Histoire de la République de Gênes
Cette concorde si difficile à établir était…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La liquidation financière des comptes de l’expédition de Vignoso mérite d’être remarquée. Lorsqu’on croyait armer contre les forces des émigrés de Monaco, les commissaires, à qui le gouvernement avait délégué la dépense de l’État, ne trouvant aucune ressource dans le trésor public, avaient convoqué d’abord les citoyens les plus riches et les plus zélés.
On leur avait exposé le danger, les besoins; on leur demanda ce qu’ils voulaient faire: l’assemblée décida qu’il serait ouvert parmi les particuliers une souscription pour faire les avances nécessaires à la construction de vingt-cinq galères au moins; que l’État garantirait aux prêteurs la sûreté de leurs deniers, quoi qu’il arrivât aux bâtiments; que, pour gage, on leur déléguerait provisoirement un tiers des recettes du fisc. Ils en jouiraient jusqu’au remboursement qui serait ultérieurement réglé.
La souscription publiée, trente-sept plébéiens et sept nobles s’engagèrent à fournir une galère chacun. Mais les commissaires, craignant que l’effet de ces promesses ne manquât au besoin, exigèrent que chaque souscripteur déposât pour garantie 400 liv., en forme de cautionnement. Cette précaution réduisit le nombre effectif à vingt-neuf galères, vingt-six fournies par autant de populaires, trois par des nobles.
Au retour, les avances furent réglées et fixées à 7,000 génuines par galère ou 203,000 génuines entre les vingt-neuf. Le gouvernement promit de payer cette somme dans le terme de vingt-neuf ans avec les intérêts à sept pour cent. Pendant ce délai, tous les revenus de Chio et des places conquises appartenaient aux créanciers pour leur servir d’indemnité. La république ne s’y réservait que la souveraineté et la justice. Si au terme de vingt-neuf ans les 203,000 génuines ne s’acquittaient pas, le domaine utile de ces conquêtes restait en propriété perpétuelle aux créanciers pour leur payement, sous la réserve des frais de la garde et de la défense de l’île.
C’est ici un exemple de ces conventions que le gouvernement faisait fréquemment avec ses capitalistes ou avec ses fournisseurs; une délégation de certaines branches de revenus leur était donnée comme gage pour un temps déterminé, passé cela, comme payement en propriété. C’est la réunion des sociétés diverses formées entre les créanciers intéressés à la perception de ces revenus et à la distribution de leurs produits, qui, plus tard, a donné naissance à la fameuse banque de Saint-George.
L’aliénation de Chio resta définitive, le gage ne fut point racheté. La presque totalité des fractions de la créance commune se trouvèrent réunies par le laps de temps dans la propriété d’une famille Giustiniani5. Elle était composée elle-même de six races qui, étrangères l’une à l’autre par leur origine, s’étaient alliées en une sorte de parenté, de fraternité volontaire, abandonnant leurs noms particuliers pour en adopter un en commun. Cet exemple n’était pas unique à Gênes; le nom des de Franchi et quelques autres ont une origine semblable. Quand la famille Giustiniani se trouva en majorité parmi les propriétaires de Chio, elle s’attacha à cette colonie comme à une habitation de famille; elle racheta successivement les portions des autres intéressés. Chio resta la vraie patrie d’une foule de membres de cette famille illustre que nous verrons s’y maintenir après la chute de Constantinople. De nos jours, ils n’avaient pas tous renoncé à ce séjour, malgré les incidents qui avaient ruiné leur domination, et il est impossible qu’il n’ait pas été répandu de leur noble sang dans les horribles malheurs de cette île infortunée dont l’Europe a été témoin de nos jours.
CHAPITRE III.
Valente doge. - Guerre avec Venise. - Seigneurie de l’archevêque Visconti, duc de Milan.
Peu après l’expédition de Chio, Gênes eut sa part du désastre d’une peste terrible qui ravagea l’Italie. Longtemps après, le peuple appelait encore ce temps (1348) l’année de la grande mortalité. C’est le seul événement marqué par les chroniques dans les quatre dernières années de la magistrature de Jean de Murta. Il mourut respecté, et nomma les pauvres pour ses héritiers (1349).
La possession de son titre fut à l’instant disputée: heureusement que la querelle ne fut ni sanglante ni longue. Le fils du doge mort avait prétendu succéder à son père: mais son ambition trouva peu de soutiens.
La famille Spinola de Lucoli voulait donner à la république un chef populaire qui fût sa créature; elle avait réuni près de deux mille citoyens qui nommèrent doge par acclamations Luchino de Facio. On le conduisait au palais, mais la bourgeoisie commerçante s’était assemblée dans l’église de Saint-George; on y avait fait choix de Jean de Valente; son cortège devançait au palais celui de Facio. Il semble que le plus souvent, dans ces temps, chaque parti nommait et proclamait tumultuairement son candidat. Celui qui pouvait le premier s’installer, faire sonner la cloche de la Tour et se maintenir un jour à son poste, était le doge. L’élection officielle n’était qu’une vaine formalité qui ne faisait que ratifier le lendemain ce que l’intrigue ou la violence avaient fait la veille. Facio, la créature des Spinola, apprenant sous quels auspices Valente se rendait au palais, eut la prudence ou la modestie de s’arrêter dans sa marche, de remercier et de congédier ceux qui l’accompagnaient et d’aller faire hommage au nouveau doge.
Sous le gouvernement de celui-ci, le conseil fut mi-parti de plébéiens et de nobles. Les plus grandes affaires de la république en ce temps furent la suite de la conquête de Chio, les relations avec l’empire grec, et bientôt une guerre avec les Vénitiens, toutes choses qui ne tardèrent pas à se compliquer ensemble.
L’impératrice régente de Constantinople ne pouvait voir avec plaisir les conquêtes des Génois sur ses possessions; et elle sentait combien ces nouvelles colonies donnaient de force à celle de Galata, déjà si menaçante, quoique si utile à la capitale qu’elle nourrissait. Anne envoya quelques forces attaquer Chio et Fockia. Les habitants de Galata prirent parti pour leurs compatriotes, et ils n’eurent qu’à suspendre pendant quelques jours les approvisionnements qu’ils étaient dans l’usage d’apporter en ville; on en fut si effrayé que l’impératrice fit cesser les hostilités, et rendre les prises qu’on avait faites. Alors l’abondance reparut et tout reprit son cours ordinaire1.
(1349) Une révolution survint à Constantinople. Cantacuzène, longtemps serviteur dévoué des Paléologues, et d’abord tuteur fidèle de leur héritier enfant, avait perdu l’amitié de la régente grâce à l’intrigue des courtisans; la persécution finit par le pousser à la révolte.
Soutenu par les Vénitiens, tandis que les Génois appuyaient Paléologue, le rejeton de leur ancien allié, Cantacuzène empereur fut naturellement leur ennemi2. Il avait d’ailleurs assez de coeur, si ce n’est assez de forces, pour désirer d’être le maître dans sa capitale et pour vouloir se délivrer de la dépendance de ces hôtes turbulents. Il voulait disposer des passages du Bosphore, ouvrir et fermer à sa volonté les portes de la mer Noire. S’il n’avait pas des forces maritimes capables de s’opposer aux flottes génoises, son amitié ou sa haine était une source de prospérité ou une calamité pour une nation maritime dont le principal commerce, en ces temps, était au fond du Pont-Euxin. De l’établissement de Galata ils avaient fait le centre de leurs colonies de Gazzarie. Ils en faisaient hommage à l’empereur, mais ils s’y tenaient indépendants, et souvent ils traitaient d’égal à égal avec le faible gouvernement qui les comptait pour ses sujets. Assaillis, sur ce rivage ouvert, par les Vénitiens dans leurs premières querelles, ils avaient profité de cette insulte pour mettre leur station en état de défense, non sans prévoir qu’au besoin ils se trouveraient fortifiés contre l’empereur. L’eau de la mer avait été introduite dans leurs fossés, ils avaient élevé de fortes murailles3. Actifs, tour à tour hardis et insinuants, sachant se rendre nécessaires ou tirer parti de leurs services, ils étaient fermiers des droits du Bosphore, et s’en regardaient comme propriétaires. Ils en rendaient trente mille pièces d’or et ils en tiraient deux cent mille4. A mesure que les discordes affaiblissaient l’empire, ils devenaient plus exigeants et plus hautains. Ils voulaient obliger l’empereur à désarmer ses vaisseaux5. Se croyant à l’abri d’un siège et maîtres de la mer, ils menaçaient d’attaquer Constantinople. Ils réclamaient certains nouveaux terrains pour s’agrandir sur la hauteur de Péra, et, sur le refus qu’on leur en avait fait, ils les avaient pris; ils s’étaient hâtés d’y élever des murailles et des tours. Cantacuzène se résolut à les punir. On fit sortir contre eux des troupes et des galères; mais celles-ci furent manoeuvrées avec une extrême ignorance, et les Génois les prirent à la bouche du port. A ce spectacle, les soldats s’enfuirent. Ces prises, avant d’être conduites à Galata, furent promenées en triomphe devant le palais impérial. Cantacuzène fut obligé de subir cette ignominie et d’abandonner aux Génois la concession des terrains qu’ils s’étaient adjugés. Des fortifications redoutables y furent aussitôt élevées6. Un historien grec, qui d’ailleurs mêle à ses récits mille circonstances de rencontres glorieuses pour les siens et honteuses pour les ennemis, déplore cette terreur panique qui tout à coup dispersa les défenseurs, à tel point qu’il avoue que les Génois de Galata eussent pu s’emparer de la capitale. Il bénit la Providence qui inspira la modération aux vainqueurs dans les négociations de cette paix forcée. Il avoue qu’un envoyé de Gênes vint ordonner aux colons de Péra de restituer leurs conquêtes, d’indemniser ceux à qui ils avaient fait dommage et de faire des soumissions à l’empereur. Mais il termine ce récit en peignant l’empire laissant aux mains des ennemis une flotte qui avait coûté tant de dépenses, et privé, sinon en totalité, du moins dans la plus grande partie, de l’espoir des revenus annuels du fisc7.
Gênes ne pouvait supposer qu’un accord si humiliant pour Cantacuzène laissât ce prince dans des dispositions amicales et sans désir de venger ses affronts. Les Vénitiens vinrent lui en offrir l’occasion peu après.
La rivalité n’avait pas cessé entre les deux républiques; Venise se ressentait de ce qui s’était passé à la conquête de Chio. Les Génois, dont les relations commerciales à Tana étaient suspendues, étaient jaloux que les Vénitiens y conservassent les leurs; vainement ils avaient représenté à ceux-ci qu’il serait honorable à deux puissances chrétiennes de faire cause commune contre une nation barbare. Ils avaient offert à leurs émules de les admettre à commercer à Caffa; ils leur auraient concédé des privilèges: tout fut inutile; l’animosité s’accrut; la moindre rencontre sur mer devait donner naissance à la guerre; elle éclata8. Le premier hasard fut pour les Vénitiens: trente-cinq de leurs galères en rencontrèrent quatorze de Gênes qui allaient en marchandises, et les enveloppèrent. Dix furent prises, quatre en portèrent la nouvelle à Chio; mais là se trouvait Simon Vignoso, le conquérant de cette île; il en était alors le podestat pour la république de Gênes. Il arma aussitôt tous les bâtiments qu’il put rassembler. Neuf galères, sous le commandement de Philippe Doria, allèrent assaillir la colonie vénitienne de Négrepont et y enlevèrent vingt-trois vaisseaux marchands9.
C’est au milieu de ces hostilités que Venise excite les ressentiments de Cantacuzène contre les Génois. Ceux de Galata, instruits de cette négociation, tandis qu’il balançait encore, se complurent à lui rappeler leur force et sa faiblesse. Les machines de Péra lançaient des pierres dans Constantinople par-dessus les murs. On s’excusait de cette insolence sur une maladresse de l’ingénieur, et elle recommençait sans cesse.
Cantacuzène, irrité, contracta contre de si méchants voisins une triple alliance avec Venise et le roi d’Aragon. Nicolas Pisani conduisit quarante-cinq galères vénitiennes; Pons de Saint-Paul commandait trente galères catalanes; quatorze furent ajoutées par les Grecs à cette flotte combinée. La république de Gênes avait expédié soixante galères sous Pagan Doria, célèbre amiral. Les flottes se rencontrèrent dans le détroit des Dardanelles, à peu de milles de Constantinople. Sans attendre le premier choc, les Grecs prirent la fuite et cherchèrent leur salut dans leur port. Il n’en fut pas ainsi des autres combattants; la bataille fut sanglante pour tous. On disputa la victoire une journée; elle resta aux Génois, et elle n’était pas encore assurée quand une effroyable tempête10
vint séparer, submerger, jeter ou briser sur les côtes les vainqueurs et les vaincus. Les Catalans et les Vénitiens perdirent mille hommes; les Génois avaient plus de sept cents morts, treize de leurs galères étaient échouées; sur ce nombre ils en sauvèrent dix. Ils en prirent ou coulèrent à fond dix aragonaises et vingt-quatre vénitiennes. L’amiral espagnol fut tué: les Catalans portèrent le plus grand poids de la journée. Après une nuit funeste, l’amiral vénitien abandonna le champ de bataille emmenant les débris de ses forces à Candie11. Cantacuzène, pliant sous la nécessité, rompit ses alliances; non-seulement il confirma aux Génois autant de privilèges qu’ils en réclamaient, mais il leur abandonna des places dans la Propontide, et mit entre leurs mains les deux châteaux qui ferment la mer Noire. Enfin les Grecs consentirent, pour plusieurs années, à ne fréquenter Tana qu’en compagnie et à la suite des navires génois, à moins d’une permission spéciale du doge12.
Tel fut le succès de la république, glorieux, mais si chèrement acheté, qu’on s’abstint de célébrer la victoire par des cérémonies publiques au milieu du deuil des familles. L’amiral Pagan Doria, rentrant à Gênes couvert de gloire, n’en fut pas moins mal reçu de cette ingrate patrie à laquelle il apportait un traité si avantageux. L’esprit de parti qui le poursuivait s’était déjà manifesté sur la flotte avant la victoire et lui avait suscité de grandes difficultés. Son autorité avait été bravée. Un factieux, del Moro, capitaine d’une de ses galères, avait ourdi contre lui une sédition pour le détourner de ses plans de campagne et pour le forcer à assiéger Héraclée13. Il avait ouvertement menacé l’amiral de la justice populaire à laquelle il aurait à rendre compte. Doria n’avait pu calmer le soulèvement qu’en y cédant. Il avait pris Héraclée; et, au pillage qu’il y permit, il dut probablement la bonne volonté de ses équipages dans la bataille navale; mais, revenus à Gênes, ses ennemis n’avaient pas renoncé à le poursuivre. On le dénonçait aux familles comme responsable de leurs pertes. On l’accusait d’avoir outrepassé ses pouvoirs; en un mot, on l’écarta du commandement d’une nouvelle expédition préparée contre Venise. On lui donna pour successeur un Grimaldi; et de ce nom on peut conclure que ce n’était pas là une querelle de populaires contre le noble, mais de guelfes contre le gibelin.
L’amiral vénitien Pisani prit sur Grimaldi une revanche fatale à la gloire, à la puissance de Gênes et à sa liberté. La flotte de Venise, réunie aux forces du roi d’Aragon, comptait quatre-vingts galères, les Génois en avaient soixante. Antoine Grimaldi fut surpris et attaqué sur les côtes de Sardaigne: le combat lui fut malheureux à un point tellement inouï qu’il rentra tristement à Gênes avec dix-neuf galères; il en laissa quarante et une aux mains de l’ennemi.
Gênes n’avait jamais éprouvé une calamité pareille. La rumeur fut générale. Les affections de chaque famille, tous les intérêts, tous les sentiments nationaux et privés étaient blessés par ce cruel événement.
L’État était sans ressource pour se venger ou pour se défendre.
L’autorité était décriée; les récriminations du peuple contre les nobles, des guelfes contre les gibelins recommençaient de toute part.
Dans un pays où le siège du gouvernement était si glissant, il n’y avait aucun régime qui pût tenir à une si effroyable secousse. Nous perdons le fil de l’intrigue qui vint mettre à profit les ressentiments du désespoir. Mais enfin on vit proposer au conseil, délibérer, décider de résigner Gênes et tout l’État dans les mains de Jean Visconti, archevêque et duc de Milan14. On crut prendre des précautions suffisantes pour conserver la liberté nationale sous sa seigneurie. Elle n’était acceptée que pour la vie seulement. De son côté, il promit de défendre la république, de faire, s’il le fallait, la guerre aux Vénitiens. Pour commencer, il prêta de grandes sommes d’argent afin de créer de nouvelles flottes. N’oublions pas de dire que Visconti est fort loué dans les chroniques génoises pour avoir donné à la ville une horloge sonnante, invention qu’on n’y connaissait pas jusque-là. Le marquis Guillaume Pallavicini vint commander au nom de l’archevêque. Le doge Valente résigna sa dignité et céda la place.
CHAPITRE IV.
Boccanegra redevenu doge.
(1354) Aussitôt qu’on put mettre à la mer vingt-cinq galères, elles partirent. On en rendit le commandement à Pagan Doria, le vainqueur de Pisani aux Dardanelles. Dix autres galères aux ordres de Grimaldi allèrent le rejoindre. Cette flotte se montra dans l’Adriatique, ravagea l’Istrie et brûla Parenzo au fond du golfe: elle en sortit pour gagner la Morée, et là seulement elle se rencontra avec trente-six galères et cinq gros vaisseaux ennemis. C’était encore Pisani qui les commandait; il allait tenter, pour la troisième fois, l’inconstante fortune. Il avait devancé les Génois au port de Sapienza. Sa flotte formait deux divisions: l’une était rangée à l’embouchure du port; Pisani la commandait en personne: le reste de ses galères, qui eût manqué de place pour se mettre en ligne, occupait les derrières dans l’intérieur, sous les ordres de Morosini. Par une hardie manoeuvre, une partie de la flotte génoise se lance d’une ardeur irrésistible entre le bord et l’extrémité de la ligne vénitienne, et pénètre dans le port où Morosini ne s’attendait pas à être attaqué et n’était pas en défense. Les Génois prennent et brûlent tout ce qui se trouve en cette enceinte et, jetant partout la confusion, ils reviennent assaillir la division de Pisani sur ses derrières, tandis que Pagan l’attaque en face. Tout fut pris, la flotte vénitienne fut détruite. De ceux qui la montaient un grand nombre périrent par le fer ou dans les flots; on ramena à Gênes cinq mille prisonniers, l’amiral lui-même, l’illustre Pisani, et pour trophée le grand étendard de Venise. Le triomphe cette fois fut célébré avec ivresse. C’est à Saint-Mathieu, l’église de la famille de Doria, que furent accomplies les actions de grâces et qu’on institua un solennel anniversaire. Sur la même place de Saint-Mathieu, un palais, acheté des deniers de l’État, fut donné à Pagan Doria, comme un monument perpétuel de la reconnaissance nationale. Ainsi le grand citoyen fut vengé de ses détracteurs.
(1355) Les calamités s’étaient partagées; les revers et les embarras financiers avaient été réciproques. Les deux républiques n’avaient rien de mieux à faire que de souscrire à une paix pour terminer une querelle sans but, presque sans motifs qu’elles pussent alléguer, et qui les ruinait l’une et l’autre. L’archevêque Visconti avait tenté cette oeuvre.
Pétrarque lui avait servi d’intermédiaire. Il reste des pièces de cette négociation, où l’illustre ambassadeur, plus rhéteur que diplomate, espérait désarmer par son éloquence et au nom du patriotisme italique, deux républiques jalouses et acharnées. Les Vénitiens, au lieu de céder, avaient déclaré la guerre à l’archevêque Visconti. Il mourut peu après, avant d’avoir pu terminer cette querelle. Ses trois neveux lui succédaient tandis que Venise éprouvait le revers de la Sapienza. Cet événement changea les esprits; on fit une trêve. Les neveux de Visconti, que les Génois n’avaient pas balancé à reconnaître, quoique leur traité avec l’archevêque ne déférât la seigneurie qu’à sa personne1, devinrent les arbitres de la paix. Venise paya aux Génois deux cent mille florins pour les frais de la guerre, renonça à commercer à Tana pendant trois ans, et se contenta d’avoir, pendant le même temps, un comptoir dans la colonie de Caffa. C’était s’abaisser sous le monopole génois dans la mer Noire2.
Le roi d’Aragon n’avait point encore accédé à cette paix. Gênes, pour l’y décider, arma quinze galères que Philippe Doria commanda. L’historien de Gênes se borne à dire que cette flotte s’empara de Tripoli de Barbarie et en ramena des esclaves et un grand butin. Les écrivains étrangers ajoutent que Doria apprit en Sicile qu’une révolution avait donné Tripoli à un usurpateur, en enlevant cette ville à la domination du roi de Tunis.
Il calcula qu’au milieu des dissensions, suite de cette entreprise récente, on pourrait surprendre le pays et y faire un coup de main profitable. Il s’y présenta d’abord en ami; là, pendant plusieurs jours, il étudia le port et la place, et prépara les mesures qu’il avait à prendre. Cette exploration secrète étant finie, il prit congé; mais à peine éloigné du bord, il s’ouvrit de son dessein à ses compagnons que l’espoir du profit y fit consentir facilement. On tourna la proue la nuit, on revint dans le port, on attaqua les murailles. La ville fut pillée ou plutôt dépouillée. Doria la vendit ensuite à un autre tyran, et ramassa ainsi une somme considérable. Le gouvernement de Gênes, auquel il fit parvenir l’avis de son expédition, la désavoua, craignant que cette trahison, cette violence sans prétexte ne soulevassent tous les peuples de la Mauritanie avec lesquels les Génois faisaient alors le commerce; mais personne ne parut s’intéresser à l’usurpateur de Tripoli ni à sa ville. Doria, enrichi par le pillage, fut reçu facilement en grâce; au lieu du bannissement prononcé contre lui, on lui imposa pour pénitence d’aller croiser trois mois contre les Aragonais, sans recevoir aucune solde de la république3.
Un autre événement, encore dû à une grande hardiesse, rehaussait en même temps le crédit et les espérances des Génois au dehors. François Gatilusio, un de leurs nobles, entreprit de ramener sur le trône de Constantinople Jean Paléologue. Cet héritier d’une race favorable à Gênes, dépossédé par son ancien tuteur, avait été tenu loin de la capitale et presque prisonnier avec le vain titre de collègue de Cantacuzène. Il était mécontent de son sort et il avait fait déjà quelques démonstrations inutiles. Une nuit, deux galères de Gatilusio demandent asile dans le port de Constantinople, comme pour échapper à un accident de navigation. A peine elles ont obtenu accès que le prince et une troupe de combattants en descendent et font retentir le cri de vive Paléologue. Tout ce qui leur résiste est renversé. Ce coup de main suffit pour faire une révolution complète. Cantacuzène se démet et va s’ensevelir dans un cloître. Gatilusio obtint pour récompense la main d’une soeur de l’empereur et la seigneurie de l’île de Mételin qui resta longtemps à sa famille: Gênes y gagna de nouvelles faveurs dans l’empire et la confirmation de tous ses privilèges4.
Tandis que la prépondérance de la république se rétablissait au loin, tenue par ses revers mêmes hors des mouvements de la politique italienne et comme perdue parmi les nombreux domaines de la maison Visconti, elle échappait aux contrecoups des révolutions de la Lombardie et de la Toscane.
L’empereur Charles IV vint se faire couronner à Rome, et réveilla en Italie la discorde gibeline. Une circonstance rendait ces divisions bien funestes, c’était l’emploi des compagnies de mercenaires qui servaient d’auxiliaires aux partis, et qui souvent, faisant la loi à ceux qui les avaient appelés, ne souffraient plus de paix dans toute l’Italie. Des débris, des licenciements successifs, du rebut des armées des rois de France et d’Angleterre, s’étaient formées ces dangereuses bandes d’aventuriers gascons, espagnols, allemands, gens de toutes nations, ne connaissant plus de domicile, d’industrie, de ressources que les camps, la guerre et ses profits. Là se mêlaient en foule des Italiens exilés, vagabonds, désormais sans patrie. Ils se louaient en détail à des capitaines qui revendaient en gros les services de leur troupe à titre de spéculation. Indifférents à la cause pour laquelle ils trouvaient à se faire payer, changeant de maîtres suivant les meilleures conditions qu’on leur faisait, se ménageant quand on les opposait les uns aux autres, mais terribles aux citoyens, c’était un fléau destructeur partout où ils passaient. Ceux qui les employaient s’épuisaient à les soudoyer; et le pillage du pays même qu’ils venaient servir était immanquablement le supplément ou l’acompte de leur solde. Quelques chefs très accrédités conduisaient ces bandes redoutables. Une, entre autres, nommée la grande compagnie, désola longtemps l’Italie supérieure. Ces capitaines, qui devaient vivre de leur métier, eux et leur troupe, étaient assez puissants pour faire la guerre à leur propre compte, quand l’emploi et la demande manquaient d’ailleurs. S’ils ne s’acquéraient pas de domination stable, comme François Sforza le fit plus tard, les dépouilles publiques leur servaient de conquêtes.
La grande compagnie attaqua les Visconti qui s’étaient aliéné l’empereur à son retour en Allemagne. Non-seulement cet orage levé sur leur tête n’atteignit pas les Génois, mais ils virent dans les embarras qui assiégeaient leurs seigneurs, l’occasion de se soustraire impunément à la domination de ceux-ci. Leur protection embrassée par désespoir, était devenue odieuse dès le jour où l’on avait cessé de la croire nécessaire.
Avec les prospérités nouvelles avait reparu le désir de l’indépendance.
Le prétexte de la reprendre fut fourni par ces périls mêmes qui assiégeaient alors les Visconti; rassemblant toutes leurs ressources, ils demandèrent des secours au lieutenant qui gouvernait Gênes en leur nom. Ce qu’on exigeait dépassait la limite des conventions réciproques et excitait des murmures. A la publication officielle de l’ordre des ducs, le noble Melian Cattaneo éleva la voix et protesta contre l’illégitimité de cette réquisition. Sur le compte qui en est rendu à Milan, Cattaneo y est mandé. Avant d’obéir, il paraît sur la place publique; il raconte l’ordre qui lui est notifié, il avise les autres nobles de se tenir pour avertis; s’ils le laissent aller à Milan, ils y seront bientôt traduits à leur tour. A la suite de cet éclat, une conjuration se forme pour se débarrasser du joug des Visconti; mais en même temps tous les nobles conspirent secrètement à rétablir le gouvernement de leur caste. Ils conviennent d’un jour où ils prendront les armes pour ce double dessein.
Mais le peuple se soulève aussitôt qu’eux, et tandis qu’on en est aux mains, reparaît Simon Boccanegra, l’ancien doge: il vient revendiquer sa place. Il se dirige vers le palais public en évitant le lieu du combat où sa marche est encore ignorée. La foule qui le suit grossit et le seconde.
Arrivé devant le palais, le capitaine milanais qui y commandait encore essaye de lui en disputer l’entrée. On lui fait entendre que cette résistance est vaine. Le doge entre, il s’installe; il fait sonner aussitôt la grosse cloche de la république; ce signal bien connu annonce aux nobles que, tandis qu’ils soutiennent un combat inégal, le trône ducal est rempli et qu’il n’est plus temps de le disputer. Leur troupe se rompt et se dissipe. Boccanegra est proclamé avec les formalités accoutumées.
La révolution et le triomphe furent exclusivement populaires. Le conseil du doge fut composé des seuls plébéiens, les gibelins et les guelfes y furent mêlés. Quelques-uns des principaux nobles furent exilés. Enfin un décret solennel déclara les nobles incapables de tout office de la république. On leur interdit jusqu’à l’armement des galères et même des vaisseaux de commerce5. Cette dernière rigueur ne dura pas. On voit même Boccanegra confier immédiatement après à des nobles les magistratures supérieures de la colonie de Caffa.
Le territoire de la république resta tranquille et en sûreté6. La navigation génoise fut toujours libre et sans obstacles.
Quelques années se passeraient sans événements remarquables et sans révolutions. Mais les nobles ne pouvaient se réconcilier à une constitution qui les traitait avec une inégalité révoltante. Parmi les populaires, il s’élevait quelques maisons ambitieuses qui se lassaient d’attendre la fin du règne de Boccanegra. Au milieu de ces ennemis divers, le doge, cherchant à se défendre, était hautain, soupçonneux, despotique, du moins s’il faut en croire des témoignages qui peut-être ne sont pas exempts de partialité. Il avait cependant son parti et ses amis.
Il possédait surtout deux excellents conseillers qui lui assuraient la faveur de certaines parties du public, et à qui l’on attribuait volontiers ce qu’il faisait de bien. Nicolas de Ganetto était un marchand riche et très-accrédité parmi les guelfes; Léonard de Montaldo, jurisconsulte gibelin, était universellement respecté. On ignorait sa dissimulation profonde; mais son ambition commençait à paraître, et on le regardait dès lors comme le futur doge; l’on ajoute que ce bruit excitant la jalousie de Boccanegra, il fit nommer Montaldo capitaine général de tous les établissements génois du Levant, afin de le soustraire aux regards et à la bienveillance publique. Exilé en Romanie, sous ce titre honorable, on s’aperçut bientôt qu’il manquait aux conseils du doge. Des complots réels ou prétendus effrayent le gouvernement et le public. Tantôt on voit déporter des particuliers suspects, tantôt la ville est témoin de supplices. Enfin une catastrophe arriva: Pierre de Lusignan, roi de Chypre et roi titulaire de Jérusalem, passa par Gênes, accompagné de son fils. Il venait exciter le zèle des chrétiens occidentaux pour le recouvrement de la terre sainte (1363). Il fut reçu avec de grands honneurs, et vécut en familiarité avec le doge. Il arma chevalier le fils encore enfant de Boccanegra. Un festin fut donné au roi par le noble Malocello, Boccanegra y assista; ce fut, dit-on, pour y être empoisonné; on le rapporta demi-mort. Son agonie se prolongeant quelques jours, ceux qui voulaient sa succession ne purent se résoudre à attendre. Le peuple se rendit au palais en foule et armé, il demanda qu’on lui montrât le doge: on répondit qu’il n’était pas en état de paraître. La troupe cria que cette réponse prouvait assez que Boccanegra était mort; on le tint pour tel, après s’être assuré de la personne de ses frères, et l’on procéda à l’élection d’un successeur. Cette élection fut faite paisiblement avec des formes compliquées, empruntées des usages de Venise, mais qui probablement ne donnaient dans cette occasion qu’un résultat convenu. Les électeurs proclamèrent doge Gabriel Adorno, populaire et marchand. Six commissaires furent nommés pour constituer le gouvernement de ce nouveau chef.
Pendant ce temps, Boccanegra dépossédé, sur son lit de mort, paya enfin le dernier tribut dans le plus triste abandon. Il avait plusieurs factions contre lui et beaucoup d’envieux: peu le regrettaient. Odieux au nouveau doge et par conséquent délaissé par ceux qui se tournent volontiers vers le soleil levant, il fut porté au tombeau sans cortège et enseveli sans honneurs7.
CHAPITRE V.
Gabriel Adorno, doge. - Dominique Fregoso, doge.
Simon Boccanegra, revenu sur son siège ducal, en mourant dans sa dignité avait consolidé, malgré sa triste fin, le régime des doges populaires.
C’était un grand héritage qu’il laissait aux plébéiens ambitieux; il ne manqua pas de mains avides pour s’en emparer, ni de familles assez considérables pour espérer de s’en faire un patrimoine.
Parmi ces races bourgeoises qui s’érigeaient aux dépens de la noblesse en une sorte d’aristocratie nouvelle, deux maisons, les Adorno et les Fregoso, s’élevèrent au-dessus des autres. Elles se ravirent alternativement le pouvoir, et l’une et l’autre se virent au moment de le rendre héréditaire. Bientôt, se conduisant en princes, les frères, les plus proches parents furent entre eux des compétiteurs acharnés, assez grands pour que l’intérêt de leur grandeur dût passer avant celui de leur patrie. Enfin vient le temps que tout doge qui ne peut se soutenir vend sa république à une puissance étrangère. C’est, pendant cent cinquante ans l’histoire que nous allons parcourir.
(1363) Gabriel Adorno, premier doge de son nom, eut naturellement à combattre l’opposition de la noblesse dépossédée qui résistait à son abaissement et qui disputait le pouvoir. Il avait à se défendre contre le duc de Milan, qui traitait les Génois de révoltés et qui leur taisait une guerre ouverte. Ses forces enhardissaient les émigrés dans leurs attaques et les ennemis intérieurs dans leurs complots. Adorno comprit sa position; il traita avec Visconti. Il offrit de lui assurer les avantages que le duc tirait de sa seigneurie précédente, quatre mille écus d’or de tribut annuel, et un secours de quatre cents arbalétriers. Ce marché fut accepté. Ce n’est qu’à ce prix que le doge fut reconnu par le duc de Milan et que l’assistance de celui-ci fut retirée aux émigrés.
(1370) Cet arrangement donna quelques années de stabilité au gouvernement d’Adorno, mais les finances étaient en désordre, épuisées par les expéditions militaires et par les préparatifs de défense qu’il avait fallu multiplier. Le doge et son conseil, obligés d’y pourvoir, imposaient de nouvelles charges, demandaient et levaient de l’argent de toute part. Un grand nombre de citoyens refusaient d’obéir à ces réquisitions. La malveillance et la jalousie en profitèrent: une assemblée nombreuse et animée se tint dans l’église des Vignes. A son tour, Dominique Campo Fregoso (Fregose), riche marchand plébéien, avait réuni les guelfes dans son quartier. Après une négociation, sa troupe vint se réunir, à l’autre assemblée, et, par un mouvement unanime, on se porta tous ensemble au palais public. On y traîna les machines de guerre pour l’assiéger. Adorno, espérant se défendre, fit sonner le tocsin de la tour pour appeler à son aide, mais il ne se présenta personne pour soutenir sa cause. Appuyé par tous les voeux il y avait si peu d’années, choisi pour sa réputation de justice et comme incapable de s’adonner à la tyrannie, c’est à ce point que maintenant sa faveur était passée; il subit sa destinée. Quand il vit le feu déjà mis aux portes du palais, il se rendit. Fregoso, proclamé doge à sa place, le fit immédiatement conduire en captivité dans la forteresse de Voltaggio.
Ainsi parut sur ce théâtre cette nouvelle famille des Fregoso qui devait disputer si longtemps aux Adorno l’empire de Gênes. Quelques populaires, et avec eux beaucoup de nobles, s’élevèrent contre une élection tumultuaire et violente; assemblés dans une église éloignée, ils prétendaient procéder à un autre choix. Fregoso eut l’adresse de parer ce coup. Il déclara que si le voeu spontané de ses concitoyens l’avait fait doge, il ne voulait exercer sa dignité qu’avec leur assentiment réfléchi, ni gouverner qu’avec des lois qui limitassent son autorité. Il demandait que des règles lui fussent imposées. L’opposition fut vaincue par cette démarche modeste. Fregoso resta paisiblement au pouvoir avec un conseil exclusivement composé de populaires.
L’accession d’un guelfe à la magistrature suprême ne suffisait pas pour réconcilier les nobles guelfes au gouvernement plébéien. Les Fieschi inspiraient de loin des complots et persévéraient dans leurs hostilités.
Jean Fieschi, évêque de Verceil, puis d’Albenga, et bientôt cardinal, tenait la campagne à la tête de huit cents gendarmes.
CHAPITRE VI.
Guerre de Chypre. - Nouvelle guerre avec les Vénitiens. - Guarco, doge.
Gênes touchait alors à une de ces grandes époques où l’intérêt commun et l’orgueil national compromis au dehors savent détourner les esprits des dissensions domestiques et inspirer des efforts unanimes. Les expéditions maritimes n’avaient pas été négligées. Les flottes génoises se faisaient partout respecter. Les populaires et les nobles se signalaient à l’envi dans cette carrière. Les colonies de Péra et de la mer Noire dans tout leur éclat excitaient l’envie des Vénitiens. Les deux nations partout en concurrence se disputaient dans le royaume de Chypre l’influence politique et la préférence mercantile. Il en naquit des guerres sanglantes.
L’île de Chypre, possédée par des chrétiens et ayant un trafic nécessaire avec ses voisins mahométans de l’Égypte et de la Syrie, était un des points les plus favorables au commerce des navigateurs de la Méditerranée. Pendant que les Latins résidaient en Syrie et depuis que cette île était tombée en partage à la famille des Lusignan, plusieurs traités y avaient donné aux Génois accès au commerce, sauvegarde, privilèges, et enfin avaient consolidé les établissements de leurs colonies. Ils avaient été autorisés à bâtir des comptoirs à Nicosie et à Famagouste, les deux capitales de l’île. Leurs relations avec le royaume de Chypre avaient redoublé depuis que Gênes avait prodigué une honorable hospitalité au roi Pierre de Lusignan dans son voyage en Occident. Mais ce prince ne vivait plus. Ses frères, qui s’étaient défaits de lui, faisaient régner sous leur tutelle son jeune fils, comme lui nommé Pierre.
Au couronnement de ce nouveau roi, ses oncles, le prince d’Antioche et surtout Jacques de Lusignan montrèrent plus de faveur aux Vénitiens qu’aux Génois. Ceux-ci en furent offensés; ils s’obstinèrent à réclamer les vains honneurs de la préséance dans la cérémonie. On décida contre leurs prétentions: ils ne s’en désistèrent point, ils soutinrent leur cause avec hauteur et enfin avec violence. Une émeute sanglante s’éleva contre eux. Huit des plus distingués furent saisis et précipités d’une tour; un noble, Malocello, était de ce nombre. On fit ensuite main basse dans toute l’île sur les personnes et sur les propriétés de ces anciens hôtes.
(1373) La république ressentit vivement le malheur et l’outrage. On résolut d’un tirer une prompte vengeance. Pierre Fregoso, frère du doge, fut l’amiral suprême d’une grande flotte de quarante-trois galères montées, dit-on, par quinze mille combattants, parmi lesquels se distinguaient un grand nombre de volontaires. Déjà une division de sept galères, confiée à la direction de Damian Cattaneo, avait précédé le corps d’armée. Cet habile capitaine établit sa croisière autour de Chypre, de manière à fermer l’accès à tout secours du dehors. Il avait surpris la ville de Paphos (Bassa). Là, avec un butin considérable on lui présenta soixante et dix captives vierges ou jeunes épouses. Le généreux amiral les renvoya libres en prenant soin de les protéger contre toute insulte. Les maris qui avaient partagé le sort de leurs femmes furent mis en liberté avec elles. Cette générosité excita les murmures des compagnons de Cattaneo. «Pensez-vous, leur dit l’amiral, en leur imposant silence, que ce soit pour prendre des femmes que la république nous envoie?» Un soldat prisonnier lui était amené, convaincu, disait-on, d’être le meurtrier de Malocello dans la fatale journée du couronnement du roi. Toute la troupe voulait sa mort et le malheureux l’attendait. Cattaneo le sauva. «Il est, dit-il, à la solde des gens de Chypre; il n’est pas coupable de ce que ses chefs lui ont fait faire.»
Les excellentes dispositions de Cattaneo avaient ainsi ouvert la voie aux succès de la flotte qui le rejoignit devant l’île. L’amiral suprême livra de nouveaux combats, détruisit et brûla les vaisseaux de Chypre; le découragement des insulaires fut tel que Famagouste se rendit sans combat. Ainsi la guerre finit. Le premier soin de Fregoso fut pour la vengeance que Gênes l’envoyait accomplir. Il fit trancher la tête à trois seigneurs auteurs reconnus du massacre des Génois. Jacques de Lusignan et les deux fils du prince d’Antioche furent envoyés (1375) à Gênes avec environ soixante seigneurs ou chevaliers de l’île. Cette justice faite, l’amiral accorda la paix au jeune roi; il le maintint sur son trône en exigeant pour la république un tribut annuel de 40,000 florins1, et pour les armateurs qui avaient fait les frais de l’expédition, 4,012,400
florins pour l’armement et 90,000 pour les frais du retour: ces sommes payables en douze termes d’une année, Famagouste restant aux mains des Génois jusqu’à l’extinction de cette dette. Fregoso ayant pourvu à la garde et au gouvernement de la ville qui lui était donnée en gage, reparut en triomphe dans le port de Gênes.
La guerre de Chypre n’avait pas ouvertement mis aux mains les Vénitiens et les Génois. Mais leur rivalité qui en avait fourni l’occasion s’envenimait par son issue. Un nouvel incident produisit une rupture déclarée et de grands événements.
L’empereur Jean Paléologue, celui même que les Génois avaient si utilement aidé à remonter sur son trône, choisissant Manuel, son fils cadet, pour héritier, avait fait crever les yeux à l’aîné, Andronic, et même au fils encore enfant de celui-ci. La prison des princes aveugles était voisine de Péra. Les Génois de cette colonie avaient pris le parti d’Andronic, ils avaient procuré son évasion, ils le reconnurent hautement pour le successeur légitime de l’empire. Ils firent plus: ils l’amenèrent à Constantinople et le mirent sur le trône. Andronic, pour condition ou pour récompense de ce service, leur accordait Ténédos.
Cependant le père détrôné et prisonnier à son tour, implorant du secours, avait signé un édit qui donnait cette même île à la république de Venise.
Un amiral vénitien, prenant sur lui de s’en prévaloir, n’avait pas attendu les ordres de son gouvernement pour se mettre en possession de l’île dès longtemps enviée. Elle fut immédiatement fortifiée; Venise envoya des renforts. Gênes se mit en devoir de revendiquer le don d’Andronic, et les deux peuples s’engagèrent dans une guerre sérieuse2.
(1378) Elle se compliqua de beaucoup d’éléments. Tandis qu’avant de la déclarer, des deux côtés on expédiait des forces au Levant, François de Carrara, tyran de Padoue à qui les Vénitiens avaient imposé naguère une paix onéreuse, se coalisa contre eux avec les Génois. Par cette alliance ils entrèrent dans la grande ligue des ennemis de Venise où se trouvaient le roi de Hongrie, le duc d’Autriche et la reine de Naples. François Spinola fut en leur nom l’un des ambassadeurs qui allèrent proposer la paix et intimer la guerre aux Vénitiens3. Ceux-ci à leur tour se liguèrent avec le seigneur de Milan, Bernabo Visconti; ils firent donner une fille de ce prince pour femme au roi de Chypre qui s’attacha à leur cause, pressé de se soustraire au traité que lui avaient dicté les Génois et d’arracher de leurs mains Famagouste. En Ligurie, à l’instigation de Visconti, le marquis de Caretto se mit en campagne et enleva aux Génois Noli, Castelfranco et Albenga. Cette dernière ville fut perdue par la trahison de son podestat. C’était un des lieutenants et des plus intimes confidents de Fregose. Sur quelque mécontentement il avait été éloigné de la personne du doge et il se crut exilé dans son gouvernement. Pour s’en venger il vendit la place à Caretto et à Jean Fieschi, évêque de cette même ville d’Albenga, toujours soulevée et en armes contre la république.
Pendant qu’un Fieschi persistait ainsi dans sa rébellion, un autre membre de la même famille était nommé amiral d’une des flottes génoises, car la nécessité d’appeler à la défense quiconque pouvait y prêter la main avait fait révoquer toutes les sentences de bannissement. Fregose avait persisté huit ans dans son gouvernement; parmi tant de capitaines ou de doges nommés à vie, aucun n’avait tenu si longtemps. Les émules impatients qui ne voulaient que sa place et ceux qui désiraient un régime plus au gré de leur faction, s’unirent enfin. Les mécontentements mûrissaient et il devint évident que pourvu que l’on pût mettre le peuplé sous les armes, il attaquerait le doge. Fregoso, qui s’y attendait, se refusait à tout armement. On employa les manoeuvres les plus perfides contre sa résistance. Le bruit se répandit que la grande compagnie, soudoyée par Visconti, venait de franchir les monts à l’improviste et descendait en ravageant les vallées. A tout moment et de divers côtés des messages accouraient et confirmaient ces bruits. Bientôt arrive l’annonce qu’une grande flotte vénitienne est à Porto-Venere et vient assaillir Gênes. Toute la ville est imbue de ces nouvelles, certaines, détaillées, confirmées; on demande à grands cris que les citoyens se mettent en défense contre des dangers si imminents; le doge lui-même en reçoit de tels avis qu’il leur donne une pleine créance. Il appelle les habitants aux armes; au bout de quelques heures les armes étaient tournées contre lui. Le palais est assiégé, forcé: il est contraint de se rendre. On le dépose, on le jette dans un cachot, on fait subir le même traitement à son frère Pierre, celui-là même qui avait fini d’une manière si brillante la guerre de Famagouste et à qui la république venait de prodiguer les marques de la reconnaissance nationale. Mais Pierre, habile à s’aider dans sa triste situation, parvint bientôt à se sauver et se réserva pour une meilleure fortune. La famille Fregoso fut bannie à perpétuité: les vengeances journalières et réciproques, les dignités éphémères, tout est proclamé perpétuel dans les temps de révolutions.
Les partis qui venaient de vaincre ne pouvaient s’accorder. En s’unissant, ils s’étaient trompés, et cette aventure assez commune eut cela de particulier que les chefs se jouèrent l’un l’autre. Des électeurs apostés, gens de peu de consistance, élurent d’abord pour nouveau doge Antoniotto Adorno, chef, à cette époque, de son ambitieuse race; une poignée de prolétaires proclama dans les rues son nom et son règne. Saisi du pouvoir pendant quelques heures, il se crut maître sans contestation.
Mais le reste des citoyens ne tint pas compte de cette élection subreptice. Ils procédèrent de leur côté. Nicolas de Guarco fut nommé par eux; Adorno se voyant mal soutenu, ajourna ses espérances et consentit à céder la place à son compétiteur, prompt, disait-il, à déférer aux résolutions de la majorité.
Ainsi le gouvernement de Guarco prit consistance. Réputé gibelin, il se montra favorable aux guelfes. Il traita les nobles avec égards, il affecta de prendre leur avis. Dès la première année de son règne il les admit dans son conseil et dans les charges publiques en partage égal avec les populaires. Enfin il souffrit que des statuts précis limitassent ses droits et son pouvoir.
CHAPITRE VII.
Campagne de Chioggia. - Prise de la ville.
(1379) Cependant Lucien Doria conduisait une flotte dans l’Adriatique.
Trois galères qui l’avaient précédé avaient déjà troublé la navigation mercantile des Vénitiens et semé l’effroi sur les côtes de leurs provinces. Quand Lucien se montra dans ces parages, il se trouva à la tête de vingt-quatre galères, y compris deux que fournirent Zara et Raguse. En même temps François de Carrara, par terre, effrayait l’ennemi en lui enlevant Mestre et en menaçant Trévise.