Histoire de la République de Gênes

Emile Vincens · Chapitre 1 sur 13 · partie 2/4

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Histoire de la République de Gênes

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

(1098) Les chrétiens assiégeaient Antioche depuis cinq mois. On avait passé un hiver désastreux, pendant lequel les combats journaliers avaient été bien moins funestes que la disette et la misère. Déjà plusieurs chevaliers renommés avaient donné le triste exemple du découragement et de la désertion quand on apprit l’arrivée au port voisin de Saint-Siméon, de quelques vaisseaux génois chargés de vivres. Cette annonce suffisait pour remonter tous les courages. Mais du port au camp un trajet de dix milles seulement était un obstacle presque insurmontable, au milieu des ennemis qui accouraient pour faire lever le siège. Les principaux de l’armée, le comte de Toulouse et le prince de Tarente, Bohémond, marchèrent en personne. Le premier tomba dans une embuscade, et Godefroy de Bouillon, accouru à son secours, ne le délivra pas sans perte.

Bohémond plus heureux ramena le précieux convoi dans le camp chrétien4.

 

Trois mois après, Antioche fut rendue aux croisés, mais à peine ils y entraient que des troupes innombrables réunies contre eux vinrent les assiéger à leur tour. Ils avaient éprouvé la disette devant la ville, ils connurent la plus horrible famine dans ses murs. Dès les premiers moments de ce siège, la menace de ces désastres fit de nouveaux déserteurs.

Quelques seigneurs, dont les noms jadis illustres, maintenant effacés du livre de vie, dit un pieux contemporain, ne méritent pas d’être rappelés, s’échappèrent honteusement de la ville, et ce fut par un égout, s’il faut en croire des témoins indignés de leur fuite. Ils arrivèrent en hâte au port de Saint-Siméon. Ils annoncèrent aux Génois, qu’Antioche venait d’être reprise d’assaut, que tout y était en sang et en flamme, que l’ennemi marchait pour brûler les galères, et qu’il n’y avait plus qu’à couper les câbles pour se sauver à force de voiles. Les fuyards, afin de s’assurer une occasion de partir, précipitèrent par ce mensonge honteux le départ de la petite flotte5.

 

Une tradition est attachée à ce retour vers Gênes, et la supprimer ce serait négliger un trait assez caractéristique. On relâcha sur la côte de Lycie. A peu de distance était la ville de Myra. Des religieux passaient pour y conserver le corps du bienheureux saint Nicolas, protecteur très-révéré des mariniers. Ceux de Gênes, jaloux peut-être de se racheter de leur fuite trop prompte, crurent faire une oeuvre sainte en allant envahir le couvent afin d’en enlever la vénérable dépouille. Les malheureux moines, voyant la résistance impossible et la prière inutile, entrent en explication. Ils révèlent aux Génois un grand secret gardé chez eux sous la foi du serment. Ils ne possèdent nullement les reliques du patron des navigateurs. Sous son nom, leurs anciens, fuyant d’Égypte, avaient déguisé un autre dépôt secrètement dérobé à la profanation des mahométans. Les restes prétendus de saint Nicolas sont, en un mot, les cendres de saint Jean-Baptiste. Mais plus cet aveu, appuyé des serments les plus forts, mérita de croyance, plus l’espoir des religieux fut trompé. Saint Nicolas n’était cher qu’aux matelots; le saint précurseur est pour tous les Génois le médiateur le plus invoqué. Il est, après la Madone, le premier des glorieux protecteurs de leur cité. Les cendres de saint Jean furent enlevées sans pitié ni scrupule, et arrivèrent en triomphe à Gênes. Elles y sont encore. C’est le plus précieux trésor de la cathédrale de Saint-Laurent. Plusieurs fois religieusement conduites au bord de la mer, elles passent pour avoir calmé la tempête. En souvenir de cette merveilleuse assistance, encore aujourd’hui elles sont portées sur le môle une fois l’an avec une sainte solennité. N’oublions pas de dire que, pour mieux fonder la confiance en des reliques si précieuses, le pape Alexandre III en attesta l’authenticité quatre-vingts ans après.

 

(1099) Les croisés, maîtres d’Antioche, avaient résisté aux horreurs de la famine et aux efforts de leurs ennemis. Une sanglante bataille, une victoire brillante avaient délivré la ville, ramené l’abondance aux dépens des vaincus, et enfin ouvert les chemins. Bohémond s’était fait adjuger la principauté d’Antioche contre les prétentions du comte de Toulouse. Au printemps, on avait marché. On était enfin parvenu sous les murs de Jérusalem et le siège avait commencé. Mais les opérations étaient lentes. On manquait de secours de toute espèce, surtout de machines de guerre. C’est avec une nouvelle joie qu’on apprit l’arrivée d’une autre flotte génoise entrée au port de Joppé. Une escorte demandée pour conduire au camp les provisions qu’elle apportait se fit jour jusqu’au rivage malgré les obstacles de la route; les croisés affamés partagèrent avec allégresse le vin, le pain, les grossières salaisons des marins. Les cargaisons furent débarquées; ou repartait, quand une flotte égyptienne vint de nuit surprendre le port et attaquer les Génois avec des forces irrésistibles. On eut le temps et le bonheur de mettre à terre les voiles, les agrès, les outils, les provisions de toute espèce; les bâtiments abandonnés furent brûlés par l’ennemi.

 

Les hommes des équipages, après la perte des navires, ne balancèrent pas à se joindre aux combattants et à marcher au siège. Leur chef était Guillaume Embriaco6, surnommé par les croisés Tête de Marteau (caput mallei ou malleum), soit à cause de sa bravoure, soit par illusion à son industrie. Les historiens rendent témoignage de son habileté comme ingénieur. Ils reconnaissent que ses compagnons, gens instruits, tenaient de leur profession maritime l’art de travailler le bois, de construire et de manier les machines. Les matériaux sauvés de l’incendie de leurs bâtiments, leurs outils surtout portés avec eux furent un très-utile secours entre leurs mains. Ils mirent en oeuvre les arbres de la célèbre forêt de Tancrède. Au commencement du siège, le soin des engins militaires avait été commis à Gaston de Béarn, attaché au camp de Godefroy de Bouillon. Cette direction fut confiée à Embriaco dans l’armée du comte de Toulouse, car l’attaque de la ville était divisée entre ces deux corps séparés. Mais le secours des Génois fut sans contredit emprunté dans l’une et dans l’autre; et puisqu’il est expressément marqué qu’on fit par leur aide des ouvrages qu’on n’eût osé entreprendre avant eux, ou dont on n’aurait pas espéré le succès, on peut hardiment compter dans ce nombre la machine qui lançait dans la ville des roches d’un poids énorme, et les grandes tours mobiles dont le pont s’abaissait sur la muraille, et d’où s’élancèrent les assaillants qui les premiers plantèrent l’étendard de la croix sur les remparts de Jérusalem7.

 

L’archevêque de Varagine ne se fait pas scrupule d’assurer que les Génois, montés sur quarante galères, prirent la ville sainte et y établirent roi Godefroy de Bouillon. Avec plus de critique, les écrivains de Gênes venus après lui, au défaut de leurs chroniques nationales qui ne remontent pas tout à fait si haut, ont cru leur patrie assez honorée en adoptant la relation de Guillaume de Tyr, la même que nous venons de suivre. Quelques-uns, cependant, ont admis qu’une inscription fut gravée sur le saint sépulcre même pour reconnaître la protection très-puissante des Génois; elle subsista, dit-on, jusqu’au règne d’Amaury, qui la fit effacer. Nous trouverons bientôt des documents plus certains des services rendus par les Génois et de la reconnaissance des croisés. Nous avons aussi pour témoignage le langage unanime des mémoires des croisés français, normands, provençaux, qui, d’accord sur l’assistance prêtée, nous mettent sur la voie d’en apprécier le mobile et la récompense. Ils peignent à chaque arrivée des vaisseaux de Gênes la joie qu’en ressentait l’armée, condamnée aux privations et souvent à la disette de vivres. Non-seulement ce sont des provisions qu’on apporte à ces Occidentaux, et pour ainsi dire des fruits de leur pays, mais à peine les arrivants ont débarqué et vendu leurs cargaisons qu’ils vont en chercher d’autres sur les mêmes navires en Chypre, à Rhodes, sur toutes les côtes les plus voisines où l’on peut négocier. Ils reviennent aussitôt, suivant toujours les mouvements de l’armée, ils abordent sur tous les points où l’on peut établir une communication avec le camp; ils entretiennent aussi des approvisionnements journaliers tant que la saison permet cette navigation continue et ces stations sur le rivage. L’ardeur du gain, encore plus que le zèle, animait ce commerce, et l’on ne peut douter de l’habileté de ces fournisseurs pour en tirer un large profit. Il suffit de réfléchir à la pénurie de toutes choses où les croisés se virent si souvent réduits, à leur nombre immense, à leur légèreté, à l’insouciante imprévoyance de ces chevaliers, alliée à une extrême avidité de jouissances. Les ressources apportées avec eux bientôt épuisées, ils pillaient et détruisaient pour avoir de quoi satisfaire les besoins et les fantaisies, et tous les trésors pris par leurs mains tombaient dans celles des marchands, surtout des Génois; ces richesses venaient incessamment se mettre en sûreté sur les vaisseaux, et les armateurs ne tardaient guère à les aller déposer dans leur patrie. Ainsi ils ne laissaient rien perdre de ce qu’ils avaient une fois acquis, et ils acquéraient toujours; tandis que les princes et les chevaliers n’ont jamais rien rapporté en Europe, et qu’à chaque occasion on les voit remarquer tristement, que partis de chez eux riches seigneurs, ils repassent la mer et les Alpes en pauvres pèlerins réduits à l’aumône.

 

Le retour de la terre sainte mettait tous ces voyageurs dans la dépendance des armateurs. La mer était la seule voie ouverte à ceux qui, venus par terre en grande force, s’en retournaient séparément à mesure que l’impatience de regagner leurs foyers leur persuadait que leur voeu à la croix était assez accompli. Par là les habitants des pays les plus internes apprirent le chemin de la Méditerranée, et il n’y en avait pas d’autre pour les pèlerins nombreux, mais épars, que le zèle envoya gagner des pardons aussitôt que l’Europe eut su le saint sépulcre aux mains des chrétiens. On nous parle de navires chargés de quatre cents et de cinq cents passagers. Ce fut à la fois un profit immense et une vive impulsion donnée aux entreprises maritimes. Les vaisseaux ne faisaient pas sans péril et sans se préparer à de fréquents combats les voyages et le trafic vers des ports qu’on trouvait fréquemment occupés par l’ennemi, ou dans des parages infestés par les Égyptiens. En état d’attaquer pour être prêt à se défendre, tout armateur était corsaire. Le pillage sur mer fut une des branches du commerce. Ce fut l’emploi des navires et l’occupation des hommes dans les intervalles de l’arrivée en Syrie et du retour en Occident. Aussi les gens de mer quittaient rarement leur bord pour se mêler aux combattants. Embriaco et ses compagnons ne vont au siège de Jérusalem qu’après que leurs vaisseaux ont été brûlés; plus tard ce n’est que par des négociations intéressées qu’on les engage à prêter leur assistance aux opérations militaires.

 

Un des annalistes de la croisade8 se complaît à comparer les peuples maritimes de l’Italie avec les Français et les Allemands, qu’il appelle la force des nations: ceux-ci plus braves sur terre, guerriers plus habiles, les autres plus forts et plus constants sur la mer. Les hommes d’Italie, dit-il, sont graves, prudents, sobres; ils sont polis et ornés dans leur langage, circonspects dans leurs conseils, actifs dans leurs affaires, calculateurs, prévoyant l’avenir, persévérants dans leurs vues, se défiant de celles des autres, et jaloux surtout de leur indépendance et de leur liberté. En tout lieu, ils ne suivent que leurs propres lois sous la direction de chefs qu’ils élisent, transportant toujours avec eux l’esprit d’association et les institutions de leur commune. Ce portrait a essentiellement convenu aux Génois pendant bien des siècles.

 

Les croisés avaient avec eux un petit nombre de navires anglais et flamands qui avaient apporté de l’Océan quelques renforts aux princes de ces contrées lointaines. Il parut même une flotte de Danois. Ils coopérèrent à quelques sièges, et, pour toute récompense, ils ne voulurent qu’une parcelle du bois de la vraie croix. Les Italiens, sans négliger l’acquisition des reliques, étaient moins désintéressés pour les biens terrestres. Mais aussi par leur voisinage et par leur activité, par leurs relations sur les côtes, et leur habitude de la navigation dans la Méditerranée, ils rendaient à l’armée des services qu’on ne pouvait recevoir d’une poignée de navigateurs de l’Océan.

 

Bohémond attira quelquefois des vaisseaux de ses provinces des deux Siciles, mais il est rarement question de leur assistance. Au contraire, on trouve partout les Génois et les Pisans, souvent confondus par nos croisés, qui les voyaient paraître sans cesse, tantôt ensemble, tantôt les uns à la suite des autres; cependant les mémoires du temps ont bien su distinguer ce qui appartient à Embriaco et à ses Génois au siège de Jérusalem. Entre les deux peuples la jalousie était réciproque; mais l’autorité des papes, qui ménageait parmi ces rivaux des trêves ou des paix, les savait faire marcher ensemble quand elle y était intéressée.

Ainsi leurs flottes réunies escortèrent à la terre sainte l’intrigant Daimbert, légat du saint-siège et archevêque de Pise.

 

C’était au moment où Godefroy de Bouillon, régnant sous le titre modeste de duc, avait assuré la conquête des chrétiens par la grande victoire d’Ascalon. Le légat arrivait trop tard pour troubler l’élection d’un chef suprême et pour empêcher que le gouvernement de la terre sainte ne fût tenu par un séculier. Mais il commença par vendre ses secours et ceux de la flotte qui l’avait porté, à l’ambitieux Bohémond, prince d’Antioche.

Antioche et la cité voisine de Laodicée avaient appartenu à l’empire grec. La première de ces villes n’avait été abandonnée à Bohémond qu’en enfreignant une promesse faite à l’empereur de Constantinople. L’autorité impériale était encore reconnue à Laodicée, que les mahométans n’avaient pas enlevée aux Grecs. Mais Bohémond voulait réunir à sa principauté cette ville qu’il trouvait à sa convenance. Il gagne Daimbert, et ce légat n’a pas honte de conduire ses Génois et ses Pisans à l’attaque d’une cité chrétienne9. Les machines de ces auxiliaires y portent la mort et le désespoir. Une seule circonstance arrêta ce scandale. Le nom commun de chrétiens était vainement invoqué; les représentations de Bouillon avaient été inutiles. Mais un nombre de seigneurs croisés du plus haut rang étaient en marche de ce côté pour retourner en Europe après avoir accompli leurs voeux. Daimbert se crut obligé d’aller au-devant d’eux. Il vint les flatter et les caresser; il les loua au nom de l’Église de leurs oeuvres saintes; mais ces chevaliers lui demandèrent à leur tour comment il conciliait ces pieux sentiments avec l’assistance prêtée à l’usurpation, à la perfidie; avec sa part dans le spectacle impie donné aux mahométans, de croisés faisant une guerre injuste à des adorateurs de la croix. Daimbert confus rejeta tout sur Bohémond qui l’avait trompé, disait-il, par de faux exposés; il fut contraint de retirer ses marins de cette odieuse entreprise. Le prince d’Antioche, privé de ce secours, leva le siège: Laodicée ouvrit ses portes aux chevaliers qui l’avaient préservée, et son port aux vaisseaux de Gênes et de Pise traités désormais en alliés. L’empereur grec vraisemblablement n’y gagna rien; car un décret royal, peu d’années après, nomme Laodicée parmi les villes acquises au royaume de Jérusalem, grâce, y est-il dit, à l’assistance des Génois.

 

Peu après, Daimbert se joignit à Bohémond et à Baudouin d’Édesse, momentanément unis. Ils allèrent ensemble à Jérusalem. Là, par l’intrigue de ses puissants amis, le légat se fit nommer patriarche. Dans cette haute position il put protéger ses Pisans. Par l’influence de leur ancien archevêque, ils partagèrent les concessions et les privilèges qu’on accordait aux Génois. L’antique jalousie en redoubla entre ces peuples.

 

Des rivaux redoutables aux uns et aux autres survinrent à cette époque (1100). Jusque-là il n’avait paru de Vénitiens que sur un petit nombre de bâtiments, qui de Rhodes avaient poussé leur cabotage jusqu’en Syrie.

Mais on vit entrer dans le port de Joppé le doge de Venise en personne, à la tête d’une puissante flotte et d’une troupe nombreuse.

 

Dans les mémoires des croisades, quand on signale cette arrivée des Vénitiens, on a soin de marquer que Bouillon, qui se trouvait à Joppé, ne les accueillit qu’après s’être assuré que c’étaient des chrétiens et des frères et non des ennemis. Ces mots d’un contemporain10 et d’un témoin indiquent que c’était pour la première fois qu’on les voyait à la croisade. Quoique les écrivains vénitiens d’une époque postérieure aient adopté la tradition d’un autre voyage, ils conviennent cependant que Venise n’avait montré ses forces à la guerre sainte qu’après la conquête du saint sépulcre.

 

CHAPITRE III.

Les Génois à Césarée.

 

(1100) Godefroy de Bouillon mourut et Baudouin son frère fut élu pour lui succéder. Ce prince était dans son comté d’Édesse, et il ne lui était pas facile de parvenir sûrement à Jérusalem. L’intrigant patriarche tâchait d’en profiter pour susciter des troubles et un compétiteur au nouveau roi. Il manda au prince d’Antioche de venir prendre le sceptre, mais Bohémond n’était pas en état de répondre à l’invitation. Surpris dans une expédition malheureuse, il était prisonnier chez les Sarrasins. En ce moment une flotte génoise de vingt-huit galères et de huit vaisseaux entra dans le port de Laodicée. Ici nous commençons à trouver pour guide les chroniques contemporaines des Génois. Caffaro, qui les écrivit le premier, était sur la flotte; il rapporte ce qu’il a vu, et, quelques années après, ayant fait hommage de son récit à ses concitoyens, l’approbation du parlement en fit un document authentique.

 

A Gênes, le premier événement que les annales racontent, c’est la formation d’une compagnie réunie pour expédier une flotte à la terre sainte. Les préparatifs durèrent dix-huit mois, et enfin la flotte était partie au mois d’août 1100. Nous ne savons pas si on recourait à une association aussi générale pour la première fois, ou si c’était le renouvellement d’une précédente société arrivée à son terme; cette dernière opinion est très probable; le nouvel armement semble la suite de celui qui avait déjà porté Embriaco à Joppé, et qui avait fait concourir les Génois au siège de Jérusalem. Mais Caffaro ne commence son récit qu’aux choses où il a pris part. Quoi qu’il en soit, avec dix-huit mois d’efforts, les Génois ne faisaient encore qu’une entreprise de marchands, tandis que nous voyons les Vénitiens, à la même époque, marcher en corps de nation et d’armée, avec leur prince à la tête. C’est, d’un côté, la consistance d’un gouvernement de forme presque monarchique; c’est, de l’autre, la modeste contenance d’une simple commune qui n’a pas de trésor public pour y puiser et qui n’ose pas même attacher au concours spontané de ses concitoyens le sceau de l’autorité nationale.

 

En arrivant, l’on apprit qu’il n’y avait ni roi à Jérusalem depuis la mort de Godefroy, ni prince à Antioche depuis la captivité de Bohémond.

Les Génois prirent d’abord sa principauté sous leur garde; et, secondant un légat du pape qu’ils s’étaient chargés de conduire, ils dépêchèrent à Tancrède, parent de Bohémond, pour le presser de venir prendre le gouvernement d’Antioche, et à Baudouin pour l’encourager à se rendre à sa capitale afin d’y recevoir la couronne. Sur leur invitation, il vint les trouver à Laodicée, et, s’il faut les en croire, il n’accepta le trône qui lui était déféré que sur le serment que les Génois lui firent de l’aider de tout leur pouvoir. Il est certain qu’il se montra favorable pour eux pendant tout son règne. Cependant ce n’est pas sur leur flotte qu’il se mit en chemin vers Jérusalem. Baudouin suivit le rivage par terre jusqu’à Joppé. Il est dit seulement qu’il embarqua sa femme et ses richesses sur les bâtiments qui côtoyaient la rive à sa vue. C’est peut-être toute l’assistance que les Génois lui prêtèrent en ce moment.

 

Guillaume Embriaco était le consul de la flotte génoise, et, comme nous voyons qu’il n’était pas au nombre des consuls de la compagnie qui l’avait armée, probablement demeurés à Gênes où ils furent aussi les magistrats de la république, il était sans doute leur lieutenant et leur mandataire dans l’expédition. Le nom de consul, commun, dans les villes municipales, aux syndics des professions comme aux magistrats supérieurs, servait, chez les Génois, au dehors comme au dedans, à désigner leurs chefs élus partout où ils avaient à en choisir (1101).

 

Dès les premiers jours du printemps, la flotte qui avait passé l’hiver à Laodicée, mit à la voile, car la fête de Pâques approchait, et l’on aspirait à voir en ce saint temps Jérusalem et le sépulcre de Jésus-Christ. Le roi Baudouin vint recevoir les Génois au port de Joppé, le seul qui fût alors tenu par les chrétiens. Il les loua et les remercia des services qu’ils venaient rendre à Dieu. Il les conduisit à Jérusalem, ils y furent rendus la veille du grand jour de la résurrection.

 

Là, ils furent témoins du prodige de la descente du feu sacré sur les lampes du saint sépulcre. Les Génois le voyaient pour la première fois.

Caffaro raconte les impressions qu’ils reçurent à ce spectacle avec trop de naïveté et de foi, pour que l’histoire doive craindre de le reproduire dans sa caractéristique simplicité. Il paraît que ce feu céleste descendait comme le sang de saint Janvier coule à Naples; l’opération est aisée ou difficile suivant les temps; quelquefois elle menace même de manquer absolument, d’après certaines circonstances mondaines et politiques qui exigent que le ciel se montre en courroux, surtout quand il doit prendre parti pour ses ministres mécontents. A Jérusalem, le cardinal Maurice, nouveau légat, avait suspendu Daimbert de ses fonctions épiscopales. Le temps des cérémonies pascales était arrivé, et le patriarche humilié frémissait de l’affront de voir passer à d’autres ses attributions les plus solennelles. Il priait, il négociait, enfin il offrit au roi une grande somme d’argent: par ce marché simoniaque il obtint de Baudouin une sorte de pardon, et par lui l’indulgence du légat.

On convint des formes suivant lesquelles le patriarche serait admis à se justifier facilement; la suspension fut levée pour lui, et son premier triomphe fut de bénir le chrême du saint jeudi1. Ce ne sont pas ces intrigues que vit ou que voulut nous raconter Caffaro. Tout entier à la dévotion due à ces solennités redoutables, il nous peint ses compatriotes et les chrétiens de tant de nations, pieusement prosternés autour du tombeau du Christ, la veille du jour de Pâques: l’obscurité règne, tous les feux sont éteints en commémoration de la mort et de l’ensevelissement du Sauveur. On attend, on invoque le signe de sa résurrection que doit manifester une flamme nouvelle dans son sépulcre. Mais c’est en vain, le jour finit, la nuit entière se passe et le feu ne paraît point. On priait, on pleurait dans un morne silence interrompu un moment par ce cri douloureux: Seigneur, ayez pitié de nous! L’inquiétude, les murmures étaient au comble. Le légat essaya de les tempérer. Il adressa à la multitude des paroles d’encouragement. «Les miracles, dit-il, sont pour confondre les mécréants; la foi des fidèles n’en a pas besoin.»

Cependant à cause des faibles celui-ci se fera. On l’obtiendra du ciel en redoublant les dévotes supplications et les saints exercices. Une procession fut ordonnée; elle quitta l’église en chantant les hymnes de la pénitence, et poussa sa longue marche jusqu’au temple de Salomon. De retour, les voeux de la componction avaient été exaucés. Le légat et le patriarche virent la flamme céleste éclatant dans le saint tombeau. La joie succéda à la douleur. On rendit grâce à Dieu, et, après cet acte solennel, les fidèles allèrent se reposer et se refaire des fatigues de cette pénible attente. Mais pendant ce temps le miracle s’agrandit; l’église de toute part brilla de la céleste lumière. On frappait trois coups sur chaque lampe et elles s’allumaient d’elles-mêmes. Ce prodige se répéta seize fois; et Caffaro s’interrompt pour déclarer à ses compatriotes de Gênes, que c’est ce qu’il a vu; que sans le témoignage de ses yeux, il n’eût pu le croire, et que ce grand prodige doit être tenu pour la chose du monde la plus certaine et la plus incontestable. Ce récit, écrit de conviction, est confirmé par nos autres annalistes des croisades. Le seul Guillaume de Tyr le passe sous silence, soit que, né dans le pays, le miracle répété tous les ans n’eût pour lui rien que de commun, soit qu’ayant traité assez légèrement l’invention de la sainte lance miraculeusement trouvée à Antioche, il n’ait cru avoir qu’à se taire sur le feu sacré. Suivant Guibert de Nogent, l’allocution du légat fut une vive exhortation à abjurer les désordres et à confesser les péchés. Ce jour-là, dit-il, il en fut déclaré de si énormes, que si la pénitence n’y eût remédié, il eût été téméraire d’attendre le feu céleste.

 

Les actes religieux accomplis, une négociation sérieuse fut ouverte. Les Génois étaient en force; ils pouvaient surtout servir utilement dans le siège des places maritimes, ou plutôt on ne pouvait le tenter sans eux.

Mais ils n’étaient point engagés, on n’avait pas le droit d’exiger leur assistance; et, ouvertement venus pour le profit, il leur fallait des dédommagements pour consentir à changer leurs voies mercantiles. La considération des intérêts publics des chrétiens était puissante, mais ne suffisait pas à une compagnie d’armateurs. Suivant un historien2, les Génois demandèrent eux-mêmes la permission de foire quelque conquête sur les Sarrasins; suivant les autres3 le roi envoya des négociateurs sages et insinuants qui parlèrent au consul et aux plus accrédités de la flotte. On les sollicita de ne pas reprendre immédiatement le chemin de l’Italie. On était disposé à leur faire des avantages considérables s’ils voulaient prêter leurs forces à quelques opérations contre l’ennemi; ils répondirent qu’en venant à la terre sainte, leur projet avait été de s’y arrêter quelque temps, d’essayer d’y rendre leur séjour utile à la cause commune et profitable à leur compagnie. Un traité fut bientôt conclu. Le roi consentit à leur assurer, dans toutes les places qui, pendant leur séjour en Syrie, seraient prises par leur secours, le tiers du butin qu’on y trouverait et un quartier de la ville à perpétuité.

 

La convention s’exécuta d’abord à la conquête d’Arsur. Cette cité maritime fut attaquée par terre et par mer. Après trois jours de résistance elle fut rendue. Les habitants obtinrent de se retirer à Ascalon sans rien emporter avec eux. Leur entière dépouille fut partagée suivant le traité.

 

On alla mettre le siège devant Césarée. Les habitants envoyèrent d’abord demander pourquoi on les attaquait. Le légat et le patriarche leur firent savoir que leur cité appartenait à saint Pierre, et que ses délégués, chargés de récupérer son héritage, avaient tout droit d’y employer la force. L’entreprise, qui promettait de bien plus riches fruits que celle d’Arsur, était aussi beaucoup plus difficile. Les murailles étaient fortes. Des mâts et des vergues de leurs vaisseaux les Génois construisirent des machines et des tours pour s’élever au-dessus des remparts; mais ces travaux traînaient en longueur ou souffraient des échecs. On se décourageait, on se reprochait la mollesse contractée dans l’hiver de Laodicée. Le vingtième jour du siège, un vendredi (le vendredi est particulièrement vénérable sur la terre même, où à pareil jour le Sauveur monta sur la croix), on assembla toute l’armée. Le patriarche l’exhorta, lui prophétisa la victoire, lui promit les bénédictions célestes et d’abord le pillage. Les Génois répondirent: Fiat! fiat! Les péchés furent confessés, le pain eucharistique distribué, et tous, laissant là les machines, armés d’épées et chargés d’échelles, coururent aux murs. Les assiégés ne purent résister à l’impétuosité de l’assaut. Le courageux Embriaco monta le premier; l’échelle qui l’avait porté se brisa sous le poids de ceux qui le suivaient; un moment il se vit seul sur le rempart et lutta avec un Sarrasin qui s’y trouvait encore. Mais les croisés accoururent, ils s’emparèrent bientôt des portes et poussèrent leurs succès de rue en rue. Les plus riches habitants s’étaient réfugiés dans la mosquée. Ils demandaient la vie au prix de l’abandon de tout ce qu’ils possédaient. Le patriarche, à qui ils firent porter cette humble supplication, ne voulut rien promettre sans l’aveu des Génois, et ceux-ci, se hâtant de le donner, volèrent au pillage, parcoururent la ville entière afin de prendre les hommes, les femmes, et de s’emparer de toutes les richesses. On forçait les maisons, souvent on massacrait ceux qui y étaient réfugiés, on enlevait l’argent, les vases, tout ce qui pouvait s’emporter à l’instant, puis on mettait des gardes à la porte pour que les autres biens ne pussent être détournés. Tout prisonnier était soupçonné d’avoir caché sur soi ou d’avoir avalé son or, et les plus singulières violences étaient prodiguées pour ne pas le perdre. On égorgeait enfin les malheureux pour le retrouver dans leur sein. La plupart des hommes périrent, les jeunes garçons et les femmes furent réservés pour l’esclavage, et, dit un auteur, belles ou laides, on les troquait, on se les revendait sur la place. Ainsi l’esprit mercantile, au milieu de ces horreurs, se maintenait froidement; parmi les combattants il y avait des marchands d’esclaves, et ils faisaient leur métier sans perte de temps et sans distraction4.

 

A la peinture de cette scène atroce où c’est par la rapacité que la cruauté est inspirée, à ces promptes ventes de captifs au milieu des massacres, il faut bien croire que chacun pillait pour soi. En effet, un auteur du temps qui s’écrie: Combien on trouva d’argent, de vases précieux de toutes formes, c’est ce qui ne saurait s’exprimer, ajoute que beaucoup de pauvres devinrent riches tout à coup. Mais si tout ce qui fut pris en ce premier moment n’entra pas dans la masse des dépouilles publiquement partagées, celles-ci furent encore immenses. Jérusalem, où l’on manquait de tout, se trouva dans l’abondance tout à coup. Sur le tiers du butin qui fut délivré aux Génois, un quinzième fut d’abord mis à part pour les galères: du surplus il en échut à chaque homme 48 sous, monnaie poitevine, et deux livres de poivre, outre l’honoraire du consul ou des capitaines des galères, lequel fut très-considérable, dit Caffaro.

 

On ne dit nulle part, et il est infiniment peu probable, que le reste de l’armée des croisés ait eu une distribution de poivre5. Il est évident qu’au milieu de ces combattants, les Génois, toujours marchands, ont demandé d’avoir dans leur lot une denrée propre à leur commerce d’importation en Europe. Quand des objets d’une revente lucrative tombaient par le partage ou par le pillage dans les mains des autres guerriers, on peut être certain qu’ils ne tardaient pas à passer dans celles des Génois. Ils avaient l’industrie d’acheter et vendre, de l’argent économisé, des valeurs d’échange, et des vaisseaux pour enlever ce qui devenait leur proie. Il est vraisemblable que, dans ces marchés de captifs dont on nous parlait tout à l’heure, les fantaisies étaient pour les chevaliers, et les bonnes affaires de cet odieux commerce étaient pour les gens de Gênes.

 

C’est dans le butin de Césarée qu’ils se firent adjuger le fameux vase connu sous le nom de Catino, qu’ils payèrent d’un prix considérable; car ils le crurent fait d’une émeraude d’une grandeur démesurée. Ils y attachèrent une telle valeur qu’un de leurs écrivains des siècles postérieurs, recherchant si le roi Baudouin était en personne au siège de Césarée, affirme, contre l’autorité de Guillaume de Tyr, que ce prince était absent, car s’il eût été là, dit-il, Gênes n’aurait pas obtenu le Catino. Mais ce qui est surprenant, Caffaro ne parle point de l’acquisition de cette merveilleuse émeraude. Ce n’est pas par ce témoin oculaire du sac de Césarée que nous savons que cette relique en provient.

C’est l’archevêque de Tyr qui nous apprend qu’elle fut prise et évaluée dans ce partage à une forte somme d’argent. Il ajoute que les Génois la demandèrent pour en faire don à leur église dont elle serait le plus bel ornement. Aujourd’hui, dit-il, ils ont coutume de la montrer comme une merveille aux hommes considérables qui passent par leur ville, et ils s’obstinent à faire croire que ce vase est d’émeraude, parce qu’il en a la couleur6.

 

CHAPITRE IV.

Établissements des Génois dans la terre sainte.

 

Chargée de richesses et de précieuses dépouilles, la flotte génoise quitta la Syrie au mois de juillet 1101, et rentra en triomphe dans le port de Gênes au mois d’octobre.

 

(1102) La compagnie arrivait alors à son terme. Il s’en forma une autre pour quatre ans, et ce mode d’association se renouvela de période en période jusqu’en 1122. On peut juger des profits obtenus dans la première société, d’après l’accroissement des moyens et des forces développés par la seconde: l’une avait fourni vingt-huit galères, l’autre en mit soixante et dix à la mer.

 

Embriaco fut un des consuls de la société. Mais on ne sait s’il s’embarqua, le consulat n’étant que de quatre membres, tandis que le précédent en avait six. Il est probable qu’aucun des quatre ne s’absenta de Gênes; ils furent, ainsi que leurs prédécesseurs, les consuls de la république comme de la compagnie. L’usage de laisser ces doubles fonctions unies dans les mêmes mains passa généralement en habitude.

 

L’apparition de la flotte en Syrie y ranima l’espérance, car, dans l’intervalle, les affaires du royaume de Jérusalem avaient couru de grands dangers. On avait perdu la sanglante bataille de Ramla, d’où Baudouin, cru mort ou prisonnier, ne s’échappa que par miracle. Il avait obtenu quelques succès en compensation de ce désastre. Mais l’Égypte envoyait de moment en moment des foules innombrables d’assaillants, et toutes les forces s’épuisaient à les chasser. Quand ils se présentaient en face, la valeur chevaleresque des croisés ne savait ni les compter ni les craindre. Mais les ennemis venaient par mer; les villes nombreuses qui leur restaient sur la côte, tenues par des émirs, leur livraient le passage à l’improviste sur les flancs ou sur les derrières des troupes chrétiennes. Jérusalem même n’était pas a l’abri d’une surprise.

L’intérêt de s’emparer des ports de mer, de les ouvrir aux secours, de les fermer aux ennemis, était très-grand pour les croisés; on avait inutilement essayé d’assiéger quelques-unes de ces places. Le succès ne pouvait s’espérer sans le concours des opérations maritimes, et l’on voyait reparaître avec joie le secours des Génois, déjà éprouvé.

 

Le comte de Toulouse en profita le premier. Il leur persuada d’entreprendre la conquête de Gibel, ville située entre Laodicée et Tortose sa conquête; les Génois désiraient s’acquérir une ville, et le comte voulait écarter de Tortose les Sarrasins qui tenaient Gibel. La ville, vivement attaquée, fut enfin conquise1.

 

Le roi se hâta de proposer une entreprise bien plus considérable. Il ne s’agissait pas moins que de s’emparer de Ptolémaïs, cette grande et forte cité maritime dont l’ancien nom d’Accon ou d’Acron subsiste toujours dans celui de Saint - Jean - d’Acre (1104). Ici les Génois marchandèrent; les avantages qu’ils avaient obtenus à Césarée ne leur suffirent plus, et leur assistance fut enfin achetée à plus haut prix. Par un traité, dont l’instrument se conserve2, le roi leur concéda à perpétuité le tiers des revenus publics des villes et des ports de Césarée, d’Arsur et d’Accon, ainsi que des conquêtes qui se feraient avec leur concours. Il leur accorde en outre d’amples privilèges; et, comme pour laisser un monument tout à la fois de la jalousie mercantile des Génois et de la faiblesse, en Ligurie, de cette république qui en Syrie dicte des lois, ils font expressément stipuler l’exclusion des navigateurs de Savone, de Noli et d’Albenga, trois bourgs que Gênes voit de ses murs et qu’elle ne pouvait réduire.

 

Cette convention écrite et jurée, on attaque Ptolémaïs, les galères bloquent le port; les machines génoises, lançant des roches qui écrasent les maisons, secondent le siège mis par terre. Au bout de vingt jours de souffrances, les assiégés sont réduits à capituler. Ils demandent pour chaque famille le libre choix de rester dans la ville ou de se retirer eu emportant leurs effets. Deux historiens rapportent que cette capitulation déplut aux Génois: ils s’opposèrent longtemps à ce que les habitants pussent rien retirer. Cependant le roi et le patriarche, désirant que rien ne retardât la reddition de la place, insistèrent et arrachèrent le consentement de leurs alliés. Alors Baudouin promit par serment aux Sarrasins la libre sortie de leurs personnes et de leurs propriétés mobilières. Sur cette foi, la ville fut ouverte aux chrétiens. Mais, en y entrant, les Génois, furieux de voir emporter des biens qu’ils regardaient comme leur juste proie, se jetèrent sur les vaincus et donnèrent le signal du massacre et du pillage: exemple que la plupart des assiégeants suivirent avec avidité. Le roi, désespéré d’encourir involontairement le reproche de parjure, employa tout son pouvoir à faire cesser les violences. Il voulait en punir les auteurs et les faire charger par ses chevaliers. Le patriarche intervint et réussit, en le calmant, à rétablir la concorde. Guillaume de Tyr ne parle point de cet incident: il raconte la capitulation conclue et exécutée. Plus tard à Tripoli une violation semblable des traités a été imputée à l’avidité des Génois; on ne sait si les auteurs ont confondu, et s’ils ont chargé mal à propos la foi de ce peuple de deux crimes pour un seul méfait.

 

Si la colère du roi fut excitée, elle ne lui ôta pas le sentiment des services reçus. Non-seulement la convention faite au profit des Génois fut accomplie dans Ptolémaïs, mais Baudouin y donna des maisons et des propriétés aux individus qui s’étaient distingués, suivant les beaux faits et les mérites de chacun3.

 

(1105) Le traité fait avant la prise de la ville fut renouvelé après la conquête, et il est probable que c’est alors que les concessions obtenues passèrent au nom de la commune de Gênes, de quelque manière que les intérêts des actionnaires de la compagnie aient été indemnisés ou confondus dans ceux du corps de la république. Ces conventions sont écrites en forme de décrets royaux4. Baudouin y reconnaît que Dieu a donné la ville d’Accon à son saint sépulcre par la main de ses fidèles serviteurs les Génois, nation glorieuse qui, venue avec la première armée des chrétiens, a virilement contribué à l’acquisition de Jérusalem, d’Antioche, de Laodicée, de Tortose, qui a conquis pour elle-même Gibel5, Césarée et Arsur, et les a ajoutés au royaume de Jérusalem. C’est pourquoi Baudouin lui concède à perpétuité une rue dans Jérusalem, une autre dans Jaffa, et la troisième partie de Césarée, d’Arsur et d’Accon.

 

Après chaque expédition, les galères laissaient en Syrie une partie des hommes qu’elles y avaient transportés, et retournaient à Gênes. Chaque printemps ces courses étaient renouvelées. Un de ces armements apporta en Syrie (1109) Bertrand, fils du comte de Toulouse, et les Génois avec lesquels il avait pris passage, s’attachant à ses intérêts, vinrent l’aider à fonder une grande puissance. Le vieux comte était mort sans avoir pu satisfaire sa dernière ambition. Il voulait enlever Tripoli aux ennemis, afin d’en faire le siège d’une principauté respectable. Il avait bâti en face de la ville un château nommé le Mont-Pèlerin; c’est de là qu’il menaçait la place et la tenait en un état continuel de siège ou de blocus. A sa mort, son neveu Jourdain le remplaça d’abord, et continua ses travaux; mais Bertrand vint revendiquer la succession de son père et jusqu’à ses prétentions sur la ville à conquérir. La flotte de Gênes était de soixante et dix galères, comme la précédente; Ansaldo et Hugues, petits-fils ou neveux de Guillaume Embriaco, la commandaient.

Toutes ces forces furent à la disposition de Bertrand, qui lui-même conduisait des galères armées dans ses États. Une contestation violente s’éleva d’abord entre les deux cousins. Baudouin s’entremit d’un accord et d’un partage entre eux. Au milieu d’une réconciliation apparente, une querelle entre leurs suivants excita un moment de tumulte, et Jourdain y périt. Bertrand délivré d’un compétiteur, et en possession de toute la succession paternelle, ne pensa plus qu’à presser le siège de sa future capitale. Pendant les préparatifs nécessaires pour y faire concourir Baudouin par terre, et les Génois par mer, les deux Embriaco conduisirent la flotte contre Biblos (le grand Gibel6) et s’en emparèrent. Après cette courte expédition, ils retournèrent devant Tripoli.

 

Les opérations furent conduites avec grande vigueur, l’appareil des machines génoises n’y fut pas épargné; enfin, les habitants connurent qu’ils ne pouvaient résister plus longtemps. On leur offrit une capitulation favorable, mais ils se méfiaient de la foi de ceux qui avaient saccagé Ptolémaïs, et ils ne voulaient se mettre qu’entre les mains du roi. Ils n’évitèrent pas la violence qu’ils redoutaient. Tandis qu’on réglait dans une conférence la capitulation, à la condition que chaque habitant emporterait de ses biens ce qu’il pourrait en charger sur soi, les Génois coururent sans ordre à la ville, y pénétrèrent et commencèrent le massacre. Tripoli tomba ainsi au pouvoir de Bertrand de Toulouse. Il s’efforça d’arrêter le pillage. Il devait ménager une ville si importante pour lui et si riche, où, dit-on, se trouvaient quatre mille ouvriers en lin, en soie, ou en laine. Suivant un autre récit, on ne maltraita pas les habitants. Ceux qui furent passés au fil de l’épée étaient des étrangers venus pour renforcer la garnison, qui s’étaient cachés en embuscade. Au reste, les écrivains arabes absolvent les Génois du sang versé; on ne fit, disentils, qu’user du droit cruel de la guerre.

 

(1111) Les utiles auxiliaires du nouveau comte de Tripoli l’aidèrent à réunir à sa principauté Béryte et Sarepta. Ils reçurent le prix de tant de services par les établissements qu’ils formèrent dans ce nouvel État.

Ces exploits furent les derniers auxquels ils prirent part pendant le règne de Baudouin. On ne les trouve nommés, ni à l’occasion d’un siège mis inutilement devant Tyr, ni à la prise de Sidon où l’assistance par mer fut prêtée par les Vénitiens et par les pèlerins de Norwége.

 

(1118) Sous Baudouin II, qui succéda à son cousin Baudouin Ier, ce furent encore les Vénitiens qui procurèrent la conquête de Tyr (1118), et qui par cet exploit compensèrent la disgrâce dont le royaume était affligé.

Le prince d’Antioche avait perdu la vie avec sept mille combattants dans une bataille (1123). Josselin, comte d’Edesse, était tombé aux mains des ennemis. Le roi lui-même, dans un combat malheureux, fut fait prisonnier.

Sa captivité dura dix-huit mois, et quand il en sortit, sa rançon pensa ruiner le royaume.

 

La conquête de Tyr fut d’un grand prix. La continuité des possessions chrétiennes, sur les bords de la mer, était désormais établie de Laodicée jusqu’aux frontières d’Égypte, avantage immense pour la sûreté du royaume et des navigateurs. Il ne resta plus aux ennemis, en Syrie, d’autre port qu’Ascalon, la position la plus méridionale de ce rivage.

 

L’acquisition de Tyr eut d’autres conséquences; elle mit en contact, avec des droits semblables, les Vénitiens, les Génois et les Pisans, tandis que la concorde entre ces deux derniers peuples était mal affermie. Ces rivalités furent fatales au maintien des chrétiens dans la terre sainte; pour en faire comprendre la cause et l’occasion, nous nous arrêterons sur le système d’établissements que les Génois avaient fondé les premiers et que l’admission des Vénitiens venait consolider.

 

Les chevaliers français ou allemands, et les guerriers de la Pouille de race normande, prenaient ou bâtissaient des châteaux, les érigeaient en fief, chacun isolément et pour lui-même. Les Génois ni les Pisans n’avaient rien de pareil. Ils avaient des colonies nationales et marchandes. Il leur fallait moins d’honneurs, point de titres, mais autant d’indépendance, des privilèges solides, en un mot rien de chevaleresque et plus de profit. Les Vénitiens suivirent cet exemple, quoique la présence et la dignité de leur doge et de leurs nobles les fît toucher au rang des princes et des barons. Quoi qu’il en soit, parmi tant de comtes et de seigneurs on n’entend jamais parler d’aucun Génois. Nul d’entre eux ne rapporta dans son pays des titres féodaux de seigneurie; on ne les voit point compter parmi les chevaliers. Guillaume de Tyr appelle les Embriaco de nobles hommes; cet exemple est unique, et nous avons lieu de croire que lui-même il entend exprimer une considération et une importance individuelle plutôt qu’une noblesse proprement dite de rang et de race. Il est même fort remarquable qu’aucun autre nom propre génois ne se trouve dans les annalistes de la croisade. Pas un n’y semble distingué de la nation en général, à la différence de tant de personnages que les historiens nous font connaître individuellement parmi les guerriers des autres pays.

 

Les décrets de Baudouin Ier, avant et après la prise de Césarée, sont les premiers modèles des privilèges donnés aux auxiliaires navigateurs, libres des engagements ordinaires des croisés. Ces concessions furent élargies par le traité fait à l’occasion du siège de Ptolémaïs. Celles qui furent accordées aux Vénitiens à la prise de Sidon et ensuite de Tyr sont sur le même plan. Le prince d’Antioche, le comte de Tripoli s’y conformèrent en traitant avec les Génois. Les seigneurs de moindre importance suivirent ces exemples à leur tour.

 

Les privilèges qui constituaient ces sortes de colonies étaient d’abord le don d’une église, d’une enceinte pour y bâtir des magasins, telle qu’a été depuis, à Gênes, le local du Port-Franc. On eut ensuite la propriété d’une rue entière à Jérusalem, à Jaffa, à Accon. Là on était indépendant; et, comme porte le traité des Vénitiens, ces rues étaient possédées avec le même pouvoir que le roi tenait le reste de la ville. La colonie qui habitait ce quartier vivait sous ses propres lois, avec ses usages; et tout autre que ses membres, qui y prenait ou y conservait son domicile, était sujet au même régime. Le consul y était l’unique magistrat; lui seul traitait et répondait pour tous les siens envers le gouvernement local. Des mesures étaient prises pour qu’aucun Génois rebelle ou réfractaire ne pût désavouer l’autorité de son consul; et, au moyen de cette précaution jalouse, ce peuple, qui naguère dans ses traités faisait exclure des ports de la terre sainte ses voisins de Savone, faisait maintenant déclarer Génois, c’est-à-dire dépendant du consulat, tout ce qui habitait la Ligurie, de Vintimille à Porto-Venere.

 

Un four banal, un bain public, sont accordés aux colons, et il leur est permis d’y admettre les autres habitants en concurrence des établissements privilégiés de même nature appartenant au roi et aux barons dans les autres quartiers de la ville.

 

Il en est de même de l’usage des poids et des mesures, et des droits levés sous prétexte de ce service public; ou plutôt, il est stipulé que les colons ne connaîtront que leurs propres poids, soit entre eux, soit en vendant aux autres habitants; quand les Génois achètent hors de leur enceinte, alors seulement ils doivent recourir au poids ou à la mesure du roi, et en payer les droits.

 

Les successions de leurs morts sont réglées suivant les lois de leur métropole. Le consul recueille les biens de ceux qui meurent sans héritiers présents. Si le consul était absent, le gouvernement local s’en rendrait fidèle dépositaire.

 

Le consul exerce les fonctions judiciaires. Au criminel, le meurtre et le brigandage sont ordinairement seuls réservés à la justice du roi. Au civil, le consul juge entre ses concitoyens suivant leur loi. Pour mieux les protéger dans leurs rapports avec les gens du pays, il est également le juge des contestations où l’un de ses nationaux se défend. Ce n’est que lorsqu’un Génois appelle en justice des sujets du royaume, qu’il est tenu d’aller plaider devant les juges royaux.

 

Cette application singulière du principe, qui attache la juridiction au juge de celui qui est attaqué, et qui, pour cet effet, reconnaît le consul d’une population étrangère parmi les magistrats territoriaux, fut le premier fondement de l’institution que nous nommons encore le consulat. Ce que l’on avait exigé dans le royaume de Jérusalem fut demandé dans les pays musulmans ou chrétiens, où l’on alla négocier par mer. L’empereur grec l’admit; et c’est ce qui a fait les établissements de Péra. On peut dire qu’il en subsiste encore une ombre, car les conventions de la terre sainte ont servi de tradition et de précédent aux capitulations des Français en Turquie; elles vivent encore en partie dans notre régime et dans nos privilèges des échelles du Levant. Enfin, ces principes, généralisés, modifiés par le temps et par la jalousie des puissances qui admettent des consuls étrangers, adoptés par tous les peuples chrétiens avec plus ou moins de leurs conséquences, ont été si purement conservés par les Génois, leurs premiers auteurs, qu’encore en 1797 la juridiction du consulat de France à Gênes entre Français, ou entre Français défendeur et Génois demandeur, était exactement celle que les traités dont nous parlons donnèrent, il y a sept cents ans, aux consuls de Gênes en Syrie. Le consul français était magistrat génois de première instance pour les affaires civiles où l’un de ses nationaux était intimé.

 

Les concessions du tiers des droits royaux et des revenus d’une ville sont des faveurs spéciales indépendantes de ces privilèges généraux constitutifs des établissements. Les Génois obtinrent ce don à Césarée, à Arsur, à Ptolémaïs, les Vénitiens à Tyr: dons immenses si les donataires prenaient une si grosse portion de la recette, sans participer aux charges publiques qu’elle avait été destinée à couvrir. Entre autres droits, il en était levé sur les navires qui portaient ou emportaient les pèlerins, et nous avons vu mentionner des chargements de cinq cents personnes. On nous parle d’arrivées et de retours par centaines de mille.

Cet impôt devait être de haute importance; dans le traité fait avec les Vénitiens, en leur accordant à Ptolémaïs la franchise de tout péage, on en excepte le droit sur l’arrivée et le départ des navires chargés de passagers; ils n’en sont affranchis que pour les deux tiers. De même, à Tripoli, les Génois, libres de tout autre impôt, restent soumis à celui qui est perçu sur ce transport; ou plutôt le gouvernement se réserve de l’exiger des pèlerins eux-mêmes.

 

Les Génois obtinrent aussi comme récompense de leurs services, dans Antioche et dans les autres villes de cette principauté, rue et magasin, juridiction et franchise de commerce; enfin le tiers des revenus de Laodicée. Le comte Bertrand de Tripoli leur donne de même le tiers de sa capitale. Il leur reconnaît en outre la propriété de Gibel et du château du connétable Roger. Gibel est le Byblos des anciens, entre Tripoli et Béryte. C’est la ville que les Génois tenus avec Bertrand de Toulouse prirent pendant les préparatifs du siège de Tripoli, et cependant nous voyons que ce même Bertrand leur en fait don. Il est probable que, simples colons dans les villes voisines, n’ayant point par eux-mêmes de grande principauté, ils crurent rendre leur possession plus respectable à d’avides voisins, en la tenant du comte de Tripoli. D’ailleurs il avait servi d’auxiliaire à la conquête en attaquant la ville du côté de terre, et peut-être la propriété aurait-elle fait naître quelques prétentions opposées. Quoi qu’il en soit, cette donation de ce qui semblait leur appartenir déjà est confondue avec de simples libéralités; il est même remarquable que ce n’est pas à la commune de Gênes que ce présent est fait, c’est à l’église de Saint-Laurent de Gênes7.

 

Il existe une autre singularité. Quelques années auparavant, le vieux Raymond, père de Bertrand, avait donné la moitié de la même ville de Gibel à l’abbaye Saint-Victor de Marseille8; mais les historiens du Languedoc qui nous l’apprennent, remarquent que cette libéralité, quoique écrite de la manière la plus absolue, n’était qu’éventuelle, car à cette époque, et à sa mort, il n’était pas plus maître de Gibel que de Tripoli.

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