Histoire de la République de Gênes
La dépense subite du secours envoyé à…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Galata fut bientôt trop voisin de Constantinople; la colonie ne tarda pas à se rendre importune et redoutable; mais ce n’était pas au moment où la restauration de Paléologue venait d’être si bien secondée, que les mécontentements pouvaient éclater.
Le traité fait avec Michel, tandis qu’il était encore à Nicée, nous a été conservé5. Nous y voyons les avantages qu’il prodiguait aux auxiliaires dont il avait besoin. Il leur accorde exemption de droits, palais, magasins, partout où sa puissance est reconnue, à Smyrne à Salonique, à Cassandre, à Mételin, à Scio, et, s’il plaît à Dieu, à Constantinople et dans les îles de Chypre et de Candie. Après sa rentrée dans la capitale, et au moyen de rétablissement de Galata, les relations que les Génois avaient entretenues dans la Romanie et dans la Natolie prirent une nouvelle activité. Quatre ans après ils établirent un consul de Romanie.
Une circonstance particulière étendit leur influence et multiplia leurs occasions de trafic. Les empereurs latins avaient été obligés d’abandonner aux compagnons de leurs conquêtes la souveraineté d’un grand nombre d’îles, et même de provinces démembrées de l’empire. Maintenant Paléologue, à qui il importait de se débarrasser du voisinage de tant de puissants ennemis, offrit en fief la possession de ses terres, à quiconque de ses alliés pourrait les reprendre. Excités par cette invitation, les nobles armateurs de Gênes se mirent à l’oeuvre, et plusieurs réussirent. Les Embriachi s’emparèrent de Lemnos, les Centurioni de Mytilène, les Gatilusi d’Énos. L’amiral Zaccaria chassa de l’Eubée un Vénitien qui y dominait, et fit prisonnier le duc d’Athènes qui était venu défendre la place6. Deux Cattaneo occupèrent Phocée. Ils exploitèrent dans le voisinage de riches mines d’alun, dont les bénéfices furent assez considérables pour exciter dans la suite l’envie des empereurs grecs7.
Toutes ces seigneuries génoises devenaient autant de points d’appui pour les navigateurs; mais les colons de Galata s’emparèrent immédiatement d’une source abondante de profits. Les habitants de Constantinople devinrent leurs tributaires pour la plupart de leurs consommations, et tous spécialement pour leurs subsistances, à ce point que plus tard, quand les Génois, dans leurs brouilleries avec l’empereur, fermaient leurs marchés quelques jours, il y avait dans la capitale disette, crainte de famine et insurrection8. Les Grecs sans activité, sans marine, ne furent approvisionnés que par eux de grains et de poissons. Seuls ils firent le trafic entre la mer Noire et la capitale, et bientôt tout le commerce entre cette mer et l’Europe entière fut leur patrimoine. Leur alliance avec l’empereur était offensive contre les Vénitiens. Ils firent tous leurs efforts pour chasser ceux-ci du Pont-Euxin. Paléologue promit d’en laisser l’entrée toujours libre à ses alliés et de la fermer à tout autre peuple, excepté aux Pisans. Ainsi, maîtres de la mer, favorisés par l’affranchissement des droits, les Génois usèrent de leurs avantages avec une habileté, avec une activité qui étonnent les historiens grecs si peu prévenus pour eux. La rigueur même de l’hiver, disent ces écrivains, ne les retient pas de courir l’Euxin en tout sens et d’affronter le péril; ce n’est pas même sur de grands vaisseaux, mais sur des bâtiments longs et bas qu’ils appellent des Tarides. Par cette audace, par cette diligence ils s’emparent exclusivement de toutes les voies de la navigation, ils attirent à eux le monopole et les fruits du commerce maritime tout entier.
Toutes les côtes de la mer Noire abondaient en denrées qu’ils portaient à Constantinople. Le pays donnait du sel en abondance: ses pâturages fournissaient avec les bestiaux, les cuirs et la laine. Gênes avait déjà des rapports et mêmes des alliances avec les Tartares qui dominaient en Crimée et aux embouchures du Tanaïs: mais l’établissement de Galata permit de tirer bien mieux parti de la connaissance du pays et de l’amitié de ses princes. En attendant de leur devenir redoutables, on sollicita une sorte d’hospitalité, et, avec des commencements modestes, une ville se forma peu à peu dans cette Tauride encore peu connue des Occidentaux. Bientôt Caffa fut la plus brillante des colonies commerciales de ces siècles. Elle devint comme la capitale d’un grand État qui fut nommé Gazzarie. Soldaja (Sudak), Cembalo (l’anc. Symbolum), d’autres villes florissantes étendaient tout autour la domination génoise, et cependant l’époque de la fondation de Caffa est ignorée: ce puissant établissement a commencé inaperçu. Les chroniques génoises négligent d’en faire mention. Un historien qui écrit au milieu du XIVe siècle9, en parlant de l’agrandissement récent de Caffa dit, qu’il tient des vieillards que la première fondation ne remonte guère au delà de leur âge. Il paraît certain que les Génois obtinrent ou achetèrent la permission de s’abriter sur le territoire d’un prince tartare descendant de Gengis, et qui a régné de 1256 à 1266. A cela se rapporte le curieux récit de Nicéphore Grégoras: «Les Latins, mais surtout les Génois, étant abandonnés au commerce et a la navigation dont ils tirent principalement leur subsistance, la première instruction qu’ils reçoivent de leur république c’est que partout où ils rencontrent un port commode, bien défendu des vents et propre au trafic, ils cherchent d’abord à contracter amitié avec les naturels du pays; ils entrent en alliance et se les rendent favorables. Ils ne croient pas pouvoir commercer avec sécurité sans ces précautions. Quand ils ont découvert un poste semblable ils se hâtent d’y négocier. Ils conviennent des droits qu’ils payeront.
Ils offrent d’ouvrir un marché libre à qui voudra acheter. Les pactes convenus et la place accordée» ils fabriquent des logements, des magasins, des boutiques, tout ce qu’il faut pour habiter et pour mettre leurs marchandises en sûreté. C’est ainsi que depuis peu d’années ils ont fondé Caffa, après en avoir obtenu la licence du prince des Scythes, mais l’établissement ne fut pas d’abord comme il est aujourd’hui, vaste et entouré de fortes murailles. Ils se contentèrent d’un peu de terrain clos par une petite tranchée et sans aucune protection de murs. Puis, sans permission et peu à peu, ils transportèrent des pierres par terre et par mer; ils s’étendirent en long et en large; ils donnèrent plus d’élévation à leurs maisons, ils usurpèrent furtivement plus de terrain qu’on ne leur en avait accordé. Non contents de cela, sous le prétexte de l’affluence des marchandises, ils poussèrent plus loin le fossé, et jetèrent de tels fondements qu’ils annonçaient bien d’autres vues. Ainsi, petit à petit ils fortifièrent si bien leur ville qu’ils y furent en sûreté et à l’abri des attaques. Alors, devenus plus hardis, ils traitèrent les Scythes avec moins de réserve, ou plutôt avec cette hauteur qui leur est naturellement propre10.»
Ce n’est pas une main amie qui a tracé ce portrait, mais il est empreint d’une grande vérité. Jusque sous les yeux de l’empereur grec, la même politique, la même astuce, la même audace agrandirent et fortifièrent Galata.
CHAPITRE II.
Capitaines nobles. - Charles d’Anjou, roi de Naples.
Cependant, à Gênes, l’alliance avec Paléologue était une sorte de rébellion contre te saint-siège (1261), et, pour avoir tant osé, il fallait s’être déjà détaché secrètement du parti dont le pape était le chef. Dès le premier moment où cette union fut connue, et à l’envoi des secours génois contre l’empire latin (1262), Urbain IV fit éclater son déplaisir et mit Gênes en interdit. Ce fut un embarras de plus pour Boccanegra. Déjà accusé de despotisme, on fit valoir qu’il faisait des alliances à son caprice sans consulter personne, qu’il ne tenait plus compte des résolutions de la majorité des conseils, quand elles n’entraient pas dans ses vues. On lui imputa même de substituer sa volonté absolue aux décisions des tribunaux. Ces accusations étaient admises et répétées par les principaux nobles et par tes plus riches des plébéiens, ce qui doit faire supposer qu’il avait encore pour lui le peuple des classes moyennes et inférieures. Une grande conspiration fut donc ourdie. Il le savait; il crut la prévenir en faisant appeler des hommes armés tirés des campagnes, et des bourgs voisins. Il devait, avec ce renfort, faire arrêter les conjurés; mais ils le devancèrent, se mirent en armes et s’emparèrent des portes de la ville afin d’en fermer l’accès aux gens du dehors. Un des frères du capitaine rassembla du monde à l’intérieur, il fut repoussé, mortellement blessé, et ses adhérents se dispersèrent. Boccanegra, après ce désastre, reconnaissant qu’il était abandonné, recourut à la médiation de l’archevêque; il se démit de sa charge; son abdication fut acceptée. La noblesse reprit son influence et remit le gouvernement à un podestat comme par le passé.
Ce changement ne rendit pas le pape moins inflexible aux supplications des Génois qui lui demandaient de lever l’interdit. C’est de longue main qu’il leur était contraire. Il avait été patriarche de Jérusalem, résidant dans Acre lorsqu’ils étaient en guerre avec les Pisans, et il avait embrassé la cause des derniers avec grande partialité (1263)1. Les ambassades de la république furent sans fruit, un légat vint de la part du saint-siège dicter les conditions auxquelles elle serait réconciliée, conditions qui étaient sans doute si dures qu’elles ne purent être acceptées, et ce n’était pas après la conquête de Constantinople et après les avantages que cet événement avait fait obtenir que Gênes pouvait renier l’alliance des Grecs.
En y persistant on continua les expéditions maritimes contre les Vénitiens, et Paléologue eut un moment à sa solde soixante galères génoises; mais la discorde était sur la flotte et tout s’en ressentit.
L’empereur voulait empêcher les Vénitiens de ravitailler Malvoisie. Les Génois, avec des forces supérieures, laissèrent passer l’ennemi: une division nombreuse s’écarta du combat en mettant volontairement les autres en péril. On se réunit dans le port de Constantinople, et telle fut l’animosité entre ceux qui étaient venus conduits par le frère de Boccanegra, et ceux qui avaient été dépêchés depuis la chute du doge, que Michel, mécontent, refusa leur service et les licencia tous. Cette grande flotte revint à Gênes sans gloire et sans profit, après avoir compromis la république dans l’amitié de Paléologue; elle fut reçue avec les murmures de l’indignation publique2.
(1265) Un grand événement venait de réveiller les factions italiennes, en donnant au parti guelfe un nouveau but. Le pape Urbain avait appelé Charles d’Anjou, frère de saint Louis et mari de l’héritière du comte de Provence; il avait entrepris de la faire régner sur Naples et sur la Sicile, au détriment des restes de la maison de Souabe. Les nouveaux guelfes étaient, non plus ceux qui défendaient la liberté contre le despotisme des empereurs germaniques, mais les partisans de la maison d’Anjou, soulevés contre des princes nés italiens et devenus étrangers à l’Allemagne et à l’empire.
L’opinion publique des Génois commençait à pencher vers les gibelins, mais le gouvernement était encore guelfe; on craignait Charles, et lui-même n’oubliait rien pour attirer la république à son parti. Elle était encore sous l’interdit; il s’intéressa pour obtenir du pape son absolution. Il demandait à Gênes si, dans les traités avec la couronne de Naples, quelque clause nouvelle serait agréable; ce qui lui serait le plus cher, disait-il, ce serait que les Génois consentissent à prendre part à la conquête qu’il allait faire. Cependant les événements se pressaient; une armée française avait envahi la Pouille; Mainfroy, le concurrent de Charles, avait perdu la bataille, le trône et la vie. Le prince français se vit en paisible possession de ses nouveaux États.
Gênes lui adressa alors une ambassade solennelle pour le féliciter, en tâchant d’acquérir quelque faveur dans son royaume. Il accueille honorablement les ambassadeurs; mais ils n’obtiennent rien. Il n’était pas temps de traiter à Gênes avant sa victoire; à Naples il n’est plus temps.
Il en est encore de même au dernier acte de cette tragédie. Corradin, seul reste de la postérité des Frédéric, arrive en Italie avec une armée.
Charles demande aux Génois de refuser le passage à ce prince, tandis que les Pisans demandent qu’on lui donne accès en offrant paix et alliance aux conditions les plus avantageuses. On hésite à Gênes, et, pendant qu’on s’y perd en délibérations, Corradin pénètre à l’improviste près de Savone. La flotte pisane le reçoit et le transporte dans ses provinces.
Charles le rencontre à Tagliacozzo et le défait entièrement. Le malheureux fugitif est trahi et livré au vainqueur. Il est conduit à Naples sur les galères de Robert de Levanto, Génois, amiral de Charles: on sait le tragique dénoûment de cette histoire. Nouvelle ambassade des Génois, ils tâchent de reprendre les négociations trop longtemps différées: ce n’est qu’après plusieurs messages qu’ils obtiennent le rétablissement des anciennes relations commerciales.
Ce n’était pas assez que Charles régnât dans les Deux-Siciles, il agitait la Toscane et la Lombardie. Avec des troupes françaises pour auxiliaires, il faisait guerroyer Florence et Lucques contre Pise et Sienne. Il faisait guelfes les villes gibelines. Les nombreux bannis de toutes les cités qui avaient changé de drapeau tenaient la campagne et se présentaient de jour en jour aux portes de leurs patries pour les surprendre ou pour les soulever.
Le premier inconvénient que Gênes ressentit de ces troubles, ce fut la disette des subsistances. Bientôt on éprouva l’influence d’un état de guerre qui remplissait les grands chemins de gens armés et de vagabonds.
On ne pouvait aller avec sécurité de Gênes au bourg le plus voisin. Avec ce levain, la discorde régnait partout; les partis étaient toujours en présence.
Les fluctuations de l’autorité devaient réagir sur le succès des affaires. Il y parut dans la conduite de la guerre contre les Vénitiens.
On fait amiral d’une flotte de vingt-sept galères Lanfranc Barbarino, dont le nom de famille ne se lit qu’une fois dans l’histoire, et c’est pour être déshonoré. En présence des ennemis, au lieu d’aller à eux il s’obstine à les attendre à l’ancre sur le rivage de Messine, et à enchaîner pour le combat ses galères les unes aux autres. Tout est pris, brûlé ou amené en triomphe à Venise. Tout homme qui ne se sauva pas à la nage fut prisonnier. Cette bataille compte parmi les souvenirs des plus grands désastres de la république.
Luchetto Grimaldi conduit vingt-cinq galères en Syrie. Il ne s’inquiète pas du mauvais état des affaires de la croisade; il va faire du dommage aux Vénitiens s’il le peut; il bloque le port d’Acre, de cette ville d’où la prépondérance de l’ennemi et la partialité de l’autorité locale ont chassé les Génois. Mais, tandis qu’il passe à Tyr avec une partie de ses navires, les Vénitiens paraissent; les galères laissées au blocus sont prises. L’amiral, ne se trouvant plus en force pour combattre, revient en Sicile. Là, Grimaldi, soigneux des intérêts du parti auquel sa famille est liée, emploie ses galères pour retenir sous l’obéissance du roi Charles les villes de la côte sollicitées par les gibelins et prêtes à se donner à eux.
Hubert Doria fut plus heureux. Il conduisit une flotte dans le golfe Adriatique; il parcourut les rades, brûlant les navires, enlevant des prisonniers. De là il parut devant la Canée; la place appartenait aux Vénitiens et elle était bien gardée. Doria débarqua; il renversa tout ce qui se présenta sur son passage, il escalada les murailles, prit et pilla la ville. Le butin fut partagé en trois lots, pour les équipages, pour les armateurs des galères et pour le fisc. La république recevait alors de singuliers trophées. Les pierres du palais des Vénitiens à Constantinople étaient incrustées dans les halles de Gênes. La cloche de la Canée sonnait à l’église de Saint-Mathieu, paroisse de la noble famille Doria.
Le régime des podestats durait encore; les Grimaldi, les plus puissants des guelfes génois, étaient l’âme et les gardiens de ce gouvernement.
Mais de moment en moment, on pressentait ou l’on éprouvait des tentatives en sens contraire. La faction gibeline essayait de prévaloir, et un double intérêt poussait ses chefs à l’entreprise; ils voulaient devenir capitaines. Les Spinola étaient les plus ambitieux et les plus hardis.
Hubert, l’un d’eux, s’était absenté de la ville, il avait assemblé, sous un prétexte, quelques mercenaires, et beaucoup de gens étaient sortis pour aller le joindre. Le bruit était général qu’il y avait un complot pour renverser le gouvernement et pour en faire un populaire et gibelin.
Les Grimaldi en prirent l’alarme. Cependant Spinola revint, on s’entremit, il s’expliqua, et les deux partis promirent de ne point faire d’innovation; l’accord fut scellé dans un festin. Malheureusement Hubert sortant de la fête fut blessé par des inconnus, si toutefois l’attaque et la blessure ne furent pas sa propre manoeuvre. Bientôt il se fait suivre par les populaires, sans avoir pour lui, dit-on, ni les riches, ni les bons (car les annalistes qui le disent ainsi écrivaient sous les auspices de l’autorité), il va surprendre le podestat et l’enlève. Tous ces mouvements s’exécutent au cri de: Vive Hubert Spinola capitaine du peuple! Hubert, trouvant de la résistance sur ses pas, livre quelques maisons au pillage; ces actes le décrient. Un parlement avait été assemblé, l’affaire y tourne en négociations; Hubert ne sera pas recherché pour ce qu’il a tenté, mais il ne sera pas capitaine; c’est une révolution ajournée. Ce ne fut pas pour longtemps. Luchetto Grimaldi, podestat à Vintimille, ayant eu à débattre avec la faction opposée à la sienne, avait fait prisonniers quelques nobles de Gênes. Les parents et les amis de ceux-ci s’adressèrent à la famille Grimaldi et aux autres membres de son parti afin d’obtenir la délivrance des détenus. On promit de l’exiger de Luchetto, mais elle ne s’effectuait pas: les interpellations, de jour en jour plus menaçantes, ne produisaient aucun fruit. On perdit patience, ou plutôt des ambitieux saisirent cette occasion d’en appeler au peuple contre ceux qui attentaient à la liberté de leurs concitoyens. L’entreprise fut si bien menée que le résultat d’un seul conseil convoqué fut une révolution tout entière (1270). On proclama que le gouvernement de Gênes était rendu au peuple. Des nobles, des plébéiens se trouvèrent prêts à jurer aussitôt le soutien de cette résolution; mais non moins promptement des nobles et des plébéiens furent en armes pour s’y opposer. Au milieu d’un combat sanglant les Spinola et les Doria, promoteurs de la délibération, s’emparèrent du palais public. C’est sous ces auspices que Hubert Spinola et Hubert Doria furent proclamés capitaines du peuple pour vingt-deux ans. On réserva à un podestat étranger le soin de rendre la justice avec l’assistance de trois juges inférieurs. Huit anciens, nobles ou plébéiens indifféremment, durent concourir à toutes les mesures importantes. Un parlement devait se tenir tous les mois. Avec ces seules précautions on déféra aux capitaines une absolue puissance dans la ville et sur tout le territoire. Ils l’exercèrent dans toute son étendue; ils firent poser les armes; toute agression fut défendue sous les peines les plus graves, à leurs partisans comme aux autres. Assis sur leur tribunal, ils firent jurer, sur l’Evangile, obéissance à leurs ordres: amis, ennemis, nobles, populaire, tout le monde fut astreint à ce serment. Toutes les communes se soumirent. Luchetto Grimaldi ouvrit la porte à ses prisonniers, comparut en personne et prêta serment. Les capitaines intéressèrent l’archevêque, le clergé, les religieux, à coopérer au rétablissement de la concorde.
Des mariages furent provoqués entre les familles opposées. Par ces moyens, tout fut pacifié et tranquille: voilà ce que nous disent les nouveaux rédacteurs des annales, car les capitaines ne manquèrent pas d’en substituer de leur couleur à ceux qui écrivaient sous les podestats guelfes: au milieu de cette heureuse harmonie, ils sont pourtant obligés d’avouer qu’après quelques mois (1271) la plupart des Grimaldi reçurent l’ordre de sortir de la ville et d’aller habiter au delà des frontières.
Ainsi fut accomplie la tentative, naguère manquée, de rendre le gouvernement gibelin, en le livrant à un ou deux nobles éminents. On affecta la couleur d’une révolution démocratique. Il est vrai qu’il y eut alors une restitution faite aux plébéiens, qu’on leur donna place dans les conseils d’où la noblesse les avait probablement éliminés: mais il serait dérisoire de représenter cet esprit comme triomphant dans cette occasion. Les chroniques disent dans leur latin qu’alors on fit le peuple3; mais enfin la république abandonnée à la dictature presque arbitraire de deux nobles, tel fut le fruit de cette prétendue révolution dans laquelle on persuada au peuple qu’il avait ressaisi ses droits. Dans cette revendication de son pouvoir, conduit par quelques membres de l’aristocratie, il les accepte pour ses maîtres, et son transport pour la liberté n’est qu’un instrument saisi par des ambitieux pour leur propre profit. Quant aux nobles entre eux, ce n’est qu’une substitution violente de faction et de personnes.
CHAPITRE III.
Démêlés avec Charles d’Anjou.
Le saint roi de France Louis mourait sur le rivage de Tunis pendant que ces événements se passaient en Italie. L’assistance des Génois ne lui manqua pas. Quelques années (1267) avant son expédition, le pape et le roi de Naples avaient fait demander à Gênes de favoriser le voyage d’outre-mer. Ils avaient même profité de cette circonstance pour obliger la république à faire la paix avec Venise afin que rien ne contrariât la croisade. Non-seulement on avait assuré qu’en paix comme en guerre tout serait fait pour seconder les vues du roi de France, mais des ambassadeurs furent envoyés à lui-même pour offrir les services et la marine du pays. Une négociation s’établit et occasionna de fréquents messages réciproques (1269). Il paraît cependant que le roi s’excusa d’affréter les galères de la république1, mais les équipages des siennes furent pris à Gênes. Nombre d’armateurs joignirent leurs bâtiments à sa flotte (1270). En partant d’Aigues-Mortes il y trouva dix mille Génois, engagés à son service ou volontaires, qui, se voyant en si grand nombre, et suivant leur antique usage, convinrent d’élire entre eux des consuls pour prendre soin de tous les intérêts communs. Ils déférèrent cette autorité à deux nobles, Antoine Doria et Philippe Cavaronco. Quand la flotte toucha à Cagliari, les Pisans, qui y dominaient, furent effrayés du grand nombre de leurs ennemis que l’on remarquait dans l’armée française.
Longtemps on avait cru que le roi retournait en Syrie et on l’y suivait avec joie. On fut bien moins satisfait quand l’ordre fut donné de faire voile vers les côtes de Tunis. C’était, à cette époque, une contrée d’un très-grand commerce pour les Génois. Ils avaient leurs alliances avec le roi de ce pays. A l’ombre des franchises et des privilèges obtenus, les marchands y affluaient et y avaient formé des établissements stables.
L’expédition allait compromettre tous ces intérêts. En effet, quand la flotte des croisés parut sur le rivage et qu’on y distingua le pavillon de Gênes, le roi more fit arrêter tous les Génois qui se trouvaient dans ses États et s’empara de leurs propriétés. Il les traita cependant avec modération et seulement comme otages. Ils furent renfermés dans un de ses palais. On ne les accusa point d’avoir attiré cette tempête, et il est vrai que sur la flotte même on n’avait appris la direction de la croisade qu’en pleine mer.
On débarqua sous les murs de Carthage. Les Génois se distinguèrent à l’attaque de cette ville. Quand elle fut prise, leur bannière y fut arborée auprès de celle des Français.
Bientôt la peste étendit ses ravages sur cette armée. Le plus jeune fils de Louis mourut, lui-même fut frappé à mort. Ses derniers moments sont connus de tout le monde. Le roi de Naples, qui ne survint qu’au moment où son frère venait d’expirer, veilla au soin de l’armée. A Tunis on était disposé à se délivrer, par une prudente négociation, du danger dont avait menacé une agression si imposante. Une trêve fut bientôt conclue. Les chrétiens s’engagèrent pour un certain nombre d’armées à ne pas renouveler la guerre. Le More consentit sans difficulté à indemniser les Génois pour ce qu’il leur avait enlevé, et la bonne harmonie avec eux fut rétablie sans nuage et consolidée peu après (1272) par un renouvellement de l’ancien traité. C’est ainsi qu’on quitta le rivage d’Afrique. A peine on s’en éloignait qu’une tempête affreuse dispersa la flotte; elle en reçut les plus grands dommages. Beaucoup de vaisseaux génois échouèrent sur les côtes de Sicile; et là, tout ce qu’on put sauver de ces navires naufragés, Charles se l’adjugea par droit royal en vertu d’une odieuse coutume venue des siècles et des pays les plus barbares. Les Génois faisaient valoir des traités qui les exemptaient de ce droit inhumain.
Charles n’en tint pas plus compte que de la communauté du malheur, des services rendus à son frère, du titre de croisés, de l’occasion qui avait fait aller ces bâtiments en Afrique et qui les ramenait sur les écueils de Sicile, tous motifs sans valeur aux yeux d’un despote avare.
Philippe le Hardi, dans son retour, traversait l’Italie. Son oncle Charles l’accompagnait. Ils s’arrêtèrent à Viterbe pour solliciter les cardinaux à nommer un pape: le siège était vacant depuis la mort de Clément IV. Après deux ans d’intrigues, les réclamations publiques amenèrent enfin l’élection de Grégoire X.
Les Génois, depuis qu’ils s’étaient donnés à des chefs gibelins, ne pouvaient prétendre aux faveurs du pape. Il était entouré de leurs ennemis, et Rome était le foyer d’où leur étaient suscités des embarras chaque jour renaissants. Leur administration fut constamment agitée, au dehors, sur le territoire, dans la ville même, où, indépendamment du jeu des factions générales, faire subsister un gouvernement censé populaire, représenté par deux dictateurs nobles, était un problème étrangement difficile.
(1272) On apprit que le cardinal Ottobon Fieschi avait appelé à Rome les principaux émigrés guelfes, et avait ménagé entre eux un traité avec le roi Charles sous les auspices du pape. On devait donner à ces fugitifs les moyens de rentrer en force dans leur patrie; ils promettaient à leur tour d’y établir cette autorité dont l’ambitieux Charles menaçait l’Italie entière.
Un coup très-rude et qui confirmait ces accords menaçants frappa tout à coup la république: en un même jour, en présence même de ses ambassadeurs à qui rien n’avait révélé une violence, tous les Génois qui étaient sur le sol du royaume de Charles furent emprisonnés et leurs biens séquestrés. Les ordres secrets envoyés en Sicile y firent saisir à la fois comptoirs, navires, hommes et propriétés sans distinction.
Au bruit de cette violation du droit des gens Gênes pouvait user de représailles; on s’en abstint. Un délai de cinquante jours fut accordé à tout sujet du roi de Naples et de Sicile, comte de Provence, pour sortir du territoire de la république et pour emporter ses effets.
Charles, toujours vicaire en Toscane, obligea toutes les villes dont il disposait à déclarer la guerre aux Génois (1273); Plaisance seule résista à cet ordre.
En même temps une grande partie de la rivière orientale est soulevée par les Fieschi. Les marquis del Bosco, vassaux de la république, font publiquement hommage à Charles de ce qu’ils tenaient d’elle. A l’autre extrémité, Menton est livré par Guillaume Vento2 qui en avait la garde.
Roquebrune, Vintimille se rendent au sénéchal de Provence; un autre émigré le conduit devant Savone qu’il pense surprendre. Les marquis de Caretto et de Ceva participent à ce mouvement. Gênes, ainsi entourée d’ennemis, ne s’abandonne pas. Les capitaines portent ou envoient partout des secours; leurs nombreux parents leur servent de lieutenants, le peuple les seconde. Les habitants de Savone se défendent contre les Provençaux. Anciens gibelins, ils ne disputent pas cette fois contre l’autorité de Gênes qui a embrassé leur vieille cause. Les secours surabondent, ils arrivent par terre et par mer. Mais du côté de la Toscane, les villes dont Charles disposait déployèrent tant de forces qu’elles firent reculer en désordre les mercenaires employés par les Génois. Quarante galères armées en Sicile parurent devant Gênes. Un Grimaldi et plusieurs autres émigrés d’importance étaient à bord. Une division passa en Corse et enleva Ajaccio. A son tour un des amiraux de la république poursuit les Provençaux sur la mer, brûle les navires dans le port de Trapani, ravage les côtes siciliennes et l’île de Gozo. Au retour (1274), il s’avance à l’embouchure du port de Naples, y salue le roi et la ville de malédictions, et fait défiler une à une ses galères traînant le pavillon de la maison d’Anjou renversé dans la mer.
Il n’y avait, dans ces alternatives, que beaucoup de malheurs et rien de décisif. Les Génois furent réduits à s’allier contre Charles avec le marquis de Montferrat et avec les villes d’Asti et de Pavie. Cette alliance reçut un petit renfort de la part d’Alphonse X, roi de Castille.
Après une longue vacance de la couronne impériale, Alphonse s’était mis au nombre des concurrents, et avait obtenu une nomination contestée. Il croyait faire acte d’empereur en envoyant quelques renforts aux gibelins d’Italie (1275); mais Rodolphe de Habsbourg fut solennellement élu en Allemagne, proclamé au concile de Lyon, et les prétentions du Castillan furent bientôt abandonnées.
A ce même concile où le pape s’était rendu, il fit un dernier acte de sévérité contre les Génois. Il les frappa d’un nouvel interdit, à la demande du cardinal Ottobon Fieschi, qui se plaignait de la confiscation de quelques parties de son revenu. Cette rigueur dura jusqu’à la mort de Grégoire X (1276). Innocent V, son successeur, était favorable aux Génois. Dès les premiers jours de son pontificat, il leur adressa des lettres pleines de bonté paternelle et leur demanda des ambassadeurs, afin qu’il pût terminer les différends et les réconcilier à l’Eglise; mais il n’eut pas le temps de mettre à effet ses intentions favorables.
Adrien V, son successeur, était ce même Ottobon Fieschi, fils d’un frère d’Innocent IV, l’âme du parti guelfe parmi les Génois; il s’empressa cependant de délivrer sa patrie de cet interdit que ses réclamations et ses intérêts personnels avaient fait infliger. Il conclut un prompt accord qui rouvrit les portes de Gênes aux émigrés; si ce pape eût vécu, son crédit eût porté atteinte à l’administration gibeline, mais, au bout de quelques semaines, il céda la place à Jean XXII (Pierre de Tolède).
Tout ce que les Génois ont su de ce dernier pape (1277), c’est que le siège archiépiscopal de leur ville étant vacant, Jean, sans tenir compte du droit d’élection, y nomma un archidiacre de Narbonne, habitué de la cour de Rome3. On se soumit, le nouvel archevêque fut même reçu à son entrée avec un faste inaccoutumé: mais il demeura haï de la commune et du peuple, expression qu’il faut traduire sans doute par le gouvernement et le public.
Le traité commencé avec Innocent et fini avec Adrien avait fait revenir les émigrés; mais la concorde ne pouvait survivre longtemps aux papes qui l’avaient imposé. Les émigrés rentrés ressortirent en armes (1278), et d’abord ils accusèrent à Rome le gouvernement des capitaines d’avoir violé la paix jurée. Martin IV, instrument docile dans la main du roi Charles, délégua pour procéder contre les Génois un évêque qui établit son tribunal à Plaisance (1281). Les Génois cités devant ce juge alléguèrent un privilège qui les dispensait de plaider hors de chez eux.
Ils furent frappés d’un nouvel interdit pour cette contumace, sentence fâcheuse à un peuple dévot et ordinairement obéissant au saint-siège Mais, soit que l’abus d’un moyen violent si souvent répété commençât à en amortir la force même chez les plus craintifs, soit qu’il n’y ait pas de scrupules qui ne cèdent au fanatisme des partis, et que devenir gibelin ce fût apprendre à braver les excommunications guelfes, cette fois l’interdit fut méprisé; ce ne fut pas sans précaution, il est vrai. On prétendit avoir retrouvé une bulle d’Innocent IV, premier pape génois, qui réservait à la seule personne du successeur de saint Pierre le droit de mettre Gênes en interdit. Notre annaliste de l’époque, chancelier de la république, est fier de pouvoir insérer dans ses chroniques que c’est lui-même à qui appartint le bonheur de déterrer dans les archives un document si précieux. Son authenticité ne fut pas mise en doute. On assembla avec éclat les théologiens et les jurisconsultes du pays; ils déclarèrent qu’en vertu de la bulle, la commination du légat était nulle sans difficulté. Les consciences se tranquillisèrent, le culte recommença dans toutes les églises sans trouble, et à la grande joie des fidèles.
Cependant le roi Charles ménageait les Génois. En ce moment même il leur envoyait des ambassadeurs et leur proposait de s’associer aux nouvelles conquêtes qu’il méditait; en d’autres termes, il avait besoin de leurs forces navales. Il se prétendait le représentant légitime du dernier empereur latin de Constantinople, et il s’était flatté de l’espoir de revendiquer effectivement cet héritage. Le pape Martin lui ouvrit la voie en excommuniant tous les Grecs. Charles offrit aux Génois de leur payer par les plus utiles privilèges dans Constantinople le prix des services qu’ils lui rendraient si, s’engageant à ne point porter de secours à Paléologue, ils aidaient à l’invasion de l’empire d’Orient. La république écouta la proposition, demanda le temps d’en délibérer, et finit par s’excuser de l’accepter, en se fondant sur les autres soins dont elle se voyait entourée. Une galère expédiée à Constantinople alla donner à l’empereur allié et ami de Gênes la communication de cette étrange ouverture et l’utile avis de se tenir sur ses gardes.
Charles fit avec Venise l’alliance offensive que Gênes avait refusée.
Mais bientôt son attention fut violemment détournée de la pensée d’une conquête lointaine. C’est en ce moment qu’éclata la fameuse conspiration des Vêpres siciliennes conduite par Jean de Procida, suscitée et payée par Paléologue4 Pierre, roi d’Aragon, qui sur sa flotte faisait alors la guerre aux Mores de Tunis, fut appelé pour venir régner sur la Sicile enlevée à la maison d’Anjou en quelques heures.
CHAPITRE IV.
Guerre pisane.
Tandis que ces grands événements attiraient l’attention de toute l’Italie, Gênes et Pise, deux villes qui appartenaient alors au même parti politique, donnaient un nouvel essor à leur antique haine et commençaient une guerre plus sanglante qu’au temps où Gênes guelfe se battait contre les Pisans toujours gibelins.
Malgré les trêves et les paix, il était difficile que des colonies marchandes et jalouses de leur commerce s’entretinssent sans querelle entre des murailles communes dans des pays lointains, ou que des navigateurs rivaux, des corsaires, des flottes se rencontrassent en mer ou dans des ports éloignés sans insulte, sans que celui qui se trouvait le plus fort fût tenté de se servir de ses avantages. Il est probable que la part que Paléologue avait réservée aux Pisans dans son alliance, leur admission dans la mer Noire qui troublait le monopole ambitionné par les Génois, produisaient de nouveaux sujets de plainte (1280); mais de plus graves occasionnèrent enfin la rupture. Un noble corse, juge de Cinarca, qui jadis avait été armé chevalier des mains de Guillaume Boccanegra, alors capitaine du peuple de Gênes, gouvernait son district sous la protection de la république. Avide et peu scrupuleux, il rançonnait amis et ennemis. Ses brigandages devinrent surtout insupportables aux Génois de Bonifacio. De Gênes on envoya quelques forces pour réduire au devoir ce petit tyran. Il résista, et quand il dut céder, il mit le feu aux châteaux qu’il abandonnait, se sauva à Pise et y fit hommage de ses domaines. Les Génois députèrent aux Pisans, pour les prier de ne point accepter un vassal qui ne pouvait se soustraire à son suzerain. Les Pisans, après quelques délais pendant lesquels ils firent des préparatifs hostiles, envoyèrent une réponse altière. Le juge de Cinarca était leur vassal, et ils étaient obligés de le défendre. En effet, ils le firent reconduire en Corse avec quelques soldats, et le rétablirent dans ses possessions.
Quelques explications entre deux villes gibelines devaient les ramener à la paix; mais on reconnut qu’elles étaient irréconciliables. La conformité de parti en politique n’empêchait pas, à Gênes, que l’unanimité des voeux ne fût pour la guerre. Un conseil spécial de créance fut muni de grands pouvoirs pour la diriger. L’État n’avait alors en propriété que douze galères, le conseil ordonna d’en fabriquer cinquante.
Saint-Pierre-d’Arène se couvrit de chantiers; des flottes nombreuses furent mises à la mer, tantôt armées à la solde du trésor public ou défrayées par une contribution générale extraordinaire1, tantôt composées des galères fournies par les armateurs particuliers, encouragés à concourir aux expéditions communes. A cette occasion il fut réglé que le titre d’amiral et le droit d’arborer le pavillon de saint George n’appartiendrait qu’au chef de dix galères au moins; le commandant d’un moindre nombre ne fut qualifié que de capitaine. Les efforts étaient considérables. On voit mettre à la mer de chaque côté des flottes de soixante et quatre-vingts galères. Les nobles et les populaires s’y embarquaient indifféremment; personne, dit l’annaliste génois, ne pouvait ni ne voulait s’en excuser.
Chaque année le nombre des armements se décidait d’après ce qu’on apprenait de ceux de l’ennemi; car l’usage avait continué d’expédier des explorateurs d’une ville à l’autre. Il restait même des anciennes relations de fréquentation réciproque, à Pise un greffier des Génois, et un greffier des Pisans à Gênes; mais, à l’occasion de la guerre présente, l’un et l’autre furent congédiés.
L’on se fit tout le mal que l’on put. On captura, on pilla de toutes parts. A chaque pas les annales font mention de cargaisons de grande valeur alternativement perdues ou gagnées. Les Génois ravagèrent à plusieurs reprises les îles d’Elbe et de Planuse. Les Pisans, unis en Sardaigne au juge d’Arborea, y ruinèrent les établissements génois; mais sur la mer la fortune ne fut pas favorable aux Pisans; chaque campagne est marquée par des désastres où l’ascendant de leurs rivaux est signalé.
Un convoi très-riche, escorté par des forces respectables, est rencontré par une flotte génoise. Une tempête violente empêche l’attaque; mais, bravant les vents déchaînés, l’amiral Thomas Spinola ne perd la trace de sa proie ni de jour ni de nuit. La tempête s’apaise. Les Pisans, ne pouvant éviter le combat, se serrent en une masse compacte, suivant la tactique de ce temps. Les Génois attaquent, abordent, s’emparent de tout; ils enlèvent tout ce qui peut s’emporter et mettent le feu aux bâtiments; ils rentrent à Gênes et remettent à la commune neuf cent trente prisonniers et 28,000 livres d’argent; 10,000 liv. de ces dépouilles pisanes servent à la fondation de la darse du port de Gênes sur l’emplacement où elle existe aujourd’hui.
Cinquante autres galères armées par le concours des nobles et des populaires de la cité et des rivières étaient sorties sous les ordres de Conrad Doria, fils de l’un des capitaines de la république. Il va droit dans le port pisan et y stationne un jour et une nuit à un jet de pierre des tours. Personne ne sort des enceintes intérieures pour le combattre.
La flotte pisane était déjà en mer. Il va la chercher. Les vents l’avaient séparée. Signalée à son retour, Doria lui donne la chasse, en enlève nombre de galères et ramène à Gênes six cents captifs.
Henri de Mari attaque vingt-quatre galères, une est coulée à fond, huit sont conduites en triomphe à Gênes. Quand on a fait de telles prises, on les montre, dans le port de Pise, sous leur propre pavillon, et, à la faveur de cette supercherie, on fait prisonniers jusqu’aux magistrats qui se rendent à bord dans l’ignorance de la capture.
Tous les efforts d’un grand armement de soixante-quatre galères sorties de Pise se bornèrent à ravager Porto-Venere, bientôt secouru par le Génois. Cependant ce peu de succès ne décourage point. On promet dans Pise de venir incessamment assez près de Gênes pour jeter au-dessus de ses murs des pierres enveloppées d’écarlate. Sur cette bravade, Benoît Zacharie, l’un des plus hardis marins de Gênes, amiral de trente galères années par souscription, entre fièrement dans le port de Pise et s’y maintient quelques jours. Le capitaine de la république, Hubert Doria, sort de Gênes à la tête d’une flotte considérable. Zacharie va le rejoindre; ils unissent ensemble quatre-vingt-huit galères et sept vaisseaux. La flotte pisane était à la mer. On la cherche sur la Sardaigne; on y apprend qu’elle avait paru au cap Corse et qu’elle avait tourné ses proues pour regagner la Toscane. On fait voile pour lui couper le chemin; elle était déjà devant son port, et, quand les Génois parurent, elle se présenta valeureusement en bel ordre de bataille. Le podestat de Pise, Morosino, noble Vénitien, la commandait. Les forces paraissent avoir été à peu près égales. Jamais les deux ennemis ne s’étaient engagés dans un combat si général. Il fut horriblement acharné, mais décisif. Le champ de bataille s’étendit de l’embouchure de l’Arno à l’île Meloria, derrière laquelle, dit-on, Zacharie s’était posté en réserve et d’où il sortit au milieu de la mêlée pour mettre en déroute les Pisans. On s’aborda avec fureur. Le capitaine génois et Zacharie s’attachèrent à la galère du podestat pisan; celle qui portait le grand étendard de Pise fut attaquée par les autres membres de la famille Doria, réunis sous la bannière de Saint-Mathieu; l’une et l’autre furent prises, et leur capture fut le dernier signal d’une pleine défaite.
Vingt-neuf galères tombèrent au pouvoir des Génois, sept furent submergées, le reste ne se sauva qu’à la faveur de la proximité du port et ne fut en sûreté que derrière les chaînes tendues à l’intérieur. Il périt, dit-on, cinq mille combattants; onze mille captifs furent emmenés par les vainqueurs, et l’Italie dit alors: «Qui veut voir Pise aille à Gênes.»
Pise ne se releva jamais de ce coup fatal, qui fut, au reste, l’occasion d’intrigues et de négociations nouvelles. Deux franciscains vinrent à Gênes demander la paix pour les Pisans et les mettre à la discrétion de leurs adversaires. Mais l’animosité était si grande qu’on ne voulut pas croire que cet abaissement ne cachât pas un piège. On prêta donc plutôt l’oreille aux négociateurs de Florence et de Lucques qui proposèrent une alliance de trente ans pour la ruine totale de Pise. Sienne, Pistoia entrèrent dans cette ligue. Mais les Toscans la tramaient sans bonne foi; il ne s’agissait pas pour eux de détruire la malheureuse cité des Pisans, ils ne voulaient que l’obliger à se jeter enfin entre leurs mains pour échapper aux Génois. Cette ruse eut son effet. On entrevit à Pise la possibilité de rompre cette alliance funeste en recherchant l’appui des guelfes. On eut recours au crédit du comte Ugolin, et ce nom rappelle une catastrophe horrible (1285). Né gibelin, il était connu pour avoir traité avec les guelfes, et l’on crut qu’il serait propre à réconcilier son pays avec les villes de ce parti, puisqu’on était forcé de mendier leur appui.
On le mit à la tête du gouvernement. Il parut demander la paix aux Génois, et d’abord il avait offert de céder Castro (Castello) en Sardaigne, la forteresse voisine de Cagliari qui avait été l’objet des premières rivalités. Cette proposition fut au nombre de celles que le premier orgueil de la victoire fit rejeter. Cependant les nombreux prisonniers détenus à Gênes, parmi lesquels se trouvaient les personnages les plus importants, négociaient sans cesse pour racheter leur liberté et pour ménager une paix2. Ils représentaient aux Génois que leur absence seule faisait perdre Pise à la cause gibeline; leur retour ferait cesser les intrigues d’Ugolin, qui vendait leur patrie aux guelfes; et Ugolin, non moins prévoyant, se gardait bien de seconder leurs efforts. Au milieu de ces dispositions diverses, la haine nationale remportant sur l’intérêt de parti le plus évident, fit refuser tout traité et toute espèce de rançon pour ces malheureux captifs. Les écrivains étrangers attribuent aux Génois cette diabolique pensée, que retenir à jamais toute cette fleur de la population et de la jeunesse pisane loin de leurs foyers, c’était empêcher de naître une génération ennemie.
Dans l’état de dépression où les Pisans étaient réduits, le vainqueur les outrageait impunément. Henri Spinola allait ravager les côtes et détruire jusqu’aux défenses des ports (1286). Zacharie stationnait à plaisir dans celui de Pise, poursuivant partout les bâtiments qui s’exposaient encore sur la mer, et il alla réclamer jusqu’à Tunis comme ses prisonniers les hommes qui s’y étaient réfugiés.
(1288) Cependant une paix que les prisonniers pisans avaient trouvé le moyen de conclure après de longs traités, attendait depuis treize mois la ratification de leur république. Ugolin avait tout fait pour éviter cet accord qui, en ramenant tant de gibelins considérables, allait renverser son empire. Mais enfin il n’avait pu s’empêcher d’accéder à la paix demandée avec des instances si pressantes; ce fut toutefois avec la malheureuse espérance de la faire rompre. Tandis que de Gênes on expédiait de tous côtés pour faire cesser les captures maritimes et pour rappeler les flottes, Ugolin faisait tenir à son fils, qui commandait à Oristano et à Cagliari, en Sardaigne, l’ordre de continuer les hostilités. Beaucoup de bâtiments furent victimes de cette mauvaise foi.
Ugolin s’excusa sur un malentendu passager, mais les déprédations continuaient. Gênes envoya trois galères en Sardaigne afin de se faire justice. Les ordres portaient de détruire les corsaires et de ne faire aucun mal aux autres Pisans. Ce nouveau cours d’hostilité excita dans Pise un soulèvement. L’archevêque se mit à la tête du peuple; on alla arracher de sa demeure le perfide Ugolin et les siens. On voulait les livrer à Gênes comme les otages responsables de la paix violée: les Génois refusèrent, en se contentant de cette réparation. Le malheureux comte, deux de ses fils, ses deux petits-fils, furent jetés dans une tour; elle fut murée sur eux….. Le Dante a immortalisé leurs souffrances. Ils moururent de faim3.
(1290) La guerre recommencée reprit toute sa fureur. Les révolutions intérieures qui survinrent à Gênes n’en arrêtèrent pas l’activité et les succès, car les Pisans étaient hors d’état d’accomplir les conditions rigoureuses du dernier traité. Conrad Doria, l’un des deux capitaines de la république (Hubert Doria son père paraît avoir obtenu de lui céder sa place4); Conrad Doria reprend le projet d’aller subvertir le port de Pise; il y conduit vingt galères, des pontons, tous les engins capables de détruire des murs et de briser des chaînes. Là, il procède paisiblement à démolir les fortifications. Après son expédition finie, il revient en triomphe. Cette grande chaîne du port de Pise, si souvent attaquée, en est le premier trophée. Mise en pièces avec celle que le lieutenant de Zacharie avait déjà rapportée, les morceaux en sont suspendus aux portes de la ville, aux portiques de Saint-Laurent et des églises principales: on les y voit encore avec les inscriptions qui conservent la glorieuse mémoire du fait.