Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 4 sur 13 · partie 2/3

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Histoire de la République de Gênes

Cette concorde si difficile à établir était…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Ceux de noirs, de blancs, vingt autres signes de ralliement divisaient chaque ville, y mettaient aux mains les citoyens entre eux, les gibelins dans Pise, les guelfes dans Florence et dans Bologne. Partout le peuple était apposé à la noblesse; les nobles se disputaient le pouvoir; de petits tyrans voulaient devenir souverains, et par-dessus tout, l’ambitieuse maison d’Anjou agitait toutes les passions pour fonder une grande domination monarchique sur tant de républiques indépendantes.

 

La paix, rétablie sous son influence intéressée parmi les Génois épuisés par la guerre, dura du moins quatre années. La nécessité de résister à des ennemis extérieurs inspira des efforts communs et fit ajourner les prétentions et les querelles. On avait eu souvent à se plaindre des corsaires catalans et quelquefois on les avait sévèrement réprimés. Ce peuple belliqueux, aventureux et avide de pillage, avait profité de l’affaiblissement des Génois pendant leurs dissensions pour se rendre plus redoutable sur la mer. Leur seigneur, le roi d’Aragon, depuis son établissement en Sardaigne était ennemi des Génois, gouvernés d’ailleurs par l’émule de sa maison.

 

Avant même que les émigrés eussent effectué leur rentrée, les Catalans avec quarante galères avaient insulté les côtes de la république de Monaco, jusqu’à Porto-Venere. Quand les Génois eurent complété leur réunion, Antoine Grimaldi, élu amiral, conduisit quarante-cinq galères sur les côtes de la Catalogne. Il brûla des vaisseaux et rendit ravage pour ravage. Le roi d’Aragon, qu’il envoya défier, lui fit répondre qu’il trouverait sa flotte à Majorque. Le Génois y vint en effet, il entra dans le port et y détruisit des galères; il remit rapidement à la voile, força les obstacles opposés à sa retraite et revint à Gênes après cet exploit (1333). Ottobon de Marini, Jean Cicala, Salogro de Negri furent successivement chargés de continuer cette guerre (1334). Ils poursuivirent l’ennemi sur les côtes de Provence, en Sicile, en Corse, en Sardaigne. Un grand convoi catalan portait dans cette île des troupes destinées à y enlever à la famille des Doria les seigneuries qui leur étaient restées: mille huit cents combattants montaient cette flotte; cent quatre-vingts nobles qui en étaient les chefs y avaient embarqué leurs femmes, leurs familles et leurs richesses. De Negri les attaqua.

Dix jours et dix nuits il les poursuivit sans relâche, combattant tout ce qui se laissait atteindre. Les vaisseaux furent capturés dans leur fuite.

Peu de ceux qui les montaient échappèrent. Le plus grand nombre périt; trois cents captifs furent envoyés à Gênes. On déposa sur la côte de Sardaigne six cents blessés. Les femmes furent reconduites jusqu’à Cagliari, religieusement gardées de toute insulte. Un noble espagnol qui n’avait pas espéré tant d’égards avait poignardé la sienne au moment où le vainqueur montait à l’abordage: de Negri indigné fit trancher la tête à ce barbare. Les Catalans avaient quelquefois massacré ou pendu leurs prisonniers; de Negri, usant de représailles, descendit devant Cagliari et fit pendre deux de leurs capitaines aux fourches que les Catalans eux-mêmes avaient dressées. Cette guerre maritime s’étendait partout. Les galères des Génois de Péra allèrent chercher les Catalans dans les eaux de l’île de Chypre et les poursuivirent sur les côtes d’Égypte. Gênes et ses colonies étaient en paix avec le soudan. Bernabo Doria, l’amiral génois, fit une descente, il s’abstint de toute hostilité envers les habitants, mais, sans ménagement ni scrupule pour la neutralité des Égyptiens, il détruisit par le feu les corsaires ennemis.

 

(1315) Cependant, il semblait à Gênes que la paix intérieure avait déjà trop duré. Le gouverneur que le roi Robert avait laissé après lui avait entretenu la concorde. Son impartialité avait obtenu la confiance. Tout à coup un successeur lui fut nommé. Les gibelins furent blessés d’un changement dont le dessein leur avait été caché, ils le jugèrent concerté avec le parti guelfe et destiné à les remettre sous la prépondérance de leurs ennemis. Vainement la magistrature mi-partie qui administrait la république réunissait ses efforts pour calmer la méfiance et écarter les sujets de trouble, la fermentation croissait de jour en jour. Les guelfes furent contraints de céder. Le lieutenant du roi de Naples fut remercié, gardé de tout outrage, lui et les siens, et honorablement renvoyé. Les nobles et le peuple réunis nommèrent capitaines de la république, pour dix ans, Raphaël Doria qui avait été amiral de Sicile, et Galeotto Spinola de Lucoli. On régla que sous leur autorité le gouvernement se composerait d’un abbé du peuple et de conseillers ou anciens. Quand ce régime eut pris son assiette, plusieurs guelfes, de ceux qui s’étaient absentés au premier moment, revinrent et jurèrent obéissance au gouvernement reconnu. A la même époque, nombre de populaires guelfes renoncèrent à leur couleur et se déclarèrent gibelins; mais les Fieschi se montrèrent irréconciliables avec cette révolution.

 

Sous le nouveau gouvernement, au bout d’un an, on parvint à faire la paix avec les rois d’Aragon et de Majorque; mais il fallut recommencer à combattre avec les guelfes, nouveaux émigrés réfugiés à Monaco. C’était maintenant à eux de faire le métier de corsaires.

 

Une telle guerre dégénérait en piraterie de la part des Génois de Monaco.

Mais neuf de leurs galères, commandées par François de Marini, pour aller protéger leur faction dans les colonies du Levant, furent rencontrées à l’entrée de la mer Adriatique par dix galères des Vénitiens. En vertu de la domination exclusive que ceux-ci affectaient sur ce golfe, l’amiral génois fut sommé de rendre compte de sa navigation dans ces parages. De Marini répondit que ni lui ni sa patrie n’avaient affaire ni ne devaient rendre raison aux Vénitiens. Il fut défié et attaqué sur cette réponse.

Après un long combat, il prit ou brûla six des dix galères de Venise.

Tandis que le gouvernement des gibelins se renforçait, leurs propres partisans n’étaient ni d’accord ni obéissants. Un Spinola fit révolter le bourg de Voltaggio et s’empara à son profit de l’important péage qu’on y levait.

 

A Albenga deux familles se faisaient une guerre à mort. Les Spinola soutenaient l’une, les Doria ne se firent pas scrupule d’amener à la défense de l’autre quarante barques pleines d’hommes armés.

Une révolution plus décisive devait cependant arriver, et, chose bizarre, c’est un démêlé de matelots et de capitaines, en France, sur les côtes de l’Océan, qui allait en amener l’occasion.

 

Des Génois étaient depuis longtemps à la solde des puissances étrangères.

Edouard III et Philippe de Valois les avaient employés tour à tour2. La supériorité, la bravoure de leurs marins, étaient appréciées et leurs secours enviés dans la guerre maritime. Les émigrations causées par les troubles civils avaient multiplié cette fréquentation; en tout sens la dextérité génoise avait été distinguée et accueillie. On trouve un Léonard Pessagno qui avait capté la confiance d’Edouard. Il l’avait honoré du titre de sénéchal d’Aquitaine et l’avait expédié à Gênes avec ses pouvoirs afin d’affréter des galères pour ses guerres d’Ecosse. Il est vrai que peu après le roi le destitue, lui demande compte et le constitue reliquataire, tandis que Pessagno se prétend créancier. Nicolas Usodimare est à son tour connétable de Bordeaux et vice-amiral de la flotte anglaise. Edouard, près d’entrer en guerre avec les Français, avait encore à sa solde des galères de Jean Doria et de Nicolas Fieschi.

Il écrivait à la commune de Gênes, et, au nom de l’antique amitié, il la conjurait de ne pas donner de secours à son adversaire; mais Philippe l’avait gagné de vitesse. Il venait de conclure des traités qui lui engageaient vingt galères de Gênes et autant de Monaco3. Un ancien armateur de Porto-Venere, Pierre Barbavera, qui servait en France depuis quelque temps, commanda ces galères4. Elles renforçaient une flotte de bâtiments normands ou bretons sous des amiraux français. Ils commencèrent les hostilités. On ravagea la côte anglaise, on pilla Southampton5. Mais la chance tourna plus tard. Edouard arma une flotte nombreuse. A son approche, Barbavera avait insisté pour l’attaquer en haute mer. Les amiraux français s’obstinèrent à serrer le rivage, et là, combattant avec désavantage, ils furent écrasés. Le Génois se mit à couvert avec les galères de son pays6. Plus tard on le voit fixé au service de la France, y établissant sa famille, et récompensé d’une pension de deux cents livres assignée sur la sénéchaussée de Beaucaire7. Cependant, suivant les récits français de ce temps, on disait qu’à cette malheureuse bataille navale, l’amiral génois avait d’habiles matelots, mais de très-mauvais combattants8. Les archers de Gênes étaient fameux et ils ne manquaient pas; mais les commandants des galères s’étaient procuré des recrues moins coûteuses. Ces témoignages recueillis sur le théâtre de la guerre expliquent la narration génoise. Une partie des équipages qui servaient Philippe se révoltèrent contre l’avarice d’Antoine Doria, un de leurs chefs, et contre les autres nobles commandants de la flotte. Ils leur imputaient de retenir le salaire des pauvres gens de mer et de leur donner des comptes infidèles du profit commun. Le principal auteur de l’insurrection était Pierre Cappuro, marinier natif de Voltri près de Gênes. Guidés par lui, les matelots chassèrent leurs capitaines et s’emparèrent des galères. Les chefs, appuyés par le gouvernement français, eurent bientôt raison de cette violence. Cappuro, qui avait soutenu sa cause devant le roi, fut envoyé en prison. Alors une grande partie des équipages abandonna la flotte. Ces marins regagnèrent leur patrie, marchant unis et accusant à grands cris la noblesse d’avidité, d’injustice et d’insolence. Dans cette disposition, à leur entrée dans Savone, ils criaient Vive Cappuro, et le faux bruit que, depuis leur départ on l’avait fait mourir, vint encore les exaspérer. Le peuple, les artisans, les mécontents de toute espèce se joignirent à eux, et leur bande devint une ligue. On convint d’un jour où l’on prendrait les armes dans Savone. Ce jour venu, le peuple s’organisa comme une armée. Des gens sages faisaient des efforts pour détourner cette tempête. Edouard Doria fut envoyé de Gênes pour la calmer, sa présence la fit éclater, il fut mis en prison; les insurgés établirent régulièrement leur gouvernement, composé de deux recteurs et de quarante conseillers (vingt mariniers et vingt artisans). Cette troupe se répandit dans les campagnes, et, en marchant vers Gênes, elle occupa plusieurs bourgs où l’on fit cause commune avec eux. Alors un esprit public se manifesta dans la ville même; non sans doute qu’on voulût y donner l’autorité à la populace, mais de toute part on déclara aux capitaines qu’on ne resterait pas sous leur pouvoir absolu. On réclama la nomination de l’abbé du peuple, maison la voulait réelle et non abandonnée à leur désignation au moyen de laquelle les familles notables, regardant cette magistrature comme trop au-dessous d’elles, l’abandonnaient à des hommes obscurs et serviles. Tout était changé, on exigeait une élection régulière et libre. Doria et Spinola y consentirent sans résistance, si ce n’est avec plaisir. Vingt électeurs populaires furent pris tant dans la ville que dans les trois districts ou vallées de sa banlieue (1339); cette fois l’opinion était fortement agitée par l’attente de la nomination. Les électeurs étaient renfermés pour y procéder. Ils devaient proclamer leur choix dans le prétoire du palais public, où les deux capitaines siégeaient sur leur tribunal. La foule remplissait la salle; le bas peuple et la haute bourgeoisie s’y étaient portés avec une égale curiosité: on y voyait avec les artisans les commerçants les plus considérables, entre autres, Boccanegra, neveu du premier capitaine populaire de la république. Le choix, difficile à faire sans doute, se faisait désirer depuis longtemps et l’impatience populaire se manifestait par des murmures. Un ouvrier doreur, grossier et qui passait pour fou, s’avise de monter à la tribune sans congé des magistrats et se prend à demander si l’on veut qu’il dise ce qu’il faut faire pour le salut du pays. On prit sa demande pour une bouffonnerie, et, tandis que les uns voulaient l’obliger à se taire, d’autres trouvaient amusant de l’inviter à parler. «Mais, leur répondit-il, ce que je dirai le ferez-vous?» Certainement, lui criaient les mêmes voix.

Les autres lui imposaient encore silence. «Il n’importe, s’écria-t-il enfin, je le dirai, ce que nous avons à faire; choisissons Simon Boccanegra.» A ce nom, les yeux se tournent vers le citoyen désigné par cette invitation bizarre, fortuite ou concertée, c’est ce qu’on ne saurait dire. Au milieu de la rumeur élevée, le cri de Boccanegra, Boccanegra! prend consistance et bientôt étouffe toute autre clameur.

Simon est entouré, enlevé malgré sa résistance et porté sur le tribunal auprès des capitaines. On lui met l’épée de la république entre les mains. Au bruit, les électeurs sortent de leur séance et voient assez qu’ils n’ont pas d’élection à faire. Cependant, quand Boccanegra parvient enfin à se faire entendre, il remercie ses concitoyens populaires de la confiance qu’ils mettent en lui et de l’honneur qu’ils prétendent lui faire; mais, faisant allusion à ce qu’avait été son oncle et à l’espèce d’hommes qu’on avait faits abbés du peuple jusqu’alors, il proteste qu’il ne le sera point. Ce n’est pas ce qu’ont été les auteurs de sa famille9, et il rend l’épée. Son refus trouble la multitude; des voix confuses se font entendre et au milieu d’elles quelques-unes s’écrient: «S’il ne veut être abbé, qu’il soit seigneur.» Les capitaines, attentifs à ce qui se passait et commençant à craindre l’effet de cette proposition nouvelle, s’emparent de lui et le conjurent de se rendre au voeu général.

Boccanegra, comme encouragé par eux, mais répondant à la fois à tout ce qu’on lui offre, s’avance et crie au peuple: «Eh bien! mes maîtres, je serai tout ce que vous voudrez, seigneur, abbé du peuple, il n’importe, j’obéirai.» «Plus d’abbé, répond le peuple, qu’il soit seigneur, qu’il soit seigneur.» «Je le vois, réplique Boccanegra, vous m’ordonnez d’être votre seigneur. Je le serai donc. Voulez-vous aussi avoir des capitaines?»

«Non! non!» c’est le cri universel. «Qu’il soit notre duc, notre doge!» Sous ce nouveau titre de seigneurie, Simon Boccanegra, aux acclamations de vivent le peuple, la commune et le doge! est promené en triomphe à l’église de Saint-Cyr, à sa propre maison, enfin au palais public, dont il prend possession. Les capitaines déchus s’en étaient dérobés, et ils ne regagnèrent pas leurs demeures sans péril et sans insulte; bientôt ils sortirent de la ville. La population se livra à quelques excès pour signaler la défaite de la noblesse. Les matelots, en souvenir de la querelle occasion de ce tumulte, allèrent piller quelques palais Doria. Le doge monta à cheval aussitôt pour réprimer ces désordres. Un brigand fut rencontré chargé du butin d’une maison pillée.

Boccanegra, pour premier acte d’autorité, lui fit trancher la tête. Mais l’ordre ne se rétablit pas avant que le peuple se fût emparé des registres des redevances dues au trésor par les particuliers, du rôle des impôts, des livres de la douane et de ceux des autres perceptions fiscales pour en faire des feux de joie sur les places publiques.

 

Cependant cette élection tumultuaire fut ratifiée le lendemain par des serments solennels. Les citoyens de la ville et de ses vallées, rangés sous les armes en entourant l’église de Saint-Laurent, saluèrent d’acclamations réitérées le nouveau doge, qui se rendit au milieu d’eux.

Sa dignité fut confirmée et déclarée à vie. Les conseillers, au nombre de quinze, nommés pour l’assister et pour gérer les affaires publiques, furent tous populaires, et l’ancienne division politique se ranimant, on ne nomma dans ce conseil de plébéiens que des gibelins. Les nobles guelfes furent même relégués à leurs champs; mais plusieurs vinrent d’eux-mêmes offrir leur personne et leur fortune au gouvernement nouveau.

Quant aux nobles gibelins, on exila quelques membres des deux principales familles; il fut libre aux autres de rester; en somme, la révolution fut contre toute la noblesse. La dernière violence de ces journées tomba sur Robello Grimaldi; rencontré dans la rue, il fut attaqué par le peuple.

Quand le doge vint au secours, on lui cria de laisser exercer la vengeance de sa famille sur la race qui avait causé la ruine de son oncle: tel était en ce moment l’esprit de la multitude; Grimaldi leur fut dérobé à grande peine.

 

Enfin le gouvernement prit son libre cours. On institua des anniversaires pour remercier Dieu et les saints protecteurs de ce grand événement; avant la fin de l’année tout l’État, excepté ses deux points extrêmes, Vintimille et Lerici, reconnaissait les lois du doge de Gênes.

 

LIVRE CINQUIÈME.

LE DOGE BOCCANEGRA DÉPOSSÉDÉ. - UN DOGE NOBLE. - ACQUISITION DE CHIO. -

GUERRE VÉNITIENNE. - SEIGNEURIE DE L’ARCHEVÊQUE VISCONTI ET DE SES

NEVEUX.- BOCCANEGRA REPREND SA PLACE. - 1er ADORNO ET 1er FREGOSE, DOGES.

- GUERREDE CHYPRE. - CAMPAGNE DE CHIOZZA.

1339 - 1381.

 

CHAPITRE PREMIER.

Premier gouvernement du doge Boccanegra. -Jean de Morta, doge noble.

 

Les historiens et les traditions du pays ont attaché à l’élévation du premier doge une si haute importance dont l’impression durait encore de nos jours, qu’on pourrait s’en étonner en voyant bientôt que le pouvoir sous ce nouveau titre ne fut pas plus stable que sous tant de magistratures créées et détruites avant celle-ci. Mais le nom de doge, conservé pendant deux cent cinquante ans, quoique rien ne ressemblât moins à la souveraineté destinée à Boccanegra que la présidence biennale des doges de la république moderne, reportait les souvenirs populaires sur l’homme pour qui ce nom avait été emprunté à Venise.

 

L’événement avait aussi des conséquences faites pour laisser de longues traces, et aucune autre époque n’est plus propre à s’y arrêter un moment pour observer dans la constitution de la république génoise les progrès de la lutte des éléments de la démocratie et de l’aristocratie.

 

Et d’abord, ce nom de constitution ne signifie pas ici une législation positive et permanente, une charte; on a pu remarquer et l’on verra encore que le plus souvent chaque changement de personne dans le gouvernement amenait un remaniement de ses lois organiques. Quand celui qui gouvernait devenait odieux, ou qu’il s’élevait contre lui un compétiteur plus puissant, le pacte juré entre la république et lui n’était ni l’arme capable de le défendre, ni une pièce de son procès; la force le renversait, et pour un autre chef on faisait une loi nouvelle.

Il ne surnageait dans ce chaos de statuts que quelques usages, maximes plutôt transmises qu’écrites, qui, devenues la foi publique, circonscrivaient les pouvoirs et conservaient la tradition des libertés.

 

Gênes n’avait d’abord réglé son gouvernement que sur le modèle de ses associations maritimes: dans la navigation mercantile, le patron dirige, mais tous les habitants du bord sont appelés à son conseil dans les cas difficiles; de même, ce peuple avait abandonné la conduite des affaires de la république à des consuls, en se réservant d’être consulté en parlement pour décider des plus importantes.

 

Quand les familles consulaires notables devinrent une noblesse, l’opinion publique s’y accoutuma bientôt; car les mains qui avaient saisi le timon étaient les mêmes par lesquelles on était habitué à le voir manié, et rien ne semblait changé à la tenue des parlements.

 

La jalousie des nobles entre eux, leur hauteur et leur despotisme excitèrent souvent des plaintes dans le peuple; mais leur caste n’en reste pas moins une institution révérée, enracinée dans les moeurs, indépendante du pouvoir qu’on lui avait laissé prendre; plus tard on le lui dispute, on l’en dépouille même: ce fut toujours sans cesser d’attacher à son illustration la vanité nationale. L’ostracisme dont on frappait les nobles impliquait encore la reconnaissance de leur grande existence dans la république. Enfin, avec le temps, d’éminents populaires se firent presque princes sans oser se dire nobles.

 

Or, c’est l’établissement du premier doge qui est l’installation définitive de la bourgeoisie au pouvoir. Alors finit réellement le règne de la noblesse; aucune incapacité, il est vrai, ne fut prononcée au premier moment contre les nobles gibelins individuellement; mais, humiliés et révoltés, ils s’attirèrent l’interdiction pour tout noble, bientôt de la dignité de doge, ensuite de la première place du gouvernement, sous quelque nom qu’elle fût déguisée; exclusion qui, devenue la principale loi traditionnelle de la république, a duré cent quatre-vingt-dix ans.

 

Mais on n’avait longtemps distingué que la noblesse et le peuple. Le peuple n’était qu’un seul corps sous la loi de l’égalité, et cette masse commença à se désunir. Les classes inférieures pressentaient dans leur propre sein une seconde aristocratie que préparait la richesse. Les artisans étaient jaloux des marchands, et ils ne voulaient pas supporter le poids d’une double supériorité. Forts de leur nombre, ils revendiquaient une part d’autorité. Quant à l’élévation du capitaine Boccanegra, on forma un grand conseil qui devait faire tomber en désuétude les parlements ouverts à tous les citoyens: parmi les catégories dont on le composa, les consuls de trente-trois métiers furent appelés comme membres essentiels de cette représentation de la république. De ce moment, les artisans prétendirent compter comme un corps politique. La prévoyance des nobles fortifia cette prétention pour l’opposer à celle de la haute bourgeoisie. Ils caressèrent jusqu’à la populace et s’en firent suivre. Mari, dans sa tentative pour saisir le pouvoir, avait effrayé la classe moyenne en recourant à l’assistance des ouvriers. Hubert Doria, marchant à l’usurpation, n’ayant dans son cortège ni les riches, ni les bons, abandonne au pillage les maisons qui sur son passage lui faisaient obstacle. On s’avise d’imposer aux capitaines gibelins pour collègue un tribun, un abbé du peuple. Il siège avec eux; l’épée de la république est même le symbole dont on le décore; et cette fonction, si relevée en apparence, tombe si bas que les citoyens notables la refusent comme au-dessous d’eux. Quand de nouvelles dissensions entre les nobles mettent Gênes au pouvoir du roi de Naples, Robert, une réunion populaire se forme pour exercer spontanément la justice distributive et répressive: ce sont les artisans qui y dominent et qui se chargent de l’exécution (tentative que plusieurs fois ils renouvellent dans la suite). Les matelots revenant de France, soulevés contre leurs nobles capitaines, composent leur gouvernement d’artisans et de mariniers exclusivement. Enfin c’est un artisan qui prend à Gênes l’initiative de la nomination du doge Boccanegra. Ces premiers faits avertissent suffisamment qu’il y a là un élément de plus à compter avec les nobles et les bourgeois; et nous allons le voir croître en importance d’époque en époque.

 

Pour compléter l’idée qu’on peut se faire de ce gouvernement populaire, il serait curieux de savoir quelles étaient au juste la forme et l’autorité de ses parlements. Rarement les annales s’expliquent nettement sur de tels sujets. Mais en observant ce qu’elles indiquent en diverses occasions, il paraîtrait que là aussi les usages ont changé plus d’une fois. Cependant, même quand la délibération n’était plus laissée à la masse des citoyens, longtemps l’influence prépondérante de l’institution s’était assez bien conservée, grâce à la puissance de la publicité. Dès les anciens temps on trouve les parlements rassemblés au son de la cloche dans l’église ou sur la place Saint-Laurent, et c’est à l’époque même où le conseil dispose des affaires. Là, souvent on reçoit les ambassadeurs.

Quelquefois c’est eux qui ne veulent parler au conseil que devant le peuple réuni, quand ils viennent offrir l’alternative menaçante de la paix ou de la guerre. Dans ces assemblées, le conseil prononce, mais l’assentiment, les acclamations du peuple semblent y dicter les résolutions. C’est un appel à l’opinion nationale, irrégulier, mais certainement imposant. Que des hommes apostés entreprissent de diriger cette opinion au gré des magistrats, c’est ce qui est fort probable; mais on ne peut considérer comme une vaine forme une telle consultation, où l’opposition, pour peu qu’elle fût consistante, devait se résoudre en tumulte.

 

En certain temps, le conseil, dans les cas graves, se renforçait d’un nombre de notables. Nous rencontrons des exemples de convocations tantôt de cent, tantôt de trois cents citoyens. Nous ne savons rien sur la manière de désigner ces adjoints temporaires. Le conseil était probablement seul arbitre de ce choix, guelfe, gibelin, ou mi-parti, suivant qu’une des deux factions régnait exclusivement, ou qu’elles se partageaient les sièges des sénateurs comme il fut souvent convenu. On ne peut douter que ces convocations, sous prétexte d’urgence et de promptes résolutions, n’eussent été inventées pour substituer les conseils secrets à huis clos aux parlements assemblés sur la place publique. Nous avons remarqué le conseil de deux cents votants formé de catégories au temps du premier Boccanegra. Mais la réaction populaire qui fit doge le second rétablit l’usage, sinon des parlements délibérant en souverains, du moins des conseils tenus sous les yeux du public. Cette forme était réservée à la séance du second dimanche de chaque mois. La cloche qui le convoquait invitait tous les citoyens à y être présents. Étrangers ou Génois, tout le monde y était admis comme spectateurs: devant eux on traitait les affaires, on opinait. Cette institution chère au peuple se conserva longtemps; seulement il serait difficile de croire qu’elle se maintint quand l’usurpation et la violence eurent fait de la magistrature suprême une tyrannie despotique. L’historien Stella se souvient d’avoir assisté enfant à une de ces assemblées dans une occasion mémorable (1383); mais son récit nous fait bien voir qu’au temps où il écrivait elles étaient tombées en désuétude. Quant au conseil ou sénat que les populaires composaient seuls sous le doge Boccanegra, les nobles ne tardèrent pas à y rentrer. Enfin on n’a pas oublié que le maniement des finances avait été confié par le peuple à huit nobles: il paraîtrait même que c’est par cette institution que la reconnaissance de la noblesse avait commencé.

Cet usage se conserva, soit défiance des populaires entre eux et confiance en ceux mêmes dont on repoussait l’ambition aristocratique, soit sentiment de cette justice qui appelle les plus forts contribuables à surveiller l’épargne où ils versent plus que les autres. La garde du trésor et le soin du fisc restèrent à des nobles au temps même qu’ils étaient exclus du sénat. On ne trouve qu’assez tard des exceptions avérées à cet usage singulier si propre, au milieu des jalousies populaires, à maintenir pour la noblesse respect, crédit et influence1.

 

Un doge, arrivé au pouvoir comme par hasard, du moins sans préparation ni alliance patente, avait une tâche difficile à remplir au milieu de ces éléments discordants; il devait les dominer tous. Il avait à faire régner l’ordre et la concorde. Quoique bien vu du peuple, Boccanegra n’avait pas gouverné un an qu’il se voyait menacé de toute part (1340).

Les nobles émigrés de Monaco s’étaient adonnés au métier de corsaires.

Cette nouvelle puissance maritime donnait la main à tous les mouvements qui se tentaient sur le territoire. Les Doria avaient soulevé les vallées d’Oneille; le marquis de Caretto ravageait le territoire d’Albenga en assiégeant cette ville.

 

Mais le doge gouvernait avec vigueur; il faisait marcher des forces; le marquis s’effraya. Il envoya des ambassadeurs pour traiter: le doge répondit qu’il n’entendrait à rien avant que Caretto eût comparu en personne. Il se soumit à cette sommation menaçante; il se rendit à Gênes où les cris du peuple sur son passage le dévouaient à la mort. Boccanegra le fait jeter dans une étroite prison: après l’avoir endurée trois mois, il céda à la république, Finale et le Cervo. A ce prix il recouvra la liberté (1342).

 

A l’autre extrémité du territoire le doge se faisait rendre le château de Lerici. Il n’y eut plus alors qui méconnut son autorité que Monaco où les Grimaldi étaient cantonnés, et Vintimille où les mécontents des quatre familles2 avaient cherché une retraite commune. Cependant les menées continuaient. On ne put savoir si des trahisons véritables se succédaient ou venaient échouer devant la vigilance ou la justice de Boccanegra, ou si, défiant et jaloux de son autorité, il sacrifiait des malheureux à un soupçon, et rêvait des complots imaginaires. L’annaliste qui célèbre d’ailleurs la magnanimité du doge fait entendre que l’opinion d’une partie des citoyens était aliénée par la faute de ses conseillers, toujours prompts à condamner et à punir.

 

(1334) Il est probable qu’une autre cause acheva de nuire à la popularité de Boccanegra et de son gouvernement. Le doge ne devait recevoir de l’État qu’un médiocre salaire de 8,500 livres; mais il se croyait obligé de s’entourer de soldats stipendiés: il en avait sept cents auprès de lui. Leur solde était une dépense supérieure aux ressources ordinaires de la république. Dès la seconde année de ce régime, on frappa la ville d’une contribution de cent mille génuines: rien n’était plus propre à exciter des murmures. Ces germes de mécontentement vinrent enfin à maturité, soigneusement cultivés par l’intrigue.

 

Les émigrés mettent en mouvement des troupes nombreuses, ils se répandent dans la vallée jusqu’aux portes de Gênes; leurs étendards portent réunis les écussons des quatre familles si longtemps opposées. Ce drapeau est promené sur tout le territoire pour engager les populations à suivre leurs anciens chefs. Boccanegra menacé de si près voit le péril et ne trouve personne pour l’aider à y résister, il est réduit à le conjurer.

Il recourt aux nobles de la ville pour les intéresser soit à la défense, soit à la paix, et dès ce moment son pouvoir est perdu; les affronts se multiplient pour sa personne et surtout pour la liberté populaire. Quatre commissaires de la noblesse commencent à dicter une première loi: sous leur influence le conseil plébéien du doge fait place à un nouveau conseil composé en nombre égal de nobles et de bourgeois, mais ceux-ci des moins énergiques. La noblesse, de plus en plus exigeante, dicte des règlements nouveaux qui limitent le pouvoir du magistrat suprême, il n’est plus que l’exécuteur disgracié de leurs volontés. Cependant les émigrés sont sous les murs; loin que personne les attaque ou s’en défende, on voit sortir de la ville à toute heure d’autres nobles qui vont à eux et des populaires serviles qui courent leur prodiguer les félicitations, les hommages, les offres de les servir. Les amis de la liberté s’indignent, ils sentent que la patrie est vendue; on leur impose silence; des commissaires du gouvernement, et toujours un populaire complaisant à la suite d’un noble, vont de rue en rue signifier aux habitants que chacun doit rester sur ses foyers, ne se mêler que de les défendre; si l’on se permet une acclamation, ce doit être vivent le doge et le bon État; le cri factieux de vive le peuple est interdit, il est temps de s’en abstenir. Boccanegra, que personne ne soutient, voit trop bien où les choses en sont venues. Maudissant ceux qui ont si mal tenu les promesses qu’on lui avait faites, il se démet de son pouvoir et sort du palais avec les siens. Il part et va chercher une retraite à Pise3.

 

(1345) Dès que le jour reparaît, tous les nobles restés dans la ville, les Imperiali, les Mari, les Squarciafichi, descendent sur les places de leurs palais, y arborent leurs drapeaux et se montrent en armes pour imposer au peuple ou pour en détacher leurs partisans. Ce fut un jour d’incertitude et de tumulte, mais on s’observa sans s’attaquer. Le lendemain matin, la troupe soldée se retira, et aussitôt il fut convenu que les émigrés feraient leur rentrée le même jour. Mais le mécontentement du peuple contre eux voulait être ménagé, et, après tout, les nobles de l’intérieur craignaient de se mettre à la merci de cette noblesse insurgée qui viendrait en triomphe reprendre possession de la ville et du pouvoir. On convint que des commissaires ouvriraient les portes, que les arrivants marcheraient en ordre, que les nobles de la ville seraient rangés sur leur passage, que de part et d’autre tous seraient sans armes. L’événement dérangea ces conventions. Les commissaires qui étaient allés au-devant du cortège, virent un des Spinola s’avancer hors de son rang comme s’il venait surprendre une conquête. Ils rétrogradèrent aussitôt, les portes furent précipitamment fermées, les citoyens soulevés retrouvèrent leur cri favori de vive le peuple, et tout traité avec les émigrés se trouva rompu par ce singulier incident.

 

Cependant la ville était sans gouvernement, il fallait y pourvoir. Les nobles prétendirent se prévaloir des concessions qu’ils avaient dernièrement arrachées à Boccanegra, pour le partage égal entre eux et les populaires des charges du gouvernement. Pour appliquer cette règle au choix d’un doge, on convint de présenter aux suffrages une liste de quatre candidats, deux de chaque ordre. L’assemblée générale se laissa induire à nommer un noble; mais, pour faire acte d’indépendance, elle affecta de refuser les quatre noms qu’on lui présentait; elle élut doge Jean de Murta, noble de bonne réputation4. C’était un homme estimé et modéré; son élection fut ratifiée le lendemain avec les formalités requises. On l’entendit avec plaisir déclarer qu’il se regardait comme un simple président des conseils de la république. On n’avait qu’à régler l’état convenable à cette présidence, la force dont on jugerait à propos de l’assister: il n’entendait coûter au trésor public rien au delà; son conseil fut mi-parti de nobles et de plébéiens.

 

L’influence de la noblesse continuait autour du gouvernement, mais la majorité des citoyens était loin d’y acquiescer. Ils ne doutaient pas qu’on n’eût renoué les traités pour livrer de nouveau la ville aux émigrés qui se tenaient à portée, qui occupaient même les faubourgs en attendant qu’on leur ouvrît les portes. C’était un grand sujet de murmures. Le voisinage de ces ennemis était d’autant plus à charge que dans les habitants des campagnes et des vallées ils trouvaient ou se faisaient des auxiliaires et grossissaient leurs forces. Un mouvement éclata à Savone où l’aristocratie était haïe plus unanimement qu’à Gênes, un soulèvement populaire, qui en chassa violemment les nobles, donna le signal aux Génois. Le parti plébéien se rendit maître du terrain. Il conserva le doge, mais il licencia son conseil mi-parti, et lui en donna un autre exclusivement composé de populaires, comme au temps de Boccanegra. On enleva les armes à tous les nobles; quelques-uns furent retenus en otage et avec eux nombre de ces plébéiens qui s’étaient faits les fauteurs de la noblesse. Bientôt on sortit par terre et par mer pour aller chasser les émigrés des faubourgs, où ils s’étaient fortifiés. Il y eut du sang de répandu; mais enfin le peuple mit en fuite ses adversaires et les poursuivit à une assez grande distance. Certains nobles, de bonne volonté, participaient à ces expéditions avec le peuple; seulement il paraîtrait par le récit de l’historien qu’ils se tenaient dans des compagnies séparées.

 

Cependant, par l’entremise d’un cardinal légat du pape, les deux partis acceptèrent pour juge Luchino Visconti, seigneur de Milan. Cet arbitre se hâta d’interrompre les hostilités. Bientôt après il publia une sentence, elle n’était rien moins que définitive; il se réservait de prononcer ultérieurement sur les griefs réciproques, et se bornait à ordonner que les émigrés rentrassent et fussent réintégrés dans leurs biens. Trois Spinola et trois Fieschi, seuls exceptés, étaient privés du droit de rentrer immédiatement. Ils devaient se tenir à dis milles de la ville jusqu’à ce que le gouvernement les rappelât.

 

CHAPITRE II.

Génois en France à la bataille de Crécy. -Acquisition de Chio.

 

(1346) Les Grimaldi de Monaco et quelques autres nobles réfugiés avec eux ne souscrivirent pas à ce jugement arbitral: au lieu de rentrer à Gênes, ils s’occupèrent d’un armement de trente galères; et ils furent assez forts pour y faire monter dix mille combattants. La république s’alarma extrêmement à cette nouvelle, et, se croyant menacée par de si grandes forces, elle fit de prodigieux efforts pour en opposer d’égales. Mais cette peur était vaine; la flotte de Monaco passa dans l’Océan au service de Philippe de Valois.

 

Antoine Doria, après le soulèvement de ses matelots, était resté en France. Comme lui, Charles Grimaldi y portait le titre d’amiral, et tous deux avaient pris une grande part à la guerre que la maison de Blois faisait en Bretagne à la maison de Montfort. On leur attribua la prise de Nantes, d’Hennebont et de Guérande. Mais, après des courses fructueuses, ils avaient perdu beaucoup de leurs gens et une partie de leurs bâtiments. Le roi Philippe, au moment où, après des alternatives d’hostilités et des trêves, il voyait la France envahie par Edouard, demanda de nouveaux renforts à des auxiliaires éprouvés. Ce n’est pas seulement pour le service de la mer qu’ils étaient recherchés, les Génois passaient pour des archers excellents. Les guerres civiles les avaient exercés à manier l’arc et l’arbalète. Leurs exilés, qui, répandus dans tous les États, avaient adopté pour ressource le métier de soldats mercenaires, peu habitués à se ranger parmi les cavaliers, avaient mis leur industrie à se distinguer dans une arme qui exige l’adresse avec la bravoure. Tout ce que les réfugiés de Monaco purent réunir de forces vint en France courir cette fortune. Elle souriait à des hommes accoutumés à la vie de l’émigration. Ils aimaient mieux chercher les chances de la guerre, du butin et des faveurs d’un puissant roi, que de rentrer à Gênes avec des conditions douteuses, ou de languir sur le rocher de Monaco.

Quinze mille archers génois se trouvèrent à la journée de Crécy Cinq mille avaient été détachés d’abord sous les ordres d’un commandant français qui, avec mille hommes d’armes, devait garder le gué de la Somme, et fermer à Edouard l’entrée de la Picardie. Mais, après un rude combat, l’armée anglaise força le passage; devançant Philippe qui la suivait, elle eut plus d’un jour d’avance pour choisir son champ de bataille et pour s’y reposer pendant que les Français enduraient les fatigues d’une marche précipitée et les injures d’une saison pluvieuse.

Quand ceux-ci arrivèrent près de Crécy, c’était déjà le soir du second jour après le passage de la Somme. Ils marchaient, la gendarmerie en colonne, les archers génois en arrière-garde. Des conseillers prudents, modérant l’ardeur du roi et sa confiance dans la grande supériorité de son armée, lui avaient fait entendre qu’on devait faire halte, se refaire cette nuit d’une course pénible et remettre la bataille au nouveau jour.

Les ordres furent donnés et les premiers rangs de l’avant-garde s’arrêtèrent; mais ceux qui suivaient, aussi insubordonnés que braves, s’écrièrent qu’à l’approche du combat il était de leur honneur de ne s’arrêter point, qu’ils ne fussent aussi près de l’ennemi que ceux qui marchaient devant, et ils s’avancèrent en effet. Ceux de l’avant-garde, jaloux de garder leur rang et poussés par le même mouvement, se remirent en marche. Ainsi on se trouva en présence des Anglais, sans ordre, sans disposition prise et ne pensant qu’à bien combattre. L’orgueilleux Philippe, cédant à l’impétuosité française, ne voulut plus entendre parler de délai. Il donna l’ordre de faire passer les Génois au front de l’armée et de les envoyer engager l’affaire à l’instant. Les archers représentaient qu’ils venaient de faire six lieues à pied, chargés de leurs armes, souffrant de la pluie contre laquelle ils n’avaient pu mettre à couvert les cordes de leurs arcs; ils venaient encore d’essuyer un grand orage sur le champ de bataille. Ils craignaient de ne pas bien faire, il était fort tard, et ils serviraient mieux le lendemain. Ces représentations contrariaient l’empressement et l’orgueil chevaleresque.

Le comte d’Alençon, frère du roi, prodiguant l’injure, les traita de misérables qui se faisaient payer et hésitaient à servir quand on avait besoin d’eux. Les Génois blessés ne se firent plus attendre. Ils s’avancèrent en poussant trois fois leur cri de guerre, ils attaquèrent avec ordre. Mais les archers anglais dispos, avec leurs armes mieux en état, lançaient leurs traits avec avantage. De plus, il paraît certain que c’est dans cette bataille que pour la première fois on entendit le bruit effrayant des armes à feu et qu’on en éprouva au loin l’effet meurtrier. Les Génois reculèrent. La chevalerie française s’avançait non pour les soutenir, mais pour voler au-devant des Anglais. Les archers, repoussés sur ses rangs déjà mal ordonnés, y portèrent quelque confusion.

Philippe indigné cria qu’on tuât cette canaille génoise qui ne faisait qu’obstruer la voie. Cet ordre imprudent et cruel ne fut que trop sérieusement entendu. Les hommes d’armes chargèrent et massacrèrent ces auxiliaires malheureux, ils se livrèrent avec acharnement à ce premier exploit en présence de l’ennemi, sous les flèches des archers anglais qui les atteignaient à leur tour. Dans cet état ils s’abandonnèrent en désordre à la gendarmerie d’Edouard. Ainsi commença la funeste bataille ou plutôt la sanglante déroute de Crécy Pendant ce combat, ceux des Génois qui échappèrent au massacre ordonné contre eux, avaient brisé leurs armes plutôt que de les employer plus longtemps pour ceux qui les avaient ainsi insultés et sacrifiés1. Tout se ressentit des suites d’une affaire si malheureuse. Sur mer, ils ne purent l’emporter sur les Anglais. L’historien de Gênes observe que, de toute cette flotte de Monaco, il ne rentra jamais une galère dans la Méditerranée.

 

Quand la république s’était crue menacée par ces armements de Monaco destinés à finir si loin de Gênes, le trésor public était vide et le péril semblait imminent. Par des moyens extraordinaires on obtint cependant un armement de vingt-neuf galères parfaitement équipées. Aucune n’était montée de moins de deux cents hommes, parmi lesquels on comptait de cinquante à cent arbalétriers, bien armés, vêtus d’habits uniformes, ceux de chaque galère distingués par la couleur. Un populaire, Simon Vignoso, fut nommé amiral de cette belle flotte: il reçut solennellement le grand étendard de la république des mains du doge, et mit promptement à la voile. Mais quand on se fut assuré qu’il n’y avait rien à craindre et rien d’utile à faire du côté de Monaco, on convint d’expédier ces forces vers le Levant pour protéger la navigation marchande et les colonies de la mer Noire. La flotte fit voile pour la Grèce. Elle se hâtait de joindre à Négrepont les Vénitiens et les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem réunis sous les ordres de Humbert, dauphin de Viennois, avec le but apparent d’aller secourir Smyrne. Cette ville conquise par les chrétiens, comme nous l’avons vu, et à la prise de laquelle les Génois se glorifiaient d’avoir contribué, était maintenant attaquée par les Turcs, et c’était un devoir de la défendre; mais Vignoso trouva le dauphin en disposition de conquérir l’île de Chio. Ce projet blessait les intérêts des Génois. Dès longtemps ils avaient fréquenté cette île et s’étaient emparés du monopole du mastic qu’elle fournit et qui était alors l’objet d’un grand commerce mystérieusement exploité. Ils avaient même réclamé la propriété de l’île au nom d’une de leurs plus illustres familles à qui, disaient-ils, elle avait été injustement enlevée.

L’amiral Zacharia, utile auxiliaire de Michel Paléologue dans sa restauration à l’empire, ayant remis en son pouvoir l’île d’Eubée, avait reçu en récompense l’investiture de Chio avec de grands titres d’honneur.

Ses fils après lui avaient gardé cette possession; mais elle leur fut enviée, parce que le revenu en surpassait de beaucoup le tribut qu’ils en payaient au fisc impérial. On commença par prétendre que la concession originaire n’avait été faite que pour dix ans, qu’elle ne se perpétuait que par tolérance et par abus. Une querelle entre les deux frères Zacharia survint, et elle fournit à la cour de Constantinople l’occasion de rentrer dans ce fief précieux. Comme le cadet, exclu de l’héritage par son aîné, réclama assistance contre lui, les forces de l’empereur Andronic débarquèrent dans l’île. Le frère aîné mourut en se défendant.

Son frère crut alors recueillir l’héritage sans obstacle, mais il n’obtint que l’offre d’un commandement subalterne au lieu de ce qu’il regardait comme sa propriété. Il se retira mécontent et prit inutilement les armes sans pouvoir rentrer en possession2. De là naissaient les prétentions des Génois; elles sommeillaient et ils se contentaient bien d’une sorte de monopole commercial que les Grecs leur laissaient exercer: mais tout allait changer si ce pays tombait au pouvoir d’émules occidentaux. Vignoso fit valoir les droits de la république, et réclama contre le projet d’invasion. Le dauphin essaya de vaincre cette opposition par l’appât de l’intérêt personnel. Ces offres corruptrices furent rejetées. Vignoso fit mettre à la voile, résolu de devancer à Chio le dauphin et sa flotte.

 

En y arrivant, il essaya d’effrayer les habitants en les avertissant du danger qu’ils allaient courir. Il leur présentait le seul moyen de s’y soustraire. Il leur suffisait d’arborer le drapeau de la république, de recevoir quelques Génois dans leur citadelle. Avec ces garanties, le dauphin, les Vénitiens, personne n’oserait attaquer un poste qui paraîtrait appartenir à la seigneurie de Gênes. La cour de Constantinople (l’impératrice Anne de Savoie était alors régente) avouerait avec plaisir une précaution qui lui conserverait Chio: mais si elle ne l’approuvait pas, l’amiral, qui ne voulait que prêter à bonne intention le pavillon et la petite garnison, s’engageait à les retirer à l’instant.

 

Cette offre cauteleuse ne séduisit pas les Grecs: ils répondirent que, loin d’avoir besoin d’un pareil secours, ils permettaient aux Génois d’aller se joindre aux Latins; ils les défiaient tous. Vignoso se présenta dans le port malgré cette réponse altière. Le peuple de Chio fit pleuvoir sur les galères des pierres et des traits; le cri universel était Mort aux Génois! Ce fut pour ceux-ci une occasion de vengeance ou un prétexte de prévenir les autres conquérants. Après de violents combats, l’île fut gagnée3. Maître de Chio, Vignoso voulut assurer sa conquête et l’agrandir. Dans le voisinage sur le continent, au milieu d’un pays où les Turcs s’étaient établis, était la ville de Fockia, la nouvelle Phocée. Les Génois convoitaient cette possession. Ils s’y prétendaient des droits analogues à ceux qu’ils supposaient avoir sur Chio. La ville de Fockia avait été bâtie en quelque sorte par deux frères Cattaneo, nobles génois. L’un d’eux, s’étant rendu indépendant, avait fait dessein de conquérir Mytilène (1330). L’empereur grec, en se faisant aider par les Turcs, le chassa d’abord de Mytilène et ensuite de Fockia4.

De cette ancienne possession -Vignoso se faisait une sorte de titre.

Pendant qu’il acquérait Chio, les habitants de Fockia lui avaient montré peu de faveur; ils se défendirent quand il les attaqua. Ils recoururent à l’assistance des Turcs; mais ils furent contraints de se donner à Gênes comme leurs voisins insulaires. L’amiral voulait encore s’emparer de Mételin et de Ténédos; mais, quand la flotte fut à la voile, tous ces hommes de mer se soulevèrent. Assez chargés de butin, ils étaient pressés d’aller mettre leur proie en sûreté dans leurs foyers. Il fallut renoncer à pousser l’expédition plus loin. On revint immédiatement à Gênes. Smyrne, attaquée en ce moment et qu’on eût pu défendre, privée de secours, fut perdue pour les chrétiens.

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