vrai que le bouleversement du système monétaire est souvent un temps propice à la subtilité et à l’audace pour tirer parti de la mauvaise foi et de l’ignorance des gouvernements10.
On voit, dans le traité de Philippe le Hardi, que les Italiens avaient déjà des établissements aux foires de Champagne: cette convention en étend les privilèges à d’autres lieux: nous savons que dès longtemps les Génois en particulier fréquentaient toute la côte française de la Méditerranée. Ils avaient des magasins et toute une colonie à Montpellier, ville longtemps demeurée sous la seigneurie des rois d’Aragon et qui ne fut définitivement unie au royaume de France qu’au milieu du quatorzième siècle. Le traité mentionné ci-dessus les établit à Nîmes (1277), ou y confirme leur établissement. Ils y auront un recteur et des consuls, un poids public, un comptoir de change; un juge des conventions y sera institué par le roi pour leur maintenir les concessions qui leur sont faites: juridiction expéditive et d’exception à laquelle les nationaux mêmes pouvaient se soumettre dans leurs contrats et qui, survivant à la colonie des Génois, durait encore de nos jours.
Entre eux, leur recteur les juge suivant leurs propres lois; elles règlent seules leurs successions. La force publique serait prêtée au besoin à leur magistrat, pour se faire obéir de ses subordonnés. Si les propriétaires de maisons font la loi trop dure à ces hôtes privilégiés, le prix des loyers sera fixé par des arbitres et, en cas de discords, le juge royal y interviendra. Les marchandises apportées par les Génois ne payeront pas plus de droits à Nîmes qu’on n’en impose sur eux à Montpellier. Pour prix de ces avantages ils promettent de ne débarquer qu’à Aigues-Mortes et de conduire à Nîmes tout ce qu’ils auront introduit dans ce port.
L’édit de Louis le Hutin ne laisse subsister dans le royaume que quatre établissements pour les Italiens et leur défend de négocier ailleurs si ce n’est dans les foires. Nîmes est au nombre des quatre villes privilégiées avec Paris, Saint-Omer et la Rochelle. Si des rois avides et des débiteurs obérés étaient envieux des profits de ces étrangers, on a la preuve que les villes qu’ils fréquentaient en jugeaient autrement (1293). Il existe un grand nombre d’actes par lesquels les autorités nîmoises recourent au roi et à sa justice, afin qu’on empêche les Génois d’aller commercer en Provence ou à Montpellier. Pour ôter tout prétexte à la contravention, on supplie le roi de faire creuser à ses frais un canal d’Aigues-Mortes à Nîmes (1285). Le sénéchal d’Aragon est sommé de repousser de Montpellier la fréquentation des Génois (1349); et quand la réunion de cette ville à la France fut consommée, ce fut encore là un long sujet de querelle entre les deux cités voisines (1317). Enfin Philippe le Long, s’informant à Nîmes des effets de la retraite des Italiens que les concussions de son frère Louis X avaient mis en fuite, on lui répond que cette retraite ruinait la sénéchaussée, la ville, le fisc et les particuliers. Philippe de Valois voulait introduire la gabelle à Nîmes (1341), on lui allègue la pauvreté du pays depuis la retraite des marchands génois. Traités avec faveur pendant leur séjour, l’un d’eux, George Ratti, fut fait chevalier à Nîmes (1322)11. Un Donato Obriaqui (probablement Embriaqui) y devint notaire et greffier. Après la disparition de la colonie, une loge qu’elle avait élevée, fut vendue comme bien abandonné; et ce ne fut qu’en 1441, tant pendant de longues années on avait espéré le retour de ces industrieux étrangers12! C’est apparemment quand ces utiles rapports eurent été interrompus que les Génois témoignèrent leur humeur par la plus chimérique des prétentions.
On assure13 que le gouvernement écrivit au sénéchal de Beaucaire et aux consuls de Nîmes pour se plaindre que les habitants de ces contrées osassent faire le commerce maritime, tandis que le comte de Toulouse en avait octroyé le privilège exclusif aux Génois dès 1174.
Mais les Français et les Génois avaient eu à la fois à s’élever contre l’abus énorme d’un privilège moins fantastique et plus récent. Philippe de Valois s’était laissé induire à concéder, c’est-à-dire indubitablement à vendre, à deux nobles trafiquants de Gênes, Charles Grimaldi et Jean Doria, le droit exclusif du commerce des côtes de la Méditerranée et de l’exportation des marchandises françaises de ce côté. On n’avait pas manqué de motiver cette concession sur ce qu’eux seuls étaient en état de soutenir la navigation et de faire le bien du royaume; défense était donc faite à tous marchands de trafiquer sans leur permission; ce privilège devait durer deux ans: le pays, les rois d’Aragon, de Majorque, la commune de Gênes elle-même réclamèrent contre ce monopole. Il fut révoqué le 4 avril 133914.
J’ai cru devoir réunir ici les traits épars qui font connaître le commerce des Génois du treizième au quinzième siècle, commerce qui n’a changé d’aspect qu’après la révolution produite par le passage du cap de Bonne-Espérance et par la découverte de l’Amérique. On y trouvera les preuves de l’intelligence, de l’infatigable activité d’un peuple chez qui le citoyen le plus noble et le plus riche s’honorait alors du négoce et de la navigation mercantile; on ne sera pas étonné des richesses qu’il a su accumuler, surtout si l’on se souvient que la première vertu du Génois fut toujours l’économie. Tant d’opulence permettait le faste aux premiers de l’État, leur politique l’exigeait; il était éclatant dans les occasions solennelles, mais la vie commune était fondée sur une épargne qui allait généralement à la parcimonie. On élevait des palais pour s’en faire des forteresses; aux grands jours on se couvrait de perles rares et de diamants; soigneusement replacés dans le coffre-fort, c’étaient des effets de commerce achetés par spéculation comme un emploi de fonds, ou incorporés aux fidéicommis perpétuels des familles.
Puisque j’ai été conduit à parler de cette opulence, fruit du négoce des Génois, on me permettra d’en emprunter une vive peinture à la plume brillante de Pétrarque, en rapportant une lettre écrite’ à un de ses amis: «Viens contempler cette Gênes que, dis-tu, tu ne connais pas; tu verras au flanc d’une colline pierreuse cette ville superbe, fière de son peuple et de ses murailles. A son aspect seul on reconnaît la maîtresse des mers. Viens admirer l’activité de sa population, la majesté de son site, de ses édifices et surtout cette flotte menaçante, redoutée de tous et terrible aux rivages ennemis; ce môle, barrière de la mer, ce port que l’on a creusé avec une dépense inestimable, avec d’incomparables travaux que n’interrompirent point des dissensions toujours renaissantes. Que dis-je? c’est peu de cette belle rive qui se prolonge à droite et à gauche de la cité, de ces monts élevés et baignés par les flots qui les ceignent. Si tu étudies le génie, les moeurs, le régime de ces hommes, tu croiras voir revivre ces vertus que jadis une longue constance, un long exercice aiguisa dans Rome. Sors avec moi de la ville, et pour un jour entier ne pense pas à détourner ou à reposer tes regards. Tu as à voir plus de choses que la plume la plus habile ne pourrait en décrire, vallées riantes, frais ruisseaux qui les arrosent, collines dont l’aspérité même est pittoresque et que la culture a revêtues d’une admirable fertilité. Châteaux imposants au milieu des montagnes, beaux villages, palais de marbre resplendissants d’or, c’est ce que tu verras de quelque côté que tu tournes la vue, et tu t’étonneras qu’une ville si superbe puisse le céder encore à ses campagnes en magnificence et en délices15.»
CHAPITRE VI.
Guerre avec Venise. - Intrigues des guelfes angevins. - Variations dans le gouvernement de Gênes.
Au milieu de ces prospérités, Gênes trouvait partout la concurrence de Venise dans le commerce et dans les alliances. Quelque paix que l’on ménageât entre ces rivales, à chaque rencontre on se heurtait sur le moindre prétexte, sans prétexte même. Avant la perte de la terre sainte on se battait à Tyr, à Acre, à Tripoli. Maintenant il restait aux chrétiens l’île de Chypre. La cour de Rome encourageait les fidèles à y porter des secours, et beaucoup d’intérêts en recommandaient la défense aux puissances maritimes et commerçantes. Toutefois c’est en allant concourir à cette défense que s’émut sans cause apparente une funeste querelle. Des galères se rencontrent. On s’approche pour se reconnaître.
Suivant le récit des Génois, il n’y eut d’abord que des salutations amicales (1293), mais bientôt ils virent les Vénitiens s’armer et enfin tourner leurs proues pour commencer une attaque sans provocation. Ceux de Gênes passèrent promptement à l’offensive. Après une lutte vivement disputée, les Génois l’emportèrent. Cependant, la chaleur du combat apaisée, ils remirent en liberté les hommes, et rendirent les galères et tout ce qui avait été pris. Sur la nouvelle de cet événement, Gênes porta ses plaintes à Venise. Deux dominicains furent chargés de ce message. Les moines étaient alors les négociateurs officieux de toutes les affaires diplomatiques. Trouvant partout des maisons de leur ordre et des frères, plus respectés que les hérauts de l’antiquité, ils avaient abord libre et favorable audience. Leur caractère ostensible les autorisait à prêcher la paix. Leur souplesse les rendait propres à toute intrigue. Dans cette occasion les dominicains de Gênes et ceux de Venise ménagèrent un congrès. On y négocia trois mois sans s’entendre, et chacun prit ses précautions (1294). Toutes les galères génoises envoyées en marchandise dans les mers du Levant se réunirent à Péra, leurs cargaisons furent déposées à terre. Tout s’arma: Nicolas Doria fut choisi pour commandant de cette expédition de volontaires. Il chercha les ennemis; il les rencontra, et leurs forces étant supérieures, il attendit le temps et le lieu de les attaquer avec le moins de désavantage possible: il en saisit l’occasion à l’entrée des Dardanelles. Le succès répondit à son habileté et à son courage. Sur vingt-cinq galères il en prit seize, et, maître de la mer, il alla ravager Candie.
(1295) L’année suivante, la république mit à la mer cent soixante-cinq galères: cent cinq étaient nouvellement construites. Le moindre équipage était de deux cent vingt hommes; il y en avait de trois cent cinquante.
On voyait briller sur cette flotte quinze mille habits d’or ou de soie, disent les mémoires du temps, et encore ils s’en prennent aux discordes civiles d’avoir réduit le nombre des citoyens notables qui montèrent sur les galères. Hubert Doria était l’amiral. Cependant il n’y eut point de rencontre. Le pape, c’était alors Boniface VIII, avait ordonné avec la hauteur qui lui était propre, que des deux républiques on vint devant lui éclaircir le différend et recevoir l’ordre de cesser les hostilités.
Cette intervention fut sans succès, mais elle ralentit un moment les opérations de la guerre.
(1296) Les Vénitiens ressaisirent l’offensive. Roger Morosini, leur amiral, parut devant Constantinople; et là, se mettant peu en peine d’offenser Andronic1, il attaqua Galata alors sans défense, croyant y surprendre les Génois. Mais ceux-ci avaient mis en sûreté dans les murs de Constantinople leurs femmes, leurs enfants et leurs effets. Les hommes valides étaient montés sur leurs navires et s’étaient réfugiés dans la mer Noire. Les assaillants déchargèrent leur furie sur les maisons, ils y mirent le feu, même à celles qui appartenaient aux Grecs, à qui ils reprochaient d’avoir soustrait à leur pillage les biens des Génois. Ces violences soulevèrent contre eux le peuple de la capitale; les Vénitiens qui s’y trouvaient furent maltraités. Cependant Morosini était passé dans la mer Noire à la poursuite de ses ennemis fugitifs; il saccagea leurs colonies de Crimée: Caffa, à cette époque, n’avait pas plus que Galata des moyens de résistance. La perte qui s’y fit fut très-considérable.
Mais l’hiver survenu, les glaces ne permirent pas aux Vénitiens de regagner le Bosphore; ils eurent beaucoup à souffrir. Au printemps, sur vingt-cinq galères, ils n’eurent pas assez de monde pour en manoeuvrer plus de seize. Cette flotte ainsi réduite vint menacer (1297) Constantinople et demander à l’empereur indemnité pour les torts que, dans le soulèvement populaire, avaient éprouvé leurs concitoyens. Loin de là, Andronic demandait à Venise 40,000 écus d’or, pour le dommage fait à Galata et dont les Génois voulaient être satisfaits. L’amiral vénitien, pour toute réponse, alla ravager les îles de la Propontide, et cette expédition brillante finit tristement2.
(1298) Mais, dans une nouvelle campagne, l’ascendant revint glorieusement aux Génois. A Curzola, à l’entrée du golfe Adriatique, leur triomphe fut aussi éclatant que celui qu’ils avaient obtenu sur Pise dix ans auparavant. Lamba Doria, alors capitaine du peuple, conduit soixante et dix-huit galères; il en attaque quatre-vingt-dix-sept. De ce nombre douze seulement se sauvent, et Venise les voit poursuivies par le pavillon génois jusqu’à l’entrée de son port. Des quatre-vingt-cinq dont il s’est emparé l’amiral en brûle soixante-sept et conduit à Gênes les dix-huit autres avec sept mille quatre cents prisonniers. André Dandolo, l’amiral vénitien, se voit les mains liées, destiné à servir de trophée au vainqueur; il se soustrait à cette honte en se fracassant la tête contre le bord du bâtiment.
Après cette perte immense, Venise sentit l’impossibilité de renouveler un si grand effort, et probablement Gênes avait chèrement acheté sa victoire. La médiation de Mathieu Visconti, alors seigneur de Milan, ménagea une paix entre les deux républiques. Quand elles étaient lasses de combattre, un traité entre elles était aussi facile à rédiger que difficile à rendre stable. Elles avaient peu d’intérêts matériels susceptibles d’être réglés d’une manière précise; et le vrai sujet de la guerre était une rivalité jalouse qui ne pouvait admettre sous le nom de trêve ou de paix que des instants de repos, quand les forces des contendants se trouvaient épuisées.
Il y a d’assez grandes différences dans ce que les historiens des deux côtés ont raconté des conditions de cette paix. Suivant les Génois, leur patrie eut tous les avantages. Les Vénitiens consentirent à s’abstenir, pendant treize ans, de la navigation en Syrie et dans la mer Noire. Ils se soumirent à payer les dommages qu’ils avaient faits à Galata, à Caffa et à Saint-Jean-d’Acre. Selon le récit vénitien, les deux nations se réservaient de se faire indemniser par Andronic, et comme elles l’entendraient, pour les dommages dont respectivement elles le rendaient responsable3. Cependant si les Vénitiens attaquaient l’empereur dans ses États, Gênes pouvait le secourir sans infraction de la paix.
A compter tant d’armements dispendieux, à voir les brillants succès qui attestent une direction habile et qui se meut sans obstacle, qui pourrait croire que durant cette guerre, la république de Gênes était plus agitée que jamais? Que l’ambition nationale et la haine de l’ennemi aient fait concourir à l’unanimité des efforts, des volontés d’ailleurs discordantes, c’est ce que la réussite démontre cette fois, et c’est un phénomène digne d’admiration.
Les causes toujours vivantes de jalousie intestine étaient plus que jamais excitées par le contact des événements extérieurs. Les intrigues de la maison d’Anjou, l’esprit qui agitait toutes les villes voisines de Gênes, exerçaient une double influence plus marquée que jamais.
(1185) Charles d’Anjou, le frère de saint Louis, était mort trois ans après les Vêpres siciliennes. Son fils Charles le Boiteux ou Charles II, qui lui avait succédé sur le trône de Naples et dans ses prétentions sur la Sicile (1291), en cherchant partout des secours, vint à Gênes, voir si au milieu de tant de divisions il trouverait des partisans. Il multiplia les promesses, il caressa tout le monde, nobles et populaires. Quand il reçut quelques réponses favorables, il les enregistra comme autant d’engagements pris. Bientôt après (1292), il envoya une ambassade solennelle que le comte d’Artois accompagnait au nom du roi de France.
Ces envoyés venaient proposer une étroite alliance offensive et défensive. La discussion de leurs demandes eut lieu publiquement dans un parlement; mais la majorité voulut conserver la neutralité, et, pour cet effet, il fut ordonné à tous les Génois de sortir dans un délai fixé, soit des États des rois de Naples et de France, soit de ceux des rois de Sicile et d’Aragon; ceux qui ne s’en retireraient pas seraient hors de la protection de la république, quoi qu’il leur arrivât en leurs personnes ou en leurs propriétés. La tendance de cette négociation, mais surtout cette décision préalable, qui allait fermer tant d’issues au commerce de Gênes, trouvait un grand nombre d’opposants. Les marchands refusèrent hautement de laisser sacrifier leurs intérêts à une lâche politique: on revint sur la mesure. Cependant, irrités de ne point obtenir l’alliance qui importait au roi, les ambassadeurs s’éloignèrent. Suivant l’annaliste de Gênes, rentrés en France par la Provence et parvenus à Nîmes, ces envoyés prirent sur eux de faire emprisonner quatre-vingt-quatorze marchands, de saisir leurs propriétés et les nombreux bâtiments chargés d’étoffes et de draperies qui se trouvaient dans le port d’Aigues-Mortes.
A cette fâcheuse nouvelle la république fut fort blessée. Elle nomma des ambassadeurs pour aller en France réclamer les conventions auprès de Philippe. Mais ceux qui avaient ordonné cette violence, effrayés d’apprendre qu’elle allait être dénoncée au roi, mirent les Génois en liberté et leur rendirent leurs effets séquestrés, ce qui ne répara qu’imparfaitement un dommage si considérable. Il faut dire que l’histoire très-détaillée de la ville de Nîmes ne fait mention ni de l’arrivée des négociateurs ni de la voie de fait qu’ils auraient hasardée, mais c’est l’époque d’une des avanies faites aux marchands italiens par toute la France. Ou les annalistes de Gênes ont faussement attribué au ressentiment du mauvais succès de la négociation la part que leurs compatriotes auraient soufferte dans cette vexation commune, ou, à la faveur de la rigueur générale, la malveillance particulière aura pesé sur les Génois.
Quoi qu’il en soit, la négociation du roi de Naples donna lieu à de si grandes intrigues que l’écrivain officiel ne peut s’empêcher de déplorer les nouvelles discordes qui en naquirent. Ce n’était plus, dit-il, une opposition de famille guelfe à famille gibeline. Le voisin se sépara du voisin, le noble du noble, le populaire du populaire; dans la même maison les frères furent divisés. Sur la place publique le père et le fils s’invectivaient et se menaçaient l’un l’autre sans respect et sans pudeur.
Dans cet état de choses nous avons peu à nous étonner de voir éclater ou tenter des révolutions. Au temps (1288) où les Pisans avaient été le plus abaissés et un peu avant la rupture avec Venise, Gênes était gouvernée depuis dix-huit ans par ses deux capitaines gibelins, un Doria et un Spinola. Cette perpétuité de pouvoir déplaisait aux amis mêmes des capitaines, tous plus ou moins envieux d’avoir part à la puissance publique, tandis que les guelfes se révoltaient sans cesse contre leur gouvernement. Le peuple avait été favorable aux capitaines, cependant on voit quelques traces de mécontentement. Ils avaient été obligés d’accepter sous eux un podestat pour exercer la police et pourvoir à la justice, et ces magistrats étrangers étaient si éminemment justes, que les capitaines, quoiqu’il leur eût été réservé d’en ordonner supérieurement, s’abstenaient de prendre la moindre part aux affaires de la compétence du podestat. En ces termes faciles à entendre, la chronique officielle nous apprend que toute ingérence de leur part dans ces matières délicates était vue de mauvais oeil.
Enfin on avait créé une magistrature plébéienne, une sorte de tribun sous le nom d’abbé du peuple, que le peuple élisait réellement. Nous n’avons rien de précis sur ses fonctions, sinon qu’elles s’exerçaient conjointement avec celles des capitaines. Mais nous pouvons en juger par analogie avec les institutions de quelques autres villes où il y avait deux podestats ou capitaines, un noble, l’autre plébéien, et chacun commandant à sa classe. On ne trouve pas, au reste, que l’abbé du peuple ait été redoutable aux capitaines; le peuple fut longtemps pour eux, et il est probable qu’ils influaient sur le choix de ce tribun au petit pied.
(1289) Cependant le terme assigné à leurs fonctions s’était rapproché, et ce qui devait arriver à ce moment préoccupait de plus en plus et les nobles et les populaires. On négocia beaucoup et longtemps; enfin, à force de manoeuvres on fit décerner aux capitaines une prorogation de leurs pouvoirs pour cinq ans. Ils opposèrent à ce voeu une modestie affectée, et ne voulurent prêter leur nouveau serment que pour trois ans.
Cette réélection grossit le nombre des conjurés qui entreprirent à force ouverte de mettre fin à cet empire perpétué. Le 1er janvier 1290, à la nuit, une rumeur s’éleva; un grand nombre de nobles prirent les armes à un même signal. C’étaient tous les Grimaldi, presque tous les Fieschi, les Embriachi, les Malleone, en un mot les guelfes. Mais bientôt Philippe Volta, à la tête de tous les siens, vint au secours du gouvernement gibelin et souleva le peuple. Une capitulation s’ensuivit, les conjurés se soumirent. Mais si les capitaines restèrent maîtres du terrain, leurs amis et leurs parents sentirent l’impossibilité de les maintenir longtemps; ils leur déclarèrent qu’au terme des trois ans de la dernière prorogation il fallait renoncer au pouvoir; et il en fut ainsi. Après les capitaines on eut des podestats étrangers, mais gibelins, et, au surplus, l’autorité resta à un conseil de dix-huit nobles à qui la dictature fut confiée. Le podestat ne fut que l’exécuteur de leurs volontés: quand les deux tiers des voix du conseil concouraient à une résolution, elle était absolue. En même temps on nous dit, sans aucune explication, que la famille Spinola, pour le bien public et pour éviter tout soupçon d’ambition, renonça en plein parlement à exercer pendant trois ans aucun commandement dans la république et sur son territoire. On ajoute que le conseil des dix-huit remplit sa mission avec zèle et fit rentrer au domaine de la république les terres que certains citoyens avaient usurpées. Ainsi, ou les Spinola étaient accusés de faire leur propriété des lieux dont ils se faisaient confier le commandement militaire, ou plutôt ils avaient menacé d’une usurpation plus importante, et l’on avait besoin de recourir à un ostracisme qui n’était pas même commun à la famille Doria jusqu’ici leur égale.