Histoire de la République de Gênes
Pendant le voyage de Boucicault, la tranquillité…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La reddition de Naples y avait été célébrée: à la rentrée de la flotte on s’abstint de tout appareil de triomphe. Les anciens n’allèrent point au môle, suivant l’antique usage, recevoir l’amiral à son débarquement; et Torelli, sensible à cette négligence, partit immédiatement pour Milan.
Toute la solennité fut pour le drapeau national; retiré de la galère principale, il fut mis sur un char et conduit religieusement à l’église de Saint-George; mais peu de jours après un ordre du duc intima de l’enlever de l’église et de le rapporter à la demeure de Torelli1. On prit ce procédé pour un affront, un attentat, une sorte de sacrilège. Il s’en fallut de peu qu’il ne fît éclater une sédition. En tout, cette expédition laissa un sentiment de haine qui ne promettait plus une paisible durée au gouvernement milanais dans Gênes.
Carmagnola avait quitté la ville. Fugitif et passé à la solde des Vénitiens, il avait ranimé leur guerre contre le duc et leur alliance avec les Florentins. Le nouveau seigneur de Sarzana, Thomas Fregose, épiant (1425) les occasions de rentrer à Gênes et au trône ducal, prit part à ces menées; en société avec plusieurs membres de la maison Fieschi, il traita avec les alliés, et pendant que Carmagnola en attaquant Brescia occupait ailleurs l’attention et les forces de Visconti, on entreprit d’opérer une diversion en Ligurie. Vingt-quatre galères catalanes furent mises à la disposition de Fregose. Il se présenta à la bouche du port, espérant qu’à son approche la ville se soulèverait en sa faveur; mais le peuple vit avec indignation son ancien doge porté sur une flotte ennemie qui, avec le nom de Fregose, faisait retentir le port d’insultes, de défis et d’imprécations. Fregose se retira. Cependant dans la rivière orientale le château de Porto-Fino lui fut livré. Les Catalans s’y établirent et de là ils firent leurs excursions et désolèrent le littoral pendant toute la saison. Sous leur protection Fregose et les Fieschi, alors étroitement unis, occupèrent le pays de Chiavari jusqu’à Recco, à peu de distance de Gênes. On fit sortir contre eux des troupes de la ville; on en confia la conduite à Antonio Fieschi; il était propre frère de ceux que l’on combattait; mais il était demeuré dans l’intimité des gouverneurs milanais, et c’est lui qu’en avait vu rompre son union arrêtée avec la nièce de Fregose. D’abord il combattit en homme qui ne manquait pas à la confiance de son maître, quoiqu’il eût en face sa propre famille; mais, après ses premiers exploits, tout à coup désertant sa troupe, il va rejoindre ses frères, et sans retard célèbre le mariage qui le lie à la famille des Fregose.
Le duc de Milan était inquiet des dispositions de l’intérieur autant que du progrès des assaillants. Opicino Olzati était alors commissaire ducal à Gênes, homme sévère et haï. Il désignait à son maître les citoyens qu’il jugeait peu affectionnés à son gouvernement. Ainsi seize notables avaient été tout à coup mandés à Milan: on les y retint.
L’archevêque Pileo de Marini, non moins suspect aux Milanais, s’était absenté de sa métropole: vainement sommé plusieurs fois d’y retourner, il bravait ces appels, et, uni avec Barnabé Adorno, il avait ouvertement embrassé l’alliance des émigrés.
(1426) Le gouvernement ducal devenait de plus en plus soupçonneux et dur.
Un prêtre avait été accusé d’avoir donné au gouvernement un faux avis sur les mouvements des ennemis. Olzati fit construire une étroite prison dans les combles du palais pour y renfermer ce malheureux; il l’appela l’appartement des prêtres et déclara qu’il le destinait à la demeure des ecclésiastiques qui oseraient se mêler des affaires d’État. La veille de Noël, dans une rixe, un de ses gens est tué par des bouchers. Il fait courir sur leur bande; trois pris au hasard sont sans forme de procès pendus aux grilles du palais, sans respect, dit le peuple effrayé, pour une nuit si sainte et pour le jour solennel qui la suit.
L’argent manquait au trésor public. Quelques capitalistes pouvaient en prêter encore, on leur prodigue les propriétés de l’État. Le duc assigne la vallée d’Arocia et ses châteaux à François Spinola pour gage de 4,500
livres prêtées à la commune. Ovada est donné à Isnard de Guarco en nantissement d’une créance pareille. Le duc emprunte pour lui-même 3,000
écus d’or du chevalier Lomellino, et lui aliène Vintimille en nantissement pour dix ans. On frémissait à Gênes de voir démembrer le domaine public pour payer des dépenses, les unes imposées, les autres étrangères à la république. Le conseil des anciens hésita avant de ratifier les premiers de ces traités; il ne sut pas résister et ils se consommèrent. Enfin on leur en présenta un qui devait plaire au peuple.
Pour 15,000 génuines Jean Grimaldi cédait Monaco, ce dangereux repaire d’ennemis rebelles et de pirates. La république paya volontiers la somme, et crut que la place serait mise hors d’état de nuire; mais les officiers du duc s’en emparèrent et se gardèrent bien de la détruire.
Visconti fait sa paix séparée avec Alphonse et prend à sa solde quelques galères catalanes. Mais le roi, en les confiant à un ancien ennemi veut avoir un nantissement qui lui en réponde. Le duc ne balance pas à lui livrer les châteaux de Porto-Venere sans s’embarrasser si les Génois en murmurent.
Enfin une paix générale fut conclue: celle du duc de Milan avec le roi d’Aragon fut rendue commune aux Génois. Visconti et son gouvernement de Gênes furent réconciliés avec les Vénitiens2, les Florentins et leurs alliés. Parmi ceux-ci furent expressément nommés les Fregose, les Adorno et les Fieschi. Mais ni la paix ni le rétablissement des émigrés ne devaient durer longtemps et n’inspirèrent de sécurité.
(1427-1428) Cependant on jouit d’un peu de calme et des biens qui s’y rattachent si vite. Un archevêque de Milan avait été reçu à Gênes comme gouverneur. Il y apporta de la discrétion et de la bienveillance; il tempéra la sévérité du commissaire Olzati; il donna des soins aux arrangements intérieurs et à la bonne administration. La révision des lois fut entreprise. Beaucoup de magistratures inférieures chèrement salariées devinrent gratuites et par cela même cessèrent d’être des sinécures. Le gouverneur donna l’exemple des économies publiques en n’acceptant qu’un traitement très-inférieur à celui que ses prédécesseurs avaient imposé. Il obtint une grande faveur dans l’opinion en réduisant surtout les dépenses militaires et maritimes. On ne peut dire si dans cette occasion alléger le fardeau des Génois ce n’était pas, en d’autres termes, les désarmer. Cependant les fruits de cet état de paix se faisaient sentir. Le crédit des fonds publics se raffermissait. Les contemporains remarquent que leur cours s’éleva à un taux qu’on avait oublié depuis dix ans de troubles.
(1429) Le premier mécontent qui parut ne pas se tenir aux conditions du traité, fut Barnabé Adorno, neveu ambitieux des anciens doges Antoniotto et George; réfugié dans la vallée de Polcevera, il s’y mit en défense.
Les habitants parurent embrasser sa cause; mais le fameux capitaine Nicolas Piccinini passa les monts (1430). Adorno quitta le pays, et Piccinini ne trouva rien de mieux à faire que de mettre la vallée entière à feu et à sang et surtout au pillage, sous prétexte de faire un exemple qui comprimât les rébellions. Une résolution si désastreuse souleva tous les esprits à Gênes. On n’obtint qu’à peine, par l’intercession du gouverneur et du conseil, la révocation de cette cruelle sentence. Les rigueurs furent tempérées, c’est-à-dire qu’on n’exigea d’un grand nombre d’habitants que des cautions de leur conduite future. Cinquante-sept furent envoyés enchaînés à Milan, d’où on les dispersa dans différents lieux de la Lombardie. Toutes les cloches du pays furent enlevées afin d’empêcher les rassemblements au son du tocsin, privation qui fut très-sensible. Jamais, dit un témoin oculaire, les vallées de Gênes n’avaient été si sévèrement châtiées ni frappées d’une semblable terreur.
Le redoutable Piccinini s’empara des domaines de la maison Fieschi. Il prit les uns de vive force, il obligea les nobles possesseurs à se dépouiller des autres; il traita de même les châteaux des seigneurs Malaspina, amis des Florentins. Plus de cinquante places ou forts sont sa conquête; c’est ainsi que la paix toute récente est exécutée.
Les Florentins étaient en querelle avec les Lucquois. Lucques menacée avait appelé des secours, et c’était le célèbre François Sforza qui était venu en porter sans être ostensiblement avoué par Visconti. A peine ce fameux aventurier est dans la ville que Louis Guinigi, seigneur de Lucques depuis trente ans, est accusé d’un complot pour livrer sa patrie aux Florentins: on l’arrête, et Sforza l’envoie à Pavie languir et mourir en prison. Bientôt, sous prétexte que les Lucquois ne peuvent, isolés, résister à leurs puissants ennemis, ils se laissent induire par Sforza à se donner, non au duc de Milan, mais à la république de Gênes sa sujette. Les Génois sont déterminés, par des insinuations analogues, à accepter cette soumission. On leur fait délibérer d’aider d’armes et de vivres la ville qui se donne à eux. On leur livre Lavenza et Pietra Santa pour sûreté. Piccinini se charge de conduire et d’employer les levées dont ils font la dépense.
(1431) Alors Gênes, Lucques et Sienne se confédérèrent solennellement contre les Florentins. La plupart des places de l’ancien domaine de Pise sont enlevées à Florence. Son territoire même est attaqué et Pise assiégée. Venise fait quelques efforts pour opérer une diversion en Lombardie en faveur des Florentins; un combat est livré sur les eaux du Pô. Eustache de Pavie, qui commandait les forces lombardes, après avoir fait une expérience malheureuse de son infériorité, s’était donné pour appui Jean Grimaldi et des marins génois. Avec ce secours la flotte vénitienne est détruite. Carmagnola, rendu responsable de l’événement par les Vénitiens ses derniers maîtres, va bientôt porter sa tête entre les colonnes de la place Saint-Marc.
Gênes, loin de rompre son traité avec les Vénitiens, avait respecté dans sa nouvelle guerre avec la Toscane leur pavillon et leurs propriétés.
Ayant à se plaindre d’un procédé opposé on avait paisiblement envoyé une ambassade à Venise pour s’expliquer; mais désormais les choses étaient trop avancées pour distinguer entre les Génois et leur seigneur. Les Vénitiens vinrent avec une flotte faire lever aux galères génoises le blocus du port pisan.
Piccinini poussait ses terribles exécutions. Aux portes de Gênes et sous les yeux de ses habitants, sont commis les plus affreux ravages et les violences les plus effrénées. On livre tout à la fureur du soldat sans distinction de sexe, d’âge, de personnes religieuses. On voit les vaincus indignement vendus en esclavage sur les places publiques et sur les grands chemins. C’est ici la première fois que cette turpitude est signalée; ce n’est nullement le seul exemple qui en soit rapporté, mais l’indignation des contemporains fait croire du moins que c’était pour les Génois une pratique horriblement révoltante. On voit qu’elle eût suffi pour faire détester le maître à qui des citoyens libres avaient cru se confier, et qui laissait de tels satellites se jouer de la liberté et de la dignité des hommes.
Au milieu de ces événements une flotte vénitienne était allée au Levant essayer de surprendre Scio. Raphaël Montaldo commandait alors dans cette colonie. Il n’y avait que quatre cents Génois. La vigilance et le courage du chef pourvurent à tout. Les bombardes ennemies avaient fait des brèches énormes dans les murs, mais l’approche du rempart fut bravement défendue. Les Vénitiens descendus dans l’île la ravagèrent; ils coupèrent les arbres, ils mirent le feu aux bâtiments épars; le chef-lieu de l’île se maintint contre tous les assauts. Les Vénitiens perdirent dix-huit cents hommes dans cette attaque infructueuse.
Cette agression où une haine nationale avait imprimé son caractère excita le courroux des Génois. Ils demandèrent à grands cris l’occasion d’exercer des représailles sérieuses. Un grand armement fut délibéré, et, circonstance assez notable dans une république devenue si dépendante3, le conseil général, convoqué au son de la cloche, procéda à l’élection d’un commandant. Pierre Spinola fut nommé avec l’assentiment unanime. La flotte courut la mer Adriatique; elle ravagea quelques côtes, prit des navires, causa des dommages à l’ennemi; mais elle n’eut point de rencontres importantes.
Cependant le duc de Milan, par la médiation des marquis de Ferrare et de Saluces, fit une paix nouvelle avec Venise et Florence. Cet événement mit fin aux représailles qui avaient fait emprisonner à Caffa tous les Vénitiens pris sur la mer Noire.
CHAPITRE III.
Victoire de Gaëte. - Le duc de Milan en usurpe les fruits. - Il perd la seigneurie de Gênes.
(1434) Jetés malgré eux au milieu des intrigues de Philippe-Marie, les Génois apprenaient à l’improviste avec quels peuples ils étaient alliés ou ennemis; heureux quand la politique de leur maître ne les entraînait pas dans de nouveaux embarras.
(1435) Un événement inopiné devait avoir des suites considérables pour les Génois. Jeanne, la reine de Naples, mourut. Elle avait annulé, comme on sait, l’adoption d’Alphonse d’Aragon. Louis d’Anjou, qu’elle avait reconnu pour son successeur, était mort avant elle. Elle nomma héritier René d’Anjou, frère de Louis. Ce prince était en France, et même était prisonnier du duc de Bourgogne. Cependant les Napolitains se déclarèrent pour lui, et Alphonse se disposant à revendiquer la couronne, on s’apprêta à lui opposer une vive résistance. Le duc de Milan favorisait le parti d’Anjou; il fit déclarer les Génois contre Alphonse. Celui-ci venait pour première opération assiéger Gaëte; François Spinola y fut envoyé d’abord avec trois cents Génois et quelques auxiliaires; deux vaisseaux porteurs de ce faible secours arrivèrent à temps pour le jeter dans la place. Cette poignée de braves défendit la ville, repoussa tous les assauts et attendit patiemment l’arrivée de plus grandes forces.
Celles d’Alphonse étaient considérables. Il assiégeait par terre et par mer avec quatorze gros vaisseaux et onze galères. On portait ses troupes à onze mille hommes. Il commandait en personne; deux de ses frères, l’un roi de Navarre, l’autre grand maître de l’ordre de Saint-Jacques, l’accompagnaient; il avait autour de lui la fleur la plus illustre de la noblesse espagnole. Le gouvernement de Gênes fit partir à son tour treize vaisseaux bien équipés. Biaise Azzeretto fut pris dans l’ordre populaire pour en être le commandant1. A l’approche de ces ennemis le roi d’Aragon, ayant pourvu au blocus de Gaëte, monta sur sa flotte et revint à la rencontre de celle des Génois, si inférieure en forces. Sa confiance fut trompée. Une autre supériorité que celle du nombre l’emporta; il fut battu complètement: tout fut pris, excepté deux galères catalanes seules sur l’une desquelles échappa le plus jeune des princes d’Aragon. Le roi de Navarre, un nombre prodigieux de princes, de barons, de chevaliers espagnols et napolitains de leur parti, se virent prisonniers avec leur roi. Alphonse sur sa galère envahie regarda autour de lui; il avait distingué un guerrier valeureux, il demanda son nom, on lui nomma Giustiniani, qu’on lui désigna comme l’un des seigneurs de Scio, où il avait le droit de battre de la monnaie d’or. Le roi le fit appeler et lui rendit son épée. Le butin fut immense2. Une sortie de François Spinola délivra Gaëte et fit tomber aux mains des Génois le camp et le reste des bagages de tant de princes, de grands, et d’une si florissante armée. Les historiens postérieurs remarquent que de leur temps il existait à Gênes des fortunes héréditaires qui n’avaient pas d’autres sources que la victoire de Gaëte.
Spinola et Azzeretto abandonnèrent la foule des prisonniers qu’ils n’auraient pu garder ni transporter. Ils réservèrent et conduisirent vers Gênes les principaux personnages, le roi Alphonse, les princes et les plus notables seigneurs de sa suite.
Depuis des siècles Gênes n’avait obtenu un si beau triomphe, et c’est ici l’un des faits les plus illustres de ses annales. La tradition ne s’en est jamais perdue. Les peintures de la façade du palais des descendants de François Spinola en retraçaient le souvenir. Mais quand Gênes a passé récemment sous le sceptre d’un prince voisin, on a su mauvais gré, dit-on, à l’héritier de ce beau nom d’avoir voulu restaurer le monument de ce glorieux souvenir. Il n’est pas de bon exemple qu’un vaillant citoyen fasse des rois captifs.
Mais, comme aujourd’hui, les Génois étaient alors sujets; ils éprouvèrent à l’instant que leur gloire déplaisait à leur maître et qu’à lui seul en était réservé le fruit. Tandis qu’on multipliait les réjouissances publiques, qu’on redoublait les actions de grâces, tandis qu’on destinait aux augustes captifs des prisons honorables mais sûres, les ordres du duc interviennent tout à coup. Il est défendu à la seigneurie de Gênes d’écrire aux cours étrangères pour publier sa victoire. Azzeretto reçoit en mer des instructions secrètes qui l’obligent, tandis que sa flotte rentre à Gênes, à s’en détacher pour aller déposer les princes prisonniers à Savone, d’où ils sont conduits à Milan3. Ces premières mesures blessent étrangement l’orgueil national. L’accueil plein de noblesse fait aux captifs par Philippe-Marie si rarement généreux, passe à Gênes pour un nouvel affront. On le voit avec indignation leur prodiguer les fêtes et les dons, les entourer de plus de faste qu’ils n’en avaient perdu. On eut bientôt de plus justes sujets de plainte.
L’adroit Alphonse, dans l’aimable familiarité de ses entretiens, sut faire entendre au duc que favoriser l’établissement de René en Italie, c’était y appeler les armées françaises à l’ambition desquelles le duché de Milan serait le premier exposé. Dès ce moment Philippe, abandonnant le parti angevin, s’unit étroitement à celui de l’Aragonais, et prit des mesures en conséquence. D’abord il se chargea de la rançon de l’illustre prisonnier et il feignit de lui imposer pour prix la cession de la Sardaigne au profit de la république de Gênes. Des troupes furent aussitôt désignées et mises en route pour aller s’embarquer afin d’assurer la prise de possession de l’île; ce n’était qu’un prétexte pour les porter à Gênes et pour y renforcer la garnison milanaise, dans un moment où le changement d’alliance du duc ne pouvait manquer d’y déplaire. Dans le même temps on ordonnait à Gênes de préparer une flotte que le roi Alphonse devait monter. Le roi de Navarre son frère venait de Milan pour presser l’armement. Un ordre impérieux de Philippe le fit recevoir avec toute la pompe royale et sous le dais: nouveau déplaisir mortel pour les Génois, puisqu’ils revendiquaient ces princes comme leurs captifs. Enfin, deux mille hommes approchaient de la ville pour la prétendue expédition de Sardaigne. La haine était au comble. On résolut de ne pas attendre ces nouveaux instruments d’oppression. Un plan d’insurrection fut formé en secret. On se le communiqua de proche en proche et tout fut unanime pour y adhérer. A l’instant où un nouveau gouverneur milanais, Erasme Trivulze, entrait dans la ville pour prendre possession de sa dignité, et que le commissaire Olzati était allé au-devant de lui, on ferme les portes entre eux et les troupes qui s’avançaient à leur suite. La population entière se soulève et leur coupe tous les chemins. François Spinola, le défenseur de Gaëte, ses parents, ses amis donnent l’exemple à leurs concitoyens. Trivulze, engagé dans ces rues étroites dont les passages s’obstruent de toutes parts, se sauve à grand’peine et atteint la forteresse de Castelletto. Olzati recule et veut regagner le palais. La voie lui est interceptée, il tombe massacré.
Les soldats du duc se rendent, on les désarme et on les congédie. Savone suit l’exemple et démantèle sa forteresse. Plusieurs forts enlevés aux Milanais sont immédiatement démolis; Trivulze assiégé dans le Castelletto, et ne pouvant tenir la place, convient de la rendre, s’il n’est pas secouru à un jour fixé, et livre une des tours pour garantie de sa parole (1436). Nicolas Piccinini est envoyé à son aide; il parvient à Saint-Pierre d’Arène, mais il ne pénètre point au delà; et de peur d’accident, le peuple de la ville, sans attendre la reddition convenue, se hâte de forcer le Castelletto et d’en ruiner les murailles. Piccinini s’arrête à brûler sans nécessité les navires qui sont sur la plage; il dévaste le littoral et met le siège devant Albenga4.
La situation de Gênes était fort pénible; après une insurrection si unanime, la discorde n’avait pas tardé à reparaître. L’argent manquait: on compta comme une ressource les misérables rançons pour lesquelles on vendit au rabais la liberté de tout ce qui restait d’Aragonais. Le duc voulait affamer la ville. Tout transport de blé de la Lombardie à Gênes était interdit. On reçut heureusement quelques secours de vivres du côté de la Toscane. Bientôt une alliance fut conclue entre Gênes, Florence et Venise, trois républiques ennemies du duc de Milan. Avec le secours de cette ligue on fit lever le siège d’Albenga, et l’on obligea Piccinini à la retraite. Mais à l’intérieur il restait à disposer du gouvernement.
CHAPITRE IV.
Thomas Fregose, de nouveau doge à Gênes, embrasse la cause de René d’Anjou, qui perd Naples. - Raphaël Adorno devient doge. - La place est successivement ravie par Barnabé Adorno, par Janus, Louis et Pierre Fregose.
(1436) On distinguait encore des guelfes et des gibelins, mais cette division avait perdu de son importance. Les ambitions étaient devenues trop personnelles pour rester rangées sous les drapeaux immobiles de deux anciennes factions; elles s’étaient partout non-seulement subdivisées, mais mêlées. Les Visconti, ces anciens chefs des gibelins, et les autres tyrans des villes d’Italie avaient eu besoin trop souvent de recourir à tous les partis pour que la couleur originaire s’en fût conservée intacte. Les noms subsistaient comme des traditions et des préjugés de famille entretenus surtout dans les campagnes; mais dans les villes et parmi les contentions politiques, ils avaient cessé de caractériser les réunions ou de déterminer les oppositions. En formant de nouvelles alliances, on ne se croyait plus obligé, comme autrefois, de se faire gibelin ou guelfe en présence des notaires.
La séparation entre nobles et populaires était plus réelle, parce qu’elle se fondait sur une prérogative remarquable en faveur des derniers, sur cette loi respectée qui réservait aux populaires exclusivement la première dignité de la république. Une distinction d’où dépendait un tel droit ne pouvait manquer d’être soigneusement conservée. Elle empêchait de se confondre avec la noblesse tant de noms aussi puissants et déjà aussi illustres que les antiques patriciens, et ces vieux Giustiniani qui à Scio battaient la monnaie d’or.
Les nobles n’avaient jamais cessé de faire des efforts pour faire tomber cette barrière odieuse, mais elle était trop bien gardée par l’opinion populaire et par la jalousie intéressée de l’aristocratie plébéienne. Les familles qui composaient ce dernier parti étaient devenues aussi fortes de richesses, d’alliances et de clients que les anciennes races les plus accréditées, et elles étaient en possession du pouvoir par la faute même de leurs adversaires. C’est en se disputant le gouvernement de la république que la noblesse l’avait laissé échapper dès longtemps.
Maintenant, affaiblie par ses divisions, elle ne pouvait plus l’arracher des mains qui l’avaient saisi. Des quatre grandes familles qui avaient dominé dans leur ordre, deux seules semblaient avoir conservé l’espérance de triompher des obstacles, car les Doria mêmes paraissaient contents de leur part dans les commandements militaires. Les Grimaldi, puissants à Monaco, étaient dans Gênes plus considérés qu’ambitieux et remuants. Mais les Spinola, grands propriétaires de domaines et de places fortifiées, disposant de nombreuses populations de fermiers et de colons qui les reconnaissaient pour maîtres encore mieux que si cette dépendance eût été d’origine féodale, les Spinola n’avaient pas cessé de se faire craindre.
Les Fieschi (et ceux-ci avaient été des seigneurs avant d’être des citoyens), joignant aux ressources de leur position un grand crédit au dehors et des alliances éclatantes, se mêlaient à toutes les intrigues et épiaient avec plus de persévérance que les Spinola même le moment de subjuguer la république. Avec la même ambition et des forces pareilles les Malaspina et les Caretto, n’étant point introduits comme les Fieschi au rang des citoyens, n’avaient pas les mêmes occasions d’usurper le pouvoir. S’ils l’avaient tenté, des princes plus redoutables et aussi avides les auraient prévenus. Ce n’étaient donc que de mauvais et turbulents voisins.
En général, la noblesse génoise, si elle ne pouvait enlever le premier poste de l’État aux grands populaires, s’étudiait à ce que ceux-ci fussent renversés les uns par les autres. Elle se mêlait à leurs factions, elle semblait se partager entre eux, se divisait même, suivant les occasions ou les affections momentanées; elle aidait à faire un doge à la place d’un autre, mais bientôt elle poussait vers sa chute celui qu’elle avait contribué à élever.
Depuis que Simon Boccanegra avait frayé le chemin aux plébéiens puissants et que la noblesse avait été obligée de céder la première place toujours si enviée, nous avons vu un assez grand nombre de familles nouvelles se jeter dans cette carrière et prétendre à la dignité ducale. Plusieurs d’entre elles avaient fini misérablement, quelques autres étaient sur leur déclin. Au moment dont nous écrivons l’histoire, les Adorno et les Fregose achevaient d’établir leur supériorité sur toutes. Déjà ces deux ambitieuses maisons, réclamant la préférence l’une sur l’autre, la demandaient à peine au choix du peuple; ils la revendiquaient comme un droit, une propriété héréditaire, et, dit un historien du temps, cela avait cessé d’étonner qui que ce soit. Mais ces familles étaient si nombreuses que, dans le sein de celle qui remporterait, l’on avait déjà à s’attendre à des jalousies et à des entreprises d’individu à individu.
Cet état des partis explique suffisamment les révolutions continuelles.
On voit comment tout était réuni et prêt à l’instant pour renverser un gouvernement, comment rien n’était préparé pour en mettre un autre à la place, comment, ne sachant pas se défendre elle-même contre l’anarchie, Gênes s’abaissait de moment en moment sous une domination étrangère dont elle pensait aussitôt à se délivrer.
Une situation si connue appelait les brigues des voisins ambitieux. Ils se mêlaient à toutes les résistances, à toutes les discordes, ils accueillaient les mécontents et leur fournissaient des secours, ils influaient sur les résolutions mêmes des conseils, dont l’accès n’était pas fermé à leurs intrigues. Nous avons vu jusqu’au marquis de Montferrat se faire seigneur de Gênes, mais sans pouvoir s’y soutenir. Les ducs de Milan en savaient mieux le chemin, ils l’avaient fait plus d’une fois, et l’asservissement de la république était une des vues de leur politique permanente.
La France, invitée une fois à prendre la domination, ne renonçait pas à la prétention de la ressaisir; elle était trop loin pour que son espérance ne fût pas dans le vague, ou pour qu’elle pût prendre part à des intrigues suivies. Cependant les possessions de la maison d’Orléans en Piémont et les intérêts de la maison d’Anjou à Naples fournissaient aux Français des occasions de tenir les yeux ouverts sur l’Italie.
Tel était l’état des choses quand Gênes se vit délivrée des Visconti.
Thomas Fregose avait été averti à l’avance de l’insurrection prête à éclater contre la tyrannie milanaise. Il avait quitté Sarzana pour se rapprocher de la ville; il ne tarda pas à s’y montrer. Il s’attendait à être rappelé à sa dignité, mais il y trouva de l’opposition. Ceux qui voulaient rompre ces habitudes de dépendance prises en faveur d’une ou de deux familles, firent élire Isnard Guarco. Mais ce nouveau chef, vieillard septuagénaire, qui, dans un temps si difficile, n’eût jamais pu tenir le timon des affaires, ne régna que sept jours. Fregose lève le masque, s’empare du palais et congédie Guarco sans autre effort que de forcer la garde. Il disait que, nommé doge, il n’en avait perdu ni les droits ni le caractère. Il avait cédé au temps et à l’usurpation du duc de Milan: la persécution finie, il ne faisait que reprendre son poste; et personne né s’éleva pour y contredire.
En ce temps, le roi René s’était racheté de sa captivité en Bourgogne, et quoique sa rançon eût achevé d’épuiser ses faibles ressources d’argent, il allait seconder les efforts de sa généreuse épouse qui tenait dans Naples; elle avait su résister jusque-là à la puissance d’Alphonse, redoutable compétiteur de son mari. Les Génois embrassaient naturellement la cause que Visconti avait abandonnée, la cause contraire à l’Aragonais qu’ils haïssaient et dont ils étaient violemment haïs.
(1438) Leur part dans l’expédition de Naples fut honorable; mais à la longue elle devint ruineuse et ne porta aucun fruit. La pauvreté du roi fut un obstacle insurmontable au milieu des succès mêmes. Il lui fallait des forces maritimes devant les flottes nombreuses que son ennemi conduisait de ses royaumes d’Espagne; mais René ne pouvait suffire à la dépense nécessaire. D’abord, de sept galères il s’obstina à soutenir que quatre suffisaient, il renvoya les trois autres. Bientôt tous les efforts des Génois se firent à leurs propres frais (1439). Le surplus des besoins de la guerre fut défrayé par la générosité de Jean de Caldora, riche Napolitain qui avait embrassé cette cause. Elle triompha d’abord; Nicolas Fregose, jeune Génois, neveu du doge, conduisit l’attaque du Château-Neuf. Alphonse y porta vainement des secours, ce fort fut rendu et assura au prince français la possession de la capitale. Le château de l’OEuf fut emporté à son tour.
Le pape Eugène IV (Condolmieri) était ennemi acharné d’Alphonse. Il entreprit un grand effort en faveur de René qui, pour se maintenir, avait toujours plus besoin de l’assistance étrangère. Le pape négocia avec les Génois et les Vénitiens une alliance offensive contre l’Aragonais. Il envoya dans le royaume de Naples quatre mille chevaux pour son contingent; les Génois, pour le leur, s’engagèrent à expédier sans retard une grande flotte. On fait aussitôt provision d’argent pour satisfaire à cette promesse, et, au milieu des préparatifs qui se font, on s’occupe d’abord du choix de l’amiral. C’était un grand sujet d’intrigues et de jalousies. Les nobles prétendaient y avoir droit exclusivement dans cette occasion. Ils soutenaient que les commandements devaient être donnés alternativement tout au moins, à un noble après un plébéien, et les deux expéditions précédentes avaient eu des chefs populaires. Il était vrai, la dernière avait été déjà une occasion de contention et de trouble; car les nobles ayant réclamé leur tour de commander une flotte, et les populaires s’y étant opposés, le doge avait déféré la nomination à une assemblée de soixante personnes, tant magistrats que simples citoyens.
Pelegro Promontorio, populaire, avait été nommé par la majorité des suffrages et avait fait voile; mais ses équipages soulevés, sous quelque prétexte, avaient refusé de pousser la course sur les côtes de Naples ou sur celles de Catalogne; de leur autorité, ils avaient tourné la proue vers Gênes; l’expédition avait été manquée.
(1441) Cette fois la querelle du commandement se renouvela avec une grande animosité ou plutôt elle devint le prétexte d’une diversion au profit de l’ennemi. Jean-Antoine Fieschi, le plus hardi de sa famille à cette époque, était le noble qui prétendait être amiral et que soutenait la noblesse en corps. Malgré leurs réclamations, Jean Fregose, frère du doge, est nommé. On fait plus; les quatre commissaires de la flotte, ordinairement mi-partis, sont tous populaires, et parmi eux on compte deux Fregose encore. Fieschi se révolta ouvertement et se retira à Torriglia. Là viennent immédiatement le trouver les secours du duc de Milan, attentif à tous ces mouvements ou plutôt qui en était l’âme.
Fieschi plusieurs fois paraît en armes sous les murs de Gênes. Le marquis Caretto rompt de son côté avec la république. Il ouvre Final aux mécontents et aux corsaires d’Alphonse. Tous les soins, toutes les ressources de Gênes se doivent à la défense d’une attaque sérieuse faite de si près. L’expédition de Naples est retardée, les fonds qui devaient la faire mouvoir sont consumés dans la guerre civile. Le pape se plaint hautement d’avoir été joué, il se déclare ennemi de Fregose et devient à jamais irréconciliable avec les Génois. René, abandonné, déserté par le fils de Caldora qui passe au parti opposé, est assiégé dans Naples: il y éprouve la famine. On fait encore des efforts en sa faveur, on lui porte des subsistances à grands frais. C’est le gouffre, disent les écrivains du pays, où s’engloutissent les richesses génoises; mais les Catalans d’Alphonse étaient les ennemis éternels du commerce de Gênes, et la haine contre eux ne comptait plus les sacrifices. Cependant la ville de Naples est surprise (1442). René se retire dans un des châteaux et s’y défend en attendant une plus sûre retraite. Une flotte de Gênes va la lui assurer, l’enlève et le conduit à Pise, d’où il retourne tristement à Marseille.
Le château napolitain dont il sortit est bientôt vendu au roi d’Aragon1.
Le désastre de la cause que le doge et sa famille avaient embrassée, le triomphe de celle dont ses ennemis s’appuyaient, le mécontentement de tant de dépenses perdues, les intérêts du commerce et la navigation compromis, si le royaume de Naples étant aux mains des Catalans et des Aragonais, on restait en guerre avec leur prince, tout aliénait le public du gouvernement de Fregose. Soit que dans ces temps malheureux tout soit sujet d’accusation et d’aigreur, soit que la famille régnante crût imposer par l’orgueil, on lui reprocha son faste qui insultait aux calamités publiques, et jusqu’à la pompe royale déployée pour rendre les honneurs funèbres à son frère Baptiste.
Tout ce qui pouvait nuire au doge, Alphonse et Visconti le fomentaient.
Par leur assistance Jean-Louis Fieschi s’introduisit dans la ville par surprise et s’y rendit aussi fort que le gouvernement. Il partagea si bien l’opinion que ceux mêmes qui auraient dû défendre le doge allèrent lui proposer de se démettre. Il refuse avec fermeté et attend son sort.
Fieschi assiège le palais, le force; Thomas Fregose est fait prisonnier, et ici finit la carrière politique de ce grand personnage dont l’ambition n’avait été ni sans noblesse ni sans vertu. On le laissa regagner sa seigneurie de Sarzana
L’Aragonais, roi de Naples, certain que l’assistance des forces maritimes génoises pouvait seule rendre redoutable son compétiteur, voulait avoir dans Gênes une telle influence qu’elle le garantît contre ce danger. Le doge Fregose et sa race ayant embrassé cette cause, Alphonse était devenu leur ennemi irréconciliable. Il protégeait ouvertement les Adorno et les Fieschi; et, ayant pris soin de les lier étroitement ensemble, il se flattait de disposer par eux des populaires et des nobles. Dans l’occasion présente, Fieschi était exclu par sa noblesse de la première place du gouvernement; il fallait Adorno pour être doge; car désormais un Adorno seul pouvait succéder à un Fregose, et réciproquement.
La famille Adorno, à cette époque ne présentait que deux sujets entre lesquels on pût choisir, Raphaël et Barnabé; c’étaient les fils de deux frères d’Antoniotto, de ce doge opiniâtre qui avait saisi et perdu le pouvoir quatre fois. Le père de Raphaël avait été lui-même doge à la chute du gouvernement du marquis de Montferrat.
Barnabé avait signalé son ambition et sa turbulence dans les tumultes des derniers temps. Raphaël était un jurisconsulte estimé, sage et prudent, qui eût très-bien convenu pour magistrat suprême dans un temps de calme: ses concitoyens le préférèrent. Il régit la république avec sagesse et modération (1447), conformément à son naturel. Pour cela même, il ne jouit ni longtemps ni paisiblement de sa grandeur. Le duc de Milan continua à susciter des troubles; Jean-Louis Fieschi fut le premier qui se livra à son intrigue: ouvertement déclaré contre le pouvoir des populaires, il prit les armes dans la province orientale. Alphonse, qui comptait essentiellement sur lui et qui, parmi les Adorno, eût préféré le plus entreprenant au plus pacifique, ne secourait pas le doge; ses Catalans poursuivaient le cours de leurs déprédations maritimes. Raphaël obtint cependant une paix, mais les écrivains du temps, sans en dire les conditions, avouent qu’elles n’étaient pas telles qu’un Adorno eût dû les attendre du protecteur de son nom. Nous savons seulement qu’à cette occasion la république ayant offert au roi un bassin d’or en présent, Alphonse le reçut comme un tribut. Enfin la plus grande opposition que le doge éprouva lui vint de l’intérieur de sa famille. On lui reprocha de manquer de cette énergie qui fait les dynasties et qui transmet les principautés. Des voix non moins artificieuses lui demandaient de résigner son pouvoir pour que la patrie devînt libre. Découragé et lassé, il se démit; le même jour on vit cette intrigue se dénouer; Barnabé Adorno, soutenu par six cents soldats qu’Alphonse avait mis à sa disposition, se proclama doge; mais son usurpation ne dura que trois jours. Il fut chassé par les Fregose.
C’est ici l’époque où cette orgueilleuse famille règne seule. Une nouvelle génération lui était née, elle s’empare du théâtre, et, au milieu des troubles ou de ses propres vicissitudes, elle l’occupe pendant d’assez longues années.
Le vieux ex-doge Thomas vieillissait paisiblement à Sarzana Il n’avait point de fils en âge de prendre part aux affaires; mais Baptiste, ce lieutenant, cet amiral, qui un jour avait voulu supplanter son frère, lui avait laissé un grand nombre de neveux dont les quatre aînés, Janus, Louis, Pierre et Paul devinrent doges, et montèrent à plusieurs reprises sur ce siège glissant. Au reste, on va les connaître par leurs oeuvres.
Il y avait eu des négociations entre eux et la France. Charles VII, affermi sur son trône, avait tourné les yeux vers Gênes qu’on regardait à la cour comme une ville révoltée qu’il appartenait au roi son seigneur de revendiquer en pardonnant ou en punissant. Dès 1444, Charles avait signé à Tours un pardon général en faveur des Génois. La rébellion, y était-il dit, avait eu pour suite leur longue sujétion au joug d’usurpateurs divers, mais ils en étaient las, à ce qu’assuraient les lettres de plusieurs d’entre eux; ils désiraient retourner à l’obéissance du roi et à l’ancienne fidélité: et le pardon qu’ils imploraient, le roi l’accordait. Il ordonnait d’avance aux recteurs et gouverneurs à établir d’appliquer l’amnistie à tous les faits passés jusqu’au jour où le drapeau royal serait relevé à Gênes2. Ce pardon dont les historiens génois ne parlent pas, où s’annonce la réintégration de la domination française, était l’annexe ou le préliminaire d’un traité avec l’une des factions, qui se disposait de nouveau à ouvrir à l’étranger les portes de la patrie. Des récriminations subséquentes nous apprennent qu’en effet les Fregose avaient pris cet engagement avec Charles VII, soit que leur marché fût la suite ou le renouvellement des conditions qui avaient occasionné le pardon.
Mais l’hésitation causée par la brusque et violente substitution de Barnabé Adorno à Raphaël, donna à Janus et à Louis Fregose, deux des quatre frères, l’audace de se rendre maîtres de la ville pour leur propre compte, sans attendre les secours que la France devait leur fournir et sans être tenus après le résultat à exécuter le traité, c’est-à-dire à se soumettre à la seigneurie du roi. Le troisième jour après l’installation de Barnabé, une galère seule entra de nuit dans le port. Les deux, frères en descendirent avec quatre-vingt-cinq hommes déterminés. Ils marchèrent au palais, le surprirent, et, après un combat où presque tous ces assaillants furent blessés, mais où leur valeur l’emporta, le doge Adorno fut chassé, Janus Fregose prit sa place: il n’eut pas d’autres électeurs que ses quatre-vingt-cinq compagnons teints de sang.
Ce n’est pas la peine de parler du règne insignifiant de ce nouveau doge.
Au bout de deux ans, il mourut avec le rare honneur d’achever sa vie sous la pourpre. Louis, son frère, lui succéda, tant la domination semblait établie dans la famille. Mais, plus médiocre encore que Janus, la lâcheté de ce successeur eut bientôt épuisé la patience des Génois. Après deux ans une émeute à peine remarquée suffît pour chasser ce doge indigne, qui ne s’en réserva pas moins pour d’autres temps (1450).
Ce n’était pas au profit d’un concurrent désigné qu’on se débarrassait de lui. On ne pensa pas même à se soustraire au pouvoir de la famille régnante, si l’on peut parler ainsi. On envoya à Sarzana offrir la place à Thomas; on le pressa de remonter encore une fois sur le siège ducal. Il refusa; sa course, dit-il, était finie, mais il conseillait à ses fidèles Génois d’élever à sa place son neveu Pierre. Sur cette invitation trois cent dix-sept suffrages firent doge Pierre Fregose.
Les antécédents de celui-ci étaient étranges. Signalé dès son adolescence pour son audace et pour son mépris de tout frein, digne instrument de discordes et de violences, il avait été recherché par Visconti, et il avait reçu de celui-ci la possession de Gavi que le duc avait gardée en perdant Gênes. Le jeune ambitieux ainsi encouragé dans ses déportements fit de là des excursions, désola les campagnes, infesta les passages, et proprement se fit voleur de grands chemins. Des convois avaient été pillés; le gouvernement, responsable de leur valeur envers la France à qui ils appartenaient, déclara Pierre voleur et ennemi public, et le bannit avec infamie.
(1451) Aussitôt que ses frères furent au pouvoir, les condamnations avaient été abolies, et Pierre rappelé avait eu le commandement militaire de la ville sous Janus et sous Louis. Peut-être fut-il l’auteur secret du mouvement qui expulsa le dernier et de l’inutile rappel de leur oncle.
Cet ancien brigand une fois doge commença en despote sans retenue. Il avait des détracteurs, il leur imposa silence. On vit, un matin, sur la place publique le corps du noble Galeotto Mari, vêtu de sa toge, enlevé et étranglé dans la nuit sans forme de procès. Une inscription brève et instructive ne portait que ces mots: «Cet homme avait dit des choses dont il n’est pas permis de parler.»