Histoire de la République de Gênes
Pendant le voyage de Boucicault, la tranquillité…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Telle est la différence des époques. Aujourd’hui il y a plus d’affaires et surtout plus de concurrents pour les faire qu’il n’y a de moyens disponibles toujours prêts pour chacun d’eux. Il faut en créer, en simuler, il faut des banques pour les emprunteurs. A Gênes, au XVe siècle, il fallait une banque aux capitalistes. Il leur fallait des dépôts assurés pour leurs fonds exorbitants, jusqu’à ce qu’ils trouvassent à les prêter ou à les employer pour eux-mêmes. C’était là le signe d’une grande opulence, peut-être aussi le symptôme d’une industrie parvenue à son apogée et qui va devenir stationnaire.
Je demande grâce pour cette digression. La grande et fameuse institution de la banque de Saint-George méritait de nous arrêter au milieu d’une histoire à laquelle elle aura désormais une grande part.
CHAPITRE IX.
Gouvernement du marquis de Montferrat. - George Adorno devient doge.
(1409) Le marquis de Montferrat, nouveau maître dans Gênes, se disait impartial entre les factions; mais trop d’animosités s’étaient rallumées pour que la révolution s’accomplît sans réaction. Une nouvelle nomination des membres du conseil fut réclamée de toute part pour le purger de sa moitié guelfe. Tout ce qui appartenait à cette faction fut successivement opprimé.
La persécution appelle la résistance et la révolte. La famille Fieschi, surtout le cardinal Louis, et Jean-Luc, cet homme de guerre qui avait eu le plus de part à la faveur et aux opérations de Boucicault, se mirent à la tête des mécontents. Ils armèrent les vassaux de leur maison et soulevèrent une grande partie de la rivière orientale: on marcha contre eux avec des succès divers et sans pouvoir se faire rendre Porto-Venere encore occupé par les Français. Après un an de blocus, la garnison vendit la place aux Florentins par la médiation des guelfes. De même, Gavi fut cédé par ses gardiens à Facino Cane. Dans la rivière occidentale, Savone avait été sur le point d’être livrée aux Français. Vintimille était restée à la France. Les Génois l’assiégèrent et enfin s’en rendirent maîtres quand ils eurent fait proclamer parmi leurs gens que tout ce que prendraient ceux qui entreraient dans la ville leur serait bien acquis.
Tel était l’état du pays.
Dans Gênes la faction gibeline dominait; le marquis concourait avec elle de tout son pouvoir. Un parlement de près de trois cents citoyens tous de cette couleur lui déféra pour cinq années les pouvoirs qui d’abord ne lui avaient été donnés que pour un an. Après ces mesures, la persécution contre les guelfes redoubla; elle fut d’autant plus odieuse qu’elle viola les droits les plus respectés de la propriété. On ne se contenta pas de décider que les actions de banque des émigrés seraient mises en vente pour en employer le prix à leur faire la guerre; exemple qui heureusement n’a été que rarement imité à Gênes. Dans cette occasion on fit plus. On entreprit d’obliger les gens notés comme guelfes ou fauteurs des Fieschi à se porter acquéreurs en argent comptant de ces propriétés de leurs chefs ou de leurs amis. On fit sur eux d’odieuses répartitions de ces achats imposés de force. Ces mesures n’étaient pas faites pour ramener les hommes de coeur engagés dans le parti opprimé, mais elles ne furent pas sans influence sur les faibles; et, soutenues par les intrigues du marquis, elles produisirent un effet assez étrange. Jean Centurion et Lionel Lomellino, membres de deux illustres familles, déclarèrent renoncer à la faction guelfe, se constituèrent gibelins et requirent qu’un acte authentique en fût dressé par les notaires. Leur exemple fut suivi par un assez grand nombre d’individus et de familles considérables tant nobles que populaires. Montferrat, qui voulait assurer son pouvoir par la tranquillité publique, sut employer une autre politique envers ceux dont on ne pouvait acheter la conversion; il négocia; il n’armait pas volontiers les Doria pour repousser les Fieschi; il fit une paix avec ceux-ci. Ils acceptèrent une amnistie; leurs actions sur la banque leur furent restituées, et tout parut tranquille.
(1411) Alors la république, attaquée sur mer par un ennemi puissant, put déployer contre lui quelque énergie. Les Catalans, plus corsaires que marchands, s’étaient rendus redoutables aux autres navigateurs. Le roi d’Aragon, leur seigneur, possédait la Sicile, la Sardaigne, la Corse presque tout entière, qui leur assuraient partout des forces et des points d’appui. Une jalousie réciproque les avait mis souvent aux mains avec les Génois. Une de leurs flottes alla insulter l’île de Chio et tirer ses bombardes contre le rivage. La colonie se souleva d’indignation pour repousser cet outrage et pour en tirer vengeance. Les armateurs de Gênes dont les vaisseaux se trouvaient dans le port fournirent leurs navires; les propriétaires de l’île contribuèrent de leur bourse pour les équiper et les approvisionner. Deux consuls envoyés par la république à Caffa, étaient en relâche à Chio; ils acceptèrent la conduite de l’expédition, avec la condition bizarre de commander alternativement quinze jours chacun. Ils cherchèrent l’ennemi et le joignirent dans le port d’Alexandrie; on jeta l’ancre bord à bord et l’on commença à se combattre dans cette situation. Les bombardes de ces flottes ne devaient avoir encore rien de semblable avec notre redoutable artillerie, car dans cette position si rapprochée on voit ces rivaux prolonger plusieurs jours une guerre de chicane qui n’avait rien de décisif. On se battait jusqu’à l’heure des repas, alors on s’écartait pour se reposer. Les chaloupes s’épiaient et se poursuivaient. Les Catalans lançaient des bâtiments enflammés contre la flotte ennemie; les Génois les détournaient et renvoyaient ces incendies aux Catalans. Les Alexandrins se lassèrent de voir leur port servir de théâtre aux violences de ces étrangers chrétiens. Ils prirent parti contre les Génois. Ceux-ci, manquant de vivres, furent obligés de regagner Chio.
La république par cette expédition se retrouva en guerre active avec le roi d’Aragon et les Catalans; guerre d’autant plus fâcheuse que l’ennemi, courant sur les navires du commerce, prit une assez grande quantité de cargaisons de grains que Gênes attendait au milieu d’une grande disette et d’un hiver rigoureux. Antoine Doria fut envoyé pour réprimer les entreprises de ces adversaires. Il releva la réputation maritime de sa patrie. Il courut de l’Adriatique en Espagne, prit ou détruisit tout ce qu’il trouva de bâtiments, soit en mer, soit dans les ports, où il ne craignit jamais de pénétrer. Il fit des excursions sur les bords ennemis, brûla des redoutes et en emporta des trophées. Il montra ses galères à la vue de Barcelone, et les forces ennemies se renfermèrent dans leurs ports (1412). Cependant le trône d’Aragon devint vacant. Ferdinand Ier, prince de la maison de Castille, y fut appelé; il avait été favorable aux Génois avant son avènement. Ils se hâtèrent de lui envoyer des ambassadeurs, de lui proposer la paix et de réclamer son amitié. Une trêve de cinq ans fut immédiatement conclue.
Une trêve fut aussi accordée avec Louis, ce roi titulaire dépouillé du royaume de Naples, mais qui, établi en Provence, pouvait encore être d’un fâcheux voisinage.
Facino Cane, qui avait gardé pour lui Novi et acquis Gavi, mourut à cette époque; mais la mort de cet ancien allié du marquis de Montferrat ne promettait pas pour cela un meilleur voisin aux Génois. Sa veuve épousa Jean-Marie Visconti, devenu, de seigneur de Pavie, duc de Milan par la mort imprévue de son frère, changements qui présageaient des combinaisons nouvelles aux États limitrophes.
Il restait aux Génois leur guerre avec les Florentins. Livourne, que ceux-ci voulaient ravir à la république, en était le véritable objet. Les garnisons françaises restées dans quelques places de la frontière les avaient vendues à Florence. Des efforts devinrent nécessaires pour mettre en sûreté le territoire génois. On reprit quelques bourgs, d’autres retournèrent d’eux-mêmes à l’obéissance. On recouvra la Spezia; mais il fallait reprendre Porto-Venere: c’était le boulevard oriental de Gênes.
Les expéditions de terre et de mer se succédèrent à grands frais inutilement. Pendant le reste de la durée du gouvernement du marquis on ne put rentrer dans la place. Plus de 200,000 livres furent sacrifiées; le trésor public s’y épuisa sans succès.
Cette disgrâce, ces dépenses, ces divers contretemps aliénaient le public d’un maître étranger qui ne procurait au pays ni plus de sécurité ni plus d’économie que le gouvernement dont il avait pris la place. La disette avait ressemblé à une famine. Les lieux ordinaires où le peuple trouvait du pain à acheter s’étaient fermés. Un seul bureau de distribution restait ouvert. On y dispensait de faibles rations et non pas à toute heure. Le grain était monté à un prix jusque-là inouï, et ce prix aurait été bien plus élevé si on ne l’avait défendu, dit un historien du temps.
Il ajoute que le commerce y pourvut enfin en allant chercher des blés au dehors; mais il a oublié de nous apprendre comment une limite imposée aux prix marchands ne fit pas obstacle aux approvisionnements commerciaux.
Dans l’intérieur du gouvernement, des mécontentements et des plaintes se faisaient entendre.
(1413) C’était un symptôme d’inquiétude et un présage de révolution. Le marquis ne pouvait s’absenter de Gênes sans qu’il y éclatât quelque mouvement. Pendant un de ses voyages dans ses terres du Montferrat, une querelle s’éleva à Savone entre les Doria et les Spinola; le conseil de Gênes y expédie promptement deux cents hommes pour rétablir la paix, et c’est à George Adorno qu’il en confie le commandement. Un grand nombre d’amis et de volontaires accompagnent ce chef populaire, frère de l’ancien doge Antoniotto. Aidé de la faveur publique à Savone, il arrête les voies de fait et contient les partis. Mais le marquis inquiet et jaloux accourt de son côté. Les habitants de Savone répugnent à l’admettre dans la ville. Adorno cherche à le détourner d’y entrer; Montferrat n’en est que plus pressé de surmonter les obstacles, et, à peine entré, il s’assure de la personne d’Adorno.
Pendant ce temps, muni d’un sauf-conduit, mais ayant eu soin d’attendre l’absence du marquis pour en user, Thomas Fregose, beau-frère d’Adorno, était venu à Gênes. Le peuple l’avait reçu avec faveur: appelé au palais, il refusa de comparaître. Deux cents soldais sont envoyés pour le prendre, le tocsin appelle les Génois à sa défense. On s’assemble en armes. Le palais, abandonné par le lieutenant du marquis, est immédiatement pillé par la populace. Le gouvernement ainsi déserté, un conseil de trois cents citoyens est convoqué; on y délibère qu’un doge populaire sera nommé; les nobles auront la moitié des autres emplois. La chance de cette nomination semblait pour Fregose, mais avant que l’élection soit consommée, George Adorno entre dans la ville à la tête de ses amis. Il avait recouvré sa liberté à Savone. Adorno était riche, puissant, agréable au peuple. On le conduit immédiatement au palais. Plus de quatorze cents citoyens attroupés sur ses pas lui servaient de cortège en le demandant pour doge. Il est bientôt élu et installé. Le marquis de Montferrat était resté dans la ville de Savone, mais la forteresse lui avait été fermée. Jacques de Passano qui y commandait refusa à la fois de la lui rendre et de reconnaître un envoyé du doge qui ne se présentait qu’au nom d’Adorno. Il déclara que la place qui lui était confiée ne serait rendue qu’à la république. Le marquis l’assiégea inutilement. Les murailles furent à moitié détruites sous les coups de huit bombardes.
Mais l’intrépide commandant resta inébranlable. Le siège fut levé.
Bientôt Montferrat consentit à faire la paix avec le doge. Il reçut 24,000 ducats; à ce prix il renonça à la seigneurie de Gênes et rendit ce qu’il tenait encore du territoire de la république. Le défenseur de Savone vint recevoir de solennelles récompenses de sa fidélité et de sa fermeté.
Les conditions sous lesquelles les doges recevaient le pouvoir, ou que parfois ils affectaient de s’imposer à eux-mêmes, ont une médiocre importance si l’on considère la durée éphémère de ces dignités prétendues perpétuelles. Cependant il n’est pas sans intérêt de s’arrêter un moment sur une sorte de charte dressée à l’occasion de l’installation de George Adorno. Un document authentique qui nous en est resté1 est curieux par sa forme et au fond; si les pactes qui y sont énoncés ne furent pas gardés longtemps, ils représentent les règles tantôt écrites tantôt traditionnelles et sous-entendues que l’opinion publique regardait comme les bases du gouvernement.
Cet acte est d’abord le procès-verbal d’un parlement public tenu sur la place du Dôme. Le chancelier y expose que les étrangers ayant été expulsés, et le peuple guidé par l’inspiration de Dieu ayant élevé George Adorno à la dignité de doge, ce digne chef de l’État préfère à une puissance arbitraire, ou à un pouvoir qui ne serait limité que par des usages incertains, un gouvernement réglé par des lois écrites, populaires et sanctionnées par l’autorité d’un parlement solennel. On propose donc de confier à douze réformateurs, six pour l’ordre de la noblesse, trois pour l’ordre des marchands, et trois pour les artisans, le soin de revoir les lois et le droit d’en promulguer de nouvelles, sauf la conservation du gouvernement populaire et la dignité du doge. Ces lois deviendront obligatoires comme si le parlement lui-même les avait votées. Le chancelier invitait ceux à qui plaisait la proposition à crier placet, en levant les mains. Les opposants n’avaient qu’à ne pas répondre.
L’assentiment fut presque général, et l’assemblée se sépara avec des transports de joie.
Les lois des réformateurs furent bientôt publiées; elles forment cent cinquante-quatre articles, dont le dernier abroge toutes lois antérieures.
L’État est déclaré gibelin et populaire: mais les guelfes sont admis à se faire gibelins; les nobles sont admissibles à toutes les places, exceptée celle de doge. Le gouvernement se compose du doge, du podestat, de douze anciens, du petit conseil de quarante membres, du grand conseil de trois cent vingt, des suprêmes (syndicateurs), des officiers de la monnaie, c’est-à-dire des finances.
Le doge est à vie; il régit la république, il préside les conseils avec double suffrage. Il lui est défendu de créer de nouvelles charges, d’altérer les juridictions, de recommander aucun procès ou d’en connaître. Son traitement est de 8,000 génuines, tant pour son entretien que pour celui de sa cour, composée de deux lieutenants et de deux vicaires2.
Des formes solennelles et compliquées sont établies pour l’élection des doges; et toute nomination où elles n’auraient pas été suivies est déclarée d’avance illégitime et nulle. Sur cet article, un historien, qui bientôt après vit violer cette règle de mille manières, ajoute cette réflexion maligne, qu’en recourant à cette loi, on peut reconnaître qui sont les vrais doges et qui les usurpateurs.
Le podestat devait être étranger, docteur en loi, de maison princière ou du moins de famille patricienne; il se donnait trois vicaires approuvés par le doge et le conseil des anciens. Deux l’assistaient dans les jugements civils, le troisième dans les causes criminelles. Mais le podestat prononce seul sur les délits commis dans la ville de Gênes ou à cinquante milles à la ronde. Il est défendu de manger ou de contracter familiarité avec le podestat ou ses vicaires.
Le conseil des anciens est inséparable du doge, qui doit le consulter en toutes choses, excepté pour ordonner l’arrestation des conspirateurs, des séditieux ou des bannis réfractaires. Le petit conseil intervient dans la délibération des affaires graves. On ne peut sans son concours accorder des immunités, nommer des amiraux, démolir des forteresses. Le grand conseil délibère sur la guerre, sur la paix, et fait les traités.
S’il y a lieu d’établir quelque loi nouvelle ou quelque amendement à celles qui existent, le doge et le conseil des anciens, à qui appartient ici l’initiative, en font lire la proposition au petit conseil. Si elle y est approuvée, le doge et les anciens avec les officiers de la monnaie nomment une baillie spéciale, qui a l’autorité de rédiger la loi dans le sens et dans les limites de la proposition approuvée. Ainsi le parlement, l’assemblée générale, se trouve implicitement supprimé et remplacé par un conseil.
On voit que cette législation formait une véritable charte3; comme à tant d’autres, il n’y manquait que la durée.
LIVRE SEPTIÈME.
LES ADORNO ET LES FREGOSE. - SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE ET DES DUCS DE
MILAN PLUSIEURS FOIS RENOUVELÉE. - PAUL FREGOSE ARCHEVÊQUE ET DOGE A PLUSIEURS REPRISES. - L’AUTORITÉ RESTÉE A LOUIS LE MORE, DUC DE MILAN; AUGUSTIN ADORNO GOUVERNEUR DUCAL. - PRISE DE CONSTANTINOPLE. - PERTE DE
PÉRA ET DE CAFFA.
1413 - 1488.
CHAPITRE PREMIER.
Le doge George Adorno perd sa place. - Thomas Fregose doge.
Le gouvernement d’Adorno parut s’affermir. Dans un congrès tenu à Pise, la paix fut enfin conclue avec les Florentins. Porto Vénère fut rendu aux Génois; Sarzana resta en leur possession. Le bourg de Gavi secoua le joug du fils de Facino Cane. On racheta de lui la forteresse au prix de 10,000
ducats. Un annaliste nous apprend qu’il y eut dans cette négociation un intermédiaire qui reçut 350 ducats pour son droit de courtage.
Le doge s’appliqua à se tenir hors de toute complication d’intérêts politiques avec les étrangers. Le pape Jean XXIII, chassé de Rome par le roi de Naples, Ladislas, demanda refuge aux Génois; on en délibéra, et l’hospitalité lui fut refusée, de crainte de se brouiller avec le Napolitain.
Vers ce temps, l’empereur Sigismond était venu en Lombardie. Ennemi des Visconti, il n’amenait aucune force contre eux. Errant de ville en ville autour de Milan, et recevant de vains hommages sans secours utiles, il témoigna l’envie de se montrer à Gênes, le gouvernement ne fut pas disposé à le recevoir mieux que le pape. Néanmoins on lui adressa à plusieurs reprises de solennelles ambassades qu’il caressa soigneusement.
Un des premiers envoyés, François Giustiniani, fut fait de sa main chevalier et créé comte palatin. L’écusson de sa famille fut orné de l’aigle impériale qu’elle a toujours conservée. C’étaient des comtes impériaux populaires à Gênes.
Il est remarquable qu’en députant à l’empereur, Gênes demanda et obtint de lui un rescrit qui déliait la république des engagements contractés avec le roi de France; c’était comme la réponse à la citation intimée au nom du roi Charles; mais avoir recours à ce remède contre un seigneur qu’on désavoue, n’était-ce pas, pour des républicains indépendants, l’acte d’une double servilité?
Le dedans s’organisa paisiblement, et les dernières lois semblaient assurer la tranquillité publique. Les guelfes cependant se plaignaient d’être maltraités. La clause qui les excluait du gouvernement comme guelfes, mais qui leur permettait de se déclarer gibelins pour être éligibles, ne paraît pas avoir été exécutée à la rigueur; on les admettait sans exiger l’abjuration de leur parti; mais dès lors ils se croyaient en droit de réclamer l’effet des anciennes transactions qui réglaient le partage des charges par moitié. On en vint à faire des recensements; et il fut reconnu qu’il n’y avait sur la population entière qu’un quart de guelfes, et, qu’en proportion de leur nombre, ils ne pouvaient réclamer plus de charges qu’ils n’en avaient obtenu. Après la dernière révolution, on avait cru devoir demander à ceux qui, sous l’influence du gouvernement du marquis de Montferrat, s’étaient faits gibelins, s’ils voulaient retourner à leur ancienne couleur ou ratifier leur changement. Ces nouveaux gibelins persistèrent pour la plupart.
Un historien patriote remarque ici que Gênes en paix ordonnant avec calme sa législation, était alors plus heureuse que les autres villes d’Italie.
Seule entre toutes, peut-être, elle n’avait alors ni bannis ni émigrés.
Mais l’ambition des hommes puissants ne pouvait laisser la république sans troubles ni le gouvernement d’un d’entre eux sans compétiteur (1414). Il s’en éleva plusieurs tour à tour, et la dernière (1415) de ces entreprises produisit dans la ville trois mois de désordres et de combats. C’était un des Montaldo qui venait réclamer le pouvoir comme le juste héritage de son frère et de leur père. Le doge fut réduit à souffrir que ses droits et les prétentions de son adversaire fussent soumis à des arbitres, et par le jugement de ceux-ci les deux parties contendantes furent également évincées1. Montaldo fut éconduit, mais on força le doge Adorno à se démettre. Un parlement fut assemblé: huit cents citoyens y concoururent. On procéda à l’élection d’un nouveau doge.
Le choix tomba sur Bernabo Guano, l’un des auteurs de la pacification, homme estimé de tous les partis, mais peu en état de les tenir en frein.
Cependant la confiance parut renaître un moment; et, dès ce temps comme aujourd’hui, le prix vénal des actions de la dette publique étant estimé un symptôme important de la sécurité, on remarqua que leur valeur, tombée à cinquante livres pour les cent livres nominales dans les derniers troubles, se releva rapidement à quatre-vingt-dix. De toute part on rebâtit les maisons incendiées: en effaçant les traces de la discorde, la cité s’embellissait d’édifices modernes. Mais le dernier mot n’avait pas été dit à l’élection de Guano; bientôt éclatèrent de nouveaux troubles. Le doge, attaqué, et ne se voyant défendu par personne, renonça à sa dignité. L’élection de son successeur mit au jour enfin la source de tant d’agitations. Quand George Adorno avait été élevé sur le siège ducal, il avait auprès de lui un ami, un allié, mais un rival caché qui épiait l’occasion de lui ravir sa place. C’était Thomas Fregose, qui dès lors eût été doge lui-même, si l’arrivée d’Adorno à point nommé n’avait réveillé en faveur de celui-ci l’enthousiasme populaire. Fregose ne put lui disputer la préférence; il parut acquiescer; mais il attendit. Il se montra défenseur d’Adorno contre Montaldo, mais il attendit encore.
L’événement le trompa quand Guano fut nommé, ou peut-être lui convint-il, au lieu de prendre immédiatement la place d’Adorno, d’y laisser passer un homme incapable de la garder. Quoi qu’il en soit, aussitôt que Guano fut sorti du palais (1416), le peuple cria vive Fregose; il porta l’ambitieux en triomphe en le demandant pour doge. D’abord installé aux acclamations publiques, le lendemain son élection fut proclamée dans un conseil de trois cents citoyens. C’était déroger à la loi nouvelle qui avait réglé d’autres formes et déclaré nulle toute élection où l’on s’en serait écarté; mais le conseil décida qu’en des circonstances urgentes se départir de l’ordre c’est l’ordre même.
Thomas était le second fils de l’illustre Pierre Fregose, le conquérant de Famagouste. Si celui-ci n’avait pu faire régner longtemps son incapable neveu, il avait laissé en mourant sept enfants disposés à revendiquer l’héritage de leur oncle, le premier doge du nom.
L’aîné, Roland, était mort en tentant un coup de main dans cette vue.
Introduit dans la ville, pendant la seigneurie du marquis de Montferrat, il avait appelé les partisans de la famille pour le soutenir. Ils accoururent trop tard; il fut forcé de transiger et de faire retraite à l’instant; embarqué, la tempête le fît échouer à Savone; il y fut massacré.
Thomas, qui avait été compagnon de son entreprise et qui avait payé de sa personne, s’appuyait maintenant à son tour sur les frères qui lui restaient. Ils lui servirent de lieutenants et d’amiraux. Spinetta, l’un d’eux, chargé de veiller sur la rivière occidentale, fut élu gouverneur à vie par les habitants de Savone toujours disposés à regarder leur ville comme une république alliée des Génois plutôt que comme sujette. On ignore si le doge désira cet établissement, ou fut contraint de le subir; s’il chercha un point d’appui pour sa famille, ou si Spinetta n’exigea pas une sorte d’indépendance.
Abraham était destiné à gouverner la Corse, à y rétablir le pouvoir des Génois à peine reconnu, et contre lequel s’était révolté Vincentello d’Istria qui s’était fait comte, sous la protection des Aragonais. Il occupait Ginarca. Abraham Fregose vint assiéger la ville; mais il fut battu. Un historien de Corse dit qu’Abraham, ayant voulu prendre à son profit un pouvoir que sa république lui avait confié, paya cette entreprise de sa tête. Les annales génoises ne disent rien de pareil.
Baptiste Fregose était le personnage le plus marquant parmi les frères cadets du doge. Il servit son frère avec dévouement en toute occasion.
Mais après de longues années de fidélité, un jour Thomas étant au milieu d’une solennité religieuse, on vint lui annoncer que son palais était envahi et qu’au moment même un usurpateur se faisait proclamer doge: c’était Baptiste. Cette folle et inexplicable tentative coûta peu de peine à réprimer. Baptiste se rendit; Thomas pardonna, et le premier continua à servir son frère comme par le passé, conservé dans ses emplois avec la même confiance.
Dans l’intérieur la sagesse du doge avait ranimé l’esprit public et l’émulation. Il comprît et embrassa les vrais intérêts de son pays. Par des mesures bien prises il paya 60,000 ducats de dettes et libéra l’important revenu de la gabelle du sel. L’État entreprit les plus utiles travaux. Des jardins et des terrains vagues qui bordaient la mer à l’extrémité occidentale de la ville devinrent une vaste darse pour servir de port aux galères2.
Chez lui, le doge vivait avec somptuosité, et, à son imitation, dans les moments de tranquillité, le luxe des citoyens répondait à la magnificence du chef de la république.
Le commerce maritime, qui fournissait ou augmentait ces trésors, avait repris tout son lustre. Les vaisseaux des Génois couvraient la Méditerranée et l’Océan. Si, au milieu des puissances en guerre, les richesses dont ils étaient chargés les faisaient attaquer, ils savaient se défendre avec une habileté qui leur était propre. Les Anglais traitaient alors le pavillon de la république en ennemi; elle avait fourni des combattants aux Français. Car si la cour de Charles VI avait considéré d’abord les Génois comme des sujets révoltés, dans les malheurs de cette fatale époque elle avait plus affaire de secours que de vaines prétentions de souveraineté. On fit promptement une trêve de dix ans, et le roi prit à son service six compagnies d’arbalétriers, huit grands vaisseaux et huit galères. Dans cette expédition, les Génois, déployant une bravoure inutile, participèrent à la calamité qui en ce temps pesait sur la France. Les Anglais avaient pris Bailleur, il fallait à tout prix leur enlever cette conquête. Deux flottes puissantes se trouvèrent en présence. L’anglaise était la plus nombreuse. Les vaisseaux génois, qui attaquèrent avec vivacité, ne furent pas suivis par les autres auxiliaires que la France avait réunis de toutes parts. Le commandant Janus Grimaldi fut tué; ces braves se virent enveloppés sans espoir de secours: trois vaisseaux furent pris; le reste eut encore le courage et le bonheur de se faire jour.
Gênes resta quatre ans en état de guerre avec les Anglais, guerre peu active faute de point de contact. Cependant, à la paix, la république eut à payer 6,000 livres sterling aux citoyens de Londres dont ses vaisseaux avaient capturé les laines et les autres marchandises, et à qui leur roi avait accordé des lettres de représailles. Le doge, pour conclure ce traité, avait envoyé à la cour d’Angleterre deux nobles ambassadeurs, Raphaël Spinola et Etienne Lomellini.
Cependant, au milieu d’une période de prospérité publique, ce n’était pas sans inquiétude que le gouvernement le mieux organisé pouvait se conduire dans un pays si accoutumé au changement, entouré de voisins jaloux, et toujours peuplé de mécontents. Le duc de Milan mit en jeu une intrigue secrète pour essayer de renverser le doge (1417). Visconti s’était entouré de Génois fugitifs; Thomas Malaspina, le plus mauvais voisin que cette illustre famille eût donné à Gênes, moitié seigneur féodal, moitié brigand, recommençait à troubler le pays. Une coalition menaçante se forma. Visconti, Montferrat, Caretto se déclarèrent protecteurs d’une opposition armée contre le doge, composée d’Isnard de Guarco, des frères Montaldo et de leurs partisans, mais surtout de la famille Adorno. Un Fregose, porté au siège ducal par le concours des Adorno, avait été une étrange circonstance; elle confondait ensemble les deux grandes fractions de la bourgeoisie. Une alliance de famille l’avait amenée. Il est difficile de concevoir comment ces rivaux avaient pu contracter cette parenté ou comment ce lien avait suffi pour imposer silence aux ambitions qui opposaient ces deux races. Ce rapprochement assura le succès des Fregose; mais une telle concorde ne pouvait être que de courte durée, car à peine Fregose fut doge, les Adorno furent bientôt ses ennemis. Thérame, qui l’avait le plus secondé, le plus ambitieux, sans doute, de cette génération, se sépara de lui et quitta Gênes; Visconti ne tarda pas à l’attirer près de lui, et quand, sous les auspices des coalisés, tous ces émigrés marchèrent en armes, c’est Thérame qu’ils reconnurent pour chef; ils l’élurent et le proclamèrent leur doge. Sans attendre les troupes de leurs protecteurs ils s’approchèrent de Gênes (1418). Les habitants des vallées suivirent le mouvement, et la ville se vit près d’être assiégée.
Alors la méfiance y régna. Le doge, jusque-là modéré et retenu, adopte les mesures de la terreur. Les proclamations se succèdent, les armes sont interdites à la masse des citoyens. L’autorité désigne expressément ceux à qui seuls elle permet et enjoint de les prendre. Nul de ceux qui ne sont pas commandés ne peut sortir de sa maison après l’heure du couvre-feu. On se bat hors des murs et dans les environs. Enfin, quand les ennemis se retirent, tout ce qui est au delà des monts est perdu pour la république. Visconti prend pour lui Gavi, Voltaggio et Bolzaneto (1419); à ce prix Fregose a obtenu qu’il abandonne la cause des insurgés3. Jean-Jacques, marquis de Montferrat, qui venait de succéder à Théodore son père, se fait donner plusieurs châteaux; le marquis de Caretto retient celui de la Pietra. Les émigrés souscrivent à ces partages; enfin Capriata et Tajolo sont adjugés à Thérame Adorno: il se dit le doge, et il dépouille sa patrie!
La rivière orientale présentait aussi l’aspect de la rébellion et de l’anarchie. Le doge qui, épuisant toutes ses ressources, avait mis en gage ses propres effets pour soutenir les guerres, implorait en vain les secours des Florentins contre ses ennemis. Les Florentins avaient un but que l’occasion favorisait, et ils se gardaient bien de se compromettre pour tirer leurs voisins d’embarras; après de longues intrigues, ils obtinrent la possession qu’ils briguaient. Gênes leur vendit Livourne pour 120,000 ducats d’or4.
(1420) Quand le gouvernement put respirer, cet argent servit à s’opposer aux progrès menaçants des Aragonais. Alphonse V, prince ambitieux, brillant de talents et de valeur, était peu content des limites que les lois d’Aragon mettaient à la puissance royale, et il cherchait au dehors des combats, de la gloire et des conquêtes. A la Sardaigne qui était entre ses mains il voulait joindre la Corse. L’occupation de cette île était le premier exploit qu’il résolut d’entreprendre. Il surprit Calvi, il assiégea Bonifacio; et de l’île entière c’était tout ce qui rendait obéissance à la république de Gênes; car quelques seigneuries tenues par des Mari et des Gentile ne reconnaissaient sa suzeraineté que de nom.
C’est pendant ce siège de Bonifacio qu’Alphonse reçut un message de la reine de Naples Jeanne II. Elle lui offrait de l’adopter pour fils s’il voulait prendre en main sa défense et sa vengeance contre deux princes français, Bourbon, comte de la Marche, dont elle avait fait imprudemment son mari, et Louis d’Anjou, qui réclamait contre elle les anciens droits que la maison d’Anjou tenait de Jeanne Ire. En ce même temps Louis avait rassemblé une flotte à Gênes, et Baptiste Fregose, le frère du doge, la commandait avec le titre de grand amiral. Alphonse, flatté de l’espoir d’hériter du royaume de Naples, ou même de s’en rendre maître après son adoption, accepta les propositions de la reine et n’en fut que plus pressé d’achever la conquête de Bonifacio qu’il lui coûtait d’abandonner.
Il avait tellement poussé les assauts que la place était entrée en capitulation. Elle devait se rendre à un jour fixé si elle n’était ravitaillée dans l’intervalle; vingt otages avaient été livrés à l’Aragonais. Sur cette nouvelle Jean Fregose, l’un des plus jeunes frères du doge, commandant à vingt et un ans d’une expédition difficile, fit voile sans différer un moment. Bonifacio était une colonie acquise à la république depuis trois cent seize ans, le doge ne voulait pas la laisser perdre. On ne s’arrêta pas devant une dépense de 30,000 livres pour armer sept vaisseaux. Ils portaient quinze cents hommes. Alphonse opposait à ce secours dix mille hommes. Sa flotte était ancrée dans le port même; et ce port, long canal tortueux, avait été fermé par une forte estacade. Une tempête semblait encore écarter les Génois. Ils traversèrent tous les obstacles. Trois de leurs vaisseaux attaquant franchement l’estacade suffirent pour la rompre. La flotte entra dans le port et vint se ranger devant celle de l’ennemi. On combattit à l’ancre avec un extrême acharnement. L’audace et l’adresse des Génois suppléèrent au nombre.
Leurs plongeurs coupèrent à l’improviste le câble du vaisseau d’Alphonse.
Il dériva, et cet effet d’une cause inconnue fut pris par les siens pour un signal de retraite. Les Génois profitent de la confusion, ils abordent la place, débarquent leurs vivres et leurs secours; Bonifacio est en sûreté. Cependant les Aragonais, après avoir perdu leur position au fond du port, étaient maîtres de la sortie, un brûlot artistement dirigé ouvrit leurs rangs; la flotte génoise ressortit et retourna vers Gênes en triomphe. Alphonse perdit l’espoir de soumettre la ville; pressé de porter son ambition à Naples, il leva le siège et partit. Quelques mois après, les Génois reprirent Calvi.
(1421) Alphonse, établi pour un temps en Italie, en guerre avec les Génois et humilié par eux à Bonifacio, donnait un ennemi de plus et des embarras nouveaux à Fregose. Tout se réunissait pour conspirer contre le maintien de son gouvernement. Mais le plus puissant mobile de toutes les intrigues, c’était toujours l’ambition du duc de Milan. Visconti se préparait enfin à porter des coups décisifs. Un héraut vint défier solennellement le doge et lui déclarer la guerre. Le territoire fut immédiatement envahi. Guido Torelli se montra dans les vallées de Gênes à la tête d’une armée qui accompagnait Thérame Adorno, ce beau-frère devenu l’ennemi et le compétiteur du doge; des Montaldo, des Spinola émigrés s’y étaient joints.
Fregose en cherchant des appuis au dedans croyait s’en être assuré un en tout sens considérable et qui devait lui répondre de toute la faction guelfe. Il avait fiancé à Antoine Fieschi, sa nièce, fille de son frère Rolland. On ne pouvait faire une alliance plus honorable et plus utile.
Mais le mariage tardait à se consommer, et depuis quelque temps ce délai était pour le doge un sujet d’inquiétude. Quand le duc de Milan eut déclaré la guerre et que son armée parut en Ligurie, les Fieschi embrassèrent cette cause, et Antoine abandonnant Fregose et l’alliance conclue, alla se réunir à eux. Par leur influence les habitants des vallées favorisèrent l’attaque. Une seconde armée milanaise, conduite par le fameux comte Carmagnola, était descendue des montagnes sur la rivière occidentale. Albenga et les autres places s’étaient rendues à son approche. Spinetta Fregose conservait Savone devenue son patrimoine; mais les ennemis avaient passé outre, et, se joignant avec le corps de Torelli, ils venaient resserrer Gênes et doubler le danger. Il restait aux assiégés la ressource de la mer. Pour la leur enlever Alphonse fit passer sept galères catalanes à la solde du duc de Milan. Avec ces forces le siège devint aussi menaçant par mer que par terre. Le doge eut encore le crédit et l’habileté de créer une flotte de sept galères. Baptiste son frère en fut l’amiral et se hâta d’aller à la rencontre de l’ennemi. Le combat se livra sur la côte pisane; mais l’événement se prononça contre les Fregose. Trois de leurs galères combattirent mollement et prirent tout à coup la fuite: les autres tombèrent au pouvoir de l’ennemi; Baptiste Fregose fut prisonnier.
Cette disgrâce achevait, à Gênes, le découragement des uns et la défection des autres. Le doge le jugea le premier et se condamna lui-même. Sa conduite fut noble, digne et patriotique. Il assembla le grand conseil des citoyens. Il leur déclara qu’il se sentait hors d’état de soutenir son gouvernement et qu’il ne voulait pas, pour essayer de conserver son pouvoir, tenter des mesures onéreuses à l’État. Il ne pensait pas qu’il convînt de chercher quelque autre citoyen qui pût régir la république et la sauver d’une attaque extérieure si pressante. Il exhortait à céder au temps, il demandait l’autorisation d’envoyer une ambassade au duc de Milan et de conclure avec lui un traité qu’il reconnaissait nécessaire. On sut gré à Fregose de cette résignation et de ce dernier soin des intérêts publics. La négociation avec Visconti ne fut pas longue. Une suspension d’armes garantit la ville d’un assaut qui se préparait. Par un traité définitif le duc reçut la seigneurie de Gênes aux mêmes conditions que le roi de France l’avait obtenue. Le Milanais, à son tour, ménagea les intérêts personnels des Fregose. L’ex-doge reçut 33,000 florins en remboursement des sommes par lui avancées pour le service public. Spinetta, en rendant Savone, obtint 12,000 florins. Le duc paya le tiers de ces secours, les deux tiers restants furent à la charge de la ville de Gênes, comme il ne manquait jamais d’arriver dans ces compositions. Thomas Fregose eut aussi la seigneurie de Sarzana Il se hâta de s’y retirer après avoir pris congé affectueusement de ses concitoyens.
CHAPITRE II.
Seigneurie du duc de Milan.
L’armée de Torelli fit son entrée dans la ville, et il s’y trouva, comme il arrive toujours, assez de voix pour crier devant ces nouveaux venus: » Vive le duc de Milan!» Carmagnola survint et prit possession du Castelletto. Après cette précaution il assembla les citoyens; il leur fit savoir que le duc de Milan ne voulait point être lié par les vaines stipulations qu’ils lui avaient demandées et entendait les avoir reçus sans conditions. La proposition sembla dure, mais on ne sera pas surpris qu’après de mûres considérations, la majorité ait consenti à cet abandon du traité et qu’on ait feint de croire qu’il y avait profit à s’en remettre à la libéralité de Visconti, puisque l’on manquait des moyens de le forcer à être fidèle aux pactes. Des ambassadeurs des diverses couleurs envoyés à Milan en revinrent fort caressés et rapportant, dit-on, de beaux privilèges satisfaisants pour le pays (1422).
Alors le duc fit prendre une possession authentique du gouvernement civil de Gênes, formalité que l’entrée des troupes ne suppléait pas suffisamment. Quatre grands commissaires de sa cour arrivèrent pour accomplir la cérémonie, et elle n’eut pas lieu immédiatement à leur entrée. Conformément à leurs instructions très-précises, ils attendirent le jour et la minute que l’astrologue du prince avait marqués comme favorables suivant l’aspect des constellations. L’ambitieux, le cruel et perfide Philippe ne faisait pas ses affaires sans demander conseil aux astres du ciel.
Peu après, le comte Carmagnola revint avec le titre de gouverneur. Il remplaça les quatre commissaires, et d’abord il exigea de la ville autant de salaire pour lui seul qu’on avait été obligé d’en décerner à la commission entière. Les Génois trouvèrent dès l’abord que le régime de Visconti n’était pas économique; à cela près Carmagnola s’attira assez de faveur, grâce à sa grande réputation militaire.
Gênes était pour le duc plus difficile à conserver qu’à acquérir. On disait en ce temps que cette ville ne savait ni garder sa liberté ni supporter la servitude. Les principaux citoyens nobles et populaires, jaloux les uns des autres, étaient toujours prêts à se soulever. Visconti fomenta leurs jalousies pour les affaiblir. Quand des mécontents, des exilés remuèrent contre son propre gouvernement, il ne leur opposa que de médiocres résistances pour ne pas donner occasion dans la ville à de grands armements qu’on aurait pu tourner contre lui. Il contenta le commerce et détourna l’attention publique en soutenant la guerre maritime contre les Aragonais, anciens ennemis qui troublaient la navigation génoise. François Spinola, déjà nommé amiral, partit avec sept grands vaisseaux dont l’armement avait été complété à ses propres frais. La république ne fournit à cette expédition que les vivres. Les forces ennemies furent chassées et dispersées. On fit une descente en Sardaigne.
La flotte revint victorieuse.
(1423) Cependant la politique de Philippe entraîna les Génois dans des intrigues étrangères. La bonne intelligence d’Alphonse et de la reine Jeanne sa mère adoptive n’avait pas duré. Elle avait révoqué son adoption et avait rappelé auprès d’elle Louis d’Anjou; mais le roi d’Aragon tenait Naples; la reine était sortie de la ville, et les deux factions se faisaient une guerre ouverte. Le duc de Milan embrassa le parti de Jeanne et ordonna d’employer les forces maritimes de Gênes pour reprendre Naples sur Alphonse. La cause était populaire, l’Aragonais était l’ennemi commun, la dépense seule effrayait. Les exhortations de Carmagnola, son zèle pour une grande expédition dont il se promettait déjà la gloire, surmontèrent tous les obstacles. On décréta de puiser dans le trésor jusqu’à deux cent mille génuines. Avec cette somme on arma treize galères et autant de vaisseaux, la plupart de quatre cents à quatre cent cinquante tonneaux, portant, les plus grands, cinq cents hommes, et les plus petits, deux cents. Ces préparatifs durèrent un an entier. Louis d’Anjou grossit la flotte de quelques bâtiments provençaux ou de galères armées à Gênes, de ses deniers. Carmagnola n’attendait plus que les dernières instructions de Milan pour le départ. L’émulation et la confiance étaient nées à sa voix; les premiers personnages de la république avaient accepté le commandement des galères et des vaisseaux; les jeunes gens les plus distingués s’étaient empressés de se présenter comme volontaires.
On mettait à la voile; Guido Torelli arrive avec les ordres de Milan, c’est à lui que le commandement est déféré. Carmagnola reste obscurément au gouvernement de Gênes, affront sensible, compté bientôt parmi les premières causes de sa fatale défection. A Gênes on partagea sa surprise et son mécontentement. Torelli était fameux à la guerre, mais il était sans connaissance de la mer, les marins les plus expérimentés allaient se trouver sous la direction impérieuse d’un nouveau venu. Un grand nombre de capitaines s’excusèrent de partir en se faisant remplacer dans leur commandement. Torelli dissimula et mit à la voile quand les astrologues du duc en marquèrent le moment.
(1424) Il suffit de se montrer devant le port de Naples pour obtenir un grand succès. Alphonse était retourné en Espagne, Jacques de Caldora à qui il avait confié son autorité laissa emporter un château et bientôt vendit la ville. Quand l’argent qu’il exigea fut venu de Gênes, il remit la place à la reine, au roi Louis et au duc de Milan Philippe-Marie.
Jeanne témoigna sa reconnaissance aux Génois. Mais tel était le mauvais état de ses affaires qu’elle ne put leur distribuer pour leur solde qu’une centaine de florins par bâtiment. Quelques secours que les commissaires de la flotte avaient eu la précaution d’apporter furent bientôt épuisés. Les équipages n’avaient reçu en tout que deux mois de paye; il leur était dû le salaire d’un an presque entier, on ne pouvait les retenir plus longtemps. Il était douloureux de ramener de si belles forces capables d’expéditions brillantes, lucratives, et de se contenter d’un seul exploit mal payé. La discorde régnait ouvertement entre Torelli et les capitaines. On revint à Gênes avec un mécontentement réciproque.